CHAPITRE IT
I. Les mouvements naturels de la population dans la doctrine classique. — II. L'armée de réserve du capital chez Karl Marx. — III. Les particularités essentielles de la concurrence ouvrière.
La concurrence ouvrière est loin d’occuper, dans les écrits des économistes contemporains, la place qu’elle occupait chez les premiers économistes de l’école classique.
En même temps que les revendications des travailleurs se sont placées, de plus en plus, au premier plan de l'actualité, il semble que certains des problèmes économiques profonds qui s’y rattachent aient perdu la notoriété qu’ils avaient naguère connue dans la doctrine scientifique.
C’est ainsi que, pour trouver une analyse attentive des phénomènes de la concurrence ouvrière, c’est aux premiers économistes de l’école anglaise qu’il nous faut remonter.
L'intérêt qu’ils portèrent à cette question et l’oubli dans lequel elle est tombée de nos jours s’expliquent aisément, si l’on songe aux doctrines qu’ils professaient relativement aux salaires et à la population.
ÏJ. — LES MOUVEMENTS NATURELS DE LA POPULATION DANS LA DOCTRINE CLASSIQUE.
Adam Smith et ses successeurs enseignaient, on le sait, qu’il existe, une certaine portion des capitaux affectés à l'industrie — le capital circulant — qui est destiné à l’entretien des ouvriers. C’est le fonds des salaires, le wage-fund. On conçoit cemment, dans cette théorie, rien n’est plus inté-
ressant à connaître que le nombre des partageants car c’est de lui que dépend le montant du salaire attribué à chacun. Cest le rapport qui existe entre le chiffre de la population ouvrière et le fonds des salaires qui détermine le taux moyen des salaires individuels (1).
Mais cette simple concurrence des divers travailleurs dans le partage du fonds des salaires devait se compliquer du fait que le fonds des salaires pouvait varier et qu’en tous cas la population ouvrière devait nécessairement varier, et précisément sous l’action même des variations du fonds des salaires.
C’est ainsi que les premiers économistes furent amenés à construire leur mécanisme célèbre du mouvement des salaires lié à celui de la population et vice versa : le petit nombre des partageants accroissant la part de chacun, l’accroissement de la part de chacun augmentant le nombre des partageants — en vertu du principe alors incontesté dans l’école : un pain un homme (2) — et le salaire, soumis aux règles de l'offre et de la demande, tendant à se fixer sous la pesée du moindre excédent de population, au niveau juste suffisant pour permettre l’entretien normal d’une classe ouvrière en rapport avec les besoins de l’industrie.
Telle était la construction logique par laquelle les théoriciens tentèrent de trouver un point d'équilibre entre la population et la demande de main-d'œuvre.
(1) « Les salaires dépendent du rapport qui existe entre le chiffre de la population laborieuse et les capitaux quelconques affectés à l'achat du travail. »
STuART-MILL : Principes d'Economie politique, Livre II, ch. XI, $ 3. Tome [°",
‘2) « Si cette demande (du travail) va continuellement en croissant, la rémunération du travail doit nécessairement donner au mariage et à la multiplication des ouvriers un encouragement tel qu’ils soient à même de répondre à cette demande toujours croissante par une population aussi toujours croissante. Supposez dans un temps cette récompense moindre que ce qui est nécessaire pour produire cet effet, le manque de bras la fera bientôt monter ; et si vous la supposez, dans un autre temps, plus forte qu'il ne faut pour ce même effet, la multiplication excessive d'ouvriers la rabaissera bientôt à ce taux nécessaire. Dans l'un de ces cas, le marché serait tellement dépourvu de travail, et il s’en trouverait tellement surchargé dans l’autre, qu'il forcerait bientôt le prix du travail à revenir à un taux qui s’accordât avec ce qu’exige-
Adam Smith essaya même de dégager les lois générales du salaire en fonction des divers états de la richesse natiorale, c’est-à-dire suivant les variations du fonds des salaires (1).
a) Pendant la période de progression de la richesse nationale : les revenus et les capitaux croissant, le fonds des salaires augmentant, la demande de main-d'œuvre grandit nécessairement et elle ne pourrait grandir autrement — « la areté des bras occasionne une concurrence parmi les maitres qui mettent à l’enchère l’un sur l’autre pour avoir des ouvriers » — les salaires haussent.
La hausse des salaires entraînera l’accroissement de la population : la demande d'hommes réglant la production des hommes. Ce n’est donc qu’autant que le mouvement de progression de la richesse continuera et même s’accélérera que les salaires se maintiendront à ce taux élevé. Si, en effet, la progression de la richesse cessait de devancer celle de la population, la concurrence s’établirait au sein d’une classe d'ouvriers trop nombreuse et les salaires baisseraient. C’est là un point qu'a nettement aperçu Smith : il ne suffit pas que le fonds des salaires soit abondant, il faut encore qu’il croisse plus vite que la population (2).
b) Dans un état stationnaire de la richesse nationale, quelque grande que soit l’étendue du fonds des salaires, si l’état stationnaire se prolonge, « les bras se multiplieront au delà de la demande, il y aura disette constante d'emploi pour les ouvriers et ceux-ci seront obligés, pour en obtenir, d’enchérir au rabais les uns sur les autres. » L’excès de population
raient les circonstances où se trouverait la société. C’est ainsi que la demande d'hommes règle nécessairement la production des hommes, comme fait la demande à l'égard de toute autre marchandise ; elle hâte la production quand celle-ci marche trop lentement, et l’arrête quand elle va trop vite. » Adam SMITH. (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, livre °, ch. VIIT, édit. Garnier, 4859, 4. Te, p. 194.)
(MBA. p'AT22etRS
(2) « Ge n'est pas l'étendue actuelle de la richesse nationale. mais son
progrès continuel, qui donne lieu à une hausse dans les salaires du travail. » (Richesse des nations, t. 1, p. 174.)
LA PRESSION DE LA POPULATION SUR LES SALAIRES ju
pèsera sur les salaires. La concurrence ouvrière fera son apparition.
Mais, ici, du moins, pour maintenir un nombre suffisant à assurer la production nécessaire, la concurrence rencontrera une limite extrême et « malgré toutes les peines qu’elles ont à subsister, il faut bien que les plus basses classes d’ouvriers trouvent à se tirer d'affaire d’une manière ou d’une autre, assez du moins pour se maintenir dans leur nombre ordinaire. »
c) En cas de décroissance des fopds destinés à faire subsister le travail, il n’en serait pas de même : « Un grand nombre de ceux qui auraient éte élevés dans des métiers d’une classes supérieure, ne pouvant plus se procurer d’ouvrage dans leur emploi, seraient bien aise d’en trouver dans les classes inférieures. Les classes les plus basses se trouvant surchargés non seulement de leurs propres ouvriers, mais encore de ceux qui y reflueraient de toutes les autres classes, il s’y établirait une si grande concurrence pour le travail que les salaires seraient bornés à la plus chétive et à la plus misérable subsistance de l’ouvrier. » — La concurrente ouvrière s’exercerait sans entraves.
Tout n’est pas à rejeter dans ces schémas, quelque entachés qu’ils soient de croyances abandonnées relativement au fonds des salaires et à Paction des hauts salaires sur le mouvement de la population. S'ils ne nous renseignent pas sur les circonstances extérieures qui provoquent la hausse et la baisse des salaires, ils ont eu le mérite de mettre nettement en lumière le mécanisme interne qui détermine leur taux, et de nous montrer le prix du travail humain livré à l'empire de la loi de l'offre et de la demande.
Sans doute, il reste à en déterminer les modalités particulières, et c’est ici que la doctrine des économistes anglais : Smith, Ricardo, Malthus, etc, ne peut plus nous satisfaire. L'erreur a été de présenter les mouvements corrélatifs des salaires et de la population comme des phénomènes généraux s'appliquant à la production tout entière et constituant comme le régulateur de la vie nationale.
Jamais le spectacle ne nous a été offert d’une population se limitant, dans un pays tout entier, au niveau exact des besoins de la production, pas plus que celui du taux général du salaire répondant au chiffre absolu de la population.
Et, en effet, cet ample et lent mouvement, tendant à proportionner automatiquement et rigoureusement la population sur les salaires et à rétablir, aussitôt, toute rupture d’équilibre, ne peut se concilier avec la marche accidentée de la production moderne toujours en état d’instabilité et de crise et dont les contractions et les expansions suivent un rythme autrement vif que celui que nécessiteraient la production et l'éducation de nouvelles générations. « Avant que la hausse des salaires ait effectué la moindre augmentation positive dans le chiffre absolu de la population réellement capable de travailler, on aurait vingt fois laissé passer ie temps où il fallait ouvrir la campagne industrielle, engager la lutte et remporter la victoire » (1).