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CHAPITRE PREMIER

M. Salvador.

L'hiver de 1789 , on le sait bien , fut des plus rigoureux dans le nord de la France. A Paris, les vivres et le bois de chauffage montèrent à des prix fabuleux. Le peuple souffrit beaucoup dans cette cruelle saison ; il murmura contre les classes privilégiées ; le clergé et la noblesse furent injuriés par les

ennemis de la royauté, qui déjà préparaient les esprits à ce formidable soulèvement qui amena la révolution. Cependant, pour répondre aux calomnies les plus odieuses (l'accaparement des grains entre autres) la cour de France répandait largement ses bienfaits sur le peuple; les campagnes environnant Versailles se souviennent d'avoir vu le roi Louis XVI portant des secours dans les chaumières par le temps le plus rigoureux. La reine, de son côté, se refusait toute dépense en dehors des choses nécessaires ; elle donnait à pleines mains avec cet élan, celle vivacité de cœur et cette grâce inimitable qui la rendaient la meilleure et la plus charmante souveraine du monde. Noble femme, dont la vie fut un enchantement, un triomphe et un martyre ! Voyez à quoi tiennent les destinées humaines; si en 1789 il y avait eu en France huit ou dix pervers ambitieux de moins, Marie-Antoinelte, adorée du peuple, eût continué à en élre l'amour, et la révolu-

lion française très-probablement n'eut été qu'une glorieuse et pacifique rénovation politique et sociale !

Mais, grand Dieu, est-ce que nous ne touchons pas ici à la philosophie de l'histoire? Est-ce que nous n'avons pas soulevé du bout des doigts quelque vieille dclroque de politique? Ah ! fuyons bien loin et sans détourner la tète encore. La politique dans le roman de Régine, ce serait une grosse araignée tendant ses toiles, et prenant au passage le peu de raison , de verve et de sentiment que nous possédons, et dont nous avons grand besoin pour la suite de notre récit.

Revenons à Sarzane, où nous appelle un intérêt de cœur; l'etrnite paisible aux environs de laquelle tourne un génie affolé d'une étrange et terrible passion.

Le printemps, dans toute refflorescence de la jeunesse, s'était arrêté sur ces riantes collines des bords du Rhône qui reflètent dans le fleuve leurs couronnes d'oliviers et de

chênes verts. Dans le parc du domaine de Sarzane tout était grâce et épanouissement. Les lilas balançaient à la brise leurs panaches odorants; les chèvrefeuilles jetaient aux branches leurs arcades de guirlandes ; les grenadiers s'étoilaient de fleurs rouges ; les charmilles de jasmins se tapissaient d'une neige parfumée; les arbres de Judée étalaient avec orgueil leurs rameaux chargés de grappes roses, et les grands marronniers au sombre feuillage dressaient par milliers leurs plumets indiens.

Mais de quels ramages s'animaient tous ces massifs de verdure ! Que de mélodies dans ces retraites ombreuses où chaque arbre avait son nid, où chaque nid avait ses amours ! Le merle sifïleur répondait aux roucoulements des ramiers ; la mésange s'égosillait à tenir tête aux gammes éclatantes du rossignol ; le pivert courait de branche en branche, railleur et caquetant comme un trouble-fète ; le loriot arrivé du sud, et perché comme un

solitaire au sommet des sycomores, chantait son étrange cantilène, et la griffe sautillante bruissait et piquait d'un bec agile les baies

des genévriers.

Douce et ardente nature du Midi , je connais vos enchantements, et au milieu même de Paris, vos souvenirs me reviennent bien souvent comme ces bouffées odorantes arrivant des rives américaines à ceux que le calme retient au large sur un navire immobile. 0 chère contrée de mon pays, me serat-il donné de te revoir et de baiser encore ce sol sacré où je plantais aussi mes arbres, où j'abritais aussi mes amours, sans prévoir les haines sourdes et les intérêts sordides qui couvaient contre moi, et qui devaient un jour me forcer à prendre, dépouillé, le chemin de l'exil. Riant Languedoc , charmante Provence, que le Rhône sépare, mais que le même ciel réunit ;

Beou pays, dou razin, beou pays dé l'ouliva.

Beau pays de la vigne et des oliviers; si jamais, descendant le fleuve, j'aborde à vos rivages, je fais vœu d'aller à l'une de vos chapelles catholiques; et à défaut d'or et d'argent, que je n'ai plus, je fais vœu d'aller, comme offrande, déposer au pied de l'autel tout ressentiment qui murmure encore et toute colère dont mon cœur s'est lassé.

Étrange, étrange nature que celle dupoëte! Pourquoi mêler ainsi son âme au récit du temps passé? Pourquoi devant le mirage du pays natal, au lieu de suivre une action romanesque, jeter une plainte étrangère au sujet du livre, et parler de soi-même quand on s'est fait le conteur d'une histoire qui date du siècle passé ?

Encore une fois, revenons à Sarzane.

Penchée sur la rampe d'un balcon donnant sur le parc au rez-de-chaussée, et protégée des rayons du soleil de mars par les tiges immenses d'un lilas à fleurs blanches, Régine de Réalmoiit regardait avec une curieuse

atlenlion mademoiselle Isaiie jefnnt des poignées d'orge à des volées de pigeons qui venaient s'abattre dans les allées du parterre, devant le château. C'était un tableau ravissant. Isane était le type de la grâce [)rovençale unie à la coquetterie espiègle de son âge; Régine représentait toute l'élégance et la dignité d'une grande dame de Versailles, habitant sa terre et rêvant d'une poésie mystérieuse.

Les pigeons arrivaient à tire d'ailes de tous côtés. Ils savaient qu'à une certaine heure du jour, vers midi, un splendide banquet de céréales les attendait à Sarzane. C'était une idée de Régine; elle se plaisait à nourrir ainsi tous les colombiers du voisinage; c'était une manière toute nouvelle et pleine de grâce de faire des largesses aux bons paysans du pays , ses amis les meilleurs certainement. Tel colombier des environs enrichissait un ménage par ses pigeons devenus superbes , grâce aux distributions d'orge et de graines 2 2

de toutes sortes que le château répandait sur les plates-bandes de son parc. Mademoiselle Isane était donc la grande panetière de tout ce peuple aérien, et certes, je doute que le ministre de Pharaon lui-même, dans toute sa gloire, fut plus adoré des enfants du Nil alors qu'il leur ouvrait les greniers d'abondance.

Régine se plaisait à la belle humeur d'Isane lançant des grains à pleines mains, et mêlant les plus jolis propos à ses largesses.

— En vérité, disait la carnériste^ voilà dheurcux pigeons! ils ont ici la table, la promenade et l'ombrage pour leurs amours. Regardez donc, madame la comtesse, ce gros pattu se rengorgeant comme M. le prévôt du chapitre d'Avignon. C'est un personnage d'importance. Quand il dîne, il reçoit à coups de bec les jeunes clercs qui l'approchent. Et ce drôle à pattes rouges, l'œil vif et l'aile frétillante? Monsieur courtise les plus jeunes mères, comme un marquis à talons rouges. II roucoule et ne perd pas un grain d'orge.

Bon sujet, bon vivant ! on lui cherchera une belle fiancée. Et celte petite mère sentimentale, comme disent les livres des romanciers, regardez, madame, avec quelle délicatesse elle picote les meilleures graines. Ne diraiton pas qu'elle a peur de déformer son bec ? Mijaurée, va !

Et les poignées de grains lancées en demicercle clapotaient de plus belle sur le dos et les ailes du peuple colombin.

— Isane , reprenait Régine , tu négliges beaucoup ces deux pigeons, très-timides, que je vois là -bas à l'écart.

— Oh ! quant à ceux-là, reprenait la charmante fille , je les connais ; ils n'ont besoin de rien.

— Comment, ils n'ont besoin de rien? demanda Régine.

— Eh ! sans doute , madame. Ces deux tourtereaux ne sont-ils pas épris d'une tendresse vertueuse l'un pour l'autre? Ils soupirent, madame ! ils sont amoureux, madame !

Que leur faut-il? La fraîcheur des bois, la solitude et la causerie. Ils vivraient de leurs regards et de Tair du temps...

Amants, heureux amants, voulez-vous voyager? Que ce soit aux rives prochaines...

Eh bien ! madame la comtesse, continuait Isane, vous vous retirez ? Vous ne voulez pas attendre la fin de celte fable que j'ai apprise dans vos livres? Tenez, tenez, voilà nos deux fiancés partis pour les bois...

Amants, heureux amants, voulez-vous voyager? ..

Et Isane de chanter ce refrain et de mettre la Fontaine en ritournelle, comme une folle qu'elle était. Régine était revenue au balcon, un peu émue , on le voyait. La fable des Deu.\ Pigeons renfermait peut-être une allusion cachée que ne soupçonnait pas Isane. Madame de Réalmont était du petit nombre

de ces natures élevées et mystérieuses qui ne prennent que Dieu pour confident des secrètes pensées de leur cœur; comme toute autre, elle pouvait avoir son rêve et son enchantement, mais plus fière que toute autre, elle était de celles qui restent impénétrables dans leur sérénité. Voilà pourquoi elle voulut détourner la conversation.

— Isane, dit-elle, nous avons aujourd'hui à dîner M. Salvador, notaire a Avignon. Il s'est annoncé par une lettre. Il sera ici dans une heure. Il est plus de midi ; a-t-on prévenu à l'office ?

— Oui, madame, répondit la jolie camériste. Son excellence et son importance et sa sapience, M. Salvador, notaire royal pour la France, et protonotaire pour notre saintpère le pape, trouvera aujourd'hui à Sarzane une réception digne de lui. Marthon la cuisinière est prévenue ; elle connaît les goûts délicats du notaire protonotaire ; le cher homme aura sa pâtisserie feuilletée, sa bro-

cliette de bécassines, sa crême au café et ses biscotes de Calvisson qu'il adore.

— Ah ! que nous sommes moqueuse, mademoiselle Isane , ajouta Régine. C'est vraiment impardonnable ! Je me reproche mon peu de sévérité. M. Salvador est un homme grave, un noble caractère, et de plus il m'est très-dévoué.

— Eh! madame , qui en doute? reprit Isane. Est-ce que je ne sais pas qu'il donnerait tous les melons de Cavaillon (et Dieu sait s'il en est friand ! ) pour pouvoir signer un beau contrat de mariage entre madame la comtesse et un grand seigneur de la cour ?

— Vous tairez-vous, Isane? dit Régine un peu fâchée.

— Si madame lordonne , je suis prête n me taire, répondit Tétourdie en reprenant ses distributions de graines.

— Oui, vraiment, je le veux, dit madame de Réalmont. Vous vous imaginez des choses...

— Moi? reprit Isane. Je ne fais que répéter ce que disent bien des gens des environs.

— Ah ! et que dit-on?

— Puisque madame me défend de parler...

— Allons, Isane, vous n'êtes que moqueuse et vous ne savez rien.

■ — Je ne sais rien, madame? reprit la jeune fille piquée au vif. C'est possible. Dans tous les cas, les gens qui jasent prétendent savoir que madame la comtesse est demandée en mariage par des partis superbes ; et ils pensent que madame la comtesse , dans son propre intérêt, comme dans l'intérêt de tout le pays qu'elle comble de ses bontés, ferait à merveille de se marier et de rendre à Sarzane son ancienne splendeur. Voilà ce que l'on dit.

— En vérité, dit Régine , il est des gens qui s'occupent beaucoup trop de moi. Ils ne savent donc pas que j'ai eu beaucoup de

chagrins, et que tout mon désir est de me retirer du monde ; que le couvent est dans mes goûts tout à fait, et que je finirai par m'y réfugier.

— Et que deviendra Sarzane, madame la comtesse? demanda Isane avec une vive émotion.

— Si j'en faisais une maison de religion, un refuge pour les pauvres filles, par exemple?

— Oui, dit Isane en soupirant, c'est fort beau cela ! Mais, tenez, madame, je suis trop franche pour ne pas vous avouer que j'aimerais mieux que le château restât un noble château tel qu'il est, et que ce riche parterre de fleurs ne devînt pas un potager. Les choux et les raves sont fort utiles sans doute ; mais j'aime autant les roses et les œillets, moi.

— Ah ! Isane , tu es mondaine , mon enfant ! reprit Régine.

— Un peu , c'est possible. Que voulezvous? Jusqu'ici le monde ne m'a pas fait les

cornes , et nous ne nous sommes jamais brouillés.

— Les cajoleries et les compliments te perdront, mon enfant.

— Moi , madame ? Dites plutôt qu'on perdra toujours avec moi compliments et cajoleries. Est-ce, par hasard, que madame la comtesse croirait, entre autres choses, que je me suis laissé monter la tête par les galanteries à manchettes de ces deux beaux messieurs de l'autre jour?

— Non, dit Régine. Je sais que tu es sage malgré ton petit air espiègle et ta tète légère.

— Madame est bien bonne, dit Isane en saluant. Mais, pour en revenir à ces messieurs, on les cite précisément au nombre de ceux qui aspirent à la main de madame.

— Quelle folie î répondit Régine.

— Dame ! reprit Isane, ils sont jeunes et de grande maison. On les dit fort bien à la cour de France, et de plus ayant chacun une

fortune superbe... Eh! eh ! tout complimenleurs et pimpants qu'ils peuvent être, ces deux nobles messieurs deviendraient peutêtre très-raisonnables... Ce sont de grands seigneurs... et en y réfléchissant on reconnaît en eux beaucoup d'éducation et desavoirvivre...

— Vraiment? dit Régine. Ils ont le bonheur d'avoir l'approbation d'Isane?

— Ils ont ce bonheur, madame.

— Et lequel des deux l'emporterait sur l'autre aux yeux de mademoiselle? demanda la comtesse.

— Ma foi, je serais assez embarrassée, dit la jolie camériste. Le vicomte est fort noble, mais le marquis est bien distingué. Ce sont deux officiers du roi... Oh! que je voudrais les voir en grand uniforme.

— De sorte, mademoiselle, que ces messieurs ont une part égale à votre admiration.

— Tout à fait, madame. Et ils le savent bien, allez.

— Comment cela ? demanda Régine à moitié sérieuse.

— Mon Dieu, ce n'est pas un secret. Cela s'est passé en plein soleil et devant M. Pyrénée lui-même. L'autre jour, avant de remonter à cheval en partant d'ici , ces messieurs m'ont vue dans la cour; l'un m'a dit, en parlant de l'aventure du lavoir : » Sans rancune, mademoiselle. » Et il m'a baisé la main droite. L'autre a repris : u Restons amis, mademoiselle. » Et il m'a baisé la main gauche.

— Ah ! ah ! j'ignorais cela, dit Régine. Je m'explique à présent comment mademoiselle Isane est restée sensible à un hommage si bien partagé.

— Que voulez-vous, madame ? Je n'ai pu y échapper , et puis , vous le dirais-je , j'ai bien vu et bien compris que cet hommage, ainsi que vous l'appelez , n'était pas tout à l'ait pour moi seule, et que la meilleure part allait à l'adresse de madame la comtesse... Ce qu'on n'obtiendrait jamais de la maîtresse,

on le prend à la servante... Pauvres filles que nous sommes !

Isane dit ces dernières paroles avec un attendrissement qui fut d'un efTet électrique sur le cœur de Régine. Elle descendit les (juatre marches du perron à rampe et s'approcha nt de sa charmante femme de chambre, elle lui prit la main et la regarda, mais avec un sourire mouillé de larmes. Isane était vraiment émue. Elle baisa les mains de Régine et se mit à pleurer. Personne n'était là si ce n'est quelques beaux pigeons jouant dans les plates-bandes. Régine vit sa chère Isane si attendrie, et la regardant avec tant d'intérêt et d'afTcction qu'elle la serra dans ses bras en lui disant : .

— Mon enfant, tu as de Tàme, et je crois que tu m"aimes sincèrement. Prends garde à ta légèreté; c'est ton seul défaut. Sois-moi toujours attachée... Quoi qu'il arrive, je ne l'abandonnerai jamais.

— Ali! madame! s'écria Isane, à vous

toute la vie! iMais,de grâce, si vous avez des chagrins, dites-les-moi. Plus de couvent, madame! Oh ! ne pensons plus à cela!...

Régine avait des larmes aux yeux... Elle était pâle, et dans ce moment-là plus belle et plus attrayante que jamais.

— Eh bien ! oui , dit elle à Isane ; oui... dans Toccasion , je le dirai ma peine ; mais aujourd'hui c'est impossible. Viens, mon enfant, allons voir M. Salvador. J'ai entendu la cloche. Quelqu'un est arrivé à Sarzane.

A la première époque de la révolution on dînait encore à une heure après-midi , à la campagne surtout. Sous le régime de la terreur on ne dîna plus. Aux jours calmes de la fin du Directoire, on commença à dîner à quatre heures. Sous le consulat, le dîner se servait entre quatre et cinq heures. L'empire mit son couvert splendide à cinq heures, La restauration dîna à six heures. Depuis le milieu du règne de juillet jusqu'à nos jours, l'usage de dîner quelques minutes avant sept 2 5

heures a prévalu. Nos enfants se met Iront à fable à huit heures , et la postérité dînera à minuit. Il serait plus simple dès aujourd'hui de reprendre l'usage du souper, ce repas du bon vieux temps, des jeunes amours et des robustes tempéraments.

M. Salvador était un homme ponctuel en affaires et réglé comme sa montre dans les habitudes de la vie. Il savait qu'on dînait à une heure a Sarzane. Sa voiture de campagne, une lourde chaise à soupentes, entrait dans la cour du château à midi et trois quarts. Madame de Réalmonf l'attendait sur le perron, et ce fut en lui tendant la main qu'elle le reçut. M. Salvador savait son monde; il s'inclina respectueusement et, prenant cette noble main amie, il la porta légèrement à ses lèvres. Puis, offrant le bras à sa belle cliente, il l'amena jusqu'au grand salon où il la salua en trois temps, apparemment par égard pour les six on huit portraits d'aïeux qui le regardaient.

M. Salvador, notaire royal et prolonotaire de la chambre apostolique, était bien le type le plus sincère de cette honorable race de tabellions qui se recommandait autant par sa haute et inébranlable probité que par sa vaste érudition. Mais M. Salvador avait une qualité brillante de plus, il était homme d'esprit. Chercherons-nous à donner une idée de la physionomie et de l'acabit du grave et bon notaire? Pourquoi non? On aime à voir les gens à qui l'on a affaire. M. le notaire royal était donc un homme de soixante ans environ, mais jouissant d'une santé robuste et d'une vigueur d'esprit peu commune. Deux mentons servaient de base à sa belle figure, colorée, calme et riante. Son front était bien développé ; de beaux cheveux poudrés à blanc formaient le rouleau autour de l'oreille et allaient se perdre dans une bourse de moire noire ornant le dos et se dodelinant d'une épaule à l'autre sur une neige à l'iris inondant le collet de l'habit. Cet habit, d'un

drap fin et soyeux , noir et ample, était de cette conpe traditionnelle dite à la Française. Une large veste de satin noir violet cuirassait le personnage sans trop dissimuler l'ampleur de la poitrine et de l'abdomen. Une belle épingle en diamant fixait le jabot ; des manchettes de dentelles se jouaient sur les mains ornées chacune d'un anneau ; des boucles d'argent ciselé miroitaient sur le soulier , et quant à la jambe que le notaire avait eue très-belle, elle était chaussée d'un bas de soie noire et d'une transparence rosée. Ajoutez à cette tenue magistrale un chapeau à triple corne que M. le notaire ne posait jamais sur sa tête, mais qu'il portait toujours entre le coude et le flanc, et vous aurez une idée, imparfaite peut-être, mais suflisante, je le pense, de l'honorable M. Salvador. Nous ne pouvons oublier non plus une canne haute et à pomme d'or , un jonc mâle à arrête fiiante, que le notaire roynl tenait habituellement de la main droite, près des

glands, et sans trop s'y appuyer, à la manière du grand roi Louis XIV, se promenant dans les jardins de Saint-Cyr au milieu des nobles pensionnaires de madame de Maintenon.

La cloche annonça le diner, et M. Salvador reprit son rôle d'introducteur, le bras arrondi et la démarche ferme et grave. Notre intention n'est pas de décrire un menu que mademoiselle Isane a, du reste, assez exactement fait connaître. M. Salvador était gourmet ; la cuisine du château de Sarzane était excellente; le bon notaire dîna donc de grand appétit, servi souvent par les belles mains de Régine; double bonheur pour un appréciateur délicat comme il l'était.

Quand on revint au salon on y trouva mademoiselle Isane posant sur un guéridon les plus belles porcelaines, vieux Sèvres, et ce fut elle qui servit le café. Dans cette attitude, une cafetière d'argent à la main et se penchant un peu pour verser , elle était ravis- 2 3.

— Dosante, laissant admirer à loisir la finesse et le pliant de sa Uiille. M. Salvador ne manquait pas ces occasions-là pour rappeler ses souvenirs m) thologiques ; Isane était Hébé versant le nectar. Cela arrivait de source.

Mais Hébé , fort agréable au banquet des dieux, eût été déplacée dans une sérieuse conversation d'affaires. Isane se retira. M. le notaire s'assit carrément sur le canapé et Régine, dans un fauteuil à trois pas de lui, le sourire sur les lèvres et dans le regard.

— Allons, madame la comtesse, dit M. le notaire, j'ai maintenant toutes mes idées; c'est au fond d'une tasse de café que je les retrouve, après un dîner charmant. Voyons, madame.

M. Salvador expliqua le but de sa visite, car il s'était annoncé à Sarzane depuis deux jours. Régine l'écouta avec une attention raclée de vague inquiétude, mais aussi avec une angélique bienveillance. Pour répondre à rexcellent notaire elle prit ce ton de demi

gaieté qui, même dans une situation sérieuse, est de bonne compagnie chez une femme du monde.

— Enfin ! dit-elle à M. Salvador, le protocole diplomatique est connu. Je sais maintenant à quoi m'en tenir. C'est un mariage que vous me proposez, mon excellent notaire. Et vous aussi !...

— Et moi surtout, reprit M. Salvador. Et moi surtout, madame, je vous conseille de vous marier.

— Vous ne me trouvez donc pas iieureuse?

— Non, madame.

— Vous ne croyez donc pas à un bonheur possible en restant dans mon indépendance.

— Non, madame.

— Et quant à ma vocation...

— C'est une folie, dit M. Salvador avec une franchise adorable.

— Ah! M. le notaire, comme vous me

traitez! ajouta Régine en lui jetant un regard pénétrant et doux.

— Oli ! répliqua l'homme de bien, je suis fait à la fascination angélique de vos yeux, madame la comtesse, je suis armé en guerre, et je vous déclare que je suis venu à Sar- ZRne avec l'inébranlable résolution délivrer bataille à toutes vos idées de retraite , de cloître , de mysticisme , d'exaltation religieuse ; et Dieu sait cependant si je suis Tennemi de TÉglise et des couvents en particulier. Maintenant venons au fait. Je suis positif comme un contrat. Deux partis se présentent...

— Je les devine, dit madame de Réalmont.

— Ils sont dans d'admirables conditions de naissance et de fortune.

— Ils ont même de grandes distinctions personnelles, ajouta Régine.

— Certainement, reprit M. Salvador j l'un se nomme...

— ùù —

— Le viconile de Chaliix, dit Régine.

— L'autre s'appelle...

— Le marquis de Parapelone.

— Très-bien î répliqua le notaire. Ils sont venus chez moi...

— Et vous ont mis parfaitement au fait de leur position.

— Comme vous dites, madame la comtesse. Puis, il a été question de vous, et ils m'ont fait l'honneur de me prendre pour...

— Leur très-honorable intermédiaire.

— Sans doute. En me suppliant...

— Oh î oh ! ces messieurs supplient ! dit Régine.

— De me rendre auprès de vous , madame...

— Pour me supplier, à votre tour, monsieur, de me prononcer pour l'un des deux.

— Précisément, madame la comtesse.

— En ajoutant que si je refuse de me prononcer, monsieur?...

— Réduits au désespoir, madame...

— Il ne leur restera plus, monsieur...

— Qu'à aller se jeter, madame...

— Dans les gouffres du Rhône , monsieur...

— Non, madame.

— Et où donc ?

— Dans les rangs de Tarmée autrichienne, pour combattre la Turquie, et mourir sur le champ de bataille...

— Ou pour devenir, chacun de son côté, feld-maréchal, monsieur.

— Peut-être, madame !

— Quand je vous le disais, monsieur !

Évidemment 31. Salvador était battu. Il

avait fini par rire et Régine aussi.

Mais la conversation ne tarda pas à prendre un caractère plus sérieux. Le notaire avait reçu plusieurs lettres de Paris assez alarmantes sur la situation de la cour. Il était prouvé aux yeux des gens intelligents que les grandes réformes projetées entraîneraient de terribles concessions. Les inten-

lions généreuses du roi étaient connues. II se mettait à la tête , en homme de cœur et en chrétien , dune régénération qui devait illustrer son règne et ouvrir une ère nouvelle pour la France. Mais Louis XVI se trouvait dans cette périlleuse situation : il était exposé à mécontenter les uns et à ne pas satisfaire les autres ; placé entre les classes privilégiées et le tiers état, il était forcé de combattre ceux qui ne voulaient rien céder et, de lautre, ceux qui voulaient tout obtenir; d'une part la résistance, de l'autre Tentraînement.

M. Salvador parla fort sagement et développa des idées lucides, puisées dans la belle boîte d'or où il plongeait souvent deux doigts délicats , prenant du tabac en vrai président. Quant à Régine, une idée fiévreuse la préoccupait : la position critique de la reine, son adoration.

Le notaire, passant des considérations générales à des appréciations particulières ,

aborda un sujet tout à fait personnel : la situation fâcheuse où pouvait se trouver, selon les événements probables, une jeune femme, vivant isolée, privée de toute protection naturelle , celle d'un père ou celle d'un mari. M. Salvador ne plaisantait plus, même au sujet de MM. de Pampelone et Chalux, qui à ses yeux devenaient des hommes sérieux. Au fait il avait raison ; sauf quelques afféteries bien pardonnables, ces deux gentilshommes étaient doués d'un mérite réel et de haute valeur : grandeur dans les sentiments, intelligence, éducation, naissance, fortune, ils réunissaient tout ce qui constitue ce qu'on nomme une belle alliance.

Régine écoutait, mais avec un trouble évident. Quelquefois même un petit mouvement des lèvres, un coup d'œil de côté, une légère rougeur trahissaient un peu d'impatience. M. Salvador allait son chemin , la tête appuyée contre le dossier du canapé, la parole abondante et nette, la tabatière dor roulant

entre deux doigts sous l'impulsion de la main droite.

— Enfin, monsieur, s'écria tout à coup Régine, votre opinion formelle est-elle donc que je sois forcée de me marier ?

— Oui) madame, répliqua le notaire.

— Et le couvent ne vous paraît donc plus un refuge assuré?

— Le couvent? reprit l'excellent notaire. Y pensez-vous? De tous les refuges, je crois qu'il finira par devenir le plus dangereux, au train dont vont les choses.

— Mais en sujjposant que les temps deviennent mauvais, ajouta Régine, est-ce que je ne suis pas aimée et respectée de tout le pays? Est-ce que je ne trouverais pas un protecteur dans chaque villageois des environs?

M. Salvador ferma un instant les yeux comme pour réfléchir plus à l'aise, puis il reprit :

— Vous êtes adorée , madame , de tous ceux qui vous entourent, c'est un fait cer-

tain. Mais dites-moi franchement si la reine elle-même ne l'est pas de ses serviteurs? Eh bien ! (je souhaite de passer un jour pour avoir été un alarmiste, même ridicule ) eh bien ! madame, en cas d'événements comme ceux que je prévois , la reine de France courra les plus grands dangers , malgré le dévouement sincère de tous les siens.

— Ah! monsieur, s'écria Régine, vous me faites frémir. Mais alors, reprit-elle avec un élan adorable, pourquoi ne suis-je pas auprès de Marie- Antoinette?... Je pars, monsieur ; je veux partir pour Versailles...

En la voyant si animée et si belle, si grande et si attendrie, M. Salvador ne put se défendre d'un mouvement d'admiration, il joignit les deux mains et leva au plafond un regard expressif. Régine s'était levée avec une vive inquiétude , comme si elle eût voulu voler au secours de la reine. Le bon notaire lui prit la main et la pria de se calmer, la ra-

menant à son fauteuil avec une douce persuasion.

— Non, madame, non, reprit-il. Nous n'en sommes pas là, grâce à Dieu! la cour n'est pas menacée... et je puis me tromper sur Tavenir. En vérité, j'ai tort de vous alarmer... tant de gens, au contraire, espèrent des merveilles! Allons , allons , rassuronsnous pour nos amis couronnés, et revenons à nos afifaires.

— Hélas ! mon Dieu ! dit Régine , je ne sais plus que croire et ne pas croire. Encore si mes amies de Versailles se décidaient à ra'écrire la vérité !... Si elles voulaient consentir H oublier un peu leurs futilités pour me parler sérieusement!... Mais non; on est fou à la cour ! c'est le pays des chimères !...

— D'accord , madame , d'accord , reprit l'excellent notaire. J'ai toujours déploré les idées fausses et les inconséquences de cette belle cour de France qui s'éblouit de son

propre éclat et ne voit rien au delà du cercle de ses grandeurs. Que voulez-vous? depuis Louis XIV qui maîtrisait tout, l'air à Versailles est empreint de parfums capiteux qui donnent le vertige.

— Oh ! vous avez raison , dit Régine. Si j'y étais restée, je serais devenue folle comme les autres. Ma retraite à Sarzane m'a sauvée.

— Oui, madame, reprit le notaire. Sarzane est le meilleur refuge pour vous, mais encore une fois...

— Vous me désolez, M. Salvador !

— Et je le vois bien, charmante comtesse! n'importe ; je vous suis dévoué au point de m'exposer à votre haine en vous disant la vérité.

— Ma haine?... ah ! jamais ! jamais ! reprit Régine. Parlez, ami excellent, parlez.

— Madame, dit Salvador, vous êtes orpheline et veuve, vous n'avez aucun parent dans le pays, seule héritière que vous êtes de voire nom ; vous possédez une fortune assez con-

sidérable ; vous êtes jeune... cliarmaiite... lielle , très-belle... Madame la comtesse, il vous faut un protecteur.

Régine regarda M. Salvador avec une ex- [>ression indéfinissable pour lui. Il y avait quelque chose d'extraordinaire et d'inconnu dans ce regard... Le notaire, expert très-fin du reste, chercha vainement à deviner une pensée qui rayonnait dans les beaux yeux limpides de la comtesse, mais qui dans ce rayonnement même se perdait pour lui.

Mademoiselle Isane entra dans ce momentlà.

— Madame , dit-elle, Pyrénée , le gardechasse, revient de Saint-Cernin, où madame l'avait envoyé. M. le comte d'Ambert n'est pas encore arrivé chez lui.

Régine rougit subitement. Elle se tourna vers Isane, lui fit un signe de tête comme si elle ne pouvait parler, et la jeune fille se relira.

L'étonnemcnl de M. Salvador augmentait;

mais il avait entrevu un éclair. Alors , s'adressant à Régine:

— J'aurais pu, madame, dit-il, vous éviter la peine d'envoyer à Saint-Cernin. Je savais que le comte-abbé n'était pas chez lui.

— Ah ! dit Régine avec une inquiétude contenue , et où donc est-il ? Depuis quatre jours...

— Il était à Avignon avant-hier, madame, reprit Salvador, en se tenant sur ses gardes comme un observateur qui veut surprendre un secret.

— Avant-hier? et il est parti d'Avignon?...

— Oui, madame, dit le notaire, pour trois ou quatre jours. Il m'a dit avoir affaire à Aix. Il a dans cette ville un ami de cœur... un homme de haut mérite, M. Tarchiprètre du chapitre métropolitain. C'est le conseil de M. d'Ambert, et en vérité le comte-abbé ne pouvait mieux s'adresser dans les circonstances présentes...

— Comment? dit Régine, qu'est-ce qu'il

y a de nouveau dans la position de M. dArabert ?

— Rien de nouveau, madame (reprit Salvador, qui avait son but), le comte-abbé suit ses résolutions; peut-être avance-t-il un peu le moment de se séparer de nous...

Régine avait pâli. Elle baissa les yeux. Le mouchoir de batiste qu'elle tenait à la main tremblait. 31. Salvador reprit :

— Il ne faut pas nous le dissimuler, madame. La vocation de notre ami 3L dAmbert est aussi inébranlable que sublime.

— Vous admirez celle-là? demanda Régine dune voix affaiblie. Celle-là n'est donc })as une folie ?

— Ce n'est pas le moment de discuter ce point-là, madame, répondit Salvador. Je suis moi-même sous linfluence d'une vive émotion... et je comprends parfaitement aussi votre peine, madame la comtesse...

— Ma peine? dit Régine en cherchant à se ranimer.

— Eh I mon Dieu, reprit le notaire, cruel à dessein dans ce moment-là, je ne sais que trop qu'en perdant le comte-abbé, madame de Rcalmont perd le plus dévoué de ses amis et son dernier protecteur dans ce pays-ci. Il ne faut plus se le dissimuler, d'ici à très-peu de jours, M. d'Ambert prendra Thabit religieux... Il sera mort pour ce monde...

Régine, devenue pâle comme de l'albâtre, penchait la tète et tombait évanouie. M. Salvador, au désespoir d'avoir été si loin, M. Salvador, qui venait d'entrevoir la triste et terrible vérité, se leva brusquement et sonna les gens du château. Isane accourut à ce coup de sonnette si énergique; et quand elle vit sa maîtresse sans connaissance, elle jeta des cris et entoura de ses bras la belle et noble femme, sa tendresse à elle, sa souveraine bien-aimée. Le notaire se hâta d'aller chercher des secours ; il revint avec deux autres femmes de la maison, et il se pril à faire respirer des sels à Régine, avec une sol-

licitude toute paternelle. L'excellent homme avait des larmes dans les yeux et l'on voyait toute sa désolation. Les femmes n'osaient l'interroger sur la cause de l'évanouissement de madame. Elles crurent que M. le notaire lui avait appris quelque malheur arrivé à une amie ou à une parente éloignée.

— Ah! monsieur, s'écria Isane, il fallait me dire cela à moi ; j'aurais pris mon temps, j'aurais ménagé cela à madame...

M. Salvador se couvrait le visage d'un ample mouchoir et pleurait comme un jeune homme. Cependant la malade revint à ellemême peu à peu. Quand elle se vit au milieu de ses femmes, quand elle put rappeler ses idées, elle se prit à sourire à Isane , mais si tristement, que la pauvre enfant en fut toute bouleversée. Régine cherchait des yeux M. Salvador... Il s'approcha d'elle, et Régine lui tendit la main.

— Vous êtes bien de mes amis, monsieur, lui dit -elle. Oublions ce que nous avons

dit... mais revenez me voir dans peu de temps.

On ramena la comtesse dans son appartement. M. Salvador avait demandé sa voiture, et comme il Tattendait sur le grand perron de la cour, Isane vint à lui.

— Voyons, dit-elle, voyons, M. le notaire, dites-moi tout ! car vous êtes si bon !

— Mon enfant, répondit M. Salvador, madame la comtesse s'est trouvée mal parce que nous avons causé de la perte d'un de nos amis.

— Vous me trompez, reprit la spirituelle et charmante camériste. Vous lui avez parlé d'un mariage, et c'est ce qui l'a bouleversée. Elle ne peut pas entendre prononcer ce motlà , j'en ai eu la preuve aujourd'hui. Ainsi, M. Salvador, plus rien à ce sujet. Tenez , faites comme M. d'Ambert : il ne lui parle jamais de ces choses-îà, lui ; oh ! il n'y a pas de danger. Du reste , je vous préviens que je vous surveillerai, moi!... Ah! vous me

la rendriez pâle et triste comme une figure sur un tombeau. Prenez garde à vous, M. le notaire!...

31. Salvador sourit de la colère d'Isane, et, pour toute réponse , il lui dit qu'elle avait aussi bon cœur qu'elle était jolie. Puis il monta dans sa chaise de poste et partit pour la ville d'Avignon.

— Gros indiscret î dit Isane en rentrant au château.

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