GO
reconnaître le nouveau venu. M. Ducrey se nomma sans hésitation, et dit qu'il avait une affaire des plus urgentes à communiquer à madame la comtesse; qu'il arrivait d'Avignon tout exprès, et que si madame voulait lui faire l'honneur de le recevoir un moment, il espérait lui prouver à quel point il lui était dévoué. M. Pyrénée, sans ouvrir la grille, se dirigea vers le château.
Il était neuf heures du soir. Madame de Réalmont, retirée avec Isnne dans une petite bibliothèque qui lui servait de boudoir au rez-de-chaussée, sur le parc, lisait dans ce moraent-Ià une relation de voyages qui intéressait beaucoup la camériste. Celle-ci brodait au tambour. Pyrénée rendit compte de sa mission. La comtesse hésitait ; Isane interrogeait le garde-chasse sur le personnage inconnu. Pyrénée répondait que ce monsieurlà lui paraissait être un honnête homme; qu'il avait une bonne grosse tournure, un(> figure ouverte, el que toute sa tenue annon-
- Gl —
çait l'aisance; que du reste il montait une mule magnifique. ..
— Voilà certainement un grand titre à la confiance et à l'estime des honnêtes srens, dit Régine en souriant.
— Ah! M. Pyrénée, ajouta Isane, en faveur de la mule, offrez-lui vos hommages et les miens.
-^ Enfin, reprit la comtesse, puisqu'il est seul, il n'a pas le projet, je pense, de nous intimider. D'ailleurs, Pyrénée, vous serez là, et mes gens sous la main. S'il s'agit d'une affaire sérieuse, j'aurais tort de ne pas le recevoir. Faites-le entrer, et soyez prudent.
Dix minutes après, M. Ducrey était introduit dans le chàteaJi par le garde-chasse, qui le précédait. Le vestibule était éclairé par une lanterne-fanal pendue à la voûte; une grosse lampe brûlait sur la cheminée du grand salon. Maître Thomas, fort ému, mais contenant énergiquement ses impressions, reconnaissait à merveille fout cet intérieur 2 6
du logis, où, dix ans auparavant, il avait vécu dans la domesticité du marquis de Valbonne. Maître Thomas savait de bonne source que pas un des anciens domestiques n'avait survécu. Quant à Pyrcnée, il n'était au service de la comtesse que depuis cinq ou six ans ; et pour ce qui était de Régine ellemême, comment aurait-elle conservé le souvenir d'un visage qu'elle avait perdu de vue depuis son enfance? D'ailleurs, maître Thomas Ducrey n'avait pas servi le marquis sous ce nom-là.
Le garde-chasse ouvrit la porte de la bibliothèque, et s'adressant à la comtesse :
— Madame, dit-il, voilà M. Ducrey.
— C'est bien, répondit Régine sans poser son livre sur la table. Donnez un siège à monsieur.
Maître Thomas salua profondément , sans oser lever les yeux sur la belle jeune femme dont le son de voix venait de le faire tressaillir. Pyrénée, sur un signe d'Isane, resta
debout près de la porte entrouverte. M. Ducrey s'assit à six pas , hors du rayon de la lampe posée sur la table , et dont un abatjour circonscrivait la lumière ; placé ainsi dans la pénombre, il pouvait couver du regard Régine, qui, de son côté, ne le voyait que confusément.
— Monsieur, dit Isane , il faut que vous ayez à dire à madame la comtesse une chose bien importante.
— Oui, mademoiselle, reprit maître Thomas, fort aise de commencer la conversation par cet intermédiaire. Sans être connu de madame la comtesse, je n'hésite pas cependant à la prier de vouloir bien être persuadée de tout mon dévouement. J'avais Thonneur, dans le temps, de fréquenter un peu les maîtres de ce château...
— Fort bien, dit Régine. Pyrénée m'a dit votre nom, monsieur. De quoi s'agit-il?
— Il s'agit, madame, répondit maître Thomas, de chercher un moyen de rendre le
plus importyiit service du inonde h une personne que madame la,comtesse honore de sa confiance, j'ajouterai même, de son amitié.
Régine laissa tomber le livre qu'elle tenait à la main. Isane le ramassa et le posa sur un rayon de la bibliothèque. Régine, devenue très -sérieuse, interrogeait du regard Tinconnu.
— Oui , madame , reprit Ducrey. Quelqu'un du voisinage est menacé d'un bien grand malheur !
— Ah ! monsieur, expliquez-vous, dit Régine avec une vive anxiété... Cette personne?...
— Eh ! mon Dieu, madame la comtesse, répliqua Ducrey avec une hésitation satanique, c'est... c'est...
— C'est M. d'Ambert ! s'écria Régine en pâlissant.
— Elle l'aime. Jour de Dieu î se dit maitrc Thomas en se mordant la lèvre. Hélas! ma-
— Oo —
dame, ajoula-t-il , c'est en effet lui-même.
— Parlez, monsieur, je vous en supplie, reprit la comtesse.
Et, se tournant vers le garde-chasse, elle ajouta avec douceur :
— Pyrénëe, vous ferez bien de vous retirer. Monsieur vient ici pour me parler d'une afTaire qui concerne tout autre que moi... Vous comprenez, Pyrénëe...
Le garde -chasse s'inclina, obéit, sortit, ferma la porte , mais il resta dans le salon , prêt à survenir au premier ordre,
— Je remercie madame la comtesse de sa bonté, dit Ducrey. Je ne pouvais parler devant un témoin.
Il regarda Isane, mais celle-ci était plus difficile à éloigner. Ce n'était pas une personne de peu d'importance que mademoiselle au château de Sarzane. Elle était habituée aux confidences, et, quoique jeune et fille, elle savait garder un secret.
— Monsieur, reprit Régine, veuillez parler
librement. Ne me cachez rien. Quel malheur menace M. d'Ambert?
— M. le comte est sous le poids d'une dette énorme, dit Ducrey.
— Dieu soit loué! reprit vivement la noble femme. Ce n'est que de l'argent!
— Eh ! madame, ajouta maître Thomas , perdre sa fortune n'est pas un accident ordinaire.
— Sa fortune ! dit Régine. Mais comment cela se peut-il? M. d'Ambert a toujours été l'homme le plus rangé du pays.
— Madame la comtesse , poursuivit Thomas , Dieu me garde de la moindre censure au sujet du comte-abbé, que j'admire plus que personne. Mais il est des malheurs indépendants de notre volonté ; et il n'est que trop vrai que votre noble ami est forcé aujourd'hui de vendre sa terre...
— Saint-Cernin , juste ciel ! s'écria Régine avec une expression de douleur qui eût arrache des larmes à tout autre qu'à un vieux
drôle comme Diicrey. Mais, monsieur, à combien s'élève cette dette? cent mille francs suffiraient-ils ? ...
Maître Thomas secoua la tête et baissa les yeux.
— Cinquante mille écus? dit Régine toute tremblante.
Ducrey ne répondit pas.
— Ah ! monsieur, reprit la comtesse. Mais c'est affreux ! Voyons, faut-il deux cent mille livres? Je vais les emprunter; on prendra sur Sarzane telle hypothèque que Ton voudra.
— Oui , madame , dit Ducrey avec un calme féroce. Il faut deux cent mille francs... et il les faut dans vingt-quatre heures ; sinon, après-demain, M. d'Ambert sera ruiné, dépouillé de son patrimoine qui sera vendu à l'encan.
— Monsieur, dit Régine , je suis décidée à tout. J'aurai deux cent mille livres...
— Dans vingt-quatre heures, madame la
comtesse? demanda Ducrey en regardant Régine d'un œil hypocritement attendri.
Madame peut certainement beaucoup , mais pour trouver une pareille somme, il faut avoir recours à des hommes d'affaires, et ces gens -là n'ont pas le cœur généreux... Ils multiplieront les formalités, ils prendront du temps , ils chercheront à établir leurs sûretés... cela demandera un mois.
— Ah! que je suis malheureuse! dit Régine en portant son mouchoir à ses beaux yeux.
— Tête et sang ! se disait en lui-même maître Thomas, comme il est aimé! Madame, reprit- il, le but de ma visite n'est pas de vous affliger sans espoir de sauver M. d'Ambert.
— Parlez , parlez , reprit librement Régine. Je consens à tout.
— Oui , madame , je lis dans votre cœur tout le dévouement que vous portez à un noble et malheureux ami. Je viens donc vous
— Cl) —
demander de me permettre de in'associer à des sentiments si élevés. Daignez-vous accepter mes services?
— Vous me rendez la vie, dit Régine.
Dites, monsieur. Vous êtes le plus généreux des hommes.
— Eh bien ! continua Ducrey , j'ai cent mille francs à la disposition de la comtesse.
-^ Demain, monsieur?
— Ce soir, madame.
— Ah ! que le ciel soit béni! mais il faut le double de cette somme, avez-vous dit?...
— J'aurai cent mille livres aux ordres de madame, ajouta maître Thomas dune voix pateline.
— Dans quelques jours, monsieur? demanda Régine avec Taccent de la joie.
— Demain, madame.
— Vous êtes admirable ! s'écria la belle comtesse, les yeux brillants de larmes et un sourire sur les lèvres.
Maître Thomas lira de sa poche un large
portefeuille et s'approcha de la table, se plaçant ainsi en pleine lumière à deux pas de Régine. Elle considéra cette figure étrange, ce personnage commun , ce type trivial et repoussant en toute autre occasion. Eh bien ! la noble femme dans ce moment-là ne trouva rien en M. Ducrey qui pût inspirer la moindre défiance, le moindre éloignement. Cet homme lui parut d'une honnêteté attachante; elle éprouvait pour lui un sincère sentiment dadmiration.
Ducrey fouilla ses papiers et il en déposa quelques-uns sur la table d'acajou. Puis sortant dune vaste poche de son habit une bourse énorme, il la mit brusquement près des papiers. L'or qu'elle contenait rendit un son de très-bon aloi. Pour la première fois de sa vie, Régine tressaillit de joie à ce bruit magique.
— Cette bourse contient quarante -huit mille livres... deux mille louis, madame lu comtesse, dit-il.
Dénouanl les cordons de la bourse de cuir, il laissa couler un flot d'or sur lacajou.
— Si madame le désire, je vais compter...
— Ah ! monsieur, dit Régine , y pensezvous? ce serait me faire injure. Comment doulerais-je de votre loyauté ? Enfermez cet or.
— Bien , madame, reprit maître Thomas en remplissant et fermant la bourse. 3Iaintenant voici pour cinquante-deux mille francs de mandats à vue à toucher chez mon notaire à Avignon, M. Grippardin, un parfait honnête homme chez qui j'ai mis des fonds en dépôt. Il payera à vue, je le répète. Ma signature est bonne , madame. Quant au reste de la somme , le voici représenté par un autre mandat de cent mille livres payable à la trésorerie de monseigneur le vice-légat. J'ai fourni à Son Éminence des bestiaux pour les fermes du domaine de l'église appartenant au saint-siége dans le comtat Venaissin. La trésorerie m'a remis ce mandat payable à vo-
lonté. Je crois, madame la comtesse, que, lout compte fait, nous avons bien là deux cent mille livres.
Régine était sous limpression d'un étonnement et d'un sentiment de gratitude qui lui étaient la parole. Elle regardait M. Dncrey avec tant de douceur, et ce regard avait tant de fascination, que maitre Thomas, ivre de sa passion énergiquement contenue , aurait perdu la tète si mademoiselle Isane ne se fût trouvée là. Il détourna les yeux et se mit à arranger ses papiers.
— Monsieur , reprit Régine , ce que vous faites là est très-beau. Vous voyez à quel point j'en suis touchée... Vous sauvez M. d'Amberl de la ruine... vous devenez presque un bienfaiteur pour moi-même. Mais, monsieur, la dette que je contracte envers vous est bien considérable, et je dois veiller à vos sûretés précisément parce que vous avez la générosité de ne [)as m'en parler. Je vous offre donc, monsieur, une hypothèque de la somme
de deux cent mille francs sur ma terre de Sarzane...
M. Ducrey porta ses regards autour de lui comme s'il se disait à lui-même :
— Sa terre de Sarzane? mais elle est bien à moi... c'est une autre hypothèque qu'il me faut.
Puis prenant un air surpris et presque fâché :
— Ah ! madame la comtesse, ajouta-t-il, pourquoi me faire injure?
— Mais, monsieur, y pensez-vous? Deux cents mille livres prêtées de la main à la main ? dit la naïve et charmante femme.
— Eh bien! madame, répondit maître Thomas dont la tête s'échauffait, dans quelles mains plus belles... plus honorables, aije voulu dire , pourrait-on remettre cette somme ?
Régine jeta un coup dœil sur M. Ducrey : elle fut étonnée de laccent avec lequel il avait prononcé ces dernières paroles et du
ton ardent dont se colorait son visage. Mais, mettant cette émotion sur le compte d'une générosité extrême, elle resta sans défiance...
— Cela est très-flatteur pour moi, repritelle en souriant. Cependant, monsieur, je vous le répète , j'exige que vous ayez une garantie de moi. Je veux reconnaître par écrit que vous m'avez prêté cet argent...
Maître Thomas triomphait dans son cœur satanique; il touchait au but qu'il visait depuis quelques jours. Il voyait son plan réussir à souhait.
— Madame la comtesse le veut absolument, dit-il. Dieu me garde de la contrarier. Eh bien ! la signature de madame me suffira. Je refuserais toute autre garantie.
— Ah! monsieur! ajouta Régine, vous avez les sentiments les plus nobles du monde. Oui , certainement, je vous donnerai ma signature ; et, fallût-il vendre la moitié de ce que je possède, cette signature vous garantira un remboursement intégral de la somme.
— Madaipe la comtesse ne vendra rien , reprit Durrey avec un sourire de profonde dissimulation.
Mademoiselle Isane était toujours là, brodant du tulle au tambour, et de temps en temps piquant légèrement le bout de ses jolis doigts , tant cette conversation surprenante la rendait distraite. Sa présence gênait beaucoup maître Thomas; il aurait donné une belle somme d'argent pour éloigner cette fille, ce témoin candide, mais très-imposant. Il roulait donc dans sa grosse tête je ne sais combien d'expédients tous plus mauvais les uns que les autres afin d'obliger Isane à se retirer, lorsque cette idée lucide lui passa devant les yeux.
— Pourquoi tant de diplomatie? se dit-il en lui-même. Allons droit au but ; il est tout simple que j'aie une confidence à faire à la comtesse en lui remettant des fonds aussi considérables.
Prenant alors un air sérieux et composé :
— Madame la comtesse, dit-il, j'ai une grâce à vous demander, et je prie mademoiselle que voilà de vouloir bien agréer mes excuses. Ayant une chose confidentielle à communiquer à madame...
— Isane , mon enfant, reprit aussitôt Régine, il est tout naturel que M. Ducrey ne veuille parler qu'à moi seule en cette occasion. Mon oratoire est là ; il est éclairé par une lampe... Allez-y un moment, Isane, et remerciez Dieu de la grâce qu'il me fait aujourd'hui ; vos prières d'abord , les miennes bientôt après... ce sera bien ainsi.
Isane se leva lentement , un peu inquiète, on le voyait. Elle regarda M. Ducrey en face; celui-ci détourna les yeux. Elle regarda la comtesse avec une sorte de tristesse; sa maîtresse la rassura par ces mots :
— La porte de loratoire peut rester ouverte.
La charmante jeune fille se leva, inquiète, émue, hésitant à chaque pas. Elle tourna la
tète deux on trois fois ne pouvant se décider à quitter du regard ce personnage étrange et (ju'elle eût voulu en quelque sorte démasquer. Arrivée sur le seuil de la porte de Toratoire, elle dit ces mots à Régine :
— Madame, j'obéis à vos ordres; je sui^; là devant le reliquaire de la statue de la sainte Vierge... Je vais prier afin que ma chère maîtresse ne commette aucune imprudence.
— Ah! mademoiselle, reprit vivement maître Thomas. Vous me soupçonnez?...
— Non, monsieur, dit Isane. Mais il m'est bien permis d'avertir madame la comtesse qu'une signature est une...
— Quoi donc, mademoiselle? ajouta Du crey.
~ Est... une signature, répliqua Isane en lui lançant un éclair de son œil noir.
Elle entra brusquement dans l'oratoire. La porte resta grande ouverte. La bonne et jolie ramériste s'agenouilla devant le prie-Dieu, de
manière à tout voir ce qui pouvait se passer dans la bibliothèque, sinon de manière à tout entendre.
M. Ducrey sourit de la meilleure grâce du monde en apparence, mais contenant au fond un violent mouvement de colère contre la jeune fille. Quant à Régine, tout entière à l'idée de sauver M. d'Ambert de la ruine, elle se contenta de dire en soupirant :
— Bonne Isane ! excellente et charmante enfant !
Maître Thomas se trouvait donc enfin presque en tète à tète avec cette femme dont la beauté l'avait en quelque sorte ensorcelé depuis deux ans ; de cette femme dont il avait si souvent et en vain épié les démarches et suivi les traces, comme un loup affamé suit une brebis gardée par un berger vigilant. Or, ce gardien de Régine, cette providence infatigable et d'une intelligence merveilleuse, avait été jusque-là le noble et infortuné M. d'Ambert. Avec une adresse et un mys-
— Tolère incroyables, il était parvenu à couvrir d'une invisible et incessante protection cette ravissante femme qu'il adorait et qui ne se doutait ni du martyre, ni de la passion, ni de la surveillance angélique dont elle était l'objet. Maître Thomas, il est vrai, risquait de payer un peu cher le téte-à-tête en question si ardemment convoité ; mais le drôle avait pourtant si bien dressé son filet qu'il y avait dix à parier contre un que la belle serait prise, et que l'oiseleur Ducrey ne perdrait pas un écu de ses deux cent raille livres.
La comtesse avait elle-même déposé sur la table un superbe encrier d'argent massif, des plumes et du papier. Pour cela faire il avait fallu se lever, et Ducrey avait pu admirer de ses yeux ardents, et à deux pas de lui, cette taille de nymphe^ si élancée et si souple , cette grande et suave tournure , ces bras d'une blancheur rosée , et qu'une mitaine noire cachait à peine, et ces mains fines , belles , aux ongles transparents, et
'cette riche chevelure dont le parfum enivrait les sens. Oui , cette fière Régine, jusque-là aperçue de très loin à la dérobée, comme une brillante illusion qui éblouit et passe , cette délicieuse femme qui si longtemps tourmenta sa pensée et brûla ses sens , elle était là à deux pas de lui. Elle lui parlait, elle le regardait de toute la douceur et de tout le brillant de ses yeux , elle lui adressait les plus harmonieuses paroles de louange et de gratitude... Ah ! certes, maître Thomas avait une tête forte et une énergie à toute épreuve, mais, en vérité , si la porte de l'oratoire eût été fermée, si la camériste n'eût été à vingt pas de là, que fût devenue la tète de maître Thomas? Le drôle libertin se serait-il permis une de ces incartades si soudaines et si inouïes que les plafonds peuvent se fendre et les portraits des murailles parler tout à coup?... Ou bien, le pativre homme, prosterné, aurnit-il baisé les pieds divins de sorj idole , au risque détre repoussé comme un
chien ? La première hypothèse est la plus acceptable, selon nous, connaissant le caractère et les ambitieuses gloutonneries de maître Thomas, surnommé Tamerlan.
Régine était assise devant la table d'acajou, en face de M. Ducrey qui se tuait à la regarder et oubliait tout.
— Eh bien ! monsieur, dit la comtesse, j'ai. la plume à la main et le papier sous la plume. Que faut-il écrire? est-ce un acte? dictez.
— Un acte, madame la comtesse? reprit maître Thomas , jamais ; une simple reconnaissance me suffît et au delà. Tenez, madame, il est un moyen très-commode de tout arranger; mes sûretés même, puisque vous y tenez , seront garanties. Veuillez écrire sur cette feuille de papier, au bas de la page , cette seule phrase et sous laquelle vous mettrez votre signature. Avez-vous pleine confiance en moi, madame la comtesse?
— Mais il me semble , monsieur , que ce
serait à moi à vous adresser cette question, dit Régine. Et cette phrase?...
— Elle approuvera les conditions du prêt que j'ai l'honneur de vous faire, et ces conditions , je les écrirai à tête reposée, après avoir pris conseil, pour la forme, de mon notaire.
Ducrey prononça ces derniers mots à voix couverte, de manière que mademoiselle Isane ne pût rien entendre, malgré toute l'attention qu'elle prétait à la conversation. Régine interrogeait du regard maître Thomas, qui, prenant un air de bonhomie incroyable, se mit à lui dire :
— Voici le fait en deux lignes écrites sur ce papier libre , ce qui n'engage à rien du tout : «t Je soussignée reconnais approuver u l'écriture ci-dessus, et adhérer aux condiu tions exprimées. Reçu la somme de deux •i cent mille livres. » Une signature après ces mots, madame la comtesse, et je me tiens pour l'homme du monde le mieux garanti.
Il est bien entendu, ajouta-t-ii en souriant, que dans les conditions, il ne sera parlé ni d'intérêts , ni de termes fixés pour le remboursement. Madame sera libre de me rendre la somme à son bon plaisir... sans cela où serait le mérite du service rendu? où serait le mérite d'avoir voulu nvassocier à madame dans une belle et bonne action , celle de sauver de la ruine le plus digne de tous les gentilshommes ?
Pendant qu'il parlait encore, Régine écrivait exactement les deux lignes qui lui avaient été proposées. Elle les écrivait au bas dune feuille de beau papier satiné , et dont le coin portait l'empreinte d'un écusson à ses armes. Pendant que la plume courait sous l'impulsion des doigts effilés et blancs de la comtesse, le cœur de maître Thomas battait avec violence. Si Régine avait regardé le marchand de bestiaux dans ce moment-là , elle se serait arrêtée, effj'ayée de la joie infernale qui éclatait sur son visage. La noble
femme, confiante et si heureuse de l'idée de sauver M. d'Ambert , signa de son nom les lignes de son écriture. Elle prit ensuite la feuille de papier et la présentant à Ducrey :
— Est-ce cela, monsieur? lui dit-elle avec un sourire à rendre fou.
Maître Thomas reçut le papier, sa main tremblait; Régine s'en aperçut, elle en fut même étonnée.
— Eh bien ! monsieur, dit-elle, on dirait que vous avez peur pour moi ! D'ordinaire c'est le créancier qui fait trembler le débiteur...
— Madame la comtesse, reprit Ducrey, pardonnez à mon émotion. Je ne peux voir avec indifférence tant d'héro'isme dans l'amitié. Vous vous chargez d'une dette si forte !
— Oui , dit Régine , mais je la contracte envers un homme si loyal, que je n'en ai pas l'ombre de frayeur.
Ducrey avait plié le papier, dont il avait respiré le parfum à la dérobée. Il le mit dans
son portefeuille. Se levant alors, il parut vouloir prendre congé. La conilesse rappehi Isane, qui arriva aussitôt, inquiète, pensive et portant sur maître Thomas un regard d'une expression de défiance qui approchait de la dureté.
— Pardon encore une fois, mademoiselle, dit Ducrey en s'efforçant de sourire. Les affaires sont quelquefois très-sévères... Allons, cessez de me bouder. Je ne crois pas avoir manqué en rien à tout ce que Ton doit à votre noble maîtresse. Dans tous les cas, ajouta- t- il en montrant l'or et les papiers déposés sur la table, si vous m'avez pris pour un malhonnête homme, convenez que je suis un voleur d'une singulière espèce.
— Monsieur, répondit Isane , si madame me le permettait , je vous obligerais à me montrer le papier que vous avez mis dans votre poche.
— Ah! vraiment? dit Ducrey d'un ton léger. Voyez donc le charmant notaire que
nous avons là ! et comme nous avons eu tort de nous priver de ses conseils !
— Oui, monsieur, je veux voir ce papier, dit Isane en allant droit à maître Thomas.
— Mon enfant, reprit Régine, ce que vous laites là n'est pas bien. Vous devez plus d'égards à M. Ducrey, qui se conduit envers moi avec une extrême délicatesse. Isane, je vous ordonne de rester ici...
Maître Thomas sinclina profondément, et Régine toucha une sonnette d'argent placée sur la table. Pyrénée parut aussitôt pour prendre ses ordres.
— Accompagnez, dit la comtesse, et dites à deux garçons de ferme d'allumer un fanal, et descorter monsieur jusqu'à la grande roule.
— Madame, reprit Ducrey en sinclinant de nouveau, cela est parfaitement inutile; je suis armé, et d'ailleurs je connais les bois de madame la comtesse comme s'ils m'appartenaient.
Il sortit précédé de Pyrénée. Arrivé dans la cour, infiltre Thomas demanda sa mule, qui lui fut amenée par un palefrenier. Il sauta sur sa monture, et, sans vouloir être accompagné, il piqua des deux. La grille était ouverte; Pyrénée vit la mule bondir sous l'éperon et s'élancer dans l'avenue comme si elle fuyait devant des coups de feu. Il écoutait le bruit du galop, lorsqu'il crut entendre, à deux cents pas dans les bois, un éclat de rire satanique. Pyrénée fut tenté de prendre un cheval et de courir après cet homme de fort mauvaise mine qui venait de le quitter si brusquement. Mais la mule vigoureuse était déjà bien loin. Pyrénée referma la grille, et revenant à pas lents et la tête penchée ;
— Dieu nous protège! se dit-il à luimême. Est-ce le démon que j'ai entendu rire dans les bois?...