‹ RégineChapitre 7 sur 20 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Audace» fortuna Juvat.

Nos deux cavaliers, suivis de leurs piqueurs, étaient arrivés en face de la grille seigneuriale, et ils en considéraient la riche et très-noble ornementation. Celte grille, qui datait bien de l'époque de Louis XIII, était un vrai chef-d'œuvre de serrurerie. Elle était toute chargée à sa frise d'efflorescences do-

rées; un large écusson, surmonte d'une couronne de marquisat, s'ëcarteJait fièrement au sommet. La grille était haute , armée de lances et d'artichauts de fer , hérissée de pointes, fortifiée par des arcs-boutants et close par une formidable serrure.

MM. de Chalux et de Pampelone cherchaient des yeux à qui parler à travers la grille, lorsque trois dogues énormes arrivèrent sur eux du fond de la cour, aboyant à pleine gueule et mordant les barreaux qui les séparait des cavaliers.

— Mais c'est donc une forteresse imprenable ! dit le marquis.

— Vox triplex! reprit le vicomte. Cerbère est ici , gardant l'entrée des Champs- Elysées.

Cependant on vit apparaître, dans la cour du château, un vieux garde-chasse portant un fouet en sautoir et chaussé de hautes guêtres de peau de daim. Cet honime s'approcha de la grille, mettant à la njain son chapeau

à cornes. Il s'informa très-poliment des intentions de ces messieurs. Ceux-ci se nommèrent et expliquèrent en quatre phrases comment, en parcourant les sites des environs, ils avaient appris que madame la comtesse de Réalmont habitait Sarzane, et tout le désir qu'ils avaient d'aller mettre à ses pieds leurs hommages respectueux.

— Messieurs, dit le garde chasse, madame ne reçoit absolument personne, et je n'ai pas reçu d'ordre contraire aujourd'hui.

— Vous êtes chargé d'ouvrir et de fermer? demanda Chalux.

— Oui , monsieur, répondit maître Pyrénée, le garde-chasse.

— Mon cher ami, reprit Chalux, vous manquerait-il une clef d"or pour votre grille ?

En même temps, du haut de son cheval, M. le vicomte tendait le bras vers le vieux Pyrénée, qui se reculait de trois pas, saluait en souriant et refusait net un beau louis de vingt-quatre livres tournois.

— HoIh ! s'écria M. de Pampelone. Mais où diable la vertu va-t-elle se nicher?

— M. le garde-chasse, reprit Chalux qui avait réfléchi, vous êtes un très-digne homme et un loyal serviteur. 3Iaintenant que vous nous avez donné une bonne opinion de votre intégrité, veuillez, je vous prie, aller nous annoncer a madame la comtesse. Tenez, je suis sûr qu'elle ne voudra pas nous donner le chagrin de nous en retourner sans avoir eu l'honneur...

— J'obéis à vos ordres, monsieur, dit Pyrénée. Mais je n'ai aucun espoir de réussir.

Il s'éloigna, reprit le chemin du château, monta le perron et disparut.

Les dogues avaient repris de plus belle leur abominable trio. Toute la forêt en retentissait, et les chevaux des voyageurs commençaient à frissonner, dressant l'oreille, et piaffant du fer. Il y eut là dix minutes de pjTplexité. M. de Chalux était triste, et M. de Pampelone réiléchissait beaucoup. Enlin, le

garde-chasse reparut dans la cour. Il détacha son fouet passé en sautoir, et marchant droit aux aboyeurs :

— Tout beau ! tout doux 1 mes petits lapins, s'éeria-l-il en leur distribuant une rouflée claquante de sa chambrière. Tout beau ! les petits amours ! Et allez rejoindre votre intéressante famille.

Les dogues reprirent en grommelant le chemin de leur loge. Ceci parut d'un assez bon augure aux cavaliers. Le garde-chasse s'approcha de la grille. Il avait une grosse clef à la main.

— Madame la comtesse, dit-il, recevra ces messieurs.

Si M. Pyrénée nVût été incorruptible, il eût reçu en ce moment-là dix louis dans la main. La grille fut ouverte. Les quatre chevaux entrèrent dans la cour dhonneur d'un pas triomphal. Cinq minutes après, MM. de Pampelone et de Chalux étaient introduits au grand salon du rez-de-chaussée dont les

fenêtres donnaient sur le parc. On les pria de vouloir bien attendre.

— Nous voilà dans la place, dit Pampeione à son compagnon. C'est toujours bien convenu entre nous : le vaincu cède la place à l'autre , sans se faire prier. Seulement le vainqueur accepte le lendemain un cartel à outrance.

— Très-bien ! répliqua M. de Chalux, en arrangeant son nœud devant une glace.

— J'aime à vous voir dans ces dispositions, répliqua le marquis , en plaquant avec précaution ses niancbettes de dentelle.

— Mais que diable nous cbanlait donc cette poule sauvage ? demandait le vicomte.

— Eh ! eh ! disait Pampeione, peut-on répondre des caprices charmants qui trottent dans la tête d'une femme?

— 11 est certain, reprenait M. le vicomte, que la grille du château doit être fermée pour bien des lourdauds, dans ce pays-ci.

— Je conviens, dit Pampeione en se cou-

— lOi —

lant un regard dans Timmense trumeau placé entre deux fenêtres, je conviens que peu de figures de distinction doivent se montrer aux grillages de fer de ce manoir.

Une des portes dorées du salon s'ouvrit. Une jeune femme parut. Elle avait une de ces toilettes dites du matin, toilette élégante quoique d'une extrême simplicité. C'était Régine, comtesse de Réalmont.

MM. de Pampelone et de Chalux, faits aux grandes manières de Versailles, furent en cette occasion du meilleur goût. Seulement ils mentirent avec autant d'habileté que d'aplomb au sujet du but de leur voyage, parlant beaucoup d'une course d'agrément qu'ils avaient entreprise dans le midi de la France en véritables touristes, et voulant utiliser les six semaines de congé qui leur avaient été accordées par MM. les capitaines-généraux aux chevau-légers et aux mousquetaires. Régine, souriante et pleine de dignité, s'était assise sur un canapé à la duchesse, ayant à quatre I 9

pas en face d'elle, sur des chaises, les nobles visiteurs.

— Que de grâces nous vous devons, madame, dit M. de Chalux, pour avoir levé en notre faveur la plus sévère des consignes. Nous serions repartis désespérés...

— C'eût été, madame, ajouta Pampelone, la première et probablement la dernière peine venant de vous.

— Tout le monde à Versailles a gardé le souvenir des distinctions infinies de madame.

— L'exil bien volontaire de madame est encore un deuil général à la cour.

Et ainsi de suite pendant dix minutes. A toutes ces galanteries respectueuses, Régine répondait en s'inclinant légèrement et par des monosyllabes, coupant avec à-propos les phrases de ces messieurs.

— En vérité, finit-elle par dire, je suis fort touchée de votre empressement. Je me (Toyais tout à fait oubliée!

— iOÔ —

Puis, nvcc une finesse bien calculée, bien perfide, elle ajouta :

— Vous m'apportez sans doute, messieurs, des nouvelles de ma bonne tante de Versailles?...

Les deux amis , ne sacbant trop que répondre, balbutièrent quelques mots pris au hasard.

— Et vous n'avez pas manqué, messieurs, ajouta Régine, de voir, avant de partir, mon vieux cousin le commandeur?

»( Quant à Sa 3Iajesté, je suis bien sûre que vous avez pris ses ordres pour moi , et j'attends de votre obligeance de me dire ce que me mande la meilleure , la plus adorée des reines. »

Ces messieurs se préoccupaient beaucoup de leurs gants, de leurs dentelles et de la tenue qu'ils prendraient sur leur chaise pour faire diversion.

— Comment, messieurs, ajouta Régine en riant avec une expression poignante, vous

faites deux cents lieues pour venir me voir, vous quittez Versailles comme deux paladins, vous vous faites annoncer ici,., et vous ne m'apportez pas un souvenir de ceux qui me sont chers ?... Allons donc ! C'est impossible. Nos deux charmants amis tombaient d'ëloiinement en stupéfaction. Comment? A peine entrés au salon du château de Sorzane, et malgré toutes les précautions imaginables, les prétextes les {)lus adroits et les motifs les plus probables , malgré tant de diplomatie employée à déguiser leurs intentions, MM. de Chalux et de Pampelone s'entendaient dire en face quils arrivaient tout droit de Versailles pour rendre visite à Régine ! Madame de Réalmont connaissait donc parfaitement leur projet ! Ce secret si bien gardé , elle l'avait donc surpris ! Qui pouvait avoir trahi ces messieurs? A moins que Régine ne fût une fée.

- Madame, dit Pampelone, voilà qui lient du merveilleux.

— C'est à douter de tout, excepté de votre grâce, madame, ajouta Chalux.

— Et quant à moi , reprit le marquis , j'ignorais jusqu'à présent que les anges étaient devins.

— Comment, messieurs? reprit la désespérante Régine. Est-il bien difficile de deviner ce que tout le monde sait?...

— Al) ! dit Chalux très-interloqué, tout le monde sait que...

— Et chacun est averti?... ajouta le marquis stupéfait.

— Messieurs, dit l'implacable Régine , je ne pense pas que vous veniez de si loin pour jouer ici une comédie. Pour cela, Versailles vous offrait un meilleur théâtre et plus digne de vous.

— Il n'est donc bruit que de notre arrivée? demanda Chalux en déchirant son gant.

-- Et chacun dans le monde est parfaitement au fait de nos projets? dit Pampelone 1 9.

en accrochant une de ses dentelles à l'épingle de son jabot.

— Dame ! reprit Régine, si dans ma solitude je suis si fort au courant de vos démarches , quel énorme bruit cela doit faire ailleurs !

— Ainsi, madame, dit Chalux, vous voilà bien convaincue que nous sommes partis de la cour de France tout exprès pour avoir l'honneur de venir vous offrir nos hommages?

— Je vous crois trop poli pour nier cette intention- là , M. le vicomte, lui répondit-on.

— Ainsi , madame, ajouta Pampelone en véritable papillon qui se brûle à la bougie, ainsi, madame, vous nous tenez, M. de Chalux et moi, pour deux extravagants à la poursuite d'une belle chimère.

— Ah ! dit Régine , me comparer à une chimère, et faire deux cents lieues de poste pour venir me dire ces choses-là ! Convenez,

M. de Pampclone, que vous comptez beaucoup sur ma bonté.

— Eh bien ' oui, s'écria l'étourdi hors de lui. Oui , madame. J'avoue tout, et je m'en fais gloire...

— Très-bien ! dit Régine. Et vous, M. de Chalux?

— Moi, madame! répondit le vicomte, je ne nierai certainement pas que j'aurais fait quatre cents lieues de plus pour avoir le bonheur de vous voir un instant.

— Oh! parfaitement! répliqua la séduisante et cruelle comtesse. Maintenant, messieurs, continuez. Eh quoi ! vous vous taisez ? Et moi qui m'imaginais que vous alliez, tout les deux en même temps, et très-galamment, tombera genoux ! Ah ! messieurs, vous manquez votre effet...

Se levant à ces mots, la plus élégante des femmes fit quelques pas vers la porte du salon , et là elle dit d'un air très- digne à ses deux adorateurs :

— Je connais , messieurs, les devoirs de riiospilalité. Vous devez être un peu fatigués. Deux cents lieues à cheval ! Je vais donner des ordres pour qu'on vous serve à dîner. Du reste , pour vous faire prendre patience et pour vous montrer Sarzane, si tel est votre agrément , j'aurai soin de vous envoyer un homme respectable qui a toute ma confiance , mon homme dafîaires.

Alors prenant du champ , comme elle eût fait dans le salon de la reine , Régine salua ces messieurs par les deux révérences les plus amples , les plus étoffées et en même temps les plus marquées au cachet de la distinction. Elle sortit et referma la porte.

Outrés de dépit , en proie à une agitation fiévreuse, MxM. de Pampelone et Chalux se mirent à se promener en long et en large du salon, mais en sens contraire, passant et repassant près l'un de l'autre, et s'apostrophant |)ar un dialogue animé à mesure qu'ils se croisaient.

— C'est votre faute, monsieur, jeu suis bien sûr, disait Chalux.

— Voilà le résultat de vos indiscrétions ! ajouta Pampelone.

— Vous vous serez laissé tirer les vers du nez, avant de partir de Versailles, par cette petite comtesse, la femme de M. l'intendant des menus, et elle aura écrit à Régine.

— Vous voulez dire, reprenait le marquis, qu'elle aura tout appris touchant nos projets, de cette grosse chanoinesse qui vous traite en petit cousin et dont vous adorez les belles épaules...

— C'est-à-dire, répliquait Chalux, que M. de Pampelone n'a pu tenir à réciter son catéchisme galant à cette pimpante abbesse de Pantheraont, qui aura jasé dans ses lettres à sa protégée ici.

— Tudieu ! monsieur, ajoutait le marquis, vous nous la donnez belle! Ne sait-on pas à quel point vous êtes dévot aux mains blanches de madame la surintendante de la

garde-robe qui vous honore de petits soufflets et vous fait avouer tout ce qu'elle veut.

— Eh oui ! encore ! parlons de vous, M. de Pampelone ! Savez -vous rien cacher à la nièce un peu mûre de M. le grand aumônier, qui, à défaut de son oncle, vous inflige des pénitences.

— Patience , monsieur ! Nous verrons bien ! répliquait le marquis.

— Oh! parbleu, à vos ordres! ripostait Chalux. En attendant cette pie ensorcelée de la forêt avait raison : nous voilà pipés!

— Pipati! dit Pampelone avec une affreuse ironie dirigée contre le latinisme de Chalux.

— Latin de marmiton ! riposta le vicomte. Allez donc à l'école.

— Dans tous les cas ce ne sera pas vous (jui m'y conduirez.

— Peut-être, monsieur!

— Essayez donc, monsieur !

Certainement, si nos deux champions n'avaient pas remis à leurs piqueurs leur couteau de chasse avant d'entrer au château, ils se seraient élancés dans le parc et auraient mis le fer au vent. On entendit des portes s'ouvrir et se fermer. Ce bruit fit diversion.

— Tenez, M. le vicomte, dit Pampelone , voici l'homme respectable qu'on nous envoie pour nous tenir compagnie et nous faire la leçon. Quelle ironie amère ! Ah! Régine!...

— Son homme de confiance ! reprit Chalux, son homme d'affaires ! Un lourdaud pour tout dédommagement. Quelle cruelle plaisanterie! Ah ! comtesse adorée...

La porte s'ouvrit. Un homme s'avança d'un pas grave dans le salon. Les deux rivaux poussèrent un cri et reculèrent de saisissement : ils avaient en face d'eux l'homme de confiance de Régine , M. le comte d'Ambert !...

— Vous, monsieur ! s'écria Pampelone.

— Le comte-abbé! exclama M. de Chalux.

M. d'Ambert, très sérieux mais non moins distingué qu'il ne s'était montré la veille au Faisan royal ^ salua ces messieurs.

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