‹ RégineChapitre 9 sur 20 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

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Saint-Ceruin.

Deux jours s'étaient écoulés depuis la visite au château de Sarzane , où M. de Chalux et de Pampelone avaient été reçus avec la plus aimable cordialité , mais où ils auraient dû certainement renoncer à bien des rêves, s'ils avaient pu jamais renoncer à rien et si leur esprit n'avait sans cesse ha-

bité un monde chimérique. Revenus le soir même a l'auberge du Faisan royal ^ ils n'avaient pas même agité un moment cette question si simple : «i Madame de Réalmont est-elle une conquête possible pour l'un de nous deux? »

Bab ! ces choses-là se disent entre gens de petite qualité et peu habitues aux merveilleuses aventures du monde. Ces choses-là sont des raisonnements de bourgeois vivant dans le cercle trivial des affaires, ou de genlillâtres de province retirés dans leur terre , calculant leurs revenus, fouettant leur lièvre pour tout plaisir, et, pour toute conquête, soupirant pendant dix ans pour une fermière du voisinage. MM. des chevau -légers et des mousquetaires s'étaient fait un plan de campagne d'une savante stratégie. Turenne, Catinat, le maréchal de Saxe et bien d'autres n'avaient pas poussé plus loin l'art de l'attaque et les prévisions d'une retraite redoutable encore, selon la chance des armes.

Pour ces messieurs, l'hôtel du Faisan royal était un quartier général fort bien choisi. De là ils pouvaient observer Sarzane, point important, et les diverses localités où la belle des belles avait coutume de se rendre. Nous citerons entre autres la ville d'Avignon, la Chartreuse de Villeneuve , Roquemaurc, petite ville sur le Rhône, et un village fort renommé par son église privilégiée, Notrc- Darae-de-Rochefort , si célèbre dans celte région du Languedoc par une statue miraculeuse de la Sainte-Vierge. D'après de bons renseignements, Régine, dans ses diverses courses, soit à cheval, soit dans sa chaise de poste, ne sortait presque jamais de ce cercle topographique comprenant près de huit lieues de circonférence. Il était donc possible de la rencontrer sur un point ou sur un autre, dans ce pays devenu le centre de ses intérêts, de ses habitudes et môme de ses affections. Quand un conquérant veut une place forte , il commence par s'assurer

de tous les points environnants, il étudie son terrain et circonscrit son opération : c'est l'art de la guerre.

Nous nous éloignerons donc pour un temps limité de ces messieurs retranchés dans leur quartier général , et étudiant en vrais tacticiens leur plan de campagne.

Suivant une route à travers les bois, nous nous rendrons à un vieux château situé à une lieue et demie de Sarzane, au nord-est, nu milieu des fertiles collines plantées de vignes et d'oliviers. Cette habitation était celle de M. le comte d'Ambert. Solitude sévère et charmante à la fois, retraite d'un sage, noble manoir où vivait depuis bien des années entre l'étude et les occupations agricoles le dernier héritier d'une race de gentilshommes aussi renommée par les distinctions du rang et de la caste que par les vertus chrétiennes et les fortes croyances.

Le château de Saint-Cernin , sans avoir rillustration de Sarzane et les agréments de

cette belle résidence, était cependant un domaine seigneurial d'une grande valeur , relativement au pays où il était situé. C'était une vieille chatellenie armée de ses tours et de ses créneaux, ayant fossés et poterne, et ceinturée de bois de chênes qui lui servaient de parc. Deux fermes attenaient au bâtiment féodal. Les terres labourables et les plantations, toutes d'un seul tenant, entouraient Ihabitation et enserraient plusieurs collines.

M. d'Ambert habitait seul le château avec quatre domestiques dévoués, ses chevaux de chasse, ses chiens et ses volières toujours fournies d'oiseaux de toute espèce. Le comteabbé, quand il n'était pas à Sarzane, objet de sa tendre sollicitude, résidait à Saint- Cernin, et ne s'en éloignait que pour des affaires importantes. Il recevait fort peu de visites ; on connaissait dans le pays son goût pour la retraite , sa vocation sérieuse et angéh'que; on Taimait, mais on le respectait

au point d'éviter presque toujours de troubler ses études et ses méditations.

Trois jours après la scène arrivée à Sarzane, M. d'Arabert était seul dans son grand cabinet du rez-de-chaussée situé dans une grosse tour ronde du château. La fenélre était ouverte, vu le beau temps ; huit heures du soir venaient de sonner, les dernières lueurs du soleil couchant doraient encore la crête des collines. Le comte-abbé , assis devant une large table chargée de livres et de papiers, était occupé à lire les œuvres de Tertullien, lorsqu'un domestique entra dans le cabinet et annonça à son maître l'arrivée d'un cavalier venant d'Avignon.

— Cet homme est fort simplement vêtu , ajouta le domestique. Il paraît être un de ces riches marchands de troupeaux du comtat Venaissin... Sa physionomie est assez grossière, mais ses manières, quoique communes, sont fort polies. Il monte un vigoureux cheval ; il se nomme M. Ducrcv.

— Je ne le connais pas, dit 31. d'Ambert. Mais, faites-le entrer.

— Il prétend avoir une affaire importante à communiquer à M. le comte.

— C'est bon , Michel , dit M. d'Ambert. L'heure n'est pas bien choisie ; mais faites entrer.

Le comte-abbé continua sa lecture à la lueur d'une grosse lampe à abat-jour vert qui brûlait sur la table. Michel revint suivi du voyageur.

— Michel, dit le comte, fermez la fenêtre et faites du feu ; la soirée est très-fraîche.

Puis, s'adressant à l'étranger, et lui indiquant un siège près de la haute cheminée vis-à-vis de lui, M. d'Ambert lui dit sans trop le regarder :

— Soyez le bienvenu, monsieur, asseyezvous. Vous avez à me parler?

L'étranger, oprcs un salut profond, s'assit sur une de ces lourdes chaises à grand dossier de bois dur et garnies de damas cra-

moisi. Michel alluma un feu flambant et se retira.

— Monsieur, dit le comte-abbé, je suis prêt à vous écouter. Permettez-moi, avant tout, de vous demander d'où vous venez.

— Des environs d'Orange et d'Avignon , dit le voyageur.

M. d'Ambert jeta un coup d'œil rapide sur son visiteur ; mais il crut le voir pour la première fois.

— Fort bien , dit-il. A-ton pris soin de votre cheval ?

— Parfaitement, M. le comte, répondit le voyageur.

— Eh bien ! monsieur? reprit M. d'Ambert en mettant le signet sur une page de Tertullien.

L'étranger tourna et retourna deux ou trois fois son chapeau entre ses mains. M. d'Ambert remarqua que ce chapeau était gansé et à cornes , tel (jue le portaient encore les habitants des villai^es des montaenes

du Ventour et de la chaîne des Alpines.

— M. le comte , dit enfin le voyageur d'une voix peu assurée, M. le comte mo pardonnera d'être venu le déranger à cette heure-ci. J'ai des choses importantes à lui communiquer. Je me nomme Duerey; je fais le commerce des bétes à cornes , et je suis même propriétaire en Provence. Aujourd'hui j'ai du faire le voyage d'Avignon à Saint-Cernin pour entretenir M. d'Ambert d'une créance dont je suis titulaire en grande partie. Mes eo-associés m'ont donné leur procuration.

M. d'Ambert, fort surpris, referma Tertullien, et redressant la tête, levant les yeux à la voûte comme pour chercher à rassembler ses souvenirs :

— Monsieur, dit- il, je crois être sûr de n'avoir aucune dette... du moins importante.

Le voyageur retourna encore son chapeau entre ses mains.

— Je n'en doute nullement, reprit-il ; la créance regarde un des amis de M. le comte.

— Ah! c'est différent, ajouta le comteabbé. Poursuivez, M. Ducrey , ou plutôt laissez -moi vous demander si, dans cetle affaire, vous venez me prendre pour arbitre?

— Précisément , dit Ducrey. La réputation Iionorable de 31. le comte , ses connaissances, son esprit de justice, ses vertus bien connues de tout le pays...

— Arrêtez-vous là , M. Ducrey , répliqua le comte-abbé, et parlons de notre affaire. D"abord , quel est cet ami dont vous venez me confier les intérêts?

— M. d'Ambert me permettra de ne pas le nommer encore.

— Très-bien. C'est probablement de la discrétion de votre part. Eh bien ! cetle créance...

— Est fort considérable , dit Ducrey. Je vais avoir Tbonncur de donner quelques explications.

Tirant alors un large portefeuille d'une des poches de son habit de drap gris, M. Ducrey parut consulter des notes et se recueillit un moment.

— Voici, dit-il enfin. Il y a environ dixhuit ans, j'étais attaché à la maison d'un seigneur de la connaissance du père de M. d'Ambert et de M. le comte lui-même alors fort jeune. Ce gentilhomme jouissait d'une trèsbelle fortune. Il était marié et avait un enfant. Il devint veuf et résolut d'aller habiter Paris. Je le suivis dans la capitale, et je crois que je ne cessai pas un instant de mériter sa confiance.

— Un homme d'affaires à Paris , dit M. d'Ambert, se nomme un notaire ou un avocat, ou un procureur. Étiez-vous bien, monsieur, l'homme d'affaires du gentilhomme en question?

— J'avais toute sa confiance et je la méritais, répondit Ducrey un peu interloqué.

— Je n'en doute pas. Poursuivez.

— Ce seigneur, au bout de deux ans, cessa d'aller à la cour pour s'occuper uniquement de ses plaisirs à Paris.

— Belle occupation ! dit le comte-abbé. Après?

— Les plaisirs coûtent cher, à Paris surtout, reprit Ducrey. Le gentilhomme commençait à être âgé. A celte époque de la vie, la dissipation ressemble à la folie...

— Vous avez raison, dit le comte.

— Enfin, après cinq ou six ans d'une vie plus que dérangée, le gentilhomme dont nous parlons avait englouti plus de la moitié de sa fortune.

— El son enfant, où était-il? demanda M. d'Ambert avec une certaine émotion.

— Oh! en bon lieu, répondit Ducrey; chez une personne très-respectable et qui rélevait parfaitement.

— Poursuivez.

— Les folies du vieux gentilhomme n'eurent plus de bornes. Dame ! les amitiés se-

duisantes et dangereuses, les liaisons extravagantes, le luxe, les plaisirs... ah! cela va vite; et puis ces demoiselles de TOpéra sont irrésistibles...

— Passez les détails et les commentaires, dit assez sévèrement M. d'Ambert. Au fait.

— Je donnais de bons conseils, je vous assure, M. le comte.

-^ C'était votre devoir, monsieur, répondit M. d'Ambert. Ce qui m'étonne, c'est que vous ayez tant tardé à les donner vos bons conseils. Puisque vous aviez la confiance du vieux gentilhomme en question , c'était au début de ses dissipations que vous deviez l'arrêter.

— L'arrêter ! répliqua Ducrey. Ah ! ben oui ! Il m'aurait jeté à la porte. Vous ne pouvez vous faire une idée de ce caractère-là. Quand il voulait quelque chose, il aurait cassé la tête d'un coup de pistolet à quiconque lui aurait résisté; c'était une tête de fer chauffée à blanc... c'était la poudre... un

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vrai corsaire... un vieux coquin de corsaire...

— Halte-là ! monsieur , dit très-sévèrement M. d'Ambert: ninsultez pas la mémoire de votre maître.

— Mon maître ! s'écria Ducrey en froissant son chapeau dans un mouvement nerveux.

— Eh ! monsieur, répliqua le comte, que signifient tous ces détours? Me prenez-vous pour dupe de votre amour-propre? Croyezvous ensuite que je n'ai pas deviné le nom du malheureux gentilhomme dont vous me parlez? Pensez-vous que j'ignore en quelle qualité vous étiez auprès de lui? Voyons, monsieur. Votre maître est mort en vous devant de l'argent? Pourquoi avoir passé des années sans faire valoir vos droits? La somme qui vous est due , si elle vous est légitimement due... eh bien! monsieur, on vous la payera. Je men charge.

— Monsieur, reprit Ducrey, dont les yeux

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ronds lançaient une lueur élrange, avez-vous l'intention de m'huniilier ?

— Je ne cherche à humilier personne, dit 31. d'Amhert avec calme ; mais je sais mettre les gens dans le rôle qui leur convient. Votre maître était M. le marquis de Valbonne, seigneur de Sarzane ; et vous , vous le serviez en qualité de valet de chambre ; }3oursuivez, et voyons vos titres.

Ducrey se leva et s'adossant à la cheminée, croisant les bras , il osa regarder en face M. d'Amhert.

— M. le comte , dit-il tout à coup d'une voix très -accentuée, mes titres sont excellents.

— Montrez-les donc, monsieur.

— Vous nen verrez ce soir qu'une copie authentique, répliqua Ducrey; cette copie, je l'ai dans mon portefeuille : cet acte en bonne forme, c'est une vente, monsieur.

— Une vente! reprit le comte -abbé fort

ému, mais affectant de sourire. Eh ! que peut donc vous avoir vendu l'amiral de Valhonne, M. Ducrey? Sa voiture, ses chevaux, son mobilier peut-être...

— Autre chose , monsieur, dit Ducrey, qui prenait une incroyable assurance.

— Autre chose à vous, son valet de chambre? reprit le comte.

Ducrey avait pâli ; ses dents se serraient et ses yeux flamboyaient comme ceux d'un loup.

— Vous voulez que je m'explique catégoriquement, monsieur ! dit-il ; soit.

— Je l'exige et à l'instant même, répliqua le comte-abbé, en se levant à son tour comme pour recevoir le coup dont on le menaçait. Que vous a-t-on vendu?...

— Tout , riposta Ducrey d'une voix sifflante. Tout ! le domaine de Sarzane et toutes ses dépendances.

Il y eut un moment de silence. Le comte d'Ambert se mit à marcher, d'un pas grave

et mesuré, d'un bout à l'autre de son grand cabinet, le front haut, mais le regard baissé.

— Monsieur, reprit-il , l'amiral de Valbonne est mort à Paris depuis quatre ans. Si cette vente était sérieuse, légale, vous auriez fait valoir vos droits depuis longtemps. Vous m'en imposez, M. Ducrey.

— Ah ! vous me provoquez ! reprit celuici.. Apprenez, 31. le comte, qu'un homme comme moi est très-sérieux et surtout en affaires. J'ai l'honneur de vous dire que Sarzane m'appartient par une vente en bonne forme et conclue à beaux deniers comptants, et qu'à l'heure qu'il est, j'aurais le droit de prier madame la comtesse de Réalmont, fille de mon vendeur, de vouloir bien sortir de chez moi.

— Vous! s'écria M. d'Ambert en sautant en avant.

— Moi!

Le comte d'Ambert jeta les yeux sur une panoplie d'armes qui était là adossée au mur

du cabinet, comme s'il eût voulu prendre ses sûretés en face d'un brigand.

— Monsieur, reprit Ducrey, dont l'audace grandissait, vous êtes chez vous, entouré de vos gens, et moi, je suis ici comme dans un piège. Si vous voulez me tuer, vous le pouvez ; mais je vous préviens que j'ai pris mes précautions.

En même temps, mettant brusquement son chapeau sur sa tête, il enfonça ses deux mains dans les vastes poches de son habit. M. d'Ambert s'arrêta à quatre pas devant lui, et à son tour croisant les bras, il jeta sur Ducrey un regard de mépris écrasant.

— Misérable usurier, dit-il avec toute l'autorité d'une âme indignée, vous vous imaginez que j'en veux à votre peau ? vous pensez à prendre vos précautions, à vous munir de pistolets avant d'entrer chez moi ? Holà ! monsieur ! depuis quand le château de Saint- Cernin est -il un repaire de bandits? Qui donc a t-on jamais détroussé ici depuis des

siècles? Et veuillez me dire, en regardnnt les portraits de famille appendus à ces murs, veuillez me dire quel est celui de mes pères qui jamais vola un écu par la ruse, par l'usure ou par la violence? M. Ducrey, vous avez dans vos poches des armes à feu... je pourrais vous faire saisir et vous livrer à la maréchaussée comme un bandit qui s'est introduit chez moi pour un mauvais coup. Je ne le ferai pas, non parce que je vous redoute armé, car je me suis trouvé en face d'adversaires d'une bien autre valeur que la vôtre, mais parce que je suis le plus fort ici, parce que je sais respecter l'hospitalité que vous méconnaissez, vous, et parce que je suis chrétien, et qu'en cette qualité, je dois pardonner. Reprenons notre affaire ; mais avant tout, veuillez ôter votre chapeau. Vous êtes ici en bonne compagnie. D'ailleurs , monsieur, vous n'avez qu'à vous retourner et voir ce qui est là, sur cette cheminée.

M. Ducrey se découvrit la tête , se re-

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tourna , et se trouva en face d'un beau crucifix dMvoire, qu'il n'avait pas remarqué sans doute, et qui se trouvait placé sur la tablette de la cheminée entre deux magnifiques vases de fleurs.

— Oh ! oh ! dit-il d'un ton qu'il voulait rendre sardonique , je n'y prenais pas garde et je tournais le dos à la chapelle. Peste ! il ne fait pas bon de se montrer philosophe dans cette maison.

— Paix ! répliqua M. d'Arabert. Vous avez raison, du reste, il serait imprudent ici comme ailleurs et devant moi de manquer de respect aux emblèmes de la religion. Quant à ce qui m'est personnel, je vous l'ai dit, je n'en fais aucun cas. Voyons la copie de la vente en bonne forme dont vous parlez.

Ducrey sortit de sa poche une pancarte assez volumineuse et la remit à M. d'Ambert. Celui-ci reprit sa place devant la table , et à la clarté de la lampe il examina très-attentivement l'acte dont il tenait une copie. Mal-

gré toute sa force de caractère, le comteabbé été agité d'un léger tremblement; on le voyait aux mouvements fébriles de ses mains sur le papier.

L'acte de vente était notarié, passé devant témoins, revêtu de toutes les signatures exigées, enfin portant le caractère le plus sérieux et le plus légal du monde. Cet acte armait Ducrey d'un pouvoir terrible. Il lui donnait un droit de propriété incontestable sur tout ce qui avait appartenu au marquis de Valbonne avant sa mort, et sur tout ce qu'il laissait après lui. Ducrey, valet de chambre de Tamiral, était devenu depuis son homme d'affaires, c'est-à-dire son mandataire avec les pouvoirs les plus étendus. Son maître, perdu de dettes et de débauches, s'était mis absolument à sa discrétion. Ducrey lui avait procuré autant de fonds que ce malheureux vieillard en voulait dans le délire de ses passions. La somme était devenue énorme ; très-peu de temps avant la mort du

marquis elle s'élevait à quatre cent raille francs ; somme égale précisément à la valeur de tout le domaine de Sarzane , seul bien qui restait à M. de Valbonne. Ducrey avait exigé un contrat de vente , et l'infortuné vieillard y avait consenti. Cependant cette vente, toute sérieuse qu'elle était, avait une clause conditionnelle et à laquelle le préteur, ou plutôt l'acquéreur avait tenu ; d'ailleurs cette clause était dans les intentions formelles du vieux marquis. Il était spécifié dans ce contrat que M. l'amiral de Valbonne vendait au prix de quatre cent mille livres, dont quittance, la terre de Sarzane, à lui appartenant , et toutes ses dépendances à Thomas Ducrey, acquéreur ; mais Thomas Ducrey s'engageait à ne faire valoir ses droits sur la terre de Sarzane, et à ne faire acte de propriété que quatre ans après la signature du contrat de vente, jour pour jour, à moins que dans la huitaine qui suivra le jour de l'échéance du délai, ledit Thomas Ducrey ne

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rentrât dans ses fonds pour une somme de quatre cent mille francs et les intérêts en sus , comme c'était son droit. Etait en outre autorisé Thomas Ducrey , après contrôle et enregistrement, à ne faire aucune démarche pour établir ses pouvoirs et les faire valoir , soit avant soit après le décès de M. de Valbonne, jusqu'au 25 mars de Tannée d789, époque fixée invariablement et désignant la quatrième année révolue.

Après avoir lu deux fois cet acte attentivement, M. d'Arabert prit quelques notes au crayon. Puis, repliant le papier qui lui avait été confié , il le rendit à Ducrey , sans prononcer une parole.

— Eh bien ! M. le comte? reprit celui-ci en remettant l'acte de vente dans son portefeuille.

M. d"Ambert se leva et recommença à se promener en long et en large dans le cabinet.

— J'espère, ajouta Ducrey en se chauffant les jambes au feu de la cheminée , que vous

voilà parfaitement éclairé sur l'affaire de Sarzane, et que vous voudrez bien avoir la bonté de ne plus soupçonner ma probité , comme aussi de ne plus chercber à m'irriter par des invectives.

Le comte , tout entier à sa rêverie , n'entendait pas un mot de ce qu'on lui disait. Il s'arrêta tout à coup au milieu de l'appartement et regarda à travers le vitrage de la fenêtre le ciel illuminé d'un magnifique clair de lune.

— Oui , dit Ducrey toujours assis au coin de la cheminée, le temps est superbe, un peu frais cependant. Ainsi, M. le comte, vous me conseillez...

M. d'Ambcrt jeta sur lui un regard trèsattentif. Ducrey détourna la tête.

— iM. le comte me conseille... ajouta-l-il.

— Décidément, monsieur, dit M. d'Ambert, me prenez-vous pour arbitre dans cette affaire î

— Pour arbitre? reprit Ducrey, c'est se-

Ion. Maître du domaine de Sarzane , acquéreur légitime, je puis bien dans dix jours, à partir d'aujourd'hui , entrer en possession de ma propriété.

— Aloi's , monsieur , pourquoi venir à Saint-Cernin me consulter?

— Ah ! c'est que j'avais une idée..., répliqua Ducrey en hésitant. Une idée à vous soumettre.

— Parlez et soyez bref; mon temps est précieux maintenant, ajouta M. d'Ambert.

— Voulez-vous me permettre une question? reprit Ducrey. Voulez-vous, M. le comte, m'autoriser à vous la faire en me promettant de ne pas vous fâcher?

— Allez, dit le comte. Vous pouvez tout dire ; je suis calme. Parlez.

— Je parie que vous allez vous irriter de ma question , M. le comte. N'importe. La voici. Voudriez-vous me dire, puisque vous possédez toute la confiance de cette dame, voudriez-vous avoir la bonté de me dire si

vous pensez que madame de Réalmont est dans l'intention...

— Dans l'intention?... reprit M. d'Ambert.

— De se... remarier?... dit Ducrey en baissant la voix et en regardant le feu qui flambait.

M. d'Ambert ne répondit pas. II Qt un mouvement qui prouvait soit une surprise extrême , soit un accès d'indignation comprimé.

— Je vois , reprit Ducrey, que ma question est indiscrète. Je ne la réitère pas.

— Vous avez raison , ajouta le comte en reprenant sa promenade.

Mais au bout de deux minutes il revint se placer devant la table en face de son étrange et effrayant visiteur.

— M. Ducrey, dit-il d'une voix ferme et l'attitude imposante , voici ma réponse à la question que vous venez de m'adresser. Je vous intime la défense la plus formelle de

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jamais prononcer devant moi le nom de la personne que vous avez osé nommer tout à l'heure. Je vous défends, en outre, de mettre le pied sur le domaine de Sarzane avant le jour fixé par votre contrat pour entrer en possession de cette terre qui vous a été si indignement vendue. J'insiste sur ce point, écoutez-moi bien. Si je vous surprends soit à Sarzane , soit sur les terres qui en dépendent avant le vingt-cinq de mars prochain, je vous donne ici ma parole que vous recevrez un châtiment tel qu'il vous sera difficile de l'oublier jamais.

— Qui me châtiera, monsieur? dit Ducrey en se levant et haussant la voix avec effronterie.

— Ce sera moi ! répliqua le comte que la colère gagnait.

— Vous, M. le comte-abbé ! riposta Ducrey avec un sourire atroce.

— Je suis encore M. d'Ambert , et n'ai pas l'honneur d'appartenir à l'Église. Prenez

garde ; le gentilhomme pourrait bien vous traiter autrement que ne vous traiterait un jour le religieux.

— Je prendrai mes précautions, monsieur, dit Ducrey. Et puisque vous ne voulez pas répondre à ma question, tout est dit au sujet de l'affaire de Sarzane. Ce domaine et toutes ses dépendances vont m'appartenir et je me verrai obligé, bien malgré moi, de prier madame de...

M. d'Ambert, aussi prompt que la poudre, sauta sur Ducrey, et, d'une main vigoureuse le prenant à la gorge, il le jeta rudement sur sa chaise. Puis, le lâchant, il le regarda fixement.

— Ah ! s'écria Ducrey. Voulez -vous nrélrangler? Quelle vocation pour devenir moine !

— Monsieur, dit le comte, il y a cinq ou six ans, si une pareille scène avait eu lieu, je vous aurais mis à la porte à coups de bâton. Aujourd'hui je suis plus maître de moi.

— Oui , certainement , reprit Ducrey en portant la main à sa cravate comme pour la desserrer, il y a cinq ou six ans! C'était le beau temps encore pour messieurs les aristocrates ; alors on rossait le tiers état... Eh ! eh! tout est bien changé... et ce malin de tiers état reprend bien sa revanche aujourd'hui. Qui sait s'il n'aura pas l'effronterie bientôt d'essayer aussi son bâton sur le dos des gentilshommes... Eh ! eh !...

M. d'Ambert avait sonné par un vigoureux coup de cordon. La porte s'ouvrit ; Michel parut et s'avança vivement jusqu'au milieu du cabinet. M. Ducrey s'était levé. Il avait enfoncé son chapeau sur sa tête , et par un mouvement involontaire il sortit un des pistolets qu'il avait dans ses poches. Michel crut qu'il menaçait son maître , et saisissant une chaise il allait la lancer à la tête de l'agresseur, lorsque M. d'Ambert l'arrêta par un mot.

— Non, Michel, non. Monsieur ne me

menace pas. Il a peur; voilà tout. Allez dire aux gens d'amener dans la cour le cheval de monsieur.

Et se retournant vers Ducrey :

— Allez , monsieur , dit-il , suivez mon domestique et souvenez-vous bien des recommandations que je vous ai faites. J'ajouterai même celle-ci : Soit que vous montiez une mule ou un cheval, évitez de vous approcher de la haie d'un certain parc et d'écouter la conversation des gens qui s'y promènent.

Ducrey avait vivement renfoncé son pistolet dans sa poche ; il ôta son chapeau, salua M. d'Ambert et se retira sans forfanterie ; comme il voulait suivre Michel, celui-ci l'invita à marcher devant lui, appuyant cette invitation d'un geste significatif et fort inquiétant pour le malencontreux visiteur.

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