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CHAPITRE YIÏl

vni

l,e tripot de la Canotirgue.

La ville elle conitat d'Avignon, ainsi que le comtat Venaissin, appartenaient encore, a l'époque de 1789, aux États de TÉglise. Cette souveraineté papale enclavée dans le royaume de France datait du xiv^ siècle, alors que Clément V et son successeur Jean XXII établirent en Provence le siège apostolique.

Les deux comtals et la ville d'Avignon, à J'époque dont il est question dans ce livre, avaient encore pour gouverneur général un vice-légat, revêtu de Tautorité souveraine au nom du saint-père, et ne relevant que de lui.

Tout voyageur dans le midi de la France a certainement admiré ce colossal édifice élevé au moyen âge sur le rocher des Doms, et qui domine la ville , le fleuve et la plaine dans toute sa formidable majesté. Le palais des Papes est peut-être le monument le plus étrange qui soit en Europe ; il est empreint d'un caractère monacal et militaire à la fois, si bien qu'en le voyant on ne sait trop si ces portes solennelles, ces fenêtres ogivales, ces murailles crénelées, ces bastions, ces tours énormes et ces toits coniques surmontés de la croix appartiennent à une citadelle ou à un monastère gigantesque.

Une place immense , inclinée en pente douce , s'étend devant la façade du palais ;

les alentours de cette énorme forteresse , bâtie à vif sur le rocher, sont encombrés de vieilles maisons : c'est un quartier isolé et formant un réseau de rues tortueuses et de ruelles. On dit que depuis cinquante ans ce quartier solitaire a gagné considérablement ; jugez de ce qu'il devait être à l'époque de

Deux jours après son voyage à Saint-Cernin, M. Ducrey, qui avait gardé un douloureux souvenir de sa cavalcade au clair de lune, pénétrait, à l'entrée de la nuit, dans le quartier tortueux, aux abords du palais d'Avignon. Le ciel était cbargé de gros nuages orageux; quelques lanternes fumaient aux angles des rues , devant des niches de madone, mais ce triste éclairage ne servait tout au plus qu'à guider des chats ou des chauvessouris. Le marchand de bestiaux, armé d'un gros bâton ferré, marchait à tâtons ; il cherchait une vieille maison à lui connue, ne rencontrant pas une âme et n'entendant sur

son passage que le grognement des chiens enfermés dans les cours et flairant leur porte. Enfin, après bien des recherches et des trébuchements, M. Ducrey reconnut de loin une petite lanterne rougeàtre, qui luisait comme un œil sanglant au front d'une porte.

— (l'est bien ici , dit-il. Je croyais que le diable avait emporté le logis.

Arrivant devant la porte basse, mais solide, le marchand souleva un lourd marteau et frappa deux coups qui rendirent un son cave et j)rolongé. Une chandelle parut à l'une des fenêtres grillées du rez-de-chaussée; une voix éraillée se mit à grincer, et, sur la réponse de celui qui venait de frapper, la porte s'ouvrit. Ducrey, précédé d'une sorte de sorcière ayant qualité de servante, pénétra sous la voûte d'un long vestibule et de là dans une salle basse, mais éclairée par trente ou (}uaranfe chandelles et encombrée de tables chargées de brocs, de bouteilles et de fiasques.

La salle était remplie de buveurs, de fumeiiis et de hurleurs. C'était un vacarme diabolique. Il nous serait difficile de cacher plus longtemps le nom de cet honorable logis. Le marchand de bestiaux se trouvait donc , dans ce moment-là, au Tripot de la Canoiirgue.

Ce tripot était un de ceux que tolérait la police de M3I. les échevins. C'était une sorte de souricière au besoin. Il était arrivé parfois à la maréchaussée de France et aux carabiniers du vice-légat de faire chez la Canourgue de ces bonnes prises qui purgent un pays et rassurent les honnêtes gens. La maison était isolée, profonde, sourde, et comme engloutie, de manière à ne causer ni trouble ni scandale.

Des que Ducrey pénétra dans le cabaret, presque toute la tabagie le reconnut et il fut salué d'un vivat frès-flalteur.

— C'est lui! c'est ce gredin de richard. Veux-tu jouer ta peau au Pharaon?

— Salut à rhomme aux louis d'or ! Qui as-tu détroussé ce soir, Tamerlan ?

— Viens, Ducrey ; bois avec nous , et si lu n'es pas ladre jusqu'au bout des ongles , paye l'écot.

— Lui, ladre ! Vous ne le connaissez pas. Je l'ai vu payer un souper à douze livres par tête ; il y avait dix flambards à table, lou troîin dé diou !

Passant avec dédain à travers cette turbulente compagnie gorgée de vin et folle de jeu, le marchand de bestiaux allait droit devant lui à la pièce voisine d'où la Canourgue, qui déjà l'avait aperçu , venait à sa rencontre. On s'aborda en se donnant une énergique poignée de main.

— Eh bien ! la mère? dit Ducrey.

— Eh bien ! coumpaïre ? répliqua la grosse matrone du logis.

La pièce où l'on se trouvait était une sorte de salon voûté, garni d'un vieux mobilier de velours usé jusqu'à la corde. Au milieu se

trouvait une table de bois doré, mais si délabrée qu'elle craquait en quelque sorte sous le poids d'un énorme pot de fleurs. C'était le salon particulier de dame la Canourgue : rutilante virago, unissant à son titre de cabaretière émérite une autre qualification que nous nous abstiendrons de prononcer dans ce récit.

Ducrey alla s'asseoir dans un fauteuil qu'il faillit écraser.

La Canourgue ferma la porte donnant dans la salle des joueurs et des fumeurs. Le marchand de bestiaux avait quelque grosse confidence à faire à la rubiconde déesse de ces lieux.

— Nous voilà seuls ; j'ai mis le verrou, dit la Canourgue. Ces chiens d'ivrognes n'entendront rien. Parlez, mon bel ami. Avez-vous toujours besoin de mes services ?

— Toujours et plus que jamais, répondit Ducrey.

— Par mes lapins, dit la matrone, je vou-i ai tenu au courant des faits et gestes du eouite-abbé , qui cherche en ce moment à vendre so:i domaine de Saint-Cernin. Il était encore aujourd'liui à Avignon, et il a pass('' pins de deux heures chez le notaire, maître Salvator, un tabellion qui jamais n'a dressé un acte en désaccord avec ce qu'il appelle ses principes.

— Oui, dit Duerey en souriant, ce que les sots nomment un honnête homme.

— Ce qui ne l'a pas empêché de faire fortune, ajouta le Canourgue.

— C'est comme moi , reprit Duerey. Ma vertu ne m*a pas nui. Après?

— Mon bel homme, dit la Canourgue, le tabellion trouvera , je crois, un acquéreur pour Saint-Cernin , et le comte-abbé aura quatre cent mille livres pour vous empêcher de faire main basse sur le domaine de la comtesse.

— Tonnerre de Dieu ! répliqua le mar-

chand de bestiaux. Il a à peine huit jours pour cela, et il trouverait la somme!

— Le tabellion est homme de ressource ; petit ami, vous avez fait une jolie imprudence en montrant votre contrat de vente au comteabbé.

— J'avais mes raisons pour cela, repartit Ducrey avec impatience.

-^ 3Ion fils, reprit la virago, vous n'avez aucune confiance en votre maman.

— Que le diable t'emporte ! riposta le marchand. Il y a dans l'original de l'acte de vente que je dois prévenir l'héritière de Sarzane, ou son procureur fondé, au moins dix jours avant de faire la saisie du bien. Le comte-abbé est le procureur fondé général de la comtesse.

— Pardon, mon petit chat, dit la Canourgue, et poursuivons. Mes lapins m'ont averti que demain sans faute le comte-abbé devait se rendre chez le tabellion où se trouvera un riche acquéreur, gros capitaliste, ère-

vant d'écus , comme toi , aimable cupidon !

— Tête et sang ! dit Ducrey. Vous verrez que le comte trouvera les quatre cent mille francs !

— C'est l'opinion de mes lapins. A propos et leur pourboire !

— Crève! dit Ducrey. Que je leur donne de l'argent pour de si bonnes nouvelles ?

— Vous avez promis des pourboire, mon petit cœur. Sans cela mes lapins ne moucharderont plus personne à votre profit.

— Soit, reprit Ducrey. Voici quatre écus de six livres.

— Mes lapins en brouteraient bien un cinquième, ajouta la matrone.

— Tiens, dit Ducrey en fouillant dans sa ceinture de cuir. Tiens donc et crève !

La Canourgue reçut les cinq écus dans sa grosse main rouge comme une épaule de mouton, et elle se prit à soupirer. C'était une habitude chez elle ; le contact de l'argent excitait à un point singulier sa sensibi-

lilé; ses yeux même, selon Toccasion , se mouillaient d'une larme ; cela dépendait de la somme.

— Maintenant, mon cher cœur, repritelle, à quoi te décides-tu ? Renonces-tu au domaine de Sarzane ?

— Non, dit Ducrey d'une voix ferme.

— Tu crois donc l'avoir?...

-^ Oui et autre chose encore ! reprit le marchand d'un accent étrange.

— Et quoi, mon bijou?

Ducrey regarda la Canourgue d'un œil fauve et ardent.

— Tu ne devines pas? lui dit-il.

— Si. Mais tu m'effrayes, en vérité, répondit la grosse matrone, en joignant les mains. Est-il possible? Tu tiens encore à ce rêve...

— J'y tiens, dit l'autre.

— Et tu espères, avec le bien, avoir aussi la...

— Te lairas-tu , vieille louve? riposta le

marclinnd. Écoule-rnoi bien ci fiche bien dans la cervelle ce que je vais te dire. Quand une l'ois Tamerliui Ducrey a pris une résolulion, il va droit son chemin comme un sangliej' et casse à coup de boutoir tout ce qui peut l'arrêter.

— Je t'admire, mon fils ! dit la Canourgue, oppressée et ouvrant de grands yeux.

— Réserve ton admiration pour plus lard et sers-moi, reprit le riche marchand.

— Te servir, mon prince ! Eh ! qui te le refuse? Mais, dans cette occasion , j'avoue que je ne vois pas trop comment et de quel côté je puis te servir.

— Tu mas parlé, il y a quelques jours, dit Ducrey, d'une jeune fille nouvellement arrivée chez toi, qui est Italienne, Calabraise, je crois ; fort belle et ayant de Tesprit comme Satan. Tu m'as dit que cette fille avait été amenée en France par une troupe de baladins courant l'Europe; qu'elle avait voulu quillcr son maître qui la rossait, et qu'elle

s'était réfugiée chez toi , où elle est sons la sauvegarde de la police. Cette comédienne est-elle capable de remplir un rôle hardi que je lui expliquerai ?...

— Elle! répliqua la matrone. Elle? la Mouna ! Elle joue tous les rôles comme le démon. Elle pleure et rit à volonté. De plus elle danse comme le phosphore sur Teau.

— Je me moque de sa danse , reprit Ducrey. Baragouine-t-elle bien le français?

— Elle parle comme un livre , trois ou quatre langues.

— Est-elle rusée, double rusée, triple rusée ?

— Elle parviendrait à mettre une corde au cou de monseigneur le vice-légat, et elle irait le vendre au marché sans qu'il s'en doutât.

— Diable î dit Ducrey. Que ne fait-elle ce tour-là? Elle aurait pour elle bien des rieurs et sa fortune serait faite. Revenons à notre affaire, et voyons la Mouna.

RÉCINB. 1 19

— Mais, mon j)etit prince, dit la Canoiirgiie , consens un peu avant tout à m'expliquer la chose.

— Je le veux bien, répondit le marchand. Mais rappelle-toi que si tu me trahis, je suis assez riche et par consé(iuent assez puissant pour obtenir qu'on ferme ton tripot.

— Te trahir, mon amour? dit la Canourgue. Ah l'ingrat ! V^oyons. fais-moi les confidences.

Alors Ducrey , rapprochant son siège du fauteuil de la matrone , lui parla discrètement, à voix basse, pendant sept à huit minutes. En l'écoutant, la Canourgue soupirait, levait les yeux à la voûte, joignait les mains et se tenait à quatre pour contenir son admiration, sa sensibilité et son ravissement.

Quand le marchand eut cessé de parler, la virago lui dit d'une voix attendrie :

— Ainsi, mon prince, vous voilà décidément amoureux jusqu'à en crever de cette grande dame I

— Amoureux? reprit Ducrey. Dis que depuis son veuvage, depuis trois ans qu'elle est de retour dans ce pays-ci , je suis fou d'elle, que je la couve du regard et que je la guette et la suis pas à pas comme un loup sur la trace d'une biche.

— Pour la dévorer? dit la Canourgue.

— Peut-être ! reprit le gros marchand de bestiaux dont l'œil rutilait et dont le front se gonflait de veines énormes. J'aime cette femme, reprit-il, par deux motifs que tu comprendras , la Canourgue : d'abord parce qu'elle est belle , noble et séduisante de la tète aux pieds; ensuite par haine, par vengeance contre toute cette détestable race d'aristocrates à laquelle elle appartient. Cette race est mon exécration. Les nobles m'ont humilié depuis mon enfance ; il y a deux jours encore que j'ai reçu de deux canailles d'aristocrates l'injure la plus sanglante...

— Quelle injure, mon bel homme? demanda la virago.

— Ces choses-là ne se racontent pas, dit Ducrey. Mais on les garde in petto jusqu'au moment opportun pour tuer ou flétrir.

— Tu meffrnyes, mon cœur ! Qui t'a insulté, toi, si respectable, si grand seigneur? Ah!...

— Il est vrai, reprit le marchand en passant la main sur ses jambes ransculeuses, il est vrai que nous valons bien tous ces beaux fils qui peut-être doivent le jour à leurs laquais... Il est vrai encore que si l'on ne m'eut désarmé lâchement j'aurais fait sauter la cervelle à ces deux huppes musquées. Mais revenons à notre affaire. Où est la Mouna?

— Là-haut, au premier étage, avec ses compagnes, mon prince.

— Fais-la descendre et donne-moi un bol de punch.

Le gros marchand se leva du fauteuil avec un certain effort qui n'échappa point à la Canourgue. Il paraissait souffrir d'une sciatique. Cependant , sortant de sa poche une

blague à tabac et une vieille pipe culottée, il s'approcba d'une des six chandelles qui brûlaient sur la cheminée, et il alluma tranquillement sa bouffarde. Puis, avisant un vieux canapé, il s'y étendit largement , s'adossant au coussin de manière à voir parfaitement ce qui se passait dans le salon. La Canourgue avait ouvert une porte donnant sur un escalier qui montait en tournevis jusqu'aux étages supérieurs et plongeait dans la cuisine. Là, mettant ses deux mains aux coins de la bouche en manière de porte-voix :

— Margot ! cria-t-elle penchée vers la cuisine, apporte un bol de punch.

Puis levant la tête de manière à lancer sa voix au premier étage :

— Hé ! vous autres ! dit-elle. Faites descendre la Mouna.

Cinq minutes après, Margot entra la première, apportant et déposant sur la table un bol énorme et flambant comme un cratère en éruption. La flamme bleuâtre débordait et 1 19

se répandait sur la table et le pavé comme un serpent azuré. La Margot, grosse fille sordide, jeta un regard satisfait sur le seigneur amphitryon et regagna l'escalier sans souffler un mot.

— Que diable fait donc la Mouna ? demanda Ducrey entre deux boufîées de tabac.

— Holà ! hé ! cria encore la Canourgue sur le seuil de la porte de l'escalier. Holà! vous autres. Faites descendre mademoiselle Mouna , ou bien je vais la chercher, et gare alors !

On entendit un pas rapide et léger sur Tescalier, et le frôlement d'une étoffe de soie comme le bruissement d'un pavillon agité j)ar la brise. Tout à coup, par un bond prodigieux, une jeune fille sauta de la dernière marche de l'escalier au milieu du salon.

— Ah ! la panthère ! s'écria dame la Canourgue. Elle a failli me renverser.

— Que diable est-ce que cela signifie? demanda Ducrey, la pipe à la main.

— Cela signifie, mon prince, dit la matrone , que cette folie se donne de l'air et joue des jambes avec fureur dès qu'elle est lâchée hors de sa cage. Laisse-la danser tout son soûl ; c'est l'affaire de cinq minutes. Quand elle aura fait ses gambades et ses moulinets, elle viendra s'asseoir sur un coussin, par terre, près de nous : c'est une jolie bète apprivoisée ; tu verras.

Vive et vigoureuse comme une daine lancée dans les bois, la jeune Calabraise dansait une sorte de sarabande autour du salon , aux lueurs phosphorescentes du bol de punch enflammé. Souple, ardente, insaisissable, elle passait telle qu'un rêve devant les yeux éblouis du marchand. Ses pieds, d'une élasticité prodigieuse, touchaient à peine le sol; ses reins se cambraient d'une manière effrayante; tantôt inclinée, douce et moelleuse, elle glissait sur le pavé comme une vnpeur qui fuit ; tantôt sautant à pleins jarrets, elle s'élevait à la voûte et retombait au

milieu de ses jupes largement ballonnées. Cependant la Mouna, modérant ses élans, se mit à tourner autour de la table devant laquelle dame la Canourgue ranimait la flamme - du punch.

— La, la ! lui dit celle-ci, calmons-nous un peu, sacripane. Nous avons à causer ensemble, et ce beau monsieur qui est là vient ici pour te donner un rôle dans une comédie de sa façon. Eh ! eh ! nous sommes bonne comédienne autant que folle danseuse, n'est-ce pas? Voyons, Mouna, parle-nous français, carton rôle est écrit dans cette superbe langue. Viens, ma fille, et bois ce verre de laitage, tu l'as bien gagné. Je me trompe, porte ce verre au prince qui est là à fumer sa pipe. Mouna s'était arrêtée, et son étrange beauté apparaissait dans tout son éclat aux lueurs de la flamme d'or et d'azur.

En toute autre circonstance le marchand eût jeté des cris d'admiration ; mais le drôle avait à l'esprit une pensée infernale.

— Belle! dit-il cependant; très-belle, ma foi ! Des yeux noirs comme du jais et des cheveux comme la reine du Malabar. Quel singulier teint ! on dirait de la cire grise et rose. Ah ! voilà de jolis pieds et des mains fines comme celles des Turques.

En effet, Mouna s'étant approchée offrait à Ducrey un verre de punch et se laissait admirer. Le marchand prit le verre sans bouger du canapé, et il se mit à boire à petits coups, tout en fumant sa pipe. Dame la Canourgue avait versé rasade à la Mouna , très-gourmande d'eau-de-vie au sucre et au citron. Prenant pour elle-même un verre, la virago le remplit jusqu'au bord , et s'adressant au marchand :

— Mon gentilhomme, dit-elle, nous buvons à vos succès. Va choquer ton verre contre celui de monsieur, dit-elle à la Calabraise.

Mouna obéit de la meilleure grâce du monde, et quand elle fut près du marchand, elle se prit à sourire de manière à lui mon-

trer des dents magnifiques , et se mit à le regarder de manière à le griser de la magie de ses yeux, si Ducrey n'avait pas été ce soir-là sous la puissance d'une de ces résolutions de fer que rien ne fait plier.

— Mouna , dit -il tout à coup, quand lu auras assez dansé et assez bu, fais -moi le plaisir de l'asseoir dans un fauteuil en face de moi. Tu répondras à mes questions d'abord, puis je t'expliquerai ce que je veux de toi ; enfin nous conviendrons de nos faits et gestes. C'est une comédie que nous avons le projet de te faire jouer à mon profil, mais au tien aussi, belle diablesse. Je te donnerai de Targent de manière à te procurer un époux qui aura un état, une bonne réputation , un nom honorable , et que lu feras crever de jalousie en six semaines. Cela le va-t-il?

— Touchez là et parlez, dit la Mouna en lui tendant la main ; je suis bonne comédienne.

— C'est quelle prononce très -bien le français, reprit Diicrey avec satisfaction. Ecoute-moi donc, Mouna 5 voici mon plan.

La Canourgue s'était assise près de la Calabraise, toutes les deux en face du marchand, toujours étendu sur le canapé et fumant comme un pacha. M. Ducrey prit la parole devant ces deux créatures attentives, et quand minuit sonna, quand le tripot de la Canourgue fut déserté par toute la troupe des joueurs et des buveurs de la salle voisine, M. Thomas Ducrey discourait encore.

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