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IV. —— MESURES TENDANT A FERMER L'ENTRÉE DU MÉTIER

Si les divers procédés que nous venons de passer en revue — sauf cependant ceux relatifs à l’allongement de la durée de l’apprentissage — acceptent généralement l’afflux dans le métier de nouveaux éléments, renoncent à en contrôler rigoureusement l’entrée et se bornent à défendre les ouvriers du métier contre la dépréciation de salaire et les risques d'élimination dont ils sont menacés par une surabondance d'enfants, certaines organisations ouvrières ont voulu aller plus loin, elles ont voulu tenter de régulariser à leur gré le recrutement du métier, d'établir un irréalisable équilibre entre l’offre de bras et les besoins de la production, de ne s’ouvrir que quand bon leur semblerait et à qui bon leur semblerait.

Ce sont ces règles spéciales que nous allons maïntenant examiner.

A. — Refus d'enseigner le métier.

C’est cette préoccupation qui explique la mauvaise volonté non équivoque que manifeste la généralité des ouvriers lorsqu’il leur faut enseigner le métier à ceux qui seront demain leurs concurrents sur le marché du travail (1).

Aussi voyons-nous dans certaines professions les ouvriers s’'ingénier à empêcher l’apprenti de s'initier aux secrets du métier, surtout lorsque la tâche est facile et que apprenti est étroitement associé au travail de ouvrier.

(1) « Un inspecteur de la région du Nord signale que les ouvriers n'aiment pas à former des apprentis, car, étant payés aux pièces, il leur est désagréable de perdre leur temps à donner des conseils. Et puis il y à aussi cette considération que l'apprenti peut entrer en concurrence avec l'ouvrier qui l'a formé, et cette considération purement égoïste n'est point négligeable en l'espèce, et peut être considérée comme l’un des obstacles que rencontre l'apprentissage à l'atelier, si recommandable à d'autres points de vue. » (Rapport de la commission supérieure du travail en 1908, Journal officiel, 3 octobre 1909, Annexe, p. 1232, col. 3.)

« Chez les conducteurs, disait le rapporteur au deuxième Congrès lithographique, les apprentis se font presque d’euxmêmes ; ce sont le margeur et le receveur, par la vue constante de la machine, et, disons-le aussi, hélas ! souvent par la négligence du chef d'équipe, qui se fait carrément aider par son margeur pour le calage et l’encrage des pierres, la eomposition des couleurs, etc. » (1).

Les lithographes belges manifestent les mêmes appréhensions et ont adopté exactement la même attitude (2).

Le Syndicat ouvrier des tapisseurs de Tourcoing défend de même aux tireurs de corde qui aident le tisserand de se tenir devant le métier, de peur qu’ils n’apprennent ainsi, insensiblement, à tisser (3).

Dans le même sens, on peut citer encore des règles comme celles des Chevaliers de saint Crépin (Union américaine d’ouvriers cordonniers) :

« Aucun membre de la Société n’instruira ou n’aidera à instruire dans le métier un individu quelconque avant que la loge n’en ait donné l’autorisation par un vote des troisquarts des membres présents (4). »

(4) Cf. Associations professionnelles, t. T, p. 693-694. C'est cette peur de la formation d'apprentis qui a amené les lithographes, ainsi que nous le verrons plus loin, à favoriser l'emploi des femmes qui, elles du moins, ne menacent pas de prendre leur place. (Cf. infra, Ch. JE, Section II, $ HI ©)

(2) Cf. E. VANDERVELDE : Enquête Sur les Associalions professionnelles, E p. 106.

(3) Cf. Enquêle parlementaire sur l'Industrie textile, t. IT, p. 414. Un délégué du syndicat justifiait cette tactique en déclarant : « Nous avons une grande quantité de camarades inoccupés : aussi nous cherchons à faire le moins d'apprentis possible. Les patrons, au contraire, cherchent à faire le plus d’ouvriers possible, pour trouver de la main-d'œuvre lors des grèves. » (Jbid.. p. 439.)

(4) LEVASSEUR : L'ouvrier américain, À. I, p. 216.

Nous avons rapporté plus haut une règle analogue chez les ouvriers tonneliers marseillais :

« Tout ouvrier à qui on fait offre d’un apprenti sera tenu d'en faire la demande au syndicat et d'attendre qu'il l’autorise à le prendre. En outre, il s'engigera à ne le laisser lravailler comme ouvrier que le jour où le syndicat Paura légalement autorisé. » (Cf. supra, p. 81.) |

Enfin, il faut rapprocher de ces tactiques l'hostilité si sou-vent manifestée par les Syndicats ouvriers contre les écoles: professionnelles (1), qui introduisent sur le marché du tra-rail des concurrents affranchis des règles syndicales et em lesquels ils dénoncent des adversaires capables des pires sarrasinages (2).

B. — Etablissement d'un droit d'entrée.

Pour raréfier le nombre des concurrents, certaines Orga— nisations ont encore recours à un progédé renouvelé du régime des anciennes corporations : l'établissement d’ur droit d'entrée ou de bienvenue dans le métier.

C'est notamment parmi les anciennes coutumes conservées par les industries des cuirs et peaux que nous en trouvons des exemples.

La Chambre syndicale des mégissiers de Grenoble, grâce à l'établissement d’un droit d’entrée, variant de 20 100 francs, se félicite d’avoir vu ainsi diminuer le nombre des apprentis (3).

1) Cf. les critiques analogues adressées aux orphelinats : infra, Ch. VI, section II,

(2) Cf. Deuxième Congrès national lithographique, Lyon, 1894. (Assoc. prof. FL D.:693.)

En mai 1897, le journal La Fédération lithegraphique rapportait le fait suivant : « On nous apprend, écrivait-il, qu'un élève de l'Ecole Estienne, sorti d'apprentissage après quatre années d’études, est entré dans la maison E.. comme conducteur au prix de 5 franes par jour, remplaçant un ouvrier payé 10 francs. » (1bid., p. 695.) Voilà qui n’a pas dû peu contribuer à confirmer les lithographes dans leurs préventions antérieures à l'égard des écoles professiennelles.

(3) « Qui ne se souvient, il y à sept ou huit ans seulement, de l'énorme quantité d’apprentis qui se faisaient toutes les années ? Presque toujours embauchés comme manœuvres, ils étaient mégissiers l'année d'après. Quelles seraient aujourd'hui les conditions du travail et à quel prix seraient descendus les salaires, si le syndicat n'avait pas été là pour poser une limite à l’augmentation croissante des membres de la corporation, pendant que les procédés chimiques et le perfectionnement du matériel réduisaient de deux tiers le faconnage des peaux ? ; |

« Depuis les mesures prises par le syndicat, il se fait à peine 10 apprentis par an: auparavant, c'étaient 25 à 30 compagnons nouveaux qui venaiené accroître d'autant le nombre des chômeurs. »

Le Mégissier, du 1° octobre 1897. Cf. Assoc. prof. t. EE, p:. 152)

On sait quel instrument puissant la fixation des droits d'entrée fut entre les mains des maîtres dans la seeonde période du régime corporatif pour asseoir leur privilège ou pour favoriser leurs propres enfants.

Les mégissiers ne se sont pas moins servi des inégalités, si aisées à introduire dans l’établissement des droits d’entrée, pour créer un régime de faveur au profit des fils de mégissiers, et pour écarter du métier leurs concurrents les plus dangereux.

La Chambre syndicale des mégissiers d’Annonay applique la règle suivante :

« Nul apprenti ne sera admis dans les ateliers de mégisserie s’il ne consent à verser à la caisse du Syndicat :

« 1° Pour les fils de père mégissier syndiqué : 20 franes ;

« 2° Pour les fils dont le père exerce tout autre métier dans la localité : 50 francs ;

« 3° Pour les jeunes gens de la campagne et les fils des ouvriers palissonneurs : 200 francs » (1).

On comprend quelle souplesse unique offre un tel instrument pour doser les admissions dans le métier : qu’il s'agisse de favoriser les fils d'ouvriers, d’écarter telle ou telle concurrence spéciale, voire même de satisfaire telle ou telle rancune.

Grèce à elle, les mégissiers ont pu établir des conditions particulièrement rigoureuses pour se protéger contre l’invasion des apprentis des campagnes qui menace sans cesse leur métier ou pour user de représailles à l’égard des ouvriers palissonneurs, qui pratiquent vis-à-vis d’eux la même politique d’exclusien.

En Angleterre, nous trouvons également quelques vieilles Unions, encore maîtresses du métier, qui ont recours au jeu des droits d’entrée.

Chez les maçons de briques, ces droits s'élèvent à 500 et 750 francs ; chez les charpentiers et menuisiers, ils varient

(1) Enquête sur le chômage dans la mégisserie et la tannerie. — Bulletin de VOffice du travail, juin 1908, p. 561.)

entre 250 et 1,250 francs ; seuls appréciable privilège les fils d'ouvriers du métier sont exonérés de cet écrasant tribut. L’admission même au Syndicat présente une inégalité de traitement du simple au double (1).

Nous voyons apparaître ici les premières traces de privilège familial, il nous reste à étudier le type le plus achevé de réglementation restrictive : le métier fermé : l’hérédité professionnelle.

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