‹ RégineChapitre 6 sur 20 · C.'n tonrnoÊs de g;alanferie · texte numérisé non relu

C.'n tonrnoÊs de g;alanferie

Il était environ deux heures de l'après-midi lorsqu'une jeune fille du château de Sarzane, portant un panier de fraises sauvages qu'elle venait de cueillir dans les bois des environs, rencontra quatre cavaliers près des hautes futaies de chênes verts, à peu de distance de Tavenue. Très-surprise de cette apparition ,

et, disons-le aussi , très-satisfaite de la distinction des deux cavaliers qui marcliaient les premiers, mademoiselle Isane, c'était le nom de la jeune personne en question, s'arrêta sous l'ombrage d'un grand arbre, et déposant le panier sur la mousse elle se prit naïvement à regarder les étrangers. Ils paraissaient vouloir prolonger leur promenade à travers ces futaies (bois très-rares dans le Midi ) où les rayons d'un soleil de mars ne pénétraient qu'en filets lumineux. Une fraîcheur agréable, des chardonnerets qui gazouillaient, des merles qui sifflaient, l'odeur aromatique des lavandes et des chèvrefeuilles, l'éclat des aubépines toutes blanches d'une neige de fleurs , des lianes de pervenches et de lierres tendres qui serpentaient follement aux troncs et aux branches, toute cette grâce un peu sauvage, tout cet épanouissement de beauté et de jeunesse ; les brises rieuses, les senteurs du printemps, et mille autres harmonies indéfinissables , tout cela paraissait

être d'un charme infini pour les deux cavaliers si bien remarqués par mademoiselle Isane. Elle-même n'était pas un des moindres ornements du paysage ; jeune , svelte , belle comme sont les filles d'Arles, vêtue du costume élégant et pittoresque en usage dans la basse Provence, Isane, appuyée légèrement contre un arbre, ressemblait parfaitement à la dryade de la forêt contemplant la grâce et la beauté de son domaine.

Un des cavaliers dirigea son cheval vers elle, mais avec une sorte de précaution, sans emportement aucun , et comme pour ne pas effaroucher la jeune fille. Ce cavalier n'était autre que M. le marquis de Pampelone, arrivant dans le bois de Sarzane, après une exploration pittoresque aux environs, en compagnie de M. de Chalux. M. de Pampelone avait une mine fière, mais dans l'occasion il savait parfaitement adoucir l'éclat de son regard et donner à ses manières toutes les séductions.

— Mademoiselle, dit -il en mettant le chapeau à la main, si vous êtes bienveillante autant que vous êtes belle, vous nous tirerez d'embarras. Sommes-nous ici dans le bois du château de Sarzane?

— Oui, monsieur, répondit Isane, dont le teint brun doré rougit un peu.

— M. le vicomte de Chalux, j'avais donc raison, reprit Pampelone avec une certaine affectation et comme pour se recommander par un titre à la belle inconnue.

Mais mademoiselle Isane était faite à la bonne compagnie, et ce titre, ce nom aristocratique, ces grandes manières ne parurent pas rétonner le moins du monde. Au contraire, M. de Pampelone remarqua qu'elle prit aussitôt un petit air dégagé et presque insouciant, soulevant son panier de fraises et s'occupant à le garnir' de feuilles , sans daigner jeter un second coup d"reil ni sur le vicomte de Chalux annoncé , ni sur luimême.

M. de Panipelone remit son chapeau sur la léte et s'approchant de son ami :

— Je crois notre effet manqué , dit-il. Cette séduisante fille ne m"a pas l'air de se laisser séduire du tout par notre propre mérite.

— C'est que vous y mettez trop d'apprêt, dit M. de Chalux.

— Bien, monsieur ! Essayez à votre tour, répondit le marquis.

M. de Chalux piqua son cheval qui bondit et vint piétiner, en caracolant, à trois pas de Tarbre sous lequel Isane arrangeait toujours son panier de fraises. Le cavalier vit avec surprise qu'elle ne témoignait pas plus de crainte qu'elle ne paraissait ressentir d'admiration. Calmant alors son cheval :

— La ! la ! dit-il, ne faisons pas de mal à personne, et surtout gardons-nous de faire peur à cette charmante enfant.

Isane, plus à Taise que jamais et penchée vers son panier, couvrait de feuilles ses

fraises avec une adresse et un calme désespérant.

— Eh bien ! mademoiselle, dit le vicomte, vous ne voyez donc pas que mon cheval est très-animé et qu'il peut nieltre le pied dans le panier que vous arrangez si bien par terre ?

— Je voudrais bien voir cela, par exemple ! répondit Isane, mais d'un accent provençal si flùté et d'un air si moqueur que M. de Pampelone lâcha un grand éclat de rire au nez de M. de Chalux.

— Ah ! vous voudriez bien voir cela ! reprit le vicomte. Et qu'est-ce que cela vous prouverait?

— Que le cavalier de ce cheval serait un grand maladroit, riposta la jeune fille.

— Parbleu ! M. le vicomte, reprit Pampelone, convenez (ju'ellc ne s'est pas fait trop prier pour vous dire cela.

— Vous êtes bien méchante, ma belle enfant, reprit Chalux un peu interloqué.

Comment! quand je veux vous éviter un danger...

— Quel danger? demanda Isane.

— Dame ! celui d'être serrée de près...

— Par votre cheval ?... reprit en riant la jeune fille. Eh ! pour Dieu ! messieurs, donnez-vous de Tair. La forêt n'est donc pas assez large pour vous contenir?...

— Mais c'est un hérisson que cette petite fille! ajouta M. de Chalux.

— Ma foi ! reprenait Pampelone à demivoix, hérisson, si Ton veut; mais heureux qui se frotterait à ses piquants.

— Allez, cher ami, repartit le vicomte. Pour moi , j'y renonce.

— Mademoiselle, dit le marquis en mettant pied à terre, nous avons peut-être des excuses à vous faire. Des étrangers sont à plaindre ; ils ignorent les usages des pays qu'ils traversent et peuvent y commettre bien des fautes. Nous avons eu tort, n'est-ce pas, de vous adresser la parole. Voyons,

soyez généreuse et ne nous boudez pas.

Voici ma main ; donnez-moi la vôtre.

M. de Pampelone avait ôté son gant de peau de daim et tendait à Isane une main fine et blanche. Isane remarqua-t-elle In distinction de cette main ? Qui nous le dira ? Devait-elle refuser de mettre la sienne, non moins belle mais plus brune, dans celle du charmant voyageur? Qui décidera ce cas de conscience? Isane se lira d'affaire comme l'aurait fait un diplomate habile, mais un diplomate ayant du cœur; chose bien plus rare.

— Monsieur, dit-elle, dans ce pays-cL les filles de mon âge ne touchent la main quà leur frère. Vous êtes de trop grande famille })0ur que je vous regarde comme un frère, mais je puis bien vous regarder comme un étranger ayant besoin de mes services. Voici de très-belles fraises, les premières de la saison; il fait très-chaud, vous voulez vous rafraîchir; vous n)e tendez la main pour me

demander mon panier. Le voici, prenez.

Tout est à voire disposition.

En même temps M. de Pampelone reçut dans la main Tanse du panier et un gracieux sourire d"Isane par-dessus le marché.

Resté à cheval et témoin de cette scène , M. le vicomte de Chalux applaudit fort généreusement au succès de son rival.

— Très-bien ! très bien î dit-il. Mademoiselle a de l'esprit, du goût, du bon sens...

— Et du cœur, monsieur, répondit Isane.

— Pardieu, ma belle enfant, je n'en doute pas, dit le vicomte, mais je voudrais bien que vous m'en fournissiez la preuve pour ce qui me regarde. Du reste, le coupable à vos yeux, c'est moi. M. le marquis est le préféré c'est juste! très-bien ! je lâcherai de

prendre ma revanche.

— Voulez-vous des fraises, vous aussi, monsieur? dit Isane d'un ton à moitié amical.

— Cette chère enfant! reprit vivement le vicomte en sautant de cheval.

La scène devenait d'une grâce et d'un pittoresque charmants. Ces jeunes gentilshommes, après avoir livré leurs chevaux à leurs domestiques, se mirent à manger des fraises que leur offrait la brune et jolie fille de Provence, placée entre eux deux comme une élégante hamadryade de la forêt. Les sourires, les douces paroles furent échangés; la douce harmonie était arrivée; le groupe était d'un effet ravissant.

Au bout de dix minutes delà plus aimable conversation, il fut question du château de Sarzane. M. de Chalux, en vrai di[)lomate, hasarda une question.

— Figurez-vous, ma belle enfant, dit-ii, que nous avions pris un guide à Pont-Saint- Esprit pour nous conduire à travers ces montagnes dont nous voulions visiter les sites pittoresques (nous sommes un peu peintres et botanistes) ; le drole a reçu son salaire à notre première halte et il nous a j)lantés là comme un renard nui flaire de loin

un poulailler. Notre bonne étoile vous a amenée sur notre chemin. On nous avait parlé de Sarzane comme d'un lieu enchanté, et nous tenons à visiter cette belle propriété. Étes-vous du domaine? Votre famille doit habiter près d'ici.

M. de Pampelone ajouta quelques compliments aux insinuations de son ami. Mademoiselle Isane regardait les deux interlocuteurs de ses grands yeux noirs et clairs comme du jais.

— Vous ne répondez pas ? demanda Chaliix en humectant ses lèvres avec une fraise qu'il tenait par la tige.

— Vous faites la discrète, mademoiselle? ajouta Pampelone en allongeant ses doigts dans le panier.

— Moi ! non , répondit Isane. Seulement je réfléchis et je trouve qu'il vous sera fort diflicile de visiter le château.

— Comment donc? est-ce qu'il n'est pas habité?

— 11 est habité, dit Isane, par madame la comtesse. Personne n'est reçu.

— Madame la comtesse est donc une princesse enchantée et gardée à vue? demanda Pampelone.

— Qui sait? dit Chalux. Madame la comtesse est peut-être elle-même un dragon farouche.

— Un dragon de vertu, vous avez raison, répondit Isane.

— Ah ! mon Dieu ! dirent les cavaliers. Serait-elle laide et vieille?

— Le beau mérite alors d'être un dragon de vertu, n'est-ce pas? ajouta Isane.

— Cette enfant est ravissante! dit Chalux. ~ Sérieusement , ajouta Pampelone , la

comtesse est-elle âgée ?

— Eh ! eh ! répondit Isane. Entre deux âges. De quarante à cinquante.

Les deux bons amis se regardèrent et sourirent à cette réponse inattendue. Elle ressemblait beaucoup à un système de défense

adopté par la châtelaine du lieu et par ses gens.

— Qu'importe , reprit Pampelone. Je nie risque.

— Et moi aussi, ajouta son compagnon.

Je m'aventure les yeux fermés.

— Allez, messieurs, dit la jeune fille. La grille restera close et vous reviendrez sur vos pas, h la ville de Pont-Saint-Esprit, pour reprendre le chemin de...

— Quel chemin reprendrons - nous , mademoiselle ?

— La grande route des éconduits , répliqua Isane avec une malice cruelle.

Les deux amis fort étonnés échangèrent des regards. Ils semblaient se dire : «: Comment cette fille sait -elle déjà nos projets et notre but? »

M. de Pampelone , dont le dépit était extrême , ajouta en se contenant beaucoup :

— Voudriez-vous vous expliquer, ma belle demoiselle?

— M'expliquer! dit Isane. Pourquoi ? Cela arrangern-t-il vos affaires ?

— Comment se fait-il, reprit Chalux, que vous connaissiez si bien le but de notre voyage?

— Ah ! dit la jeune fille. Vous n'êtes donc ni peintre ni herboriste , et ce que vous cherchez dans ces bois est donc autre chose qu'un sujet de tableau ou une plante à cueillir?... Adieu , messieurs , je suis votre servante.

— Oh ! pour cela non , dit Chalux. Nous quitter? Jamais avant de nous avoir dit qui vous êtes.

— Qui je suis? Vous le voyez. Une chercheuse de fraises dans les bois.

— Vous nous trompez. Vous appartenez au château de Sarznne , et vous êtes du nombre des personnes attachées au service de madame la comtesse de Réalmont.

— Tiens, comme vous savez son nom ! reprit Isane. Vous la connaissez donc?

— Hélas! mon Dieu! certainement , dit Pampelone.

— Nous savons qu'elle est ravissante de jeunesse, de beauté et désespérante de vertu, ajouta Chalux.

— Très-bien ! répliqua la jeune fille. Eh bien ! raison de plus pour reprendre la roule de Paris, messieurs. Vous êtes deux amoureux qui prétendez à la main de ma maîtresse, et qui venez ensemble (ce qui est très-joli ! ) tenter fortune et vous mettre sur les rangs. Vous savez la chanson :

Deux chevaliers couraient un jour

Après une bergère.

Tous deux brûlaient du même amour 5

0 la flamme légère !

— Deuxième couplet, reprit Isane en donnant à sa voix une mordante ironie ;

Nul ne croyait ses vœux trompés...

On va vite à leur âge !

Or. les beaux fils furent pipés...

La bergère était sage !

Rire aux éclats, enlever le panier, s'élancer dans les clairières du bois, courir comme une biche et disparaître dans les profondeurs des feuillages , ce fut TafTaire de deux minutes.

Isane avait laissé les deux chevaliers en face l'un de l'autre, étourdis, stupéfaits, et chacun tenant encore une belle fraise au bout des doigts.

M. de Chalux prenait la chose moins philosophiquement que son compagnon. Il parlait beaucoup de donner la chasse à cette méchante daine à travers la foret.

— M. le vicomte, répondit Pampelone, nous sommes venus de Paris, et nous avons fait deux cents lieues de poste dans un autre but que celui d'attraper des fdletles à la course. Quant à moi, je remonte à cheval et je vais résolument assiéger le château de

Régine et son cœur. Fidèle à notre traité , je vous jure encore que du moment où je me reconnaîtrai battu je vous céderai la place et vous offrirai un cartel sérieux comme à mon vainqueur.

— Vous avez parfaitement raison, reprit le vicomte en sautant à cheval. A Sarzane! Et que celui de nous deux que Régine préférera accepte de son rival toutes les conditions d'un duel à mort !

— Venez, cher ami ! s'écria Pampelone en partant au galop.

— Venez , très-cher ami î répéta Chalux en piquant des deux et tenant pied au galop de son compagnon.

Au bout de cinq minutes ils entraient dans la grande avenue des frênes et des platanes qui annonçait le château de Sarzane. Bientôt ils eurent en perspective les tourelles et tout le bâtiment seigneurial, mais surtout la grande et forte grille de la cour, très-énergiquement fermée.

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