‹ RégineChapitre 15 sur 20 · DD · texte numérisé non relu

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que quelconque, niessire Thomas n'avait qu'à provoquer une ruade de sa nuile pour tuer roide son ennemi. La charmante avait le pied d'une violence et d'une précision à casser la tête au taureau le plus indomptable.

Telle était la vaillante monture sur laquelle M. Ducrey s'aventurait sur la route de Sarzane, par un beau crépuscule du soir. Le vieux drôle, il ne faut pas en douter, s'était tracé un plan stratégique bien autrement combiné que ne Vêtait celui des deux beaux gentilshommes que nous connaissons. Entre MM. de Pampelone et de Chalux et maître Thomas il y avait cette différence, que nos jeunes amis marchaient droit leur chemin, la tête haute, l'œil fier, enivrés d'une espérance folle et d'un parfum capiteux ; tandis que M. Ducrey , nature grossière , méchante et violente , couvait deux passions atroces, qui, si elles n'éclataient, devaient le dévorer : la beauté de Régine avait allumé chez lui les convoitises les plus ardentes ; et

— scia stupide ambition de s'anoblir par la possession d'nne terre seigneuriale lui grisait le cerveau. Ajoutons à ces appétits gloutons une soif brutale de vengeance contre une caste à laquelle il devait tout cependant, qu'il avait servie bassement et spoliée en vrai larron, et nous aurons une idée de ce personnage qui, en 1789, se posait, à l'imitation de tant d'autres, bêlas ! comme le représentant des idées démocratiques et l'un des libérateurs futurs des classes déshéritées. Pauvre peuple ! comme dans tous les temps on abusa de ta magnanime crédulité ! Pauvre peuple, comme dans tous les temps tu donnas tète baissée dans le panneau des habiles et des ogres, croyant toucher au sol fleuri de la terre promise !

Or, maître Thomas, se prélassant sur sa mule et fumant du coin de la bouche une grosse pipe bien culottée, arrivait précisément à l'entrée de la nuit dans les futaies du domaine. Il connaissait a merveille le che-

min, et ne prenait aucun souci de sa monture qui trottait et flairait l'air devant elle. La pleine lune luttait de clartés aurorales avec les derniers feux empourpres du couchant. Le soir était calme et limpide ; les arômes des bois arrivaient par bouffées.

— Les bonnes odeurs de lavande et de serpolet! se dit maître Thomas en aspirant la brise de ses deux narines largement ouvertes. Tout ici est enivrant ! On se sent ensorcelé autour de ce satané château... Ah î ravissante et superbe comtesse, ma mie, nous aurons un rude combat à soutenir, mais, mordieu, il faudra que vous ayez le diable au corps pour y résister.

Après cet élan de tendresse passablement brutale, maître Ducrey, qui avait encore une lieue de chemin devant lui, se mit à réfléchir et finit par engager avec lui-même une sorte de dialogue coupé par des gestes et des exclamations. La solitude était profonde ;

c'était l'heure des loups rôdant autour des parcs et des bergeries.

— De deux choses l'une, disait Thomas surnommé Tamerlan, ou j'aurai le château sans la comtesse, ou j'aurai la comtesse sans le château... Mauvaise chance! je veux la conjurer. Le secret serait de posséder le château sans perdre la belle dame. Satan peut cela facilement, lui! Allons donc! le diable n'existe pas, ou il n'est qu'un imbécile... J'ai combiné une manœuvre qu'il n'eût jamais trouvé tout seul. Le tabellion Salvador fournit les fonds et me paye pour que je ne touche pas à Sarzane? C'est bien. Je placerai et pointerai mes batteries de telle sorte que la comtesse, forcée un jour de quitter le pays, mettra elle-même Sarzane aux enchères, que j'achèterai le château et que la belle sera trop heureuse elle-même de capituler avec moi , de qui elle dépendra corps et biens , réputation et avenir... L'épouser, jour de Dieu!... quel rêve étourdissant! j'en ai le

feu dans les veines ! En faire ma femme, lui donner mon nom, l'avoir à ma discrétion, sous ma loi, soumise à mes volontés, devenir son époux enfin î... Si cela arrive jamais, j'ai peur que mon cœur éclate dans ma poitrine. Allons, M. Ducrcy, du calme; vous êtes une forte tète, vous êtes de ceux qui peuvent s'élever impunément et sans vertige. Suivons notre ligne tracée, et dirigeons bien la Mouna qui nous sera d'un merveilleux secours pour nous débarrasser d'un surveillant redoutable... Taisons-nous; si ces arbres allaient parler et nous trahir...

Maître Thomas fut pris d'une frayeur subite et étrange. 11 regarda autour de lui , comme un poltron qui croit aux fantômes. Sa tête était montée ; il avait la fièvre dans ce moment-là; la vision de Régine le rendait fou.

Cependant, il arriva à la grille du château. Il était nuit close. Les dogues aboyèrent, et Pyrénée , le £^arde-chasse , se hâta d'aller

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