LA FEMME L’ACCÈS DE LA PROFESSION
A. — L’exclusion pure et simple.
La typographie n’est pas la seule profession à n’avoir pas désarmé.
Chaque année, l’on voit des grèves éclater pour réclamer
(1) Motion présentée par les délégués d'Alger. (Ibid. p. 104.)
(2) Le S8 de l’article 4 se trouvait donc maintenu sous cette forme, qui est celle qui figure dans les statuts actuels de la Fédération :
« 8° D'écarter par tous les moyens légaux la femme de l'atelier de composition où elle n'entre point comme auxiliaire, mais bien comme concurrente, sa présence y constituant un danger permanent d'avilissement des prix de main-d'œuvre ; cependant, toute femme appartenant à un syndicat similaire sera admise à la Fédération au même titre que l'homme, c’est-à-dire avec les mêmes droits et les mêmes devoirs, » (/bid., p. 105.)
(3) On aura une idée de l'intérêt primordial que la Fédéralion attache au maintien de ce principe, lorsqu'on saurai qu'à Lyon, en 1891, la seule mise à l'index, pour ce motif, d'un petit journal à nuance socialiste, l'Action sociale, coûta à la Fédération une somme de 3,750 francs. (Assoc. prof. tome I, p. 792.)
l'exclusion de la main-d'œuvre féminine (1) ; des statuts, des vœux de Congrès grondent encore des menaces.
Nous ne serons pas surpris de trouver au premier rang la corporation des gantiers, dont le troisième Congrès international (1895) décida
« D’écarter par tous les moyens légaux le travail de la femme dans la coupe du gant comprenant le dolage, le dépeçage et l’étavillon » (2).
Non moins catégorique est la Fédération des ouvriers ferblantiers boîtiers
« Ecarter par tous les moyens légaux la femme de Patelier où elle n’entre point comme auxiliaire, mais bien comme concurrente... (3). »
Dans les statuts de la Chambre syndicale des coupeurs et brocheurs en chaussures du département de la Seine, en outre des dispositions que nous citons plus loin, nous relevons parmi les conditions d'admission au Syndicat :
« N’être pas marié avec une coupeuse exerçant toujours la profession (4). »
Aussi ne serons-nous pas surpris de la lutte que cette
corporation n’a cessé de mener contre l’introduction des fem-
(1) Voici, pour les cinq dernières années, le tableau des grèves provoquées par ce motif :
Nombre Nombre Années de grèves d'ouvriers Réussites Transactions Echecs 10082 7 0e 6 775 2 » 4 LOUER EST ee 2 45 2 » »
LOCSR ER EE » » » » »
AOUCEEEREETTE 3 127 2 » 1 10 RES “| 258 1 1 5
(2) Troisième Congrès international des gantiers, Paris, (895. (Assoc. prof. tome II, p. 119.)
3) Art, fer, S 7 des statuts de 1896, Fédération des ouvriers ferblantiers boîtiers de France. (Assoc. prof., tome II, p. 241.) AS A
\4) Art, 4°, $ 7, statuts revisés le 17 juin 1894. (Assoc. prof. tome IL, p. 75.)
mies dans leur métier (1), lutte qu'avec le progrès du machinisme, ainsi que nous l’avons montré plus haut, elle semble devoir être bien impuissante à rendre véritablement efficace.
À côté de ces quelques professions irréductibles, il en est d’autres : cordonnerie, mégisserie, ete., que nous aurons ocCcasion de citer tout à l'heure et qui se résignent à l’entrée de la femme dans latelier lorsqu'elle y est payée au même tarif que les hommes,
Nous ne devons pas être surpris de trouver, à l’égard du travail féminin, une réglementation moins riche qu’à l'égard du travail enfantin : ceci peut s’expliquer par deux considérations opposées :
a) C’est, d’abord, que le travail des femmes se présente avec moins de généralité que le travail des enfants et qu’il est encore un assez grand nombre de métiers masculins qui, protégés par leur qualification ou la nature de leur travail, n’ont pas été, jusqu'ici, entamés par la concurrence féminine, ou ne l'ont été que très partiellement. Pour eux, done, le problème n’existe pas.
b) C’est, par contre, qu’en certains métiers le travail féminin à pris une telle extension qu’il a complètement submergé le travail masculin — dans les textiles, par exemple — et que, depuis longtemps, les ouvriers ont compris qu'ici toute tentative de résistance serait vaine et ne ferait qu’accélérer leur élimination.
Ce n’est donc que dans les industries en période de crise, ayant encore conservé quelque qualification de métier et certaines traditions d’esprit corporatiste, et commençant, par ailleurs, à être entamées d’une façon inquiétante par le travail
(1) En 1894, les coupeurs de chaussures de Lyon se mirent en grève contre l'introduction de femmes : le patron renonça à son projet el aucun autre patron ne chercha à employer des femmes au travail de la coupe. (Assoc. prof. tome II, p. 86.) En 1898, grève à Fougères pour le même motif. (Jbid., “pages 89-90.). Etc. etc.
féminin, que nous trouvons un plan de défense un peu systématique et des efforts désespérés pour défendre le métier.
La vie syndicale étrangère nous offre un spectacle identique.
Angleterre. — En Angleterre, les vieilles Unions d'ouvriers qualifiés ont longtemps pratiqué une rigoureuse politique d'exclusion et l’on en a cité qui frappent ceux de leurs membres qui acceptent de travailler avec des femmes, tout d’abord d’une amende et, en cas de récidive, de l’exclusion (1).
M. de Rousiers rapporte même le cas des peigneurs de laine du Yorkshire qui, bien que submergés par le travail féminin, maintiennent toujours intact le principe de lexelusion ; l’enquêteur croit trouver la raison de cette attitude dans l’inorganisation de ce métier, le manque de travail, l’organisation particulière des tâches, etc... (2).
Ce qui est vrai c’est que, quelles que soient les conditions particulières de leur métier, toutes les Unions ont commencé par user de tous les moyens possibles pour écarter la femme ; ce n’est qu’en face de leur impuissance à aboutir dans leur prétention, que les plus souples d’entre elles ont modifié la tactique et, puisque le métier ouvrait ses portes à cette concurrente nouvelle, ont jugé plus politique de lui ouvrir aussi celles des Unions. C’est ainsi, par exemple, que les typographes anglais ont évolué de l’exclusion, préconisée en 1848,
à l’admission des femmes comme membres — décidée en 1886 — à la condition qu’elles soient payées aux mêmes
tarifs que les hommes (3). Encore, ne faudrait-il pas trop être dupe des apparences et nous montrerons tout à l’heure
(1) Ouvriers en perles (Pearl Butlon Makers), Cf.WeBg : Industrial Democracy, page 498.
(2) De Rousiers : Le Trade-Unionisme en Angleterre, p. 299.
(3) Wegg : Industrial Democracy, p. 499.
que cette générosité de façade n’est pas exempte de quelque hypocrisie.
Belgique. — Les associations belges à type corporatif — chapeliers (1), typographes (2) -— sont restées fidèles à la
politique dexcelusion dans toute sa rigueur, manifestant les affinités qui les unissent aux organisations-sœurs de France.
B. —— L'interdiction d'enseigner le métier.
Certains syndicats font porter leur politique d’exclusion sur un point précis, particulièrement important pour eux : lenseignement du métier aux femmes.
C’est ce dont se préoccupe par exemple la chambre syndicale des coupeurs et brocheurs en chaussures de la Seine :
« Tout adhérent convaineu de diriger un atelier de femmes ou de leur montrer à travailler dans le métier sera exclu de la Chambre syndicale » (3).
Les ouvriers coiffeurs interdisent également « de donner des leçons de coiffure dans les cours professionnels aux femmes atin d'éviter une concurrence redoutable » (4 et mettent à l'index tout patron qui enfreindrait ectte règle (5).
Mais il y a, ici, ceci de particulier, que les ouvriers se trouvent, dans cette politique, d'accord avec les patrons qui ne seraient pas moins menacés qu'eux par la constitution de salons de coiffure composés et dirigés par des femmes (6).
(1) VANDERVELDE : Enquête Sur les Associalions professionnelles, {. I, v
(2) Ibid., p. 103, statuts fédéraux : « 5° s'opposer par tous les moyens au travail de la femme dans la composition. »
(3) Art. 8, statuts de 1887 de la Chambre syndicale des coupeurs et brocheurs en chaussures du département de Ia Seine. (Assoc. prof. tome Il, p. 71.)
(4) Vœu du Congrès de la Fédération des Syndicats d'ouvriers coilfeurs. Lyon, 1904. (Luouer : La Fédéralion des ouvriers coiffeurs, Mouvement socialiste, 15 février 1905, p. 253.)
(5) Vœu du Congrès de la Fédération, Bordeaux, 1905 : seule tolérance pour les femmes ou filles de coiffeurs. (Did, p. 254.)
(6) Une réunion mire. entre patrons et ouvriers réclama en effet lextension de eette mesure à toute la corporation. (/bid,, p. 255.)
La question de l’enseignement professionnel féminin n’a pas moins inquiété les typographes, il y a quelques années, lorsqu'il a été question de créer un cours de typographie pour les jeunes filles à l’école La Martinière, de Lyon. Les typographes lyonnais adressèrent même, à ce moment, une pétition au Ministre du Commerce qui provoqua une longue discussion au Conseil supérieur du Travail sans, d’ailleurs, qu’au-
cune doctrine précise ni aucun acte positif s’en dégageàt (1).
C. — Une exception : des ouvriers favorisant l'entrée de la femme dans le métier.
Tandis que nous venons de voir de nombreuses corporations lutter énergiquement contre l’emploi des femmes, il est piquant de relever un groupe d'ouvriers qui, non seulement l’accepte, comme les ouvriers du textile, mais encore le sollicite : c’est le cas que nous offrent les ouvriers lithographes. Nous aurons la raison de cette curieuse contradiction dans la protestation que fit entendre, contre toute restriction au travail féminin, le délégué de Marseille au deuxième Congrès national lithographique, déclarant qu'à Marseille, la femme est considérée « comme auxiliaire des lithographes qui la préfèrent à tout autre, attendu qu’elle ne peut pas, comme certains jeunes gens, prendre à un moment donné emploi de conducteur » (2).
On voit le motif de cette prédilection inattendue pour le travail féminin : il s’agit, pour les lithographes, de réaliser
1) CONSEIL SUPÉRIEUR Du TRAVAIL. deuxième session, juin-juillet 1892. Comple rendu, p. 117-144.) Cf, Rapport de l1 Commission. ({bid., p. 232-240.)
Les lyYpographes IYonnais se fondaient, dans leur demande de non-création d'un cours professionnel féminin, Sur les motifs suivants :
1° La situation des Empographes Ifonnais est déjà très compromise, des femmes étant déjà employées dans certains ateliers :
2° Le cours a‘ugmenterail le contingent d'ouvrières et aggraverail pur conséquent la concurrence contre ies hommes :
3° Ce serail une cause nouvelle d'avilissement des salaires :
4° L'insalubrité notoire de la profession pour les hommes : plus grave encore pour les femmes
2, Deuxième Congrès national lithagraphique, Lyon, 1894. (Assoc. prof. tome I, p. 693.)
le dessein qui leur tient tant à cœur (1) : empêcher la multiplication, si facile dans leur métier, des apprentis, éliminer de la profession les futurs concurrents.
On retrouve là, en quelque manière, une état d'esprit analogue à celui qui anime, d'après M. de Rousiers, ces patrons bijoutiers anglais qui cherchent à occuper de préférence des femmes dans leurs magasins, paree que celles-ci ne montent pas de maisons concurrentes (2).
Les conducteurs lithographes belges redoutant, eux aussi, que les apprentis, qui travaillent auprès d’eux comme margeurs, finissent par devenir aptes à être employés comme conducteurs, favorisent également l'emploi des margeuses (3).
C'est qu’il y a là, semble-t-il, entre ces deux concurrents à bon marché du travail de l’homme : la femme et l'enfant, une étrange solidarité : si l’on chasse l’un de l'atelier, l’autre y rentre. Il semble que les ouvriers n’aient que le choix entre l’un ou lPautre mal sans jamais espérer pouvoir parvenir à les extirper tous les deux et à réaliser leur dessein de réserver aux seuls ouvriers masculins la possession du métier : lorsqu'entre 1892 et 1897, la chambre syndicale des coupeurs et brocheurs de chaussures de Paris tenta une lutte vigoureuse pour l'élimination des femmes, elle y parvint ; mais en compensation de l'élimination des coupeuses, elle dût consentir à leur remplacement par des jeunes gens et le nombre croissant des petites mains ne tarda pas à devenir une nouvelle plaie dans le métier (4).
De même, il serait à craindre qu’une lutte trop vigoureuse contre les apprentis, dans une corporation, ne pousse à lextension du travail des femmes : n'est-ce pas un peu la leçon de
l'expérience des ouvriers typographes ?
MAN ESUUTE, (Dr Sel Ur
(2) Cf. La Question ouvrière en Angleterre, p. 1%
(3) Cf. E. VANDERVELDE : ÆEnquêle sur les Associations professionnelles, tome 1, p. 106.
(4) Cf: Associalions professionnelles, tome IT, p. 7
III. — TACTIQUES NOUVELLES : L’ADMISSION CONDITIONNELLE DE LA FEMME DANS LE MÉTIER.
Le geste brutal d'exclusion, qui résume Pattitude primitive des ouvriers dans tous les pays, tend, de plus en plus, devant l’'irrésistible poussée économique, qui fait entrer les femmes dans l’industrie, à s’incliner vers l’admission de cette nouvelle compétitrice.
Les travailleurs ont dù laisser s'engager la femme dans le métier, mais ont-ils pu se désintéresser de cet élément de misère qui s’introduisait avec elle : linfériorité des salaires féminins ? Aucun groupe ouvrier au monde ne la pu et c’est sur ce nouveau terrain que la lutte s’est engagée : moins brutale dans la forme, mais aussi âpre dans le fond, et, hélas ! presque aussi vaine jusqu’à présent dans ses résultats.
Trois facteurs sont intervenus jusqu'ici en ce sens : les exigences masculines ; les revendications féminines ; Paction légale. Nous allons les passer successivement en revue.
A. — Les exigences masculines : à travail égal, salaire égal.
Telle est lessentielle et toute évidente affirmation, à Pégard du travail féminin, dans laquelle se cantonnent, ? l'heure actuelle, l'unanimité des ouvriers masculins.
Rien ne semble, tout d'abord, plus simple, plus juste ; et lon pourrait croire qu'autant les travailleurs devaient rencontrer d'obstacles dans leur brutale et égoïste politique d’exclusion, autant, sur ce nouveau terrain, ils allaient rencontrer des appuis et en premier Heu chez les ouvrières elles-mêmes, dont ils apparaissent comme les libérateurs.
I n’en est rien, cependant ; et lorsque certains syndicats ou ccrtains congrès proclament : « la suppression des femmes comme ouvrières dans notre industrie, à moins que leur salaire ne soit égal à celui des hommes » (1), le correctif de
ee
(1) Chambre syndicale des ouvriers de Ia chèvre maroquin, mouton el parlies similaires du département de la Seine. (Assoc. prof. tome IT, p. 222.) Congrès demain Cordonnene M PATTS TS TOI D IC PrEMIeAUOnereS maNTIONA dè là Fédéralion des ouvriers mégissicrs dé France, Grenoble, 1893. (Ibid. PALSEMIHS)MNE IC,
la seconde phrase n’atténue guère la portée de la première déclaration et s’il marque une intéressante évolution doctrinale, ils ne recouvrent pas moins l’un et l’autre une même politique économique, une identique arrière-pensée masculine.
Quoi qu'il en soit, telle est l'attitude que, sous la pression des nécessités, ont adopté de plus en plus, par tous pays, les syndicats ouvriers, et telle est, il est intéresant de le souligner, la généreuse tradition affirmée, avee quelques nuances de pensée cependant, par le syndicalisme français au cours de plusieurs de ses congrès nationaux.
Dès 1887, le II: Congrès national corporatif proclamait :
« En attendant la Révolution sociale...
« Considérant que tous les êtres humains ont droit à lexistence et que dans lPétat actuel de la production il est possible de satisfaire aux besoins de chacun.
« Le congrès, comme réformes immédiates et à titre provisoire réclame :
« 93° Salaire égal pour les deux sexes » (1).
En 1888, le III Congrès semblait se placer dans une idéologie révolutionnaire moins abstraite, et, faisant à Pavenir de la race d'importants sacrifices, il écartait la femme mariée de Patelier, mais sans porter atteinte cependant à la liberté absolue du travail des autres femmes,
« Considérant :
« Que le travail des femmes et des enfants dans les usines et manufactures est une monstruosité engendrée par lPexploitation capitaliste qui doit disparaître avec elle, qu'il est en tout point contraire au rôle naturel de 1x femme dans une société bien organisée, nuisible au développement physique et intellectuel de lPenfant et principalement cause de la dégradation morale de tous deux.
« Considérant, d'autre part, que la maternité étant une
1) Deuxième Congrès national corporatif, Montlucon, I8S7, Compte rendu, page 86,
des plus importantes fonctions sociales, il est de toute nécessité d’en assurer lexécution dans les meilleures conditions possibles au point de vue de la reproduction de Pespèce ; que la santé et la bonne constitution physique de Penfant dépendant surtout de celle de la mère, il ne saurait être permis qu’elles puissent être compromises par elle.
« Conclut :
« 1° Que tout article de loi établissant l’infériorité de Pouvrier vis-à-vis du patron et de la femme vis-à-vis de l’homme doit être supprimé.
« 2° Egalité du salaire de la femme à celui de Phonume, basée sur le temps de travail ;
« 4° Suppression complète pour la mére de famille de tout travail en dehors de lentretien de son ménage et des soins à donner aux enfants » (1).
Et au X° Congrès, à Rennes, en 1898, nous relevons dans la résolution adoptée ces assez curieuses déclarations :
« Que dans tous les milieux nous nous efforcions de propager cette idée que l’homme doit nourrir la femme.
« Que pour la femme veuve ou fille, obligée par conséquent de subvenir à ses besoins, il soit entendu que la formule à travail égal, salaire égal, lui sera appliquée.
« …Empêcher l’homme d’accaparer les travaux et les emplois appartenant à la femmie, et réciproquement, empêcher également la femme d'enlever à l’homme le travail lui incombant naturellement.
« …Æmpêcher par tous les moyens possibles le travail de la femme, dans certaines professions, telles, par exemple, que bonnes de café, de brasserie, etc. qui sont une cause de démoralisation empêchant l'émancipation féminine » (2).
On voit quelles hautes préoccupations morales et familiales s’alliaient à un généreux égalitarisme, aux premiers temps du syndicalisme français.
(1) Ie Congrès national corporatif, Bordeaux, 1888, Comple rendu, p. 6.
(2) X° Congrès national corporatif, Rennes, 1898, Comple rendu. p. 318.
Il est permis de dire que le syndicalisme contemporain n'a guère retenu de cela que l’égalitarisme, mais, du moins, s’y tient-il et, dans ses déclarations officielles, se refuse-t-il à exclure la femme du travail, se bornant à exiger pour elle le même salaire que pour l’homme.
Mais on le comprendra, ces exigences unilatérales de la part des ouvriers masculins, si elles peuvent régler l'admission ou l'exclusion du syndicat, si elles peuvent être parfois efficaces — lorsque, pour la première fois, dans une profession en majorité masculine et solidement organisée, apparaît un petit groupe de femmes, ou encore lorsqu'une forte organisa- Uüon masculine est parvenue à imposer et à maintenir un rigoureux tarif uniforme de salaires aux pièces (1) — dans la généralité des cas, partout il s'agira d’un véritable envahissement du métier par les femmes, elles seront vouées à l’insuccès s’il ne se trouve parmi les femmes aucun esprit de résistance : si la revendication d’un salaire égal ne s’élève des rangs mêmes des intéressées.
De là l’idée d'organiser la main-d'œuvre féminine.
B. — La syndicalisation des femmes.
Il est à remarquer que les ouvriers masculins manifestent peu d’entrain à cette œuvre. Nous relevions tout à lPheure l'attitude hésitante, presque hostile, de la Fédération des TFravailleurs du Livre. Ce n’est pas un cas isolé. Cet état d'esprit ne laisse pas que de surprendre : une fois la femme admise, par nécessité, dans le métier, le mieux n'est-il pas de lorganiser, de l’associer à l’œuvre défensive eommune d'en faire une alliée et non une adversaire ?
Et cependant, chez la plupart des militants ouvriers on
le cas, d'après Webh, des tisseurs du Lancashire : Un tarif pratiquement inaltérable dans les cas indila concurrence des sexes. » (WEBB :
1) C'est uniforme (s{andard rate), défini, viduels, sert par lui- Art à prévenir Industrial Democracy, p. 501.)
Nous erovons nt ee le développement des conventions collectives parà moraliser la concurrence implacable que se font les exige un développement d'organisation syndicale et des groupes industriels, Et France en
viendrait à régulariser, deux sexes : mais cela d'éducation féminine que la plupart particulier, sont loin d'avoir atteint.
constate quelque insouciance, disons mieux : une véritable répugnance à syndicaliser les femmes : c’est qu’ils verraient là comme la consécration d’un principe qu’ils n’ont jamais voulu reconnaître : le principe même du travail des femmes. Aider les femmes à s'organiser, ce serait, en quelque maniere, leur créer un statut normal dans la profession, les y établir comme dans une demeure définitive. Or, cela, les travailleurs ne le veulent pas. Quelque progrès qu’aient faits parmi eux les idées d’émancipation féministe, ils persistent à considérer la femme comme une subordonnée et le travail féminin comme un phénomène anormal, qu'ils tolèrent mais ne veulent pas contribuer à consacrer. Et c’est ainsi qu’ils préfèrent souffrir de la concurrence d’ouvrières inorganisées, travaillant au rabais, mais traquées et boycottées, plutôt que d'abandonner cet espoir d’une élimination possible et den faire des alliées, payées au tarif syndical, se mêlant à leurs organisations, mais élevées dans le métier au rang de coneurrentes régulières.
Aussi, parmi les syndicats qui professent le principe de la syndicalisation des femmes, en voyons-nous fort peu prendre à cœur l’œuvre nécessaire de propagande et de recrutement, ÿ consacrer une part importante de leur activité et de leurs ressources.
Deux procédés s'offrent pour Ia syndicalisation des femmes :
a) L'admission pure el simple des femmes dans les syndicats existants. — Cest le procédé le plus simple et le plus efficace : Le recrutement se fait aisément, la propagande se poursuit tout normalement et les liens de solidarité s’établissent plus forts entre travailleurs des deux sexes réunis pour la défense des mêmes intérêts. C’est cette solution qu’adoptent généralement les corporations où le travail de la femme est solidement implanté, et où celle-ci est admise par les patrons et les ouvriers sur un pied de presque complète égalité avec l’homme. Mais il est des associations professionnelles, jalouses de leurs traditions et imbues aussi de ce pré-
jugé, si tenace en particulier dans les milieux ouvriers, de linfériorité de la femme, qui n’acceptent pas cette collaboration qui les mettrait sur le même rang que la femme — que leurs femmes bien souvent = et les obligerait, dans les réunions syndicales, à plus de dignité et à une plus grande modération de parole et de pensée. Ils rejettent donc les femmes dans des organisations purement féminines, c’est-àdire, en fait, trop souvent, dans l’inorganisation. C’est l’attitude des syndicats à types corporatifs. On en trouverait des exemples dans de nombreuses vieilles Unions anglaises, et, en France, dans la mentalité générale des typographes.
b) La constitution de syndicats purement féminins. — Ce procédé, vers lequel inclinent certains groupes de travailleurs masculins, présente, à nos veux, pour leurs intérêts, des inconvénients qu'ils semblent ne pas assez mesurer, tant il sont, dans ce cas, aveuglés par la seule pensée d’exclure le plus possible la femme de la vie normale du métier et de n'avoir avee elle aucun rapport de cordialité et de collaboration.
Cette solution, en effet, ne fait, en général, qu'aggraver singulièrement le conflit: si, à la rigueur, lPadmission des femmes au syndicat commun pouvait être présentée comme une provisoire tolérance, tendant à attéruer les oppositions d'intérêts ; la constitution d’un syndicat féminin distinet, dans le métier, semble, au contraire, consacrer IC droit de conquête des femmes et il est non seulement à eraindre, mais il est constaté que, dans ee cas, le syndicat, dirigé cxelusivement par des femimes, ne tarde pas à s’imprégner d’un esprit d'hostilité et de rivalité contre les hommes. I devient une étroite coalition des intérêts féminins, non pas contre les patrons mais contre les ouvriers masculins, et se préoccupe bien moins d'améliorer la situation des femines et datténuer la concurrence désastreuse qu'elles font aux hommes par leurs conditions inférieures de travail, que d'organiser 1e placement de leurs membres & n'importe quelles conditions, quand ce ne sera pas de les mener prendre la place des ouvriers en grève (1).
‘{) Lors d'une grève d'ouvriers typagraphes, à Nancy, on à COMICS
Telles sont les conséquences qu'une inintelligente exclusion ne tarde pas à engendrer, rendant impossible tout espoir d'une solidarité ultérieure, entre travailleurs arrivés à €c point de rivalité.
Examinons maintenant l’état et les tendances de la syndicalisation des femmes dans quelques pays industriels.
France. — En France, la syndicalisation des femmes est infime, On comptait 88.906 femmes syndiquées au 1* janvier 1908 (1), ce qui représente environ 9,20 0/0 de Peffectif syndical total, alors qu’au travail les femmes, en adoptant la même classification, représentent 50 0/0 environ de l’ensemble des travailleurs. Et, d'autre part, tandis que les hommes sont syndiqués dans une proportion de 12 à 13 pour cent environ, les femmes ne le sont qu’à raison de 3 pour cent à peine. On voit dans quel état de profonde inorganisation la propagande syndicale, malgré Paccroissement cependant fort remarquable que l’on relève en ces dernières années (2), a laissé jusqu’à présent les femmes.
Mais, il faut le noter, ce n’est guère que dans un nombre restreint de catégories professionnelles, où les femmes sont depuis longtemps installées comme ouvrières, où elles sont même en grande majorité, que l’on trouve des effectifs syndicaux féminins de quelque importance : Fabacs, Textiles, Alluimcettes, Vêtements. Partout ailleurs, dans les industries où précisément elles font aux hommes la concurrence la plus
de la secrélaire d'un syndical de femmes tvpographes menant des compositrices remplacer les ouvriers grévistes. (Cité par SERGENT, 9° Congrès de la Fédération française des travailleurs du Livre, Lyon, 1905, Compte rendu, p. 99.)
[DIRECTION DU TRAVAIL : Annuaire des Syndicals professionnels. 16° année, 1908-1909, p. XXxV-vr.
2) En 1900 on complait 27,044 femmes syndiquées. En 1901 — 32,065 — — En 1902 = 42,874 Æ ; En 1907 — 72,260 =
acharnée, aueun effort ne semble avoir été fait pour les svndiquer.
Dans les professions où les femmes ont définitivement conquis droit de cité, c’est le syndicalisme mixte qui est le plus généralement adopté : Fédération nationale des ouvriers el ouvrières des manufactures de tabacs de France (1), Fédéralion des ouvriers et ouvrières des manufactures d’'allumetles de France, Chambre syndic ai des ouvriers el ouvrières du Textile (2), etc.
Sans doute, ce n’est pas à dire que toute inégalité en soil bannie : nous ne parlons pas des inégalités de cotisations (3),
1) Il arrive assez souvent qu'il existe deux organisations distinctes : un syndicat d'ouvriers ef un syndicat d'ouvrières : mais, généralement, l'un et l'autre sont adhérents à la fédération, ce qui n'empêche pas une assez vive rivalité d’éclater parfois entre les deux groupes. Cf. la constitution d'une Chambre syndicale des ouvrières de la manufacture de labacs de Marseille, lors d’une grève en 1886. (Assoc. prof. Ltome IT, p. 604-605.
Cette Chambre refusa toujours de se fondre en un syndicat unique : elle fut d'ailleurs exelue de la Fédération, et il s'est formé depuis un Syndicat des ouvrières aux tabacs fédérées, qui marche d'accord avec le syndicat masculin. Abid.. p. 606.) En 1895, Je Syndicat de la manufacture de Toulouse se scinda également, à la suite de dissensions, en deux groupes, l’un d'ouvriers, Pautre d'ouvrières, qui restèrent cependant lun et l’autre adhérents à la fédération. Une situation analogue existe à Dijon et à Lyon. (/bid., p. 622.) Par contre, les syndicats de Ia région parisienne sont mixtes : Syndical des ouvriers el ouvrières aux labacs de Paris, Gros-Caillou, ete. (Ibid. p. 613.)
2) Même dans le textile, la part des femmes à l'action syndicale est loin d'être en rapport avec celle qu'elles occupent dans le travail : Chambre syndicale ouvrière textile de Lille, 1,245 hommes, 712 femmes : Ch. synd. ouv. text. de ROUDAIX, 6.521" h.,.-2.796 f.:"Ch. synd. ouv. text. de Tourcoing, 3501 h, 50: f : Assoc. synd. de l’Ind. text. d'Armentières, 1,100 h., 400 f. : Synd. fraternel de Find. text. d'Armentières, 850 h, 300 f.: Union ouv. synd. de l'Ind. text. d'Armentières, 1,200 h., 775 f.: Ch. synd. des tisseurs de Lyon, 400 h., 52 f. : Ch. synd. des ouv. et ouvrières du tissage mécan. lyonnais, 90 h., 310 f: : Ch. synd. des travailleurs de l'Ind. text. de Saint-Elienne, 4,785 h., 125 f.
Il existe, en outre, quelques syndicats purement féminins, tels que Te Syndicat des ouvrières des Industries textiles réunies de Roubaix, 1,920 F: el les nombreux petits syndicats de la filature de Tourcoing.
Tous les chiffres que nous citons plus haut sont empruntés au dernier Annuaire des Syndicats 1908-1909) : ils ne doivent être considérés que comme très approximalifs.
(3) Fédération nationale des ouvriers el ouvrières des manufactures de tabacs de France, statuts de 1891, art. 4: « La cotisation fédéralive est ainsi fixée : 10 centimes par homme el par mois et 5 centimes par femme el par mois. » (Assoc. prof. lome 1, p. GIS) Chambre syndicale des ouvriers et ouvrières des manufactures d'allumettes de Pantin et Aubervilliers, statuts de 1892 art. 12 : « Tout adhérent s'engage à verser : l’ouvrier, 1 franc de
qui peuvent trouver leur cause dans l’inégalité des salaires et s'expliquer par le désir de gagner à l’œuvre syndicale le plus grand nombre possible d’ouvrières — encore que cela ne suffise pas à justifier l'inégalité d'indemnisation pour fonction syndicale (1) —— mais nous voulons parler de certaines inégalités de droits par lesquelles s’affirment la prétention des hommes à s’assurer le monopole de la direction du syndicat : témoin cette disposition qui, depuis 1872, n’a cessé de figurer dans les statuts de la Chambre syndicale ouvrière de Pindustrie textile de Roubaix :
« Les femmes attachées à la fabrique de Roubaix seront admises à jouir des bienfaits de la Chambre syndicale. Mais elles ne pourront adresser d'observations ou de propositions à la Chambre syndicale que par écrit et par l’intermédiaire de deux de ses membres » (2).
Taceant mulieres !
Quant aux essais de syndicats purement féminins, dans l'industrie, ils n’ont guère été jusqu'ici très florissants (3) et m'ont eu que rarement occasion d'exercer une action économique récile.
Angieterre. -- On nous a parfois montré, sous l’influence renovatrice du Nouvel Unionisme anglais, les métiers ja@is les plus exelusivistes se mettant à «aider par tous les moyens
droit d'entrée et 50 centimes par mois : l’ouvrière, 50 centimes de droit d'entrée et 25 centimes par mois. » (/bid., p. 557.) La Fédération nationale des ouvriers et ouvrières des manufactures d'allumetles de France fixait, en 1892, Ia cotisation fédérative de même que la Fédération des tabacs citée plus haut : mais, à som congrès de 1896, elle a établi un tarif unique. (/bid., p. 561 et note.)
1) Chambre syndicale des ouvriers et ouvrières des manufactures d’allumettes de Pantin et Aubervilliers, statuts de 1892, art, 2{ : « Une indemnité de 50 centimes pai heure aux hommes et de 30 centimes aux femmes sera allouée à ceux qui seront appelés, pendant le Cravail, à remplir une fonction JOMIASOCICtÉ RAUTDIT D 50%0)
(2) Art. 10, slaluts de 1872 de la Chambre syndicale ouvrière de Roubaix. Assoc. prof. tome I, p. 383.) La Chambre syndicale ouvrière de l'Industrie textile de Roubaix el environs, reprit en 1890 ces dispositions dans ses statuts. Ibid., p. 397.)
3) Quelques centaines de membres à peine dans les plus importants. CF. sur ce mouvement syndical purement féminin : pe CONTENSOX : Les Syndicals professionnels féminins, une brochure, Paris, Bloud, 1910,
LA CONCURRENCE FÉMININE ils:
la formation d’Unions spéciales parmi les femmes ouvrières », et des ouvriers qualifiés ouvrir généreusement les portes de leurs Unions à leurs concurrentes de la vielle (1).
C'est là un tableau qui dissimule cependant encore bien des ombres. Sidney et Beatrice Webb, qui nous l’ont tracé n’ont-ils pas dû, eux-mêmes, dans un ouvrage ultérieur, déplorer la profonde insouciance à organiser les femmes que manifestent un grand nombre de corporations (cordonniers, fileurs de coton, ouvriers en papier, tailleurs, ete...) (2).
Ce qu'il faut avouer, en effet, c’est que les femmes occupent encore en Angleterre, comme en {ous pays, une place infime dans l’organisation syndicale.
Dans une intéressante critique de lattitude des Unions anglaises à l’égard de la main-d'œuvre non qualifiée, W.-E. Walling décompose ainsi, pour 1901, les statistiques de femmes syndiquées : pour un total d’un peu plus de 4 millions d'ouvrières à cette époque, on comptait 120.000 syndiquées, dont 108.000 dans les seules industries textiles ; sur les 12.000 autres, plus de la moitié serait répartie entre trois industries ; resteraient 6.000 femmes syndiquées, représentant des industries employant plus d’un demi-million douvrières (3).
Les dernières statistiques que nous ayons eues entre les mains, celles de 1906, accusent un total de 162.453 ouvrières syndiquées, et un effectif total d’unionistes de 2.106.283, et prêtent aux mêmes observations : l’immense majorité des femmes syndiquées est encore signalée comme appartenant à l’industrie textile (4.
Et ceci nous indique un fait sur lequel nous aurons à revenir, que c’est seulement là où les femmes se trouvent en majorité ou au moins établies dans le métier depuis longtemps et dans une situation définitive et inexpugnable, que
(1) Wess : Histoire du Trade-Unionisme, Lrad. franc. p. 461. (2) Wegg : {Industrial Democracy ,p. 427 ele. (3) W.-E. WaLLix@ : Le Syndicalisme en Amérique — Mouvement socit-
lisle, avril 1907, p. 536.
%) Gf. Bullelin de l'Office du Travail, avril 1908, p. 368.