‹ RégineChapitre 5 sur 20 · GO · texte numérisé non relu

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mais adorée dans sa contrée ; elle portait le nom et le titre de comtesse de Réalmont.

Madame de Réalmont, que nous désignerons souvent sous le nom de Régine, avait à peine vingt-trois ans. Sa beauté était de celles que Ton ne dépeint que très-difficilement avec des mots et des phrases, parce qu'il est des types qui, pour être révélés, demandent le crayon, qui est la ligne et la forme, et la couleur, qui est la vie. Nous dirons seulement que Régine était grande , élancée , d'une élégance suprême dans les manières, d'une régularité de traits admirable, et qui n'excluait pas la physionomie ; Régine avait les plus beaux cheveux du monde, châtains clairs, laissant à découvert un front pur, fier, intelligent; elle les portait relevés à la reine et légèrement irrisés de poudre. Ses mains étaient belles, ses pieds d'une finesse (lui dénotait une race aristocratique. Mais rien n'égalait l'expression du regard de madame de Réalmont, rien ne pouvait être

comparé à la douceur de ses yeux limpides et brillants que voilaient de longs cils bruns. Ce regard d'un attrait infini s'animait cependant d'une fierté imposante ou d'un enthousiasme électrique, selon l'occasion. A première vue, on aimait Régine avec respect; quand on la connaissait, on l'adorait. Mais toute exaltation l'avait trouvée, sinon dédaigneuse, du moins d'une prudente indifférence. Sans se révolter contre un hommage trop passionné, elle ne laissait aucune espérance ; plaignant beaucoup ses soypirafits, elle cherchait à les éloigner, et parvenait toujours à se dégager elle-même ; libre, fière, mais compatissante, Régine dominait toujours une situation, autant par habileté que par dignité et énergie de caractère. Bien des gens l'avaient crue insensible; mais l'opinion générale s'accordait à lui reconnaître une haute sagesse.

Le marquis de Valbonue, père de Régine, avait été un grand seigneur, menant une vie

fort excentrique et dissipée, à laquelle, hélas ! il n'avait jamais renoncé, même à la fin de ses jours. Le marquis, veuf à l'âge de quarante ans, ne mit plus de bornes à ses folies, et lâcha la bride à ses fougueuses passions, dès lors qu'il se vit libre de la censure un peu rigide de madame de Valbonne , sa femme, un ange de piété et de grâce s'il en fut jamais. Cette noble femme était sans fortune personnelle ; mais, très-en faveur auprès de la reine de France, qui l'avait placée dans sa maison, elle avait pu donner à sa fille une éducation, brillante en même temps que des principes religieux inébranlables. Au mo-> ment de mourir, madame de Valbonne recommanda sa fille, âgée de douze ans, aux bontés de Sa Majesté , qui lui promit de veiller sur cette charmante enfant. Régine fut placée chez une de ses tantes , à Versailles , pour y achever son éducation. Mais cette parente, d'une sévérité extrême et vivant dans la solitude, était loin de remplir

les intentions de la marquise, et, quant à Sa Majesté, qui souvent s'informait de Régine et demandait à la voir , pouvait-elle savoir la vérité qu'on cherchait à lui cacher. Cependant, mademoiselle de Valbonne, parvenue à l'âge de dix-huit ans , commençait à être connue dans le monde ; elle y fit bientôt sensation par sa beauté ravissante et par tous les agréments de son esprit. La tante, sévère, bornée et d'une dévotion outrée, n'avait pu fausser cette heureuse et splendide nature qui s'était développée comme une belle tige de lis au milieu d'un jardin abandonné aux ronces et aux chardons. Régine avait jugé d'un coup d'œil intelligent l'esprit étroit et Tàme sèche de sa tante et tutrice ; elle avait accepté ce joug nécessaire, tout en se promettant, à la manière d'un ange prisonnier, de déployer ses ailes quand l'heure sonnerait pour elle. Cette heure, cet âge fixé par la loi était dix-huit ans. D'ailleurs , les intentions de la reine étaient formelles : ma-

demoiselle de Valbonne, à sa dix-huitième année, devait être appelée auprès de Sa Majesté, qui se chargeait de pourvoir au mariage de sa protégée. Régine avait donc vécu quelque temps dans l'intimité de la reine de France, à qui elle avait voué un amour et un dévoueraentqui tenait de Tcxaltalion. On sait à quel point Marie -Antoinette possédait le secret de séduire et de s'attacher le cœur des personnes qui rapprochaient. Aussi , quand la reine présenta comme époux le comte de Réalmont à sa protégée , celle-ci , heureuse (le plaire en tout à son idole , accepta avec joie cette position nouvelle qu'on lui faisait. Il faut ajouter que le choix ne pouvait être meilleur pour Régine. M. de Réalmont, jeune, portant un beau nom et possédant une grande fortune, était un des hommes les plus distingués et un des brillants officiers de son temps. Il épousa mademoiselle de Valbonne avec une exaltation de joie qui tenait du délire, et Régine, de son côté, eût bien-

tôt pour son mari un véritable attachement.

Tout était pour le mieux , et le marquis de Valbonne , fort heureux de savoir sa fille si bien pourvue^ selon son expression, ne songeait de son côté qu'à mener joyeuse vie; mais loin de ses enfants, respectant trop Tinnocence des lunes de miel, disait-il, pour aller se mêler, lui, vieux libertin, à tout ce bonheur-là , si rose et si candide. Ce M. de Valbonne était un ancien marin , devenu contre-amiral au moment de sa mise en retraite, ayant servi le roi fort bravement, ayant pris Thabitude de battre l'ennemi dans toutes les parties du monde, mais n'ayant jamais voulu consentir à combattre une seule de ses passions. Là-dessus, il avait tout un système philosophique à son usage particulier, prétendant, entre autres, que lart de vivre était de savoir vivre, et que tout homme d'esprit devait comprendre qu'un viveur debout et en pleine santé valait mieux qu'un

évêque enterré. Nous lui laisserons toute la responsabilité de ses systèmes et de ses théories. Nous ajouterons seulement que M. le marquis, laneé comme il était dans le monde libertin et charmant de Paris, avait à soixante ans mangé les deux tiers de sa fortune , et qu'à soixante-cinq ans (à l'époque où il apprit par une attaque d'apoplexie que l'art de bien vivre n'est pas Tart de vieillir), il ne lui restait plus que sa terre de Sarzane pour dernier patrimoine.

Régine avait donc hérité de ce domaine seigneurial à la mort de son père, mais elle ne l'avait pas reçu en dot en se mariant. M. de Valbonne n'avait pas voulu priver Sa Majesté la reine du bonheur de donner à sa protégée un cadeau de noce de cent mille livres. Quant à lui, il s'était contenté d'enrichir sa fille d'une belle parure de diamants et de sa bénédiction. Un tel père, quoique très-peu regrettable, fut cependant longtemps pleuré par madame de Réalmont.

Ce fut à Sarzane qu'elle vint passer la belle saison avec le mari dont elle était adorée, quelque temps après la mort du contre-amiral de Valbonne. Là, dans le château de ses pères, et sous le beau ciel du Languedoc, elle vit s'écouler une année de sa vie , limpide et calme comme ces belles sources des montagnes fuyant à travers des méandres de fleurs et de verdure.

Hélas! le bonheur va vite ; les jours qu'il nous donne sont rapides; souvent, dès que nous commençons à les compter, ils ne sont plus. Quel homme heureux pourra jamais arrêter Taiguille du temps?

Régine et M. de Réalmont , son mari, avaient à peine passé une année au château de Sarzane, qu'un ordre du ministre de la guerre rappelait le comte à la tête du régiment dont il était colonel. Ce régiment était désigné pour le Canada, où l'Angleterre nous faisait alors une rude guerre. M. de Réalmont partit, mais il voulut laisser sa femme au

milieu de sa ramilie à lui ; il amena Régine en Touraine, et il confia à sa mère et à ses sœurs ce cher trésor de son cœur. Arrivé au Canada , le colonel fit des prodiges de valeur et battit souvent les Anglais. Il écrivit à Régine par tous les bâtiments qui mettaient à la voile pour l'Europe. Cependant les lettres cessèrent tout à coup d'arriver... Mais un message du roi vint trouver la famille Réalmont , et Régine reçut même personnellement un mot de la reine. Le comte de Réalmont avait été tué dans une affaire sérieuse où les troupes du roi étaient restées maîtresses du champ de bataille ; il était mort en })leine victoire à la tcte de son régiment.

Régine passa près d'un an encore dans la famille de son mari. Mais un jour elle reconnut avec amertume qu'elle n'était là qu'une étrangère. Pauvre veuve à dix-neuf ans! elle était devenue une sorte d'embarras : elle n'avait pas d'enfant de son mariage ; rien n'attachait à elle et les biens de son mari

retournaient tous à sa famille, c'est-à-dire à deux sœurs encore fllles, très -vaniteuses et rêvant chacune d'un grand établissement.

Ce fut à Versailles que se rendit Régine en quittant la Touraine. Elle revit la reine , sa seule amie en ce monde. Certes, cette amitié là pouvait suffire au cœur le plus ambitieux d'attachement. Oui , mais Régine , dont la piété s'était exaltée dans le chagrin , ne croyait pas que le séjour de la cour lui fût possible désormais. Elle était belle , séduisante, libre de sa main... Chacun venait à elle pour la déterminer à un second mariage et pour combattre ses idées de religion trop austères. Hélas ! mon Dieu , la charmante reine elle-même se mit à lui conseiller de renoncer aux rigidités de la vie claustrale à laquelle madame de Réalmont se croyait appelée. Régine ne s'inspira que de ses sentiments tendrement exaltés ; elle prit congé du monde pour jamais, et d'ailleurs le souvenir de la pairie , de son château natal où 1 6.

elle avait tant de serviteurs dévoués, lui revint. Vive , ardente , enthousiaste , elle se hâta de prendre la route du Languedoc, et huit jours après elle arrivait à Sarzanc , où elle avait passé la plus belle année de sa vie, où tout lui rappelait un époux sincèrement regretté , un père , hélas ! bien-aimé malgré ses torts, et le temps fleuri de l'enfance.

Régine avait donc fixé pour jamais son existence en Languedoc; dirigeant ses affaires domestiques avec une rare supériorité, cherchant à améliorer son domaine non pour s'enrichir, mais pour répandre plus de bienfaits autour d'elle. Du reste , passant sa vie dans la solitude, les œuvres de charité, les méditations et la prière; très -décidée à transformer un jour le château de Sarzane en une communauté dont elle serait Tàme et la providence.

Trois ans s'étaient écoulés et madame de Réalmont persévérait plus que jamais dans ses résolutions. Vers la fin de Tannée 1788,

au mois de décembre , la reine fit mander Régine à Versailles, en lui demandant cette visite comme un service d'amie. Régine se rendit aux ordres de la reine. Elle la revit avec un attendrissement profond ; Marie- Antoinette était déjà fort éprouvée par le chagrin et les appréhensions d'un avenir menaçant. Régine résista encore aux propositions d'un beau mariage. Vers la fin de janvier de l'année 1789 elle quitta de nouveau la cour et sa royale amie pour revenir à Sarzane , résolue à s'y enfermer pour jamais.

Nous avons tenu à donner ces détails rapides; ils étaient nécessaires pour le développement de notre récit.

Maintenant reprenons celte histoire. Nous connaissons Régine ; nous aimons sa mémoire... Tachons d'inspirer cette même sympathie au lecteur bienveillant s'il consent à nous suivre.

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