‹ RégineChapitre 3 sur 20 · DO · texte numérisé non relu

DO

— Je nie la citation, répéta M. de Chalux. Elle est de vous, marquis?

-- En est-elle plus mauvaise , mon cher vicomte?

— Elle est de vous. J'y tiens.

— Pardieu î et moi aussi ; on aime ses enfants. Du reste, M. de Chalux, vous n'êtes pas au bout. L'air vif du Rhône a fait crever mon outre gonflée d'érudition. Attendezvous à cinquante proverbes et maximes par quart d'heure. Je vous rendrai en une seule séance tout le latin dont vous mavez fait rhonncur de me bourrer depuis deux ans. Dame ! on ne paye ses dettes qu'une seule fois.

— Merci, dit Chalux ; en attendant buvez en bon Français, et tout en buvant soyez discret, c'est l'essentiel. Prudentia humaniter. . .

— Un moment, un moment ! s'écria Pampelone. Ceci me paraît du latin de cuisine ; restituez-le à M. Bonnafous. J'aime mieux le

mien. Tenez, mon cher comte-ahbé, jugezen : In vino veritasj bomim vinum lœtifi' eut...

M. de Pampelone s'arrêta touteourt.

— Allez donc î s'écriait Chalux. Comment, diable, vous restez le pied en l'air? Achevez, M. d'Ambert attend.

— Bah ! dit Pampelone , Virgile n'a pas pris la peine de finir tous ses vers.

— Vraiment, dit enfin le comte-abbé, monsieur est d'une vaste érudition !

— Pardieu ! quand je vous dis que M. de Chalux est jaloux. Ah ! s'il ne l'était que de sa muse latine et de sa piéride grecque, on pourrait lui passer ces deux charmantes pécores. Mais M. le vicomte est jaloux d'une bien autre étourdissante beauté. Admettons que je n'aie rien dit et buvons; je me meurs de soif.

M. de Chalux voulut prendre un air sérieux.

— Allons donc, dit le marquis, ne vous

composez pas une figure, cher ami. J'atme^ tu aimes, nous awions. Je vais vous conjuguer le verbe atno; en attendant que nous puissions conjuguer le verbe amor^ je [suis aimé.

— C'est qu'il est très-fort, M. de Pampelone! reprit le comte-abbé. Comment donc! mais il se trouve ici comme Ovide chez les Barbares, chez les Scythes, et il peut s'écrier avec le poëte :

Hic ego Barbarus su m qui non intelligor illis.

— Admirable ! s'écria Chal«x ivre de joie. M. de Pampelone, ayez la bonté de nous traduire e^la.

— Ne vous hâtez pas;de triompher, répondit le marquis. Il y a du barbare dans la citation de M. d'Ambcrt, et cela rentre assez bien dans notre situation à nous, M. de Chalux. Ne courons-nous pas, vous et moi ,

après la plus barbare et la plus séduisante femme de Tunivers?

Pour la seconde fois, M. le vicomte devint sérieux. Décidément les indiscrétions de M. de Pampelone commençaient à éventer le secret que ces deux bons amis et rivaux peut-être s'étaient prorais de garder sur le but de leur vo}a|];e. M. d'Arabert acquit la preuve qu'il s'agissait entre eux d'une affaire d'amour. Sa perspicacité naturelle entrevit certaines choses qui lui paraissaient importantes à connaître à fond. Mais, en vrai diplomate, il donna à sa physionomie une apparence d'insouciance tout en se promettant de sonder le terrain. M. d'Arabert était la prudence même.

— Messieurs, dit-il, ou vous avez trop parlé ou bien vous n'avez pas assez parlé. Dans les deux cas, ma présence ici pourrait vous gêner, et je suis bien tenté de me retirer.

— Non, certainement, vous ne nous ferez

pas cette injure, dit M. de Chalux. Restez, M. le comte. Un homme de votre mérite est toujours d'un très-bon conseil ; et puisque M. de Pampelone a brisé le premier un traité, je ne vois pas pourquoi je me gênerais plus que lui.

— D'autant plus, mon cher comte-abbé, reprit le marquis, que vous habitez le pays, et que vous pouvez nous donner les meilleurs renseignements.

— Sur quoi, messieurs? demanda d'Ambert d'un air dégagé.

— Oh ! pardieu ! ce n'est ni sur la situation des esprits, ni sur la prospérité du pays, dit Chalux.

— Que les pommes de terre de Parmenlier fleurissent et que la garance soit d'une belle poussée, cela m'importe assez peu, ajouta Pampelone.

— Alors , messieurs , sur qui des renseignements? reprit M. d'Ambert en buvant un verre de vin de Lunel.

— A vous, M. de Chalux, dit le mnrquis.

— Non pas , monsieur , répliqua le vicomte ; vous avez fait un accroc au traité, continuez.

— Moi! dit Panjpelone , jamais, je suis homme de parole. Si un mot m'est échappé, je le reprends, comme disent au parlement de Paris ces bavards d'avocats. Seulement, puisque M. d'Ambert a débouché le nectar de Lunel, qu'il me soit permis de boire à ma divinité.

— Je vous ferai raison , répliqua Chalux en remplissant les verr.es.

— Allons , messieurs , buvons à la belle inconnue, dit le comte-abbé, à celle que vous poursuivez tous deux d'une façon si chevaleresque. Recevez mes vœux... je voudrais pouvoir dire mes compliments.

— Eh! eh ! répliqua Pampelone en levant son verre... cela pourrait venir pour mon fait, avec la permission de M. de Chalux qui est mon ami intime et mon rival détesté.

— Je ne renonce à aucun espoir pour mon compte, répliqua le vicomte, à moins que M. dePampelone ne me prouve qu'il est préféré.

— Et si l'un de vous deux l'emporte, messieurs? demanda M. d'Ambert en remplissant de nouveau les verres, comme un traître qu'il était en ce moment.

— Si l'un de nous l'emporte, dit Pampelone, la chose devient très-simple : l'évincé offre le combat au préféré qui l'accepte et nous nous coupons la gorge.

— Vraiment! dit M. d'Ambert... telles sont les conditions du traité? il est assez joli. Et vous venez de Versailles tout exprès dans ce pays-ci pour jouer cette partie? Il me semble qu'il était plus simple encore de se battre dans un carrefour des bois de Trianon ou de Satory. Le vaincu serait resté pour se faire enterrer et le vainqueur serait venu plus commodément conquérir le cœur de la belle enchanteresse et cruelle princesse.

— Du tout, dit Chaliix, nous sommes plus courtois que cela. Amis comme Euryale et Nisus, nous sommes rivaux comme Grec et Troyen, et nous avons juré de marcher de front à notre conquête , chacun pour son compte, sauf à nous tirer du sang après.

— Jusqu'à ce que l'un de nous reste sur le terrain, dit Pampelone en buvant comme un héros d'Homère.

— C'est un traité signé, reprit M. d'Arahert. Il n'y a plus à revenir là-dessus. Eli bien ! messieurs, allez. Je ne vois pas cependant en quoi je pourrais vous être agréable.

— Nous vous dirons cela plus lard, répondit Chalux , assez prudent encore malgré le vin.

— Oui , cher comte , oui , illustre abbé, ajouta Pampelone devenu très-tendre. En attendant, je crève de soif. Buvons à la grâce même, à la dignité, à la pureté, à la majesté...

— Buvons à la noblesse de l'âme et au

plus beau visage du monde, mens hlanda in corpore hlando.

— Toujours du latin, M. de Chalux, dit le marquis; buvons à sa magnifique chevelure, h ses yeux si doux et si fiers...

— A sa taille de nymphe.

— A ses mains de déesse, à ses pieds de sultane...

— Buvons à son sourire qui trouble, à sa voix qui enchante...

— Ma foi, s'écria Pampelone, buvons à toutes les perfections, buvons à Régine !

— Pas un mot de plus, monsieur, dit Chalux.

— Pas un mot de moins, monsieur, reprit Pampelone.

— Ou bien, battons-nous tout à l'heure pour que l'un cède la place à l'autre, comme le disait tantôt M. d'Ambert.

— A vos ordres , 31. le vicomte, dit le marquis en voulant se lever, mais retombant sur sa chaise.

— La! la ! messieurs, reprit M. d'Ambert, comme vous y allez ! On ne se bat pas à la lanterne. Attendez le soleil. Vous le rencontrerez demain matin sur les glacis de la citadelle.

— Va pour les glacis !

— Soit. A demain matin , répondit Chalux, le verre haut et la parole aussi.

Cependant le nom de Régine avait résonné dans le fond du cœur de M. d'Ambert comme un coup de cloche d'alarme. Très-sérieusement préoccupé, il ne chercha plus qu'à s'éloigner de la salle à manger et à dire un adieu éternel , s'il était possible , à ses deux convives.

Or, les voyageurs de la grande table étaient partis, il ne restait que quelques buveurs incorrigibles et obstinés. Parmi ces convives , un homme seul avait conservé toute sa tête. Cet homme était celui que nous avons déjà remarqué , cet étranger à large carrure, trapu, d'une figure triviale et

colorée, une grosse tête bourrée de cheveux noirs, un homme commun, portant un habit gris, un feutre ciré et des guêtres de peau. Cet homme avait, lui aussi, entendu prononcer le nom de Régine. Il s'était levé brusquement, avait roulé et noué rapidement sa serviette , et il avait jeté ce tampon sur la grande table qu'il quittait, mais d'un bras si vigoureux que le coup retentit comme un bruit sourd de canon à une grande distance. M. d'Ambert, qui était debout, se retourna vivement ; les deux gentilshommes, ses convives, malgré leur demi-ivresse, ne purent se défendre d'une certaine surprise. L'homme trapu , enfonçant son chapeau d'une main ferme , passa près de la table ronde, frôla presque le coude de M. de Pampelone , et jeta sur lui et sur M. de Chalux un regard brûlant de haine.

— Le sort en est jeté, dit-il entre ses dents. Nous verrons bien , messieurs les privilégiés.

M. (lAmbert voulut saisir le bras de cet homme; mais nerveux et alerte, il se déi^agea et sortit avec l'impétuosité d'un bison. Bien lui en prit, car M. de Chalux armait déjà un des deux pistolets que son domestique lui avait apportés une demi-heure auparavant, lorsque quelques hostilités étaient sur le point de s'engager entre la table générale et la table particulière , le tiers état et le privilège.

Quant à 31. de Pampelone, ne se rendant pas bien compte de ce qui se passait, il accompagna d'un grand éclat de rire la sortie du buffle en colère. Mais M. d'Ambert, lui, ne riait pas. Appelant les gens, il les engagea à demi-voix à prendre soin de leurs maîtres, et à les emmener le plus tôt possible dans leur appartement, leur recommandant de venir le chercher en cas dalerte. M. d'Ambert se retira quelques instants après, contenant avec énergie une grande agitation. Un nom prononcé par un étourdi à moitié

ivre avait suffi pour soulever tout cet orage dans rame de celui qui passait pour un sage et qui peut-être avait dans la tête et le cœur plus de folie que les deux incroyables convives qu'il venait de quitter.

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