CHAPITRE II
Sarzane.
Le lendemain, au point du jour, après une nuit très-paisible , les deux amis se rencontraient dans le salon qui séparait leurs appartements. Chacun avait donné à sa toilette un soin extrême ce jour-là ; chacun avait redoublé d'élégance et de bon goût. Comme émerveillés Tun de l'autre, ils s'abordèrent
en souriant , commencèrent par se saluer et finirent par se tendre la main. Les scènes de la veille s'étaient évaporées dans les brouillards lumineux de l'ivresse et des rêves. On ne se rappelait que confusément un souper d'auberge, un aimable étranger qui avait pris part à ce repas et à la conversation, une querelle sans cause, une soirée sans résultat. Quant au cartel accepté et devant avoir lieu sur les glacis de la citadelle, MM. de Pampelone et de Chalux n'en avaient même pas le moindre souvenir.
— Or çà, dit le marquis en se faisant attacher ses éperons d'argent, il me semble que nous avons fait la connaissance avec un charmant gentilhomme. Vous rappelez-vous son nom, M. de Chalux?
— Mon piqueur vient de me dire que notre ami intime d'hier au soir se nommait le comte d'Ambert, répondit le vicomte en bouclant le ceinturon de son couleau de chasse.
— Ali ! c'est cela ; le comte-abbé, reprit Pampelone. Sera-t-il des nôtres, ce matin?
M. Bonnafous entrait dans le salon et venait complimenter ses hôtes. Il dit que M. d'Ambert s'était levé avant le jour, qu'il s'était informé des nouvelles de ces messieurs, et qu'il avait demandé son cheval.
— Parti! dit Chalux.
— Nous avoir fait jaser toute la soirée et nous avoir planté là comme deux perruches. Ah! M. d'Ambert ! ajouta Pampelone.
— 31. d'Ambert est toujours très-pressé, répondit l'hôtelier. Personne n'a plus d'activité que lui. Il ne serait resté que dans un seul cas : si, par exemple, ces messieurs avaient tenu à se battre ce malin, comme ils l'annonçaient hier au soir.
— Et comment diable M. d'Ambert a-t-il pu savoir si nous renoncerions...
— Le comte-abbé, reprit M. Bonnafous, est un esprit très-fin; il a un coup d'œil!... Avant de monter à cheval, il m'a dit : « Je
pars, ma présence est ici inutile; ces deux messieurs, si animés hier au soir et si déterminés à tirer l'épéc, se toucheront la main en se revoyant ce matin. »
Le marquis de Pampelone regarda le vicomte de Chalux, qui lui rendit son coup d'œil, et tous deux se prirent à sourire. On apporta du café. Ces messieurs, bottés et éperonnés, la cravache sous le bras et le couteau de chasse au côté, prirent debout le -parfait moka de M. Bonnafous. C'était le coup de rétrier.
— Avons-nous un guide? demanda M. de Chalux.
— Ces messieurs seront précédés par un garçon fort leste et inlclligcnt , répondit l'hôtelier.
— En combien de temps ferons-nous le trajet au pas de nos chevaux, car je ne vais qu'au pas, sauf à revenir au galop, dit M. de Pampelone. Je n'aurais qu'à chiffonner mes dentelles...
— Et moi altérer ma neige, ajouta M. de Chalux.
— D'ici au but de la promenade de ces messieurs, il faut bien trois heures, dit l'hôtelier.
— C'est bien, partons, et si vous rencontrez M. d'Ambert, dites-lui qu'il est un méchant homme,
M. Bonafous s'inclina en souriant.
— Uji homme sans aucune espèce d'éducation, ajouta Pampelone.
L'hôtelier sourit de nouveau en secouant la tète d'un air d'incrédulité.
— A qui nous chercherons querelle avant qu'il devienne cardinal, dit M. de Chalux.
Arrivés dans la cour, ces messieurs trouvèrent leurs quatre chevaux de selle parfaitement harnachés, en grande tenue, comme pour une parade. Ils montèrent avec toute l'élégance imaginable et recommandèrent leurs bagages à M. Bonnafous, le prévenant encore qu'ils avaient choisi le Faisan royal
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pour leur quartier général. Puis, précédés d'un jeune drôle de seize ans, brun et svelte comme un Catalan, ils sortirent de l'auberge suivis de leurs piqueurs, traversèrent la ville de Pont-Saint-Esprit qui s'éveillait à peine, gagnèrent la route sud-est, celle qui menait dans les montagnes boisées de chênes verts, et, toujours au pas de promenade, ils rencontrèrent l'aurore sur la colline, à une demi-lieue de là.
Où allaient-ils ces charmants officiers? Quelle jeune Andromède allaient-ils délivrer ? quelle Ariane allaieat-ils consoler? quelles pommes d'or allaient-ils conquérir ?
Nous serions bien tenté de le dire ici à nos lecteurs. Mais les lois qui régissent un plan dramatique et une action romanesque nous le défendent absolument. Ainsi nous laisserons chevaucher nos cavaliers à travers les vertes collines de la rive droite du Rhône, et du sommet desquelles on découvrait le cours majestueux du fleuve, enserrant dans
ses eaux, comme des corbeilles de fleurs, les belles îles et les îlots situés entre la jolie ville de Roquemaure et le comtat Venaissin. Douces montagnes ceinturées à leurs flancs de guirlandes de vignes et d'oliviers, et couronnées d'yeuses à leur sommet, comme d'un diadème d'émeraude.
0 noble et folle jeunesse du dernier siècle, comme vous couriez au-devant de vos séduisantes illusions ! quelle enivrante brise d'avenir soufflait dans votre chevelure, et comme vous aspiriez à longs traits cette brise rieuse et fraîche venant des régions inconnues ! Hélas! à cette époque de 4789 , à la veille des états généraux , tout ce qui était jeune en France sentait battre son cœur d'une indicible émotion. Le rêve était beau, l'illusion généreuse. Oui, mais en ouvrant l'avenir, ne savait-on pas qu'il faUait renoncer au passé? Pourquoi donc, ô folle jeunesse dorée! vous précipiter dans les voies nouvelles et dangereuses , avec cette même insouciance ou ces
mêmes témérités que vous apportiez dans vos plaisirs et vos fêtes? Pourquoi, surtout, allier à votre enthousiasme philosophique pour la régénération du peuple cet orgueil de race , ce dédain héréditaire qui gâtaient vos meilleures intentions? Pourquoi annoncer tant de largesse et ne renoncer à rien? Pourquoi prêcher la morale et courtiser l'orgie ? Pourquoi, avant de réformer l'État, ne pas réformer votre capricieuse et désespérante nature? Ah ! jeunesse aristocratique de France, vous proclamiez la raison, vous ! et vous ne chassiez pas une seule passion ! Vous vous faisiez législateur et vous n'étiez pas même moraliste. Sages frivoles , vous n'aviez pas même épelé le livre de la sagesse !
Cette boutade plus ou moins sensée s'adressc-t-elle à M3I. de Chalux et Pompelone? doivent-ils en prendre leur part? Pourquoi non? ils y ont tous les droits possibles.
Cependant, sans chercher à attrister leur riante et aventureuse promenade, laissons-les
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chevaucher à travers les bois et les collines des rives du Rhône, sauf à les retrouver ensuite au but charmant qu'ils se sont proposé.
Situé au centre d'un vaste hémicycle de prairies et de terres de labours , le château de Sarzane élevait les aiguilles de ses tours du milieu de grands massifs de verdure. Son parc, largement étendu sur le versant d'une colline à pente douce, Tentourait comme un manteau ducal et l'abritait du vent du nord, si impétueux dans le midi de la France. Sarzane était une terre seigneuriale riche et considérable. Elle appartenait depuis des siècles à la famille du marquis de Valbonne, dont le dernier héritier du nom était mort il y avait cinq ans à peine à Tépoque dont nous parlons. Or , le château et toutes ses dépendances , depuis la mort du vieux seigneur, étaient devenus l'héritage d'une fille unique, belle et charmante jeune femme, orpheline et veuve, vivant isolée du monde,