‹ RégineChapitre 8 sur 20 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

l.es trois Actéous et Ulaue.

L'apparition si inattendue de M. le comte d'Ambert, dans le salon du château de Sarzane, avait allumé le même sentiment de colère chez MM. de Chalux et de Pampelone, et la même pensée leur traversa l'esprit. A leurs yeux, le comte-abbé était le seul révélateur de leur conduite et de leur projet. La

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veille, au milieu d'une demi-ivresse produite par le vin capiteux de Tavel , M. d'Ambert avait surpris leur secret comme il avait été témoin de leur folle querelle au sujet de Régine. Le comte, probablement très-épris de celle qui, en quelque sorte, était sa pupille, avait fait son profit des conversations et indiscrétions du souper; il était parti de très-grand matin du Faisan royal, et, en vrai sournois, jaloux et maître de la situation, il était venu tout droit à Sarzane, où il avait tout révélé à madame de Réalmont. Celle-ci, par conséquent, avait eu le temps de préparer ses batteries de défense. La conduite de M. d'Ambert paraissait révoltante à ces messieurs. Leur premier mouvement fut de lui cbercher querelle; par réflexion et par bon goût, ajoutons-le, ils résolurent, sans se consulter autrement que du regard, de remettre leur provocation à un temps plus opportun. Au fait, on pouvait bien admettre ce raisonnement : Ou M. d'Am-

berl est aimé, et alors il ëtait dans son rôle ; ou M. d'Ambert n'était qu'un tuteur dévoué, et alors il avait le droit de conseil.

Telle était la situation. Elle demandait à être éclaircie. Ce fut le comte-abbé qui le premier engagea la conversation.

— Messieurs, dit-il du ton le plus naturel du monde, je suis vraiment heureux de vous retrouver ici. Madame de Réalmont , qui m'honore de sa confiance, m'a chargé d'être votre cicérone à Sarzane , et de veiller aussi à ce que vous y trouviez une bonne hospitalité. En attendant un dîner de campagne que Ton prépare pour vous, seriez-vous bien aise de visiter le parc?

— Enchanté, M. le comte, dit Pampelone.

— Et vous, 31. de Chalux !

— De tout mon cœur , répondit le vicomte.

On ouvrit une grande porte à vitres qui donnait sur un perron dans le parc, et l'on se trouva bientôt au milieu des plates-bandes

parées des plus belles fleurs et dans une grande allée bordée de charmilles.

— C'est un petit Versailles, dit le marquis.

— Oui, mais un peu moins bien cultivé, répondit le comte-abbé. Ce parc est trèsvaste, six à sept cents arpents; il est hors de proportion quant à son entretien avec les revenus de Sarzane. L'amiral de Valbonne , père de madame de Réalmont, faisait des folies pour ce lieu enchanté y selon son expression favorite.

— S'il n'avait fait que des folies d'horticulture ! ajouta Chalux. On dit qu'il a mangé joyeusement les trois quarts de sa fortune.

— Joyeusement ! dit M. d'Ambert. J'ai de la peine à le croire. Les joies de la ruine ont une grande amertume au fond de la coupe.

— Il y a un vers de Catulle qui dit trèsbien cela, ajouta le vicomte.

— Allons, reprit Pampelone, voici M. de Chalux qui va piquer de latin notre conversalioM.

— Cela prouve une mémoire bien meublée, répondit M. d'Ambert.

— J'aime assez ineublée^ dit le marquis. Les citations sont en effet des meubles à Tusage de tout le monde.

— Eh bien ! marquis, riposta le chevau- Icger latiniste, pourquoi donc n'en usez-vous pas?

— Par la raison, cher ami, qu'on ne m'a jamais fouetté pour m'inoculer mes auteurs.

— Monsieur, dit Chalux , tel qui n'a pas reçu le fouet dans son enfance...

— La ! la ! messieurs, reprit M. d'Ambert en intervenant. Mais en vérité vous prenez feu comme la poudre.

— Ce n'est rien, dit Pampelone. Vous voyez devant vous, monsieur, deux amis dévoués, inséparables, qui donneraient leur vie l'un pour l'autre, et qui sont à la veille de tirer Tépée Tun contre l'autre.

— Oui, pardieu ! reprit Chalux. Mais

vous savez peut-être fort bien cela, vouji, 31. d'Ambert.

— II est certain , ajouta le manjuis, que M. le comte d'Ambert nous a surpris plu^; d'un secret...

— Je sais, messieurs, reprit celui-ci, que vous deviez vous battre ce matin à outrance; je sais que vous êtes au contraire fort d'accord ce matin; je sais encore qu'il s'agit entre vous d'un projet un peu ambitieux ; celui de concourir, chacun pour son compte, au prix le plus inestimable...

— Ah! ah ! dit Chalux. Continuez, M. \c comte.

On arrivait en ce moment devant une belle pièce d'eau où deux cygnes voguaient, l'aile ouverte à la brise.

— 3Iessieurs, dit le comte-abbé, admirez donc ce point de vue. Cette pièce d'eau aboutit à une percée dans les massifs. Ou découvre un ravissant paysage dans le lointain; un vrai Claude Lorrain.

— II évite la trappe, pensait Pampelone.

— Rusé frater f se dit Chalux.

— Ce clocher de village, s'élevant du milieu des arbres, est du meilleur effet, reprit M. d'Ambert. Ce village est Sarzane ; il donne son nom au château.

— J'aime assez ce moulin à vent agitant ses bras sur la colline comme un grand niais aux abois, dit M. de Pampelone.

— Quelle poésie I ajouta Chalux. Risuui teneatis amici.

— Ce que j'adore surtout, reprit le sardonique marquis, c'est un peu de latin saupoudrant le tableau.

En ce moment les deux cygnes, majestueux et calmes, vinrent cingler au bord du bassin à dix pas des visiteurs. M. d'Ambert les appelait de la voix et faisait un geste comme pour leur jeter quelque chose.

— Ah ! M. le comte, dit Pampelone, vous trompez donc vos amis?

Le mot portait. Le comte-abbé en comprit

le sens parfaitement, mais personne n'avait ce qu'on appelle plus d'empire sur soi-même que M. d'Ambert. Il se contenta de répondre.

— Je les attire par des promesses que je tiendrai dans l'occasion.

— Très-bien, monsieur, dit Chalux. Je vous crois très-loyal quand vous vous engagez. Nous cbercherons à vous mettre dans nos intérêts. Mais en attendant nous serions très -heureux de savoir sur quel pied nous sommes avec M. d'Ambert.

L'insinuation était directe et provocatrice. M. de Pampelone appuyait les paroles de son ami. On marchait toujours, trois de front, le comte-abbé au milieu, dans la grande allée qui faisait face à la pièce d'eau.

— Messieurs , crut devoir répondre M. d'Ambert, vous le voyez, nous marchons tous trois sur le pied d'une parfaite égalité.

— Vous répondez au figuré, dit Chalux.

C'est mal. Nous attendons mieux d'un beau

caractère comme le vôtre, et puisque je suis force de m'expliquer, je le fais carrément. M. le comte veut-il nous faire l'honneur de nous dire s'il nous aurait desservi auprès de madame de Réalraont. Je commence par déclarer que je ne le crois pas.

— Alors, monsieur, pourquoi le demander? dit le comte.

— Cela est vrai. Que voulez-vous? Nous sommes ici dans une position très-fausse. Nous cherchons la lumière partout.

— J'ajouterai, dit Pampelone, qu'il serait digne du cœur de M. d'Ambert de faire cesser nos perplexités.

— C'est différent, répondit -il. Si vous provoquez mon cœur, je suis tout prêt à vous servir. Tant que vous avez bien voulu m'adresser des compliments que je ne mérite pas, je me suis renfermé dans un silence modeste. Vous voulez savoir si je vous ai desservi auprès de madame de Réalmont? Et d'abord , messieurs, quel intérêt me suppo-

sez-vous à cela? Suis-je un prétendant à sa main? Vous connaissez mes résolutions inébranlables ; je me destine aux ordres sacrés. Et, en outre, comment supposez-vous, dans tous les cas, que je pourrais attirer sur moi les bienveillances d'une noble femme comme celle dont nous parlons, par des moyens bas, indignes d'un honnête homme et d'un gentilhomme? Ah! messieurs!... Mais pour qu'il ne reste aucun doute dans votre esprit, voici un mot d'explication. Ce matin je suis parti du Faisan royal de très-bonne heure, ayant une affaire à traiter à Sarzane , pour les intérêts de madame de Réalmont. Une affaire de ferme. A mon arrivée, j'ai trouvé la comtesse dans le salon du rez-de-chaussée, et m'attendant avec impatience. Elle avait à la main un papier. C'était une lettre qu'elle avait reçue la veille et datée de Versailles, de la maison de la reine. Cette lettre contenait un avis donné par ordre de Sa Majesté. Cet avis concernait le départ de deux aima-

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bles officiers attachés à la maison militaire du roi et allant conquérir en vrais paladins la main de la dame de leur pensée, chacun pour son compte bien entendu , et avec des détails très-piquants. Madame de Réalraont m'a demandé conseil. J'ai l'habitude d'être très-sincère. Je ne lui ai pas caché que j'avais rencontré la veille deux poursuivants du meilleur goût et des plus aimables. Il est bien entendu que je ne lui ai pas dit un mot de la conversation du souper. Mais comme la comtesse, fort inquiète, tenait absolument à avoir mon avis pour savoir si elle devait oui ou non recevoir la visite de ses conquérants, je lui ai déclaré net qu'à sa place, et dans sa position , je ne les recevrais qu'autant qu'ils se feraient annoncer par une lettre explicative ou qu'ils se feraient présenter par quelqu'un de sérieux et d'honorable dans ce pays-ci. Madame de Réalmont a d'abord fort approuvé ce parti-là. Nous nous sommes occupés d'affaires, elle, son fermier et moi. Je 1 11

(lois dire même que les paladins étaient complètement oubliés lorsque le bruit de l'arrivée de ces intrépides conquérants est venu rappeler nos souvenirs. Je me suis retiré avec le fermier. Mais madame de Réalmont, visiblement contrariée, piquée au vif et fort décidée même à donner une bonne leçon, m'a rappelé en me déclarant qu'elle allait faire ouvrir la grille à Tennemi. Je me suis tu ; elle a vu que je n'approuvais pas cette réception, mais son parti était pris. Je me suis retiré pour la seconde fois. Vous savez le reste, messieurs, et vous connaissez les deux paladins. Étes-vous satisfaits de mes explications?

— Ah ! 31. le comte! s'écrièrent les deux amis en lui serrant les mains avec la vivacité de la jeunesse et de l'enthousiasme; M. le comte, vous êtes le plus loyal des hommes. Nous vous offrons nos excuses et nous vous demandons votre amitié.

— Vous m'honorez beaucoup, dit le comte-

abbé, mais à quoi pourra-t-elle vous servir cette amitié d'un solitaire qui bientôt même deviendra un pauvre religieux enfermé dans un cloître?

— Non ! non ! Ce n'est pas possible ! reprenaient les deux jeunes gens. Ce serait une cruauté. Ce serait un sacrifice inutile.

— Inutile! dit le comte -abbé avec une expression indéfinissable et le regard au ciel. Inutile? Non, messieurs. Pour le reste du monde peut-être; mais pour moi, pour mon àme, oh non ! ce sacrifice-là, puisque vous rappelez ainsi, ne sera pas inutile. C'est une résolution prise entre Dieu et moi.

— C'est admirable, reprit Chalux qui commençait à s'attendrir.

— Vrai ! ajoutait le marquis en se frottant les yeux, j'en suis tout remué. Et, par Dieu, cela ne m'arrive pas souvent.

Tout en causant de la sorte, ils étaient / parvenus à un rond-point du parc d'oii l'on entendait le bruissement d'une eau jaillis-

santé. Une source vive, sortant d'un rocher couvert de lierres rampants et de mousses veloutées, animait ce coin agreste du paysage. Ces messieurs se dirigèrent de ce côté. La source tombait par plusieurs jets dans un large bassin qui servait de lavoir aux gens du cbâteau. Mais des cris se firent entendre, et ces messieurs se trouvèrent tout à coup en face d'un groupe de jeunes filles qui, les jambes nues, les jupons relevés jusqu'aux genoux, lavaient dans le bassin. M. de Pampelone était un peu en avant.

A la vue des jolies baigneuses, M. d'Ambert et M. de Clialux eurent la même pensée; celle d'arrêter l'élan du téméraire marquis de Pampelone qui s'avançait vers le bassin.

— Halte-là ! audacieux Actéon ! cria M. de Cbalux. Rebroussez chemin ; les bois vont vous pousser.

C'était vous, en effet, blonde sœur d'Apollon, Baignîint vos pieds divins dans l'eau de ce vallon.

Avec cette dilTérence cependnnt que la Diane en question était brune et qu'elle portait le corsage de soie, le jupon de basin et le coiffon serré par un large ruban de velours vert des filles de Provence. Du reste, les bras nus, le corset entr'ouvert et la jupe relevée , cette chasseresse de Sarzane était ravissante, lavant son linge au milieu de ses compagnes, déjeunes nymphes comme elle.

M. de Pampelone s'était arrêté, mais Diane indignée avait déjà, par un revers du battoir qu'elle tenait à la main, lancé un flot limpide vers l'audacieux ; le coup était si vigoureux et si bien dirigé que les manchettes d'Actéon reçurent d'aplomb un long filet de la lame d'eau. Quant à Diane et à ses nymphes, elles sortirent du bassin plus lestes que des chevrettes et s'enfuirent pieds nus dans un massif.

Revenant à une réalité tout aussi poétique peut-être, nous dirons que ces messieurs, I II.

sans malice aucune, avaient surpris mademoiselle Isane et des jeunes filles de fermes voisines , blanchissant , les unes de la toile rousse, l'autre de la batiste la plus belle du monde. Isane pouvait être un peu folle, un peu emportée, mais elle était certainement la fille la plus sage du pays et la plus aimable, la plus aimée et la plus dévouée des ca~ méristes. Une si jeune et si charmante femme de chambre était presque une amie pour sa maîtresse.

— Messieurs , dit M. d'Ambert , nous sommes tout à fait dans notre tort. Cédons la fontaine à Diane, qui est la sagesse même. Venez au soleil sécher vos dentelles, M. le marquis.

De fougueux éclats de rire partirent du massif où les jeunes filles s'étaient blotties, une voix claire et mordante dit même ces })aroles :

— Quel malheur de ne Tavoir pas trempe tout à fait, le bel étourneau !

— Merci ! répliqua Parapelonc. Vous me revaudrez cela, mademoiselle.

— C'est notre poulet sultane de la foret, dit M. de Chalux.

— Elle-même, M. le vicomte, répliqua rétourdie ; désolée de n'avoir pu vous offrir un rafraîchissement.

31. d'Ambert vit qu'il était grand temps de rompre ce dialogue un peu vif, et cette scène qui tournait à l'intermède d'Opéra. Il prit par le bras M. le mousquetaire et par le poignet M. le chevau-léger, et, suivant un sentier à droite, il les amena sur un tertre ombragé de pins d'Italie derrière les rochers de la fontaine ; on était à vingt pas de la grande haie servant de ceinture au parc. Cette charmille était énorme et valait un mur d'enceinte. Tout à coup un frôlement de branchages se fit entendre en dehors de la haie comme si un sanglier débourrait d'un fourré , et ces mots criés avec un accent étrange arrivèrent jusqu'aux promeneurs sur le monticule :

— Ah ! cliiens d'aristocrates ! séducteurs déjeunes filles, vous serez tous pendus !

A ces paroles menaçantes succéda le galop d'une mule qui fuyait à toute vitesse le long de la haie, dans le large fossé même en emportant un cavalier qui l'éperonnait vigoureusement. La mule cependant gagna la plaine. Ces messieurs reconnurent de loin que celui qui la montait était un homme assez gros, de petite taille, d'une forte carrure et portant un chapeau ciré.

— Quel est ce coquin-là ? demanda M. de Chalux.

— Ma foi, messieurs, dit le comte-ahbé, ce coquin-là ne manque certainement pas d'audace. Il risque un bon coup de feu ; car ordinairement je viens ici avec un fusil de chasse pour les merles et les grives.

— Bravo ! mon cher comte-abbé, reprit Pampelonc. J'aime celte énergie , et je vois que tout bénédictin que vous voulez être, vous devez joliment faire filer une balle. Mais

quel est donc ce gredin-là monté sur sa mule qui a du feu sous le ventre probablement?

M. d'Ambert était soucieux. Après une ou deux minutes de réflexion, il dit à ses compagnons :

— Ne nous y trompons pas , messieurs ; les temps deviennent mauvais. Le fait qui vient de survenir a une signification précise. Je ne connais pas cet homme ; je vois seulement qu'il n'appartient pas à la classe élevée. Vous avez entendu ses menaces... Pour moi, cette voix insolente et colère partie de ce guet-apens présage un cri bien autrement formidable qui s'élèvera bientôt peut-être ; le cri d'une révolution soulevée par les passions les plus haineuses contre la société française, la royauté et la religion. Le tiers état hurle aujourd'hui dans les bas-fonds de Tordre social; bientôt... Mais je m'arrête, ne voulant pas, messieurs, attrister notre promenade. D'ailleurs, ajouta M. d'Ambert en levant la main vers le ciel avec une sublime

sérénitt^, Dieu est là ; espérons en lui et adorons ses volontés.

La cloche du château se fit entendre.

M. d'Ambert ramena ses deux compagnons par un chemin opposé à la direction de la fontaine.

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