OPTIMISME DARWINIEN ET CONCURRENCE OUVRIÈRE
Mais le darwinisme y apportait quelque chose de plus. La science économique semble avoir été tentée, au cours de son histoire, de se rapprocher successivement de tous les types de sciences, au fur et à mesure que celles-ci subissaient l’engouement de la faveur publique. A l’origine, séduite par la simplicité et la rigidité des sciences physiques et chimiques, elle les prit pour modèle ; elle s’efforcera d’établir un système logique des loi statiques, de lois de fonctionnement, qu’il suffisait de ne pas contrarier pour que, ainsi que les grandes lois de la nature, elles assurassent la vie et la prospérité.
Sous l'influence de l’évolutionnisme notamment, la science économique devait se rapprocher du type des sciences biologiques ; les lois qu’elle avait découvertes devenaient des lois dynamiques, des lois de transformation, des lois de progrès. Le vieux libéralisme abstentioniste prenait une vigueur nouvelle, il se transformait en un individualisme conquérant, enhardi par l'affirmation du dogme nouveau de la sélection naturelle et de la persistance des plus aptes. L’optimisme darwinien venait ranimer l’optimisme providentialiste défaillant des premiers économistes (1).
Etendue au domaine économique, la doctrine de la séleetion naturelle devait renforcer le principe de la concurrence, ouvrir devant lui des perspectives élargies : ce n’était plus là seulement une condition heureuse pour le bon fonctionnement économique, mais ce devenait le ressort même du progrès, la critère de la justice, l'instrument providentiel pour assurer le bonheur des individus et des sociétés.
Les économistes ont célébré la concurrence comme la grande force bienfaisante du monde vivant, égalisant les fortunes, multipliant les produits, les mettant plus rapidement, à meilleur prix, à meilleure qualité, à la disposition du consommateur, éliminant les incapables et les parasites, assu-
(4) « Quand nous réfléchissons à cette lutte, nous pouvons nous consoler avec la certitude que la guerre n’est pas incessante dans la nature, que la peur y est inconnue, que la mort est généralement prompte et que ce sont les êtres vigoureux, sains et heureux, qui survivent et se multiplient. » (/bid.,
rant le triomphe des plus aptes, des plus forts, et l’on n’hésita pas à ajouter : des meilleurs. (1).
Mais en même temps que loptimisme de la doetrine évolu- ‘tionniste, exagéré encore par les néo-darwiniens, était soumis à une rigoureuse critique par l'opinion scientifique, ses applications au domaine économique n'étaient pas moins contestées. On fit observer que « les plus aptes », c’étaient peut-être les plus forts, ce n’étaient pas nécessairement les meilleurs : ce pouvaient être les plus habiles, les plus rusés, les plus déloyaux. La vie industrielle de chaque jour se chargeaït, d’ailleurs, d'illustrer ces critiques et de compléter le tableau complaisamment tracé de la merveilleuse multiplication des produits et de l’abaissement des prix, fruits du libre jeu de la concurrence, par le spectacle des tromperies, des fraudes, des falsifications, de la mauvaise foi, de l’intensive exploitation des travailleurs qui accompagnent et qui, trop souvent, ont, elles aussi, la prétention de se présenter comme « l’âme du commerce ».
Ainsi, au lieu que la concurrence développe nécessairement la santé et la vie, elle entretient parfois le désordre et la ruine ; au lieu d'éliminer les incapables, elle engendre le parasitisme ; au lieu d'assurer le progrès, elle nous offre le spectacle de véritables régressions.
(4) « La concurrence est le procédé de sélection par excellence, le seul qui agisse avec précision, rapidité et sinon avec infaillibilité, du moins avec une habituelle sûreté.
« La concurrence est la grande loi, non seulement de l'humanité, mais de ja nature entière, du règne végétal comme du règne animal.
« C’est la gloire de l'Ecole scientifique du x1x° siècle d'avoir découvert le rôle absolument prépondérant de la concurrence, qui est au monde vivant ce qu'est la gravitation au monde inorganique..
« La concurrence est la grande force, la principale du monde économique, c'est la force à la fois impulsive et régulatrice et coordinatrice par excellence ;
en dehors d'elle, il n'y à que chaos, arbitraire, fantaisie et incertitude. » Paul LErOY-BEAULIEU : Traité théorique ct pratique d'Economie politique, 3° édit. tome I, p. 640 et 636.
« Considérée en elle-même, la libre concurrence offre cet inestimable avan-
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C’est qu’en effet, comme le fait remarquer très justement Schmoller, «rien n’est plus faux que de considérer la concurrence où la libre concurrence comme une simple organisation sociale, comme une forme constitutionnelle de l’économie nationale qu’on peut décréter par une loi et qui aura alors constamment les mêmes conséquences déterminées, qui produira une élimination prévue, qui aura un effet déterminé sur les prix et sur la production » (1).
Elle n’est qu’un instrument aux mains des hommes, et ses effets dépendront toujours du nombre, de la nature, de l'influence, du degré d’ambition, du plus ou moins de scrupules de ceux qui l’emploieront.
Nous ne pouvons trouver meilleure illustration de cette doctrine que dans le spectacle de la concurrence appliquée au travail humain.
Les prétentions de la concurrence à être respectée comme une loi de progrès et de vie se heurteront, ici du moins, aux plus formels démentis. Nous l’y verrons, sous la pression du nombre, de l’inégalité des besoins, de l’avidité désespérée des combattants, assurer le triomphe des classes les plus dégradées de concurrents, sur les individus les plus aptes et les plus sains, laisser se produire les sous-concurrentes les plus ruineuses, capables, si l’on n’y prenait garde, de mettre en péril la santé sociale tout entiere.
tage qu'elle confie le soin de décider dans chaque cas à ceux-là mêmes que la décision intéresse. Entre plusieurs choses offertes en vente, qui, mieux que l'acheteur, serait apte à manifester une préférence en connaissance de cause ? Qui, mieux que le patron, serait qualifié pour choisir, parmi les ouvriers qui se présentent, ceux qu'il emploiera ? Qui, mieux que les ouvriers, pour préférer tel patron ou tel autre ? La libre concurrence réalise donc ce qu’on appellerait en politique : le gouvernement du peuple par le peuple. Régime chimérique en tant que système de gouvernement, les conséquences d'un vote politique étant trop lointaines pour être appréciées sûrement par celui qui l’'émet, mais excellent en matière économique, où chacun se prononce sur des faits qui le touchent directement avec la sûreté de vue que donne presque toujours le sentiment de l'intérêt personnel. » Paul BraureGanp, article du Nouveau dictionnaire d'Economie politique de Léon Say el Joseph Chailley, MAD. 592.
(4) ScHMoLLER : Principes d'Economie polilique, L. II, $ 159 : traduction francaise, tome III, p. 108.