I.e voeu de pauvreté
M. le comt'j d'Auibert avait invité ses hôtes à raccompagner le lendemain à Avignon , où leur présence , leur disait-il , lui était nécessaire dans une affaire du plus haut intérêt. MM. de Pampelone et de Chalux promirent de suivre le comte, et il fut décidé qu'on partirait à cheval dans Taprèsmidi.
La scène de Sarzane avait singulièrement attristé les trois amis. Devant les gens du château, à souper, on garda le silence sur ce sujet. Dans la soirée, M. le comte d'Ambert, qui d'abord avait eu le projet de démontrer à ses hôtes que tout cela n'était qu'un odieux guet-apens, changea subitement de résolution , et comme M. de Chalux paraissait vouloir ramener la conversation sur cette triste scène , 31. d'Ambert , d'un air trèsdigne et même dédaigneux, lui répondit par ces paroles :
— Toute réflexion faite, messieurs, je crois qu'il serait au-dessous de moi et de vous-mêmes de revenir sur cette injurieuse accusation qui m'a profondément blessé dans le moment, je l'avoue, mais que je mets sous les pieds maintenant avec tout le mépris qu'elle mérite. Si celte fille est payée pour me nuire, je lui laisse le champ libre 5 de main, je serai à labri de tout. Si elle est folle... pourquoi m'occuper d'elle?
— Ma foi ! dit Pampelone, je suis de cet avis. Ce que je regrette cependant...
— Je vous comprends , reprit M. d'Aiiibert. L'idée que j'ai pu perdre un moment l'estime de madame de Réalmont est accablante pour moi. Enfin , ajouta-t-il avec un soupir, si la volonté de Dieu est que je me détache avant de quitter le monde de cette dernière et chère illusion, pourquoi me révolter? Dans vingt-quatre heures l'humilité sera pour moi une vertu plus obligatoire que vous ne pensez, messieurs.
— Ainsi, M. le comte, dit Chalux , vous prononcez vos premiers vœux demain, décidément?
M. d'Ambert ne répondit qu'en s'inclinant. M. de Pampelone le regardait avec un étonnement mêlé d'admiration. M. de Chalux se récriait encore en protestant contre une résolution qui lui paraissait d'une folie sublime.
La nuit avançait. M. d'Ambert engagea
ses hôtes à niler prendre du repos , et il les accompagna lui-même jusqu'à l'appartement d'honneur du château. Il prit congé d'eux, revint dans son cabinet du rez-de-chaussée et passa la nuit à mettre de l'ordre dans ses papiers. 11 en brûla beaucoup. Il ferma et scella soigneusement plusieurs cassettes. Cela fait, il appela Michel, se fit débotter, donna des ordres et se coucha sur un lit de campagne avec la tranquillité héroïque d'un brave à la veille d'une bataille , ou plutôt avec le calme d'un saint qui remet h Dieu, avant le sommeil, le soin du lendemain et de toute sa vie.
Dans la matinée du jour suivant, M. d'Ambert réunit ses fermiers et régla avec eux toutes les affaires domestiques concernant son domaine. Ces braves gens portaient tous sur leur physionomie une empreinte d'inquiétude qui n'échappa ni au comte-abbé ni à ses deux compagnons. Nul n'osait cependant interroger le maitre; on était si habitué
à Saint-Cernin à le regarder comme un père, dont la sollicilude veillait aux intérêts de tous! Cependant le plus âgé des fermiers, assis à l'écart près de la fenêtre, et jusque-là rêveur et taciturne, se hasarda à adresser cette simple question à M. le comte :
— Mon âge, dit-il, ne me donne-t-il pas une sorte de privilège, monseigneur? Ne me permettrez-vous pas , à moi qui vous ai vu naître , de vous faire part de mes inquiétudes?
31. d'Ambert comprit le but de ces paroles ; il voulait éviter toute explication ; mais le vieillard se tenait debout au milieu du groupe des autres paysans, il avait la voix attendrie et ses mains tremblaient. Le comteabbé lui répondit :
— Mon brave Bernard, quel service voulez-vous de moi?
— Oh! un bien grand service, 31. le comte , dit cet homme. Je vous supplie de faire cesser d'un mot mon inquiétude et celle
de mes bons compagnons que voici. Monseigneur veut-il me dire s'il est vrai qu'il vend sa terre patrimoniale de Saint-Cernin?
M. d'Ambert s'approcha de Bernard, et, prenant son bras, il emmena avec lui le vieillard dans son cabinet. Là, ils eurent ensemble un entretien secret. Quand Bernard revint au salon, il avait encore les larmes dans les yeux, mais son attitude était plus ferme et son visage plus éclairé, plus calme. Que lui avait dit le comte? On l'ignora toujours, Bernard s'adressa à tous ses amis de la ferme et leur dit en souriant :
— Allons, mes enftinls , ne poussons pas plus loin nos indiscrétions. Puisque monseigneur est content nous devons lètre aussi. Monseigneur nous aime, j'en ai une nouvelle preuve, je n'en avais jamais doute. De près ou de loin, il veillera toujours sur nous. Allons , enfants, midi sonne; allons dîner. Nous boirons à monseigneur notre meilleur verre de vin.
En ce inomenl, un cavalier assez étrange entrait dans la cour du chàleaii. Chacun s'approcha des fenêtres par curiosité. Le cavalier était fort jeune et de fort bonne mine, bien que son costume ne fut pas des plus élégants. Il portait une sorte de souquenille courte, de couleur grise, des culottes noires, des bas bleus. 11 était chaussé de gros souliers, dont nn seul était armé d'un éperon. Il était coiffé d'un petit tricorne , ayant une mentonnière par précaution contre le vent. Pour cravache, il avait à la main une longue gaule de peuplier fraîchement coupée dans les bois. Quant à sa monture , c'était une petite mule, très-proprement enharnachée, d'une allure douce et d'une finesse de sabots très-remarquable. Les assistants reconnurent dans ce messager un clerc de tabellion. En effet, le cavalier arrivait à Saint-Cernin, dépêché par M. Salvador.
Il sauta de sa monture qu'il livra aux soins des jeunes gens de la ferme, et il entra dans
le salon , le tricorne sous le bras , le jarret tendu, le corps droit, la main passée dans la veste, aussi résolument qu'un jeune conseiller qui vient prendre ses grades au parlement.
— Pardicu , dit M. de Chalux , voilà un petit gaillard bien bâti et qui ferait un fort joli cbevau-léger !
Le clerc de M. Salvador salua de la meilleure grâce du monde, mit la main à la poclic et en lira une lettre qu'il présenta à M. d'Ambcrt.
— Vous venez d'Avignon? dit celui-ci.
Le clerc s'inclina.
— Mon cher comte, reprit le marquis de Pampelone en s'adressant au comte -abbé d'un air riant :
C'est une lettre
Qu'entre vos mains, seigneur, on m'a dit de remettre
M. d'AuiJK'rt adressa un sourire à Panipeione coniuie pour le remercier de cliercber à
égayer un peu celte scène, dont le sujet était au fond très-sérieux. Il ouvrit la lettre et la lut des yeux.
— M. le clerc, dit-il ensuite au messager, vous allez dîner avec nous. Nous partirons tous ensemble pour Avignon où l'excellent M. Salvador nous attend ce soir. Messieurs, imitez-moi , et allons vider quelques vieilles bouteilles des caves de Saint-Cernin. Vous jugerez vous-même de la prévoyance de mon aïeul. C'était un digne gentilhomme qui pensait au bien-être de sa race jusqu'à la quatrième génération.
Quatre heures sonnaient à l'horloge de la tour carrée, lorsqu'on amena les chevaux de selle dans la cour du château. C'était le moment fixé pour le départ. Les fermiers et leur famille, qui étaient sur le qui-vive, accoururent spontanément. A la vue de ces braves gens , qui venaient prendre congé de lui , l'air inquiet et la tristesse dans le cœur , M. d'Amberî éprouva une si vive impression
que son visage pâlit un moment. Les femmes, les jeunes filles pleuraient : les enfants cherchaient à baiser les mains du comte. Le vieux Bernard , le chapeau à la main , l'attitude aussi ferme que possible, tâchait déjouer son rôle d'homme rassuré , on le voyait bien. Il engageait ses enfants et ses amis à ne pas faire une scène inutile , assurant que ce voyage n'était qu'une promenade. M. Bernard avait le mot d'ordre ; chacun devinait cela, car le vieux fermier, avec toute son apparente sécurité, avait de l'inquiétude dans les yeux.
— Mes enfants, dit le comte un pied à l'étrier, mes bons amis, je vous remercie ; mais en vérité, vous me croyez bien imprévoyant. Regardez mon bagage ; le cheval de Michel n'a qu'un porte-manteau, et qui ne contient que quelques papiers. Croyez -vous qu'on puisse aller bien loin avec ce leste équipage? Allons, allons. Adieu mes enfants. Nous allons souper à Avignon , ces messieurs et moi. Je
vous recommande le château, et ne m'oubliez pas ce soir à la prière, n'est-ce pas?... Du reste, ajouta-t-il, cette recommandation est bien inutile ; vous priez pour moi chaque jour, je le sais. Adieu.
En prononçant ces dernières paroles , la voix du comte avait faibli. Mais le cœur était grand, le courage angélique ; il s'élança à cheval avec une sorte d'insouciance affectée, comme s'il partait pour une promenade.
MM. de Chalux et de Pampelone étaient déjà en selle. Le clerc, monté sur sa petite mule, avait pris rang à quelques pas de distance, et les trois piqueurs, au nombre desquels étaient Michel, mettaient le pied à l'étrier.
— Messieurs, dit le comte-abbé à ses deux compagnons, je suis à vos ordres.
On partit au pas, et au bout de trois minutes on prit le grand trot. Arrivé sur un monticule boisé de jeunes chênes verts, et d'où l'on découvrait tout le versant des montagnes et le château de Saint-Cernin sur la
pente , le parc , les terres de labour et la foret, tout le domaine seigneurial, M. d'Anibert , qui n'avait pas dit un mot jusque-là , arrêta son cbeval après lui avoir fait décrire un quart de cercle. Ses compagnons s'arrêtèrent aussi, mais à quelque distance, par discrétion. Alors on vit le comte d'Ambert porter çà et là des regards sur tous les points du paysage du lieu natal, sourire, lever le front vers le ciel , et mettre le chapeau à la main. Ce moment-là fut court mais saisissant. C'était le salut du dernier adieu. Quand M. d'Ambert revint vers ses compagnons , toute empreinte de douleur était clTacée de son visage.
— Messieurs, leur dit-il d'un air cavalier, il commence à être tard et je ne sais trop à quoi nous rêvons ici.
On repartit au galop. Cette allure allait très-bien à chacun dans ce moment-là ; elle rendait impossible toute conversation , brisait la rêverie et faisait diversion avec le
chagrin. Oui, nous l'avons éprouvé nousniéme et le lecteur peut-être aussi , si ce bon lecteur a l'habitude des chevaux; une violente émotion demande quelquefois une course violente. On a dit très-spirituellement : « Le chagrin monte en croupe et galope avec nous. » Cela est vrai jusqu'à un certain point : quand on va à fond de train, quand on fend l'air sur un cheval échevelé, on ne pense plus; on s'enivre de brise, de folie , de la volupté même d'un danger ; le chagrin ne monte pas en croupe... il nous suit essoufflé, mais comme il faut bien s'arrêter quelque part, l'impitoyable arrive d'un pied boiteux, je le sais, et il nous reprend de plus belle... Je le sais encore.
Bientôt les croupes des collines de Ville- Neuve se déroulèrent sur la rive droite du Rhône ; tous ces versants couverts de forêts d'oliviers ondulaient comme des vagues au souffle du vent frais du nord. On passa le bac sur les deux branches du fleuve et six heures 2 13.
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sonnaient à la tour gothique du carillon , lorsqu'on entrait dans Avignon la Catholique, par la porte de TOule.
La maison de M. Salvador était située sur la place même du palais des Papes ; elle faisait face à ce grand monument apostolique, alors dans toute sa riche ornementation. Sur les tours flottaient les bannières du saintsiége. Les carabiniers montaient la garde à la porte dhonneur ; les longues fenêtres ogivales étincelaient des lueurs pourpre et or dun beau soleil couchant.
L'honorable logis de M. Salvador était une maison carrée d'assez bonne apparence. Elle avait ses fenêtres basses garnies de grilles de fer ouvragé et un lourd balcon aux croisées du centre. Une porte massive s'ouvrait sur un porche voûté et à nervures ; un large escalier, dans le fond, orné d'une forte rampe jadis dorée , conduisait au premier étage et s'arrêtait là, comme on en voit beaucoup de la sorte dans les villes du Midi.
Vers les huit heures du soir, M. Salvador entendit des bruits d'éperons sur son escalier. A ce son argentin il reconnut nos cavaliers et se hâta d'aller les recevoir. 31. d*Ambert et ses amis traversèrent Tantichambre , un salon meublé encore comme il l'avait été sous Louis XIV, et furent introduits dans un grand cabinet au milieu duquel était une large table couverte d'un tapis vert à franges de soie et chargée de papiers. Une caisse d'une ferrure formidable était scellée au mur en face de la porte.
— Vous arrivez les premiers, dit M. Salvador. L'exactitude est une qualité de bonne compagnie.
Mais un lourd coup de marteau retentit à la porte cochère de la maison.
— Oh ! oh ! dit M. de Pampelone. Voici une grosse main qui cogne à ce logis. Je ne serais pas étonné que cette main-là appartînt à un marchand de bestiaux. Elle a de la corne, cette main.
Trois minutes après entrait dans le cabinet, introduit par deux clercs , M. Thomas Ducrey, suivi de deux énormes confrères en habit gris comme le sien, et armés de bâtons gansés d'un cuir classique.
— Tudieu ! dit M. de Chalux ! A qui en veulent ces messieurs?
— A personne, j'espère, reprit M. Salvador. Messieurs, ajouta-t-il en s'adressant aux nouveaux venus, remisez vos bâtons derrière la porte. Ici on ne fait usage que d'une plume.
Les trois marchands de troupeaux obéirent sans se faire prier. Ils avaient tous les trois le chapeau à la main , ce qui permettait de juger du ton chaud et coloré de leur crâne et de l'économie d'apparat de leur formidable chevelure. Le catogan, 6celé d'un cordon de soie , ornait d'une façon assez originale leur encolure nuqiieuse. Ils saluèrent la compagnie sans trop d'effronterie et allèrent s'asseoir sur des chaises à l'angle du cabinet.
— Nous voilà au grand complet, dit M. Salvador. Les deux parties intéressées et deux témoins de part et d'autre.
— Quel singulier cartel ! dit Pampelone à M. d'Ambert.
Celui-ci , debout comme ses amis et la main dans la veste, était silencieux, grave, mais d'un calme à toute épreuve.
M. Salvador s'assit dans un fauteuil , visà-vis de la table, entre deux énormes candélabres chargés de bougies.
— Messieurs , dit-il , en vertu d'un acte passé à Paris, et dont j'aurai l'honneur de vous donner lecture, il s'agit d'un payement d'une somme de quatre cent mille livres tournois qui doit être effectué en espèces, cejourd'hui, par mon ministère, entre les mains de M. Thomas Ducrcy surnommé Tamerlan...
— Tamerlan ! diantre!... dit M. deChalux.
— C'est un sobriquet, reprit une grosse voix.
— M. le vicomte, ajouta M. Salvador,
pour la régularité de l'acte je dois préciser toutes les dénominations des parties et ayants droit.
— C'est que monsieur ne comprend pas les affaires, reprit une autre voix d'un fort calibre.
— Cela est peut-être vrai, dit M. de Chalux. Mais passons; je m'attends à tout... On ne rencontre pas souvent un Tamerlan sur son chemin, vous en conviendrez.
M. d'Ambert fit un signe au vicomte, qui, par un geste, promit de ne plus interrompre.
— Ce payement est obligatoire , reprit M. Salvador. Il est effectué par madame la comtesse de Réalmont, Régine de Valbonne, représentée ici par M. le comte d'Ambert, son procureur fondé. En vertu duquel payement en espèces, M. Ducrey est tenu de donner quittance d'une créance de ladite somme, et de faire abandon de tous les droits qu'il peut avoir sur la propriété de la terre
de Sarzane. Je vais vous donner lecture de Tacte qui rend M. Ducrey créancier , et de l'acte qui libère madame la comtesse de toute dette privilégiée et hypothécaire. Prétez-moi un moment d'attention.
La lecture eut lieu à haute et intelligible voix, au milieu du plus grand silence. Seulement, pendant que le notaire lisait, MM. de Pampelone et Chalux échangèrent plus d'un regard étonné et très-significatif.
— Voilà qui est entendu, dit M. Salvador en déposant des papiers sur la table. Maintenant procédons au payement. MM. les clercs, ouvrez la caisse , tirez-en les sacs et vous compterez les espèces sur cette table. M. Ducrey reconnaîtra son argent, signera Tacte de la quittance et emportera ses quatre cent mille livres...
— En écus ! s'écria maître Thomas.
— L'acte dit en espèces sonnantes, riposta M. Salvador.
— Mais vous allez écraser la table et en-
foncer le plancher, dit une voix de bassetaille.
M. de Pampelone fila un éclat de rire auquel un triple écho répondit par des murmures.
— Si j'ai bien entendu et compris la lecture de Tacte, reprit M. de Chalux, Tamer- !an doit emporter son argent. Je suis assez curieux de voir ce tour d'acrobate.
— Me prenez-vous [)our un portefaix?
demanda Ducrey la tête haute.
— Je ne vous prends pour rien du tout, riposta le vicomte. C'est vous qui devez prendre votre argent pour ce qu'il vaut et ce qu'il pèse. Et vous l'emporterez , m^ordieu! ou je refuserai ma signature comme témoin.
Cependant les deux clercs avaient engagé les grosses clefs dans les serrures de la caisse. Ils poussaient des ressorts, faisaient sauter des verrous , enlevaient des cabestans... Il en résultait un bruit de fer très-formidable.
Enfin le dernier tour de clef cria, grinça, et comme une gueule de four, la porte cintrée de la caisse s'ouvrit, béante, rougeàtre, laissant à découvert ces cavités profondes, mais garnies de sacs de cuir serrés et empilés.
— Rangez les sacs sur le pavé , dit aux clercs M. Salvador, et ne craignez rien pour la solidité du sol, quoi qu'en disent ces messieurs. Nous sommes ici sur une voûte.
Les deux aspirants tabellions prirent à bras d'énormes sacocbcs contenant chacune dix mille livres en écus de six francs, et ils les rangèrent en bataille sur les dalles du cabinet. L'opération terminée :
— Comptez, M. Ducrey, reprit le notaire.
— Impossible , répliqua maître Thomas.
Il faudrait pour cela quatre heures. Nous sortirions à minuit. Je serais assassiné...
— Et volé? dit le marquis de Pampelone en parfilant sa moustache. Franchement , M. Tamerlan, est-ce probable?
— io8 —
— Pourquoi non, monsieur? demanda Thomas assez inquiet de la riposte.
— Dame! repartit Pampelone, j'ai vu rarement les loups se manger entre eux.
Les deux gros témoins de Ducrey firent quatre pas en avant, les poings serrés et l'œil d'un rouge ardent. A ce regard de sanglier le marquis répondit par un mouvement de tête fort décidé, la main à la poignée de l'épée et le corps sur la hanche. M. de Chalux prit position à côté de son ami. M. d'Amhert intervint, mais sans laisser échapper une parole, faisant signe de la main qu'il réclamait le calme et la paix. Les deux confrères de maître Thomas grommelèrent entre leurs dents et retournèrent à leur place.
— Si vous ne voulez pas compter votre argent, reprit le notaire, signez celte quittance, M. Ducrey, et emportez vos sacs. Ils ont chacun leur valeur exacte , je vous en préviens.
— C'est entendu, dit maître Thomas. Je
les tiens pour bons ; M. Salvador est comme moi ; il ne vole jamais personne.
M. d'Ambert laissa tomber sur Ducrey un regard écrasant de dédain. Tamerlan rougit et baissa les yeux. Sur l'invitation du notaire, il prit une plume, et d'une main brutale, mais qui tremblait de colère, il signa et parafa une quittance formulée d'avance, selon toutes les règles du droit, parle sévère et intègre 31. Salvador. Celui-ci apposa sa signature à son tour. Vinrent les témoins. Ici ce fut un écbange de politesse assez bizarre entre les gentilshommes et les marchands de bestiaux.
— Signe donc, Touchebœuf I cria Ducrey à l'un de ses compagnons. Et signe aussi à ton tour, Cornillard ! reprit- il. Pourquoi tant de façons ?
A ces noms caractéristiques le fou rire gagna les deux témoins de M. d'Ambert, et il fiillut toute l'autorité magistrale de M. Salvador pour maintenir l'ordre et le sérieux de
l'opération. Mais il n'y eut pas moyen d'obtenir de MM. de Panipelone et de Chalux d'apposer sur le papier leur signature avant celle de MM. Cornillard et Touchebœuf. Les deux gentilshommes y mettaient une urbanité traîtresse et une importance des plus comiques. Ils signèrent enfin de leur titre et de leur nom, ayant bien soin chacun de son côté de se placer sur l'acte immédiatement et perpendiculairement au-dessous des deux noms pittoresques et vénérés. Maître Thomas avait la rage dans le cœur; ses yeux brûlaient, et dans ce moment-là il eût tué roide ses adversaires persifleurs si la scène eût pu avoir lieu dans un bois. Tel était son caractère.
— Maintenant, reprit le notaire, puisque vous avez devant ma porte une solide carriole qui vous attend, qu'on nous débarrasse de cette masse d'écus à l'instant même.
Touchebœuf retroussa ses manches , et d'un bras de fer il enleva un sac et le chargea
sur son épaule. Cornillard se piqua au jeu ; saisissant de son côté une sacoche de dix mille francs, il l'emporta dans ses bras comme un gros nourrisson. 31. Thomas Ducrey, dont la position sociale était supérieure à celle de ses compagnons , et qui se respectait trop pour s'abaisser à ramasser de l'argent , ne daigna pas toucher à un sac. Il surveilla l'opération du transfert de ses capitaux , de la maison au chariot , en véritable fermier général.
Mais la nouvelle de ce payement extraordinaire avait fait du bruit dans la ville d'Avignon, et la lourde carriole, chargée d'un si riche butin, était entourée d'un cercle considérable de curieux au nombre desquels se distinguaient bon nombre de marchandes de poissons , d'herbagères , de fileuses de soie , de vendeuses de volailles, soutenues par des députalions de portefaix ( maîtrise célèbre du pays). C'était le vrai peuple d'Avignon. Il était là avec toute sa verve éloquente, son 2 14.
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altitude fière et moqueuse, sa gaieté mordante et originale. Maître Thomas suait de dépit et se mordait la lèvre sous une nuée d'épigrammes acérées, qui le piquaient jusqu'au sang ; tandis que M. d'Ambert et ses amis, accoudés au balcon du premier étage, contemplaient la scène en véritables amateurs de parades aux flambeaux.
La carriole à quatre roues était une sorte de chariot des plus solides. Elle ne cria point sous le poids. Mais il fallut doubler l'attelage. La chose étant faite non sans embarras, MM. Touchebœuf et Cornillard prirent place sur le siège et attendirent leur opulent confrère, qui était remonté chez M. Salvador.
Une scène touchante avait lieu dans le cabinet du notaire. M, Salvador, qui pendant toute la séance avait conservé une impassibilité obligatoire en pareil cas, mais dont l'émotion avait été d'autant plus vive qu'elle avait été comprimée, l'excellent Salvador, se voyant libre des entraves officielles de ses
fonctions, avait ouvert les bras à M. d'Ambert et le pressait contre sa poitrine en pleurant comme un enfant, lui, l'homme des affaires ! lui , voué par état à l'impassibilité la plus rigide !
— Mon cher comte , disait-il d'une voix chevrottante, ce que vous avez fait est magnifique. Et vous voulez que je garde le secret , que nous gardions le secret de ce dévouement incomparable? Vous voulez que celle dont vous avez sauvé la fortune ignore. . .
— Absolument, répondit M. d'Ambert.
C'est une grâce dernière que je vous demande , cher et bon notaire , ainsi qu'à ces messieurs.
— M. le comte, reprit le marquis de Pampelone , serait -il vrai décidément qu'il ne vous reste plus rien ? Que vous ayez vendu cette terre de Saint-Cernin?...
— En voilà le prix dans le chariot de cet usurier, répondit le notaire.
— Ah ! comte d'Ambert , dit vivement
— iU —
M. de Cbaliix, j"ai une grande fortune et je suis à vos ordres...
— Doucement, répliqua Pampelone avec une charmante indignation , j'ai la priorité sur vous, M. le vicomte ; j'ai questionné déjà M. d'Ambert sur sa position , et c'est à moi qu'il voudra bien s'adresser pour réparer sa fortune... Diantre! comme il est pressé ce M. de Chalux !
Pour toute réponse, le comte-abbé leur prit la main à tous deux et les regardant l'un après l'autre avec une expression ravissante d'aménité et de gratitude :
— Nobles amis, dit-il, et que j'avais crus d'abord mes ennemis!... merci, du fond de lame. En devenant bénédictin, en entrant au couvent des Frères-Prècheurs ^ on doit faire vœu de pauvreté... Vous le voyez, ajouta-t-il , quel méiite ai-je donc eu de sauver de la ruine celle que vous aimez... celle que nous aimons?
— 01) ! quant aux Frères- Prèrheiirs, ré-
pliqua avec colère M. Salvador, je m'en charge, et je saurai bien parler à monseigneur le vice-légat.
En ce moment la porte s'ouvrit discrètement. M. Ducrey parut , au grand étonnement de la compagnie.
— Eh bien? dit le notaire. Est-ce qu'il manque un écu?...
-7- Pardon, honorable M. Salvador, reprit maître Thomas. Je voulais prendre congé de vous et de ces messieurs. Je sais mon monde.
— Adieu donc , M. Ducrey ! lui répondit-on.
— Et puis, ajouta le terrible importun, j'avais une question toute naturelle à adresser à M. Salvador. Serait-il assez bon pour me dire le nom de l'acquéreur de la terre de Saint-Cernin.
— C'est ce que je ne vous dirai pas, répliqua le notaire. Devinez, si vous voulez. Emportez votre argent , et allez où bon vous semblera.
— Ah ! dit maître Thomas d'un ton de bonhomie à se faire rompre les os, ah ! c'est que si l'acquéreur de Saint-Cernin avait été l'un de ces deux messieurs (et il désignait le vicomte et le marquis), j'aurais pu par la même occasion lui proposer de lui céder une certaine créance à laquelle, j'en suis sûr, Pun et l'autre de ces messieurs attacheraient beaucoup de prix...
— Que voulez-vous dire par là , maître Thomas? répliqua le notaire.
M. d'Ambert et ses amis avaient fait quelques pas en avant, fort étonnés de la proposition de Ducrey, dont on pouvait à bon droit soupçonner la méchanceté.
— M. Tamerlan , dit Pampelone , nous n'avons pas acheté la terre de M. d'Ambert, malheureusement, mais nous sommes fort curieux de connaître l'affaire que vous nous proposez... De qui est la créance?
— Elle est à moi, monsieur, répondit Thomas assez effrontément.
— Et sur qui celte créance? demanda le notaire.
— C'est mon secret, jusqu'au moment où je trouverai à la céder.
— Eh bien ! je vous l'achète , moi , dit M. de Chalux.
— Vrai ! dit Ducrey en riant comme un loup qui va mordre. Avez-vous là, sur vous, deux cent mille livres, M. le vicomte?
— Je puis les avoir quand bon me semblera, répliqua Chalux.
— Je n'en doute pas, dit maître Thomas. Eh bien! M. le vicomte, si nous faisons affaire, vous pourrez vous vanter de posséder un titre considérable et signé d'un nom ravissant ; ce qui vous constituera des droits (puisque je vous passerai les miens) sur la plus noble et la plus étourdissante personne qu'on puisse rencontrer... Vrai ! je m'y connais...
Il allait continuer lorsque M. d'Ambert bondit comme un lion, et s'élança sur lui.
On arrêta le comte, et M. Salvador s'adressent à Ducrey avec sévérité :
— Maître Thomas, dit -il, si c'est une plaisanterie, elle pourra vous coûter cher. Sortez. Faut-il vous chasser?
— Maître Tamerlan, ajouta Pampelone, il n'est que deux façons de descendre dans la rue. Le savez-vous? Et j'ai grande envie de vous apprendre le plus court chemin.
En même temps il lui montrait la fenêtre ouverte.
— Mais il faut qu'il s'explique ! s'écria M. d'Ambert, l'œil en feu et la voix fiévreuse.
— A quoi bon ? reprit M. Salvador. Soyez certain, mon cher comte , que je connais ce monsieur-là ; c'est un drôle chez qui l'orgueil tient de la folie, et qui, dans un accès de vanité, se vanterait d'avoir conquis la Hollande ou tourné la tête à la plus grande dame de la cour.
— Monsieur, répondit maître Thomas
avec un sourire diabolique , sans avoir de hautes prétentions on peut bien reconnaître que le hasard est quelquefois bizarre et qu'il nous apporte certaines bonnes fortunes fort imprévues. Mais la question n'est pas là. M. le vicomte de Chalux se présente comme acquéreur de ma créance, je la lui céderai, à une condition seulement. La voici : M. le vicomte (il faut être discret) s'engagera à ne faire qu'à moi seul ses confidences au sujet des perfections qu'il découvrira chez sa débitrice, qui n'aura rien à lui refuser si elle ne paye sa dette en numéraire. Ces confidences seront faites en échange de celles que je lui conimuniquerai moi-même sur le même sujet...
— Misérable ! s'écria M. d'Amberl.
— Eh ! M. le comte-abbé! répliqua Ducrey. Comme vous vous emportez pour un homme à la veille d'entrer en religion ! D'ailleurs , messieurs , je vous le demande , ai-je nommé quelqu'un ? Comment ! je viens
ici en toute loyauté vous proposer une affaire , fort délicate, j'en conviens; je vous explique les conditions et les avantages ravissants de ma créance et vous me malmenez ! vous nfinjuricz ! vous me menacez de me jeter par la fenêtre ! Holà ! messieurs les gentilshommes, vous laisserez-vous dépasser en urbanité par un roturier?...
— Si je lui cassais les reins ! dit Chalux.
— Vous agiriez en étourdi , répondit M. Salvador devenu très-soucieux. M. Ducrey, ajouta-t-il, veuillez continuer.
— Oui , dit maître Thomas, et le moyen de continuer?Mon acquéreur veut commencer par me rompre Téchine.
— Ah ! satané usurier, répliqua Pampelone , vous faites aussi métier de perdre de réputation les femmes de bonne compagnie !
— Les perdre! dit Thomas. Convenez, dans tous les cas, qu'en se perdant ces dames n'oublient pas leurs pclits intérêts. Deux cent
mille livres sont deux cent mille francs...
— Maître Thomas, reprit le notaire qui restait calme pour arriver à ses fins, avezvous là votre créance ? Voulez-vous me la montrer?... à moi seul?...
— J'ai beaucoup de confiance en vous, M. Salvador, dit Ducrey, mais j'en ai plus encore dans ma prudence , cette bonne femme qui nva toujours si bien guidé.
— Monsieur, reprit le notaire, on ne traite jamais une affaire quelconque a^ant de commencer par voir les titres...
— Eh ! que vous êtes donc candide , M. le tabellion , malgré votre belle expérience ! Est-ce que vous vous imaginez, ajouta Thomas, que ces trois messieurs ne devinent pas parfaitement la signature de ma créance? et qu'ils ne sachent pas tout aussi bien que moi-même à quelles extrémités folles, mais pardonnables, peut se porter une femme de qualité lorsque d'irritants besoins d'argent , d'irrésistibles tentations
viennent Tassaillir ?... Allons donc, M. le notaire, vous êtes bien jeune !
La fenêtre donnant sur le balcon était ouverte. Après les dernières paroles de maître Thomas, M. d'Ambert sentit que le grand air lui était nécessaire; l'indignation Tétouffait. Il se mit sur le balcon et aspira la brise fraîche du soir, les yeux fixés sur la croix dorée qui surmontait le fronton de l'église apostolique de Notre-Dame-des-Doms, située en face de la maison de M. Salvador. Cependant une cloche vint à tinter d'une note grave et douce et des lumières étincelèrent aux vitraux de la métropole. 31. dAmbert rentra dans le cabinet du notaire , le visage calme, pâle encore, mais éclairé d'un sourire mélancolique. MM. de Chalux et de Pampelone, au dernier degré de l'irritation, étaient au moment de maltraiter rudement l'effronté calomniateur. Le comte-abbé les arrêta d'un geste et demanda à dire quelques mots. Il se plaça devant l;i table, et là, debout, le fiont
haut et le regard paisible, il s'adressa à ses amis en ces termes :
— 31essieiirs, dit-il, la cloche de la prière vient de sonner. C'est l'heure à laquelle les vénérables chanoines du chapitre métropolitain se réunissent au chœur pour Toffice du soir. Il serait mal à nous, en face de l'église de Notre-Dame et au moment où de saints prêtres prient pour la ville et le monde, il serait bien mal à nous de nous livrer ici à des actes de colère. L'homme que voilà (il désignait Ducrey debout au milieu de Tappartemeut) mérite certainement un rude châtiment. Remettons à Dieu le soin de le punir...
u Quant à vous, reprit-il en s'adressant à maître Thomas , vous venez de commettre nue mauvaise action. Après avoir ruiné le père vous cherchez à déshonorer la fille... Je vous préviens, M. Ducrey, que vous jouez avec le feu... Du fond du cloître où je serai bientôt, j'aurai l'œil sur vous. Comment? 2 13.
c'est mon secret. Vous avez ma fortune dans votre chariot ; emportez-la , je vous l'abandonne. Mais si vous tentez la moindre témérité contre la personne ou la réputation de madame de Réalmont (pourquoi ne pas la nommer?) M. Thomas Ducrey, vous êtes un homme perdu...
«i Je ne vous menace pas ; je vous préviens. Maintenant allez. Que Dieu prenne pitié de vous. »
Après ces graves paroles, M. Salvador se leva, et prenant par le bras le riche marchand il l'amena jusqu'au pallier de l'escalier. Là il lui dit à voix couverte qua(re paroles qui durent avoir une très-énergique vertu, car, maître Thomas, remettant brusquement son chapeau sur la télé, se hâta de descendre l'escalier.
Quand il arriva sur le seuil de la porte cochère, il trouva la rue dans une vive agitation. Les groupes le reconnurent. On forma le cercle autour du chariot. Alors commen-
cèrent des feux croisés d'apostrophes aussi vives que cruelles. Chacun lançait son plomb brûlant. Maître Thomas reçut avec audace ce crible d'injures et d'ironies. Les bras croisés, l'attitude haute, iljetaitçàet là sur la foule des regards insolents. Ses compagnons campés sur le siège lui criaient à tue-téte de monter dans le chariot ; Tamerlan^ comme un lion entouré d'assaillants , cherchait des yeux le côté par lequel il ferait brèche pour s'élancer.
— Cœur de juif! disaient des poissardes, oseras-tu bien emporter tout cet argent?
— Gibier d'enfer, criaient les portefaix, quand seras -tu pendu à la crémaillère du diable?
~ Tête de tarrasque , reprenaient les femmes, faudra -t-il te traîner jusqu'au Rhône pour te débarbouiller?
Et les chœurs de se répondre sur ce tonlà et le cercle de se resserrer. Il n'y avait plus un moment à perdre. Maître Thomas baissa la
tète à la manière d'un înurean qui attaque , il creva les rangs de la foule et d'un bond prodigieux il sauta sur son chariot. Touchebœuf fit tomber sur les mules deux vigoureux coups de fouet. Le chariot partit au galop au milieu d'un immense et formidable hourra de malédiction et emporta à travers la ville l'usurier couche sur ses sacs d'ccus , écumant de rage et menaçant du poing. Dix minutes a[)rès, il courait sur la route d'Orange en pleine campagne.
M. Salvador et ses hôtes, qui avaient été témoins de cette scène ardente, rentrèrent dans l'appartement. Le notaire dit aux trois a;cntilshommes :
— La bourrasque est passée , mais il me reste une mission à remplir. Je serai demain dans l'après-midi au château de Sarzane.