‹ RégineChapitre 14 sur 20 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Le» appétits g:loutons de maître Thomas.

Trottant allègrement sur sa mule provençale. 31. Thomas Ducrey, millionnaire, marchand de bestiaux et candidat à l'assemblée des états généraux pour le tiers état, s'aventurait, par un beau coucher de soleil, sur le chemin des bois qui menait de Villeneuvelez-Avignon au château de Sarzane. Averti

par les lupins de la Canourgue (et il les soldait libéralement), maître Thomas savait de bonne source que le comte-abbc était parti pour la ville d'Aix , et que les deux prétendants , MM. de Cbalux et de Pampelone , étaient en route pour visiter la célèbre fontaine de Vaucluse ( Vallis Clausa), où sans doute, comme tant d'autres soupirants , ils devaient graver un nom aimé sur le rocher de Pétrarque.

M. Ducrey mettait à exécution, ce soir-là, un projet très-hardi, mais d'une savante combinaison. Il se rendait résolument au château de madame la comtesse de Réalmont dans un but que révélera la suite de ce récit. M. Ducrey avait donné un soin extrême à sa toilette de campagne. Il portait un large habit gris d'un drap neuf et lustré, une veste de soie vert-pomme et des bottes molles montant jusqu'au genou , et fortement éperonnées. Son chef trivial, mais superbe, était coiffé d'un chapeau à haute forme, corné et

gansé d'un galon moiré. Il avait à la main une longue cravache à pommeau d'acier, et les fontes de sa selle étaient garnies d'excellents pistolets de combat achetés chez un armurier d'Avignon, le fournisseur ordinaire des carabiniers du palais apostolique. Un porte-manteau de cuir, très-énergiquement bouclé, était fixé sur le coussinet de la selle, de manière à porter sur la croupe de la mule sans trop charger cependant l'arrière-train. Quant au harnais de cette fringante monture provençale, il était d'une recherche de bon goût chez les gros marchands de bestiaux. La selle, forte, relevée au garrot et au bourrelet de derrière , était ornée à ses parements de jolis clous à tète ronde; deux étriers argentés et ciselés emboîtaient les gros pieds du cavalier ; la martingale, bien cirée et parée d'un soleil de cuivre au poitrail, maintenait la fougue de la mule. Quant à la bride, elle avait son frontail enroulé d'un galon rouge et vert, im mors énergique et d'une riche

ornementation, un filet blanc en soie et une sous-gorge d'où pendillait une petite demilune en acier. Ajoutons deux énormes rosettes de couleurs éclatantes aux coins des salières, et nous aurons une idée à peu près complète du harnachement (grande tenue) de la monture villa£;eoise de maître Thomas, surnommé Tamerlan dans tout le pays Venaissin.

M. Ducrey avait choisi de préférence à l'un de ses chevaux sa mule vigoureuse, parce qu'il était sûr, avec elle, de ne jamais rester en route, selon l'expression consacrée, quelque longue que fût la carrière à fournir. II avait parfaitement raison. La mule provençale était jeune, nerveuse, alerte, d'un jarret d'acier et d'un pied si sur, qu'elle eût galopé sans broncher au milieu des rochers; du reste, vive, intelligente, d'une allure souple, d'une bouche fine, d'une sobriété d'Arabe; elle avait un œil de feu et un sabot terrible ; si bien que dans l'occasion, rorilrc une alla-

Page 1