‹ RégineChapitre 17 sur 20 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

La Sfonua.

La nuit avait été orageuse. Une grosse pluie mêlée de violents coups de tonnerre n'avait cessé de tomber par torrents. Mais vers les six heures, un soleil radieux se levait sur les chaînes alpines, et semblait chasser devant lui de grands nuages de couleur violacée. Les bois inondés ruisselaient de pier-

reries aux rayons du matin ; toute la campagne souriait , et des myriades d'oiseaux gazouillaient dans les champs et dans les bocages. Par cette belle matinée de printemps, comment résister à l'entraînement d'aller respirer à l'air libre les arômes des plantes et les senteurs des feuillages? Comment ré sister au chant de l'alouette, qui bat de Taile dans le ciel au-dessus du champ de blé vert où elle a caché son nid? Folles et tendres amours des oiseaux, que de fois vous avez Mttendri et égayé le cœur du voyageur modeste, longeant à pied un pénible chemin ? Douce et fraîche nature aimée du laboureur et du poëte , que de fois je suis allé moimême contempler vos ravissantes harmonies? Est-il un sentier du vallon natal que je n'aie parcouru à l'aube du jour? est-il un arbre, un rocher, une touffe de lavande, dont je n'aie gardé le souvenir?

Vers le midi, la chaleur avait déjà séclié l'herbe des chanips ; les f<Miillages des arbres

avaient perdu leurs diamants liquides. Le soleil des derniers jours de mars, dans le Midi, aspire à lui la fraîcheur de la terre avec un amour qui tient de la violence.

A un mille environ du château de Sarzane, dans des futaies de chênes verts , trois chevaux revenaient d'une longue promenade.

Régine , accompagnée de Pyrénée et de mademoiselle Isane (excellente écuyère comme sa maîtresse), Régine avait voulu aller ellemême dans la matinée s'informer de M. d'Ambert à Saint-Cernin. Elle retournait chez elle pensive et inquiète ; le comte n'avait pas donné de ses nouvelles à ses gens depuis quelques jours. Arrivée près d'une grande mare d'eau entourée d'algues, de glaïeuls et d'iris sauvages, la comtesse vit son cheval dresser l'oreille et elle le sentit frissonner. Elle l'arrêta. Pyrénée s'avança près de la mare. Cette eau toute couverte du plus beau tapis de mousses verdàtres et de plantes aquatiques, cette eau était profonde et dan-

gereuse. Pyrénée , descendu de cheval et tenant sa monture par la bride, examinait çà et là ce qui avait pu provoquer l'hésitation du cheval de sa maîtresse, car ce beau cheval limousin était de ceux dont les instincts ont une finesse que rien ne saurait tromper. S'il avait la jambe d'un cerf, il avait aussi l'ouïe, l'œil et le flair du chien de chasse.

Pyrénée avait parcouru une partie du circuit à travers de vieux saules , lorsque Régine, qui le suivait à vingt pas de distance, lui indiqua de la main un gigantesque peuplier d'Italie s'inclinant sur l'eau et au pied duquel gisait une femme qui paraissait endormie. Les chevaux furent dirigés de ce côté ; on trouva, en effet, sur les herbages à l'ombre du peuplier, une jeune fille dont les vêtements annonçaient une étrangère. Elle était couchée sur le coude et cachait son visage.

— Je la crois Catalane, dit Pyrénée. Voyez son costume, madame la comtesse.

— Non, répondit Régine, cette femme est Italienne; elle appartient à la classe du peuple soit de Naples, soit de Rome.

— Ses souliers sont percés , dit Isane. La malheureuse aura voyagé à pied et sera tombée de fatigue près de cet arbre.

Régine descendit de cheval et s'approcha de l'étrangère, que mademoiselle Isane cherchait à relever. L'inconnue parut se réveiller, et en voyant les deux femmes et les chevaux devant elle , elle jeta un cri , et voulut se relever, saisie de frayeur.

— Rassurez-vous , dit Régine. Comment êtes-vous ici toute seule et endormie, près de cette mare qui est dangereuse?

L'étrangère ne répondait pas , regardant tantôt Régine, tantôt Isane d'un air égaré.

— Mon Dieu , madame, qu'elle est jeune et qu'elle est belle ! dit la camériste.

— Elle a l'air d'avoir souffert beaucoup , reprit madame de Réalmont. Comment allons-nous faire pour l'amener au château?

Pyrénée s'était approché après avoir attaché les trois chevaux au tronc d'un arbre.

— Il y a près dici une maisonnette de bûcherons, dit le garde-chasse; ces braves gens ont une petite charrette. Si madame la comtesse m'y autorise, je vais...

— Allez vite, Pyrénée, dit Régine, et prenez soin qu'on mette de la paille neuve sur la charrette pour cette malheureuse enfant.

Le gnrde-chasse partit au galop de son cheval dans la direction de la maison des bois. Isane s'était assise auprès de l'inconnue, et elle cherchait à la ranimer en lui faisant respirer un petit flacon de sel anglais. La comtesse, debout devant elle, contemplait avec une curiosité attendrie cette jeune fille d'Italie, dont la beauté était aussi touchante qu'elle élail d'un type merveilleux. Il y avait de régaremeut dans les grands yeux noirs de l'étrangère ; son teint était d'un brun mat et cendré ; ses cheveux, onduleux et abondants, se déroulaient sous le chapeau de paille qu'elle

fiortait; son corset de velours, orné d'un reste de dentelle dorée, indiquait une fille des quartiers populeux de Rome ou des environs d'Alhauo. En général, les vêlemenls de eelte inconnue n'annonçaient pas la pauvreté, mais ils prouvaient par des déchirures récentes que la jeune fille avait dû voyager à pied, et qu'elle avait probablement été privée d'argent pendant sa longue route. En la voyant si écrasée de fatigue, si abattue et si résign<'e à tout, Régine avait des larmes dans les yeux. Elle lui adressa quelques questions, auxquelles l'étrangère ne répondit que par un regard étonné.

— Elle ne parle pas le français, probablement, dit Isane. Madame sait Titalien...

— Assez mal, dit Régine, mais peut-être assez pour lui faire entendre qu'elle n'est pas tombée en mauvaises mains.

Alors , cherchant à se rappeler quelques locutions bien simples, bien intelligibles, la charmante comtesse se mit à parler à l'in- 2 9

connue en langue toscane, mais avec un accent si français que la jeune fille se prit à sourire.

— Elle vous comprend , madame , dit Isane.

— Oui, répondit Régine, mais elle sourit de pitié. Enfin , elle a souri... c'est déjà beaucoup.

On entendit un bruit de roue et de chevaux. Par un heureux hasard, Pyrénée avait rencontré h cinq ou six cents pas de là les bûcherons allant au bois avec leur charrette. Il les amenait avec lui.

— Dieu soit loué ! sécria Régine. Voici Pyrénée et nos braves bûcherons.

La charrette , petite et basse , s'approcha du groupe. Les bûclierons portaient toujours avec eux quelques bottes de foin pour leurs chevaux. On fit un lit de ce foin aromatique et Isane se mit en devoir de soulever la pauvre étrangère à demi morte de lassitude. Aidée de Pyrénée et même de Régine, Isane

parvint à placer sur la cliarrt'Ite la jeune Italienne ayant à peine le sentiment de ce qui se passait autour d'elle.

On remonta à cheval ; on escorta la petite charrette qui allait au pas et avec toutes les précautions les plus recommandées, et trois quarts d'heure après, on arrivait dans la cour de Sarzane, au grand ébahissement de tous les gens du château et des fermes accourus pour voir cet étrange cortège.

— Mes amis, dit la comtesse à tous ceux qui l'entouraient, nous avons rencontré cette inconnue dans le bois , près de la mare , mourant de fatigue et de besoin. Dieu nous l'a donnée... ayons bien soin d'elle ; ce sera peut-être une compagne de plus pour moi. Vous tâcherez de lui faire aimer Sarzane.

Dix minutes après , l'étrangère était installée dans une excellente chambre du château et recevait de mademoiselle Isane les soins les plus empressés et les plus délicats.

Régine , un peu triste de l'absence pro-

longée de M. d'Ambert, mais fort heureuse d'avoir porté secours à la pauvre Italienne , s'était retirée dans la bibliothèque du rezde-chaussée et lisait plusieurs lettres arrivées en son absence. Il y en avait une de M. le marquis de Pampelone, lettre respectueuse et tendre , telle qu'un Amadis devait en écrire. Mais cette lettre annonçait le retour prochain du comte-abbé, qu'on avait revu la veille à Avignon. M. de Pampelone et sa lettre gagnèrent beaucoup dans Tesprit de la comtesse.

— Allons, dit-elle, je n'ai pas perdu ma journée. Une jeune fille sauvée, un ami qui revient... c'est beaucoup. Dieu soit loué.

Elle achevait à peine sa lecture que mademoiselle Isane entra dans la bibliothèque.

— Eh bien ! dit Régine, et h\ pauvre enfant ?

— Ah ! madame, reprit la camérisle, c'est à en pleurer pendant huit jours. Après avoii-

- lui —

repris ses forces, i;ràce à l'excellent bouillon que lui a donné la cuisinière, celte Italienne nous a raconté en partie ses malheurs. D"abord, elle ne parle pas mal du tout le français, sauf un accent étranger assez prononcé. Cette pauvre créature est née à Rome. Madame l'avait deviné. Elle est fille d'un boulanger habitant le quartier du...

T- Du Transtévéré ^ dit la comtesse. Un quartier populeux , le quartier de la vraie race romaine.

— C'est cela. Il y a environ deux ans que notre belle épiorée , car elle est vraiment très-belle avec son teint brun, gris d'ambre, et son œil de gazelle et ses cheveux noirs, ondes comme si on les avait passés au fer... l't puis, madame, quelle main fine et les fortes épaules pour une taille si mince!...

— Isane, Isane, reprit Régine, vous vous éloignez terriblement du Transtévéré !

— Au contraire, madame, puis qu'elle dit que les fenmics de ce quartier-là lui ressem-

blent toutes. Il y a donc deux ans que notre jolie boulangère, assise dans sa boutique et vendant des gâteaux au safran , ne pensait qu'à Dieu et aux belles cérémonies de Saint- Pierre , lorsqu'elle fut remarquée par un jeune seigneur français qui devint épris d'elle tout à coup, comme le papillon s'éprend d'un bouton de rose entr'ouvert...

— Isane , Isane , reprit la comtesse, vous aimez beaucoup certaines comparaisons, ma chère.

— Eh ! madame, la comparaison cstd'e//e. Au bout d'un mois le jeune seigneur, à moitié fou d'amour, demandait en mariage la jeune fille. Le père refusa. Il avait ses vues ailleurs... la passion s'en mêla. La jeune boulangère ne résista pas aux séductions du Français, et un beau soir, un rendez-vous fut donné. On monta en chaise. On partit pour la Toscane. On arriva à Florence, et on logea dans une auberge sous un faux nom. La police de ce pays- là est très-bonne.

— Il me semble, Isane, que vous en avez assez appris, dit Régine.

— Madame, j'en sais encore.

— Soit. Abrégez. Allez au fait, à l'abandon de cette pauvre créature.

— Oh ! le roman ne finit pas si vite. On s'aimait, madame, et on voulait absolument se marier. 31alheureusement le jeune seigneur avait une famille sévère , et dont le consentement était indispensable. On écrivit en France. Mais le consentement n'arrivait pas ; et le jeune seigneur ne trouvait pas un prêtre assez complaisant pour le marier. Enfin, madame, après neuf à dix mois...

— Mademoiselle, dit Régine d'un air sérieux, vous auriez dû ne pas écouter la suite de ce récit. Je devine tout. Laissez-moi.

— Mais, madame, reprit la camériste, elle fut si malheureuse...

— Oui, on l'abandonna, dit vivement la comtesse... C'est l'histoire déplorable de toutes les jeunes filles assez folles pour oublier

Dieu, leur famille, leurs devoirs... On Tabandonna, u'est-ee pas ?

— Oui, et non, madame. Le jeune seigneur fut forcé de retourner en France. Il laissa une assez belle somme d'argent à Tinfortunée. Il promit de revenir. Elle l'attendit pendant de longs mois. Ah ! madame, que d'angoisses ! Que de larmes versées en silence, près d'un berceau...

— Pauvre chère enfant ! dit Régine, les yeux en pleurs.

— Le chagrin , madame , ne pardonne pas. La malheureuse Italienne écrivit à sa famille pour rentrer en grâce. Le père fut inflexible et refusa de la recevoir, la menaçant de la faire enfermer à son arrivée à Rome. Elle resta à Florence. Mais, grand Dieu ! l'enfant était souffrant... sa mère avait tant de douleur... elle lui donnait un lait appauvri... Hélas! la njaladie devint grave... Le pauvre enfant mourut.

~ Assez! assez, mon Dieu! s'écria ma-

dame de Réalmont en poussant des sanglots. — Oui, madame, assez! Je conviens même que c'est trop. Que devint la malheureuse?... Elle perdit la tète; un jour, folle de douleur, elle voulut se jeter à TArno... On la sauva. On la transporta dans un hôpital, mais, comme après quelques semaines on la menaçait de la faire partir pour Rome, et de la rendre à sa famille, elle s'échappa. Ayant encore quelque argent à elle, cette pauvre insensée partit pour le Piémont, faisant la route tantôt à pied, tantôt transportée sur des charrettes de marchands forains. Elle arriva ainsi jusqu'à Nice. Là , elle s'informa de la famille, ou plutôt du pays natal du jeune seigneur. On le lui indiqua, et elle reprit son chemin pour aller trouver son séducteur, décidée à mourir à ses pieds s'il la repoussait. C'est ainsi qu'elle a traversé la Provence, qu'elle a passé le Rhône et qu'elle s est aventurée à travers nos hois pour gagner le pays...

— Quel pays habile donc ee jeune seigneur? demanda Régine fort étonnée.

— Madame, elle a refusé de répondre à cette question. Ce doit être le haut Languedoc, ou l'Auvergne, car, d'après la route que prenait rétrangcre, il est probable qu'elle voulait traverser tout ce pays-ci pour gagner les hautes montagnes des Cévennes.

Régine restait absorbée dans de sérieuses réflexions. Revenant à elle :

— Vous a-t-elle nommé le gentilhomme indigne qui Ta trompée? demanda-t-elle.

— Non, madame.

— Et son nom à elle-même, le savczvous?

— Elle ma dit se nommer Catarina. Dans son quartier , à Rome , on l'appelait la belle Fornarina.

— C'est bien, dit Régine. Nous aurons soin de Catherine , et nous prierons Dieu pour elle. 11 ne dépendra certainement pas de moi quelle ne rentre dans sa famille et bien re-

conciliée nvec elle, on bien je ferai tout an inonde pour...

— Pour qu'elle épouse le gentilhomme , madame la comtesse ? reprit Isane. Oh ! ce serait mieux... Je dis même que ce serait de toute justice.

— Vous avez raison, mon enfant, répondit la comtesse. Mais, hélas !... dans tous les cas, Isane, que cette grande infortune soit pour vous et pour vos amies une haute leçon. Voyez le résultat d'une passion qui n'est approuvée ni de nos parents, ni de Dieu... Si Catarina avait eu des principes religieux bien solides, si elle avait été se jeter aux pieds de la sainte Vierge...

— Oui, oui, madame à raison, dit la comèriste. 3Iais quand la tête tourne...

— Tâchez , ma chère , de conserver la vôtre, lui répondit-on. Retournez vers Catarina ; donnez-lui tout ce qui lui est nécessaire, du linge, des souliers, de bons vêtements... et surtout ne la faites plus causer

sur ses malheurs. C'est moi que eela regarde maintenant.

Isane quitta le salon pour aller retrouver Titalienne Cafarina. Madame de Réalmont, que le récit de la eamëriste avait émue, é[)rouvait uuc de ces tristesses vagues, indéfinissables qui sont quelquefois des pressentiments. Régine avait de linquiétude; elle voulut lire ; elle ferma son livre aussitôt. Elle se prit à arranger des glaïeuls et des n;ireisses dans un beau vase du Japon, et la gerbe de fleurs se formait si mal quelle l'abandonna. Rêveuse, distraite, presque alarmée, elle alla respirer le grand air au perron donnant sur le parc. Là, accoudée sur la rampe de fer doré, elle regardait les oiseaux voletant d'un arbre à un autre, et les nuages fuyant comme des voiles dans l'azur du ciel , lorsque Pv renée entra dans le salon et annonça l'arrivée de M. le marquis de Pampelone.

Régine se retourna vivement. Cette visite

inattendue pouvait la surprendre, mais dans ce moment-là elle la regarda comme une heureuse diversion.

— Oui, dit-elle, oui, certainement. Faites entrer M. le marquis. Comment! reprit-elle à part, il est tout seul ?

En effet, pour la première fois, M. de Pampelone arrivait sans son fidèle compagnon. Euryale s'était séparé de Nisus. C'était inouï, presque alarmant. Mais le marquis entra d'un air si dégagé et avec une bonne grâce si franchement épanouie que la comtesse fut à lïnstant rassurée.

— Ah ! monsieur, ne put-elle se défendre de lui dire, je ne vous demande pas des nouvelles de M. de Chalux, il est dans l'avenue, n'est-ce pas?

— Eh bien ! non, madame, répondit en souriant le charmant marquis. Nos deux étoiles se sont séparées, momentanément, j'en conviens. J'ai fait un coup de tête ; j'ai rompu un traité ; profitant d'une occasion

fort rare, je me suis échappé du filel Ciinlux, et montant à cheval comme on court à Tennemi , j'ai pris le chemin de Sarzane. A l'heure qu'il est le vicomte est très-fortement engagé dans une dissertation théologique; il parle latin avec monseigneur le vice-légat , à Avignon. Par exemple, je ne serais pas étonné de le voir arriver sur mes traces ; il a le flair exercé pour savoir où j'ai passé. Oh! c'est un excellent limier quand il s'agit de me suivre...

— Soyez le hienvenu, 31. le marquis, dit Régine. Vous m'avez donné des nouvelles de M. d'Amhert...

— J'avoue, madame, que l'occasion était trop helle pour manquer au bonheur de vous écrire.

— Et le comle-abbé va nous revenir?

— 11 comptait aujourd'hui même se rendre à Saint - Ccrnin , par Sarzane; c'est la route obligée pour tout pa}s, quand on a vu une seule fois madame la comtesse.

— llj —

— Dieu soit loué ! dit Régine, il revient, ce pauvre comte? Vous a-t-il paru un peu affligé ?

— Lui, madame? Mais non. Vous savez; c'est un esprit rêvant du ciel. S'il a quelque chagrin, ce monde n'en saura jamais rien.

— Oui, oui, dit Régine, je lereconnais-là. C'est notre modèle à tous, 31. le marquis.

— Madame, répondit Pampelone, j'admire M. d'Ambert, et ne puis me défendre cependant de le plaindre beaucoup.

— Comment cela ? demanda Régine.

— Eh ! mon Dieu ! avec tout son esprit et tous ses mérites, il me semble qu'il est aveugle. Comment se fait-il, c'est incroyable, que vivant depuis trois ans dans l'intimité adorable que je connais, le noble comte ne soit pas à vos pieds ?

— Mais, monsieur, M. d'Ambert est un ami loyal, il est presque mon tuteur...

— Ah ! madame, s'écria le marquis, quel rôle que celui-là avec une telle pupille !

— Monsieur, dit Régine en cherchant à rompre la conversation, avcz-vous des nouvelles de Versailles?

— J'en ai reçu, répondit Pnmpclone. A Versailles, tout le monde parle de vous, madame, ce qui fait qu'à mon tour j'étourdis, par mes lettres, tous les échos de Versailles de vos perfections.

Il était clair comme le jour que M. de Pampelone arrivait à Sarzanc ce jour-là avec In tête montée. Régine vit dun coup d"œil rapide la parabole que décrirait la conversation ; elle comprit qu'avant dix minutes le marquis tomberait à ses genoux. Elle se trompait. Trois minutes s'étaient à peine écoulées que l'amoureux prétendant était à ses pieds.

— Non, madame, non, disait Pampelone, qui avait saisi la main de la comtesse, vous avez beau faire, vous n'échapperez pas à l'aveu d'une passion aussi respectueuse qu'elle est ardente. J'aurais payé de la moitié de nv\

vie l'occasion de vous rencontrer seule... et cette occasion inespérée la voilà.

Régine cherchait à dégager sa main. Elle voulut se lever et s'enfuir; mais elle avait affaire à un jeune mousquetaire fort habile dans un moment dangereux et fort résolu. Pour la première fois de sa vie la belle comtesse se trouvait dans cette situation difficile, imprévue , étourdissante. Un jeune homme à ses pieds ! chez elle , dans son salon , à la campagne ! et un jeune homme des plus cités à la cour de France par ses distinctions et ses succès ! Ajoutons que M. de Pampelone était sérieusement épris de Régine, et que sous des dehors d'extravagance il brûlait d'une de ces passions qui saisissent le cœur tout entier et décident d'un avenir. Le marquis, dans ce moment-là, était tendre, respectueux , mais ardent ; il avait l'éloquence de la vérité; ce qu'il disait avec enthousiasme il le ressentait profondément au fond de l'àme. Jamais de la vie Régine n'avait cn-

tendu un aveu pareil, à elle adressé et avec ce feu électrique qui pourrait animer un marbre. Elle comprit tout ce que la sévérité poussée jusqu'à la colère pouvait amener de dangereux; dans un incendie, il faut quelquefois faire la part du feu sous peine de voir les flammes dévorer tout un quartier. Madame de Real mont ne chercha donc plus à retirer sa main de celle de M. de Pampelone; seulement elle le suppliait, à demivoix, de se relever et de parler plus sensément, avec calme et réflexion. Belles exhortations, ma foi, en pareille circonstance, et surtout très -écoutées et très - suivies ! Le marquis, pour toute réponse, baisait avec transport la charmante main et jurait par toutes les puissances du ciel et de la terre qu'il n'aurait jamais d'autre adoration que Régine. 11 est bien entendu qu'il mettait aux pieds de l'idole fortune, existence, titres, noms, avenir, dignités, tout ce qii'il avait et n'avait pas ; lout ce (ju'il possédait et tout ce

— ilD -

qu'il rêvait... Pour peu que Régine eût voulu faire la moindre condition, il lui eût promis la couronne d'Espagne ou d'Autriche, et cela de la meilleure foi du monde.

Folie du cœur, où nous emportez-vous?

Et quel jeune homme de vingt-deux ans n'a pas juré à une femme tout le magnifique empire de l'impossible?

•Telle était la scène au salon du rez-dcehaussée , lorsque tout à coup on entendit marcher sur le sable, dans le parc, précisément sous les fenêtres ouvertes. Les pas se dirigèrent vers le perron , et au moment même où M. de Pampelone, en homme loyal, abandonnait la main de Régine et se relevait du parquet, quelqu'un parut sur le seuil de la porte vitrée donnant sur le jardin : c'était M. le vicomte de Chalux !

Régine, toujours assise dans son fauteuil, fut assez maîtresse d'elle-même pour ne pas jeter un cri. Le marquis de Pampelone, debout et le chapeau sous le bras, eut l'air de

— IIG —

continuer un récit commencé... M. de Clialux ébahi, gourmé et piqué au vif, fit six pas en avant et vint saluer respectueusement madame de Réalmont, qui lui rendit le salut de la meilleure grâce. Le marquis tournait sur ses talons cherchant à éviter de se trouver en face de son ami acharné, et à qui probablement il eût ri au nez de grand cœur; M. de Chalux, de son côté, tenant absolument à voir le visage de M. de Pampelone, faisait des contre-manœuvres et cherchait à surprendre son adversaire. Toute cette scène se passait en silence, et en vérité Régine en eût été fort divertie en toute autre occasion.

— Ah ! ah ! dit enfin le vicomte en se cambrant devant une glace.

— Eh bien ! cher ami, lui demanda Pampelone, avez-vous rangé de votre avis M. le vice-légat au sujet de la Cité de Dieu? J'ai cru, ma parole d'honneur, que vous alliez lui citer tout saint Augustin.

— Oui, et tandis que je citais et récitais,

— Ii7 —

reprit le vicomte, vous galopiez, cher ami...

— Dame ! Je n'ai jamais lu la Cité de Dieu, moi, et ne suis pas de force à discuter avec des légats du saint-siëge!

— Non , dit le vicomte , mais vous êtes bien de force, cher ami, à sauter le Rhône à cheval pour venir ici , comme Roger sur l'Hippogriphe, n'est-ce pas?

-^ Oui , cher ami , répondit Pampelone, mais avec la certitude de vous voir arriver, après moi , une demi-heure après tout au plus.

— 11 est certain, M. de Chalux, reprit Régine , que je vous attendais si bien , que je vous avais demandé à M. de Pampelone.

Vous êtes le bienvenu, je vous assure.

— Diable ! se disait Chalux, est-ce que je l'aurais sauvée d'un danger ? Ah ! marquis, vous me payerez cher ce tour-là !

— Et la preuve qu'on vous attendait, 31. le vicomte, reprit Pampelone, c'est qu'on avait laissé ouverte la porte du parc... par

laquelle vous n'avez pas manqué dentrer.

— C'est la porte des amis de la maison, dit Régine. M. de Chalux a tous les droits du monde d'arriver par là.

— Madame ! répondit le vicomte en s'inclinant. — C'est égal , reprenait-il en luimême, elle est trop douce et elle me fait trop de compliments pour que je puisse me rassurer. Evidemment le marquis a eu des succès...

— Ma foi, se disait de son côté M. de Pampelonc, il eu sera ce que Dieu voudra. En attendant, j'ai baisé la main de Régine, et j'en emporte un parfum et un souvenir pour toute la vie.

Un coup de cloche retentit à la grille du château. Ces messieurs allèrent jusqu'au vestibule et vinrent annoncer à la comtesse que M. d'Ambcrt entrait à cheval dans la cour. Cette foi , Régine jeta un cri. Elle se leva avec une vivacité surprenante et elle courut au-devant du comte -abbé qu'elle trouva

montant Tescaiicr tin grand j)erron. Ah ! ce fnrent des exclamations, et des sourires et des paroles douces et joyeuses comme si M. d'Arabert arrivait des Indes.

— Eli! vous voilà donc? Quel ouragan vous avait emporté, M. le comte? Et comment avez-vous trouvé voire vieil ami Tarcliiprétre d'Aix?Et arrivez donc!... et comment vous portez-vous ?... Ah ! déserteur! quelle dissimulation profonde, inouïe!...

C'est ainsi, c'est avec de telles paroles que la comtesse, heureuse et riante, rentrait au salon en donnant le bras à 31. d'Ambert. Celui-ci retrouvait sans surprise les deux gentilshommes à Sarzane. Il leur serra la main et ce rendez-vous tacite, mais bien imprévu des trois côtés, fut trouvé charmant et du meilleur goût. 3Iadame de^ Réalmont donna des ordres pour le dîner , qui fut improvisé avec ce lyrisme étineelant et cette fécondité d'imagination dont était douée le cordon hku, Marthon. Deux heures sonnaient

l\ peine, et on vint annoncer que madame la comtesse était servie. Ce fut à M. d'Ambert qu'elle donna le bras pour passer dans la salle à manger. Quant à M. de Chalux , il faisait de grandes politesses, au seuil d'une porte, à M. de Pampelone, qui les lui rendait à la porte suivante.

Pendant le dîner, la conversation fut étincclnntc; il semblait que cliacun s'évertuait à égayer la scène. Rien de mieux en effet que rimprévu. Il est d'autant plus le bienvenu dans le monde, que ce monde des convenances et des précautions est ordinairement hérissé de difficultés et torturé d'embarras. Mais qu'un bel imprévu arrive tout à coup et éclate comme une étoile lumineuse au milieu des sévérités rembrunies d'un salon, chacun respire à l'aise et tous les visages s'éclairent d'un reflet de joie.

Régine ne pouvait se lasser d'admirer la sérénité de son ami, M. d'Ambert, dont elle savait, ou plutôt dont elle croyait connaître

depuis vingt-quatre heures la terrible position. Elle le voyait sur le point d'être ruiné totalement, aussi calme, aussi bienveillant, aussi dégagé de toute préoccupation que si le comte -abbé venait de recevoir la plus agréable nouvelle du monde. Et cependant, aux yeux de madame de Réalmont, la terre de Saint - Cernin , tombée au pouvoir de créanciers impitoyables , devait être vendue dans quelques jours... Oui, mais avec quelle joie naïve et enivrante Régine se disait : u II n'en sera pas ainsi ; j'ai là, dans une armoire solide, de quoi chasser l'horrible créancier, > et je pourrai dire à M. d"Ambert : «; Vivez en paix sous le toit de vos aïeux. )>

Cetteidéelui donnait des élans degaieté qui n'échappaient point aux convives, et plusieurs fois chacun lui demanda s'il était vrai qu'elle eût reçu d'heureuses nouvelles.

— De fort heureuses nouvelles, oui, sans doute, répondit Régine. Oh ! la journée a été excellente. D'abord , hier, j'ai appris qu'un

— hJ2 —

de mes amis les meilleurs ayant les affaires les plus graves sur les bras pouvait décidément se relever de toutes ses pertes de fortune ; aujourd'hui , ee matin , j'ai été assez heureuse pour sauver du désespoir , de la mort peut-être, une charmante jeune fille, étrangère, et que la Providence a amené justement sur mon chemin au retour de la promenade. M. d'Ambert , ajouta-t-elle , je vous dois cela en quelque sorte , je revenais précisément de Saint-Cernin, ou, par parenthèse , on vous attend comme l'enfant prodigue.

La curiosité et l'intérêt des convives furent très-vivement éveillés par ces paroles. Régine garda le silence au sujet de Tami qu'elle pouvait sauver de la ruine , mais elle donna sur Catarina des détails attendrissants. Toutefois elle trouva moyen de tout dire à demi-mois. Rare et délicate habileté et qu'on retrouve surtout chez une femme de haute compagnie. Clianm |)laignit la belle

— Il>5 —

Fornarma^ et chacun trouva intligiic la conduite du séducteur.

— Non, dit le fougueux marquis, ce drôle-Jà ne peut être un gentilhomme.

— Dans tous les cas, reprit 31. d'Ambert, on peut assurer que cet homme n'est pas chrétien.

On passa dans le grand salon , où un excellent café attendait les convives. Régine, à qui Ton demandait des nouvelles de mademoiselle Isane, THébé de 31. Salvador, répondit que la bonne fille ne quittait pas l'appartement de la pauvre Catarina.

— Madame, dit 31. de Chalux, seronsnous privés de voir par nous-mêmes à quel point est intéressante cette jolie Fornarina? Peut-être nos conseils ne seraient pas inutiles...

— Nos conseils ? répondit le marquis. Eh ! 31. le vicomte, de quelle couleur seraientils ? Quant à moi, je n'aurais qu'un mol à dire à Catarina pour toute consolation.

— Et ce mot, monsieur? demanda le comte-abbé.

— Oh ! parbleu î le voici : Voire étoile vous amena à Sarzane , ma pauvre amie.

Restez dans ce sanctuaire de grâce et d'honneur. Si c'est là un purgatoire d'expiation, il vaut presque le paradis.

— Eh ! marquis, s'écria Chalux, vous prêchez, mon enfant.

— M. de Pampelone prêche du cœur, dit Régine; je lui en sais bien bon gré.

— Hum! hum! se disait à lui-mèiuc le vicomte , notre ami , notre rival , a fait , je crois, bien du chemin !

La conversation en était là lorsque mademoiselle Isanc arriva au salon , fort émue , fort empressée.

— Madame , dit-elle , madame la comtesse, qu'allons-nous faire? Catherine prétend qu'elle est beaucoup mieux, ([u'clle a recouvré ses forces... Elle veut nous quitter... partir, reprendre son chemin...

— [Td —

— Comment donc, nous quitter? répondit Régine. Mais c'est impossible. Je veux la garder... Cette pauvre enfant doit avoir la fièvre...

Madame de Réalmont parlait encore, lorsque parut sur le seuil de la porte du salon une jeune filie, d'une tournure svelte, pâle, mais belle, les yeux brillants, le geste animé, portant un petit paquet sous le bras, et regardant çà et là autour d'elle. Régine accourut. Catarina s'avança au-devant d'elle comme pour lui baiser la main.

— Ah ! quel type merveilleux ! dit M. de Cbalux.

— Oui , reprit le marquis, une véritable figure étrusque !

— Cette pauvre fille est bien pâle, reprit M. d'Amberl. Oli ! il est impossible qu'elle parte.

Catarina baisait avec transport les mains de la comtesse, qui la suppliait de remonter dans son appartement, ajoutant qu'elle s'op- 2 11

— rit) —

poserait formellement à ce qu'elle quittât Sarzane.

— Non, non, madame, reprenait la Catarina d'un accent étrange, il faut que la pèlerine aille jusqu'au but de son pèlerinage... il faut que la pauvre fille aille reconquérir son honneur... 11 faut que la malheureuse mère aille demander compte de la mort de son enfant...

Et en parlant ainsi elle continuait à jeter autour d'elle des regards inquiets et comme étincelants de folie.

— 3Ia chère enfant, disait Régine, calmezvous... Nous saurons tout réparer.

— Vous, madame ! s'écria Catarina. Oh ! non. Ce sera moi , moi seule. Quand vous m'avez rencontrée j'étais anéantie de fatigue ; mais, allez, je savais bien encore mon chemin. Le château de mon séducteur n'est pas loin d'ici... grâce à Dieu î

— N'est pas loin dici, Catarina! secria la comtesse.

Mais sans lui répondre, l'étrangère s'était avancée jusqu'au milieu du salon, et là à six pas de distance, elle fixait avec audace le groupe des trois gentilshommes qui la regardaient avec étonnemcnt. Tout à coup elle jeta un cri et se couvrit le visage de ses deux mains.

— Juste ciel ! dit Régine. Qu'avez-vous, Catarina ? Parlez, je vous l'ordonne.

— Madame ! répondit-elle d'une voix altérée, il est là !

— Lui ! s'écria la comtesse.

— Que signifie cela? demanda M. de Chalux. Cette fille est folle.

— Venez, Calarinn, dit Régine en cherchant à l'entraîner hors du salon.

— Non, madame, reprit-elle, le regard fauve et le front indigné. Non... car il est là !

— Qui donc, mon Dieu ?

— Expliquez-vous, Catarina? dit M. d'Ambert. Au nom de votre bienfaitrice , je vous ordonne, moi, de vous expliquer...

— Oui, s'ëcria Pampelone, désignez celui que vous reconnaissez...

Catarina , se dégageant des bras d'Isanc , fit quelques pas en avant , roide , effrayante comme une statue qui marcherait, et, le bras étendu, elle alla droit se placer devant M. le comte d'Ambert. Là s'arrétant :

— C'est lui ! dit-elle, le doigt dirigé au visage du comte.

Un cri déchirant retentit tout à coup. Régine tombait entre les bras de MM. de Chalux et de Pampelone, qui la portèrent sur le canaj)é.

M. d'Ambert , grave , immobile , les bras croisés, regardait en face celle qui l'insultait si audacieusement. Il ne changea pas de couleur; mais finissant |)ar sourire avec dédain :

— Ceci est sérieux , dit-il. Savez-vous ce que vousfaites-là, jeune fille?

La Catarina ne répondait pas, le bras toujours étendu et désignant le comte d'un doigt accusateur.

— De deux choses l'une, reprit M. d'Ambert, ou vous avez le délire de la fièvre, Catarina ; ou vous jouez une indigne comédie. Dans les deux cas, vous ne devez pas rester ici.

Alors se dirigeant vers la cheminée, il tira un cordon de sonnette. Pyrénée parut suivi d'un domestique.

— Allez, leur dit le comte avec dignité, ramenez cette fille dans l'appartement qu'on lui a donné. Elle est malade. Et vous, Isane, iijouta-t-il, suivez-la et continuez à la soigner.

L'étrangère se prit alors d'une colère imposante, et s'adressant encore à M. d'Ambert :

— Monsieur, lui dit-elle, n'étiez-vous pas en Italie, il y a deux ans?

— J'y étais. Après, répondit le comte.

— N'avez -vous pas quitté Tltalie, il y a quinze mois ?

— Vous avez raison; après... ajouta le comte.

— Eh bien ! c'est vous ! 31. le comte d'Ambert , au nom de- mon pauvre enfant

mort abandonne , rendez - jnoi mon honneur... Je suis celle que vous avez perdue... Vous le niez, malheureux ! s'écria-t elle. Ah ! vous le niez !... regardez donc l'anneau que je i)orte et osez dire qu'il ne nie fut j)as donné par vous...

A ces mots elle montrait une grosse bague qu'elle avait à la main gauche. Régine ranimée, folle de douleur, s'élança vers Catarina, et lui prenant la main avec transport elle regarda l'anneau. C'était un camée entouré d'émeraudes.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria madame de Réalmont.

Sans vouloir un mot d'explication de plus, elle saisit Télrangère par le bras, et aidée de ses gens elle l'entraîna hors du salon, la fit monter dans son appartement à elle, et s'enferma avec l'étrangère et Isane, laissant dans la stupeur ceux qui restaient au rez-dechaussée.

Les deux gentilshommes s'approchèrent

de M. d'Ambert et lui tendirent la main. Mais lui, avec toute la sérénité d'un homme fort de sa conscience :

— Messieurs, dit-il, est-ce que vous voulez me consoler et me soutenir dans cette épreuve ? L'aventure est étrange , j'en conviens. Je trouve même que cela devient un vrai malheur par la peine profonde qu'en éprouve madame de Réalmont. Quanta moi...

— Mais enfin, comte, avez-vous reconnu cette bague? demanda Chalux.

— Oui, dit M. d'Ambert. Elle m'a appartenu... On me l'aura volée. A moins que ce ne soit une imitation de l'anneau que je portais , en effet , il y a deux ans , et que je tenais de ma mère.

— Madame de Réalmont a elle-même reconnu cette bague, à ce qu'il paraît? reprit M. de Pampelone.

— A ce qu'il paraît, répéta M. d'Ambert. Cet anneau est fort beau. La comtesse me l'avait vu souvent.

— iô2 —

— Mais alors, monsieur... dit Clialux.

— Alors, monsieur, répliqua le comte, on se lait devant tant d'effronterie. On laisse à la vérité le temps de se faire jour ; on accepte même les soupçons injustes de ses amis ; on se soumet à l'idée écrasante qu'une femme comme madame de Réalmont ne daigne pas à l'instant même provoquer une explication et qu'elle nous fuit... On se retire avec la mort dans le cœur, mais avec une foi inébranlable en la justice et la bonté de Dieu. Voilà , messieurs, ce que Ton fait, ou du moins ce que je crois devoir faire en pareil cas. Je quitte cette maison ; je retourne à Saint-Cernin, où je vous offre l'hospitalité. Si vous me faites l'honneur d'accepter, j'espère , Dieu aidant , arriver à vou^ convaincre que je n'ai pas démérité de voir*' estime.

— J'accepte de grand cœur! dit Pampelone.

— Moi, reprit Chalux , je vous suis do

toute mon âme. Juste ciel ! quel événement! et qu'il me tarde, M. le comte, de voir la fin de cette aventure qui est venue gâter une si bonne journée !

Ils sortirent ensemble. Tous trois montèrent à cheval et prirent la route du château de Saint-Cernin. Pendant le trajet, M. d'Ambert , beaucoup moins préoccupé que ses deux compagnons, parla comme un poëte et un sage des divers paysages que l'on rencontrait, de quelques ruines historiques, du temps passé et des événements qui semblaient poindre à Thorizon de l'avenir.

— De deux choses Tune , pensaient les amis du comte, ou cette liberté d'esprit est du cynisme, ou bien elle prouve une angélique sérénité.

Page 1