‹ Réglementations Syndicales Et Sous-Congurrences OuvrièresChapitre 26 sur 84 · I] LE · texte numérisé non relu

I] LE

l'esprit syndical a le plus de chance de se développer parmi elles. L'industrie cotonnière du Lancashire nous offre, enire autres, une excellente illustration de ce principe : les femmes y sont entrées en même temps que les hommes, avant eux, même, parfois (1) ; elles y sont en majorité le plus souvent, et ont une habileté professionnelle telle qu’elles ne risquent aucune éviction de la part des hommes (2). Aussi, n'est-il pas surprenant qu’elles se soient engagées sans appréhension dans la voie syndicale dont elles n’ont à attendre que des avantages ; et que les hommes aient eu la clairvoyance de comprendre quel intérêt puissant il y avait, pour eux, à organiser cette immense masse féminine qui sans cela aurait lourdement pesé sur le marché du travail (3).

En dehors du textile, il faut le reconnaître, apparent ou occulte, l’ostracisme demeure ; ou, quand, par hasard, l’Union s'ouvre aux femmes, c’est dans l'espoir de les mieux

(1) Dès 1788 — avant l1 vapeur — on trouvait dans les filatures anglaises de coton 31.000 ouvrières à côté de 26.000 hommes el 35.000 enfants. (/andwærlerbuch der Slaalwissenschaften, tome IT, p. 1.208, cité par Henriette-Jean BRUNHES : Le Mouvement syndical féminin, extrait de Ia Réforme sociale, SENIORS)

2) « Il devait être bien difficile d'organiser cette grande masse de travailleurs, composée de manœuvres et de femmes. [60 0/0 de femmes !|

« Les femmes du Lancashire, spécialement celles qui sont employées dans les usines textiles, ont été moins rebelles à l’organisation que les ouvrières des autres métiers. Les femmes ici ont toujours été employées au cardage, elles ne craignent pas de voir les hommes se servir du Trade-Unionisme pour lcur enlever des places qu'elles n’ont point usurpées. Elles ne craignent pas l1 politique commune à certaines associations d'hommes : inviter les femmes à devenir membres de l'Union, les forcer ensuite à exiger les mêmes salaires qu'eux, s'arranger ainsi à ce que les femmes n'y soient plus employées. Ici, 12 travail de la femme vaut autant que celui de l'homme, elle le fait aussi bien el dans les mêmes conditions, » (De Rousiers : Le Trade-Unionisme, p. 314. (3) « Les chefs ont parfaitement compris qu'il serait fatal de traiter les lemmes en quantités négligeables dans une industrie où elles sont en majorité. Ils ont donc associés hommes et femmes dans les mêmes combinaisons. sans distinction d'aucune sorte. Le principal résultat à été que le salaire des tisserands des deux sexes à été exactement le même, et, fait presque aussi iniportant, là coopération des femmes est devenue assurée dans toutes les branches et toutes les revendications de l’industrie cotonnière. » (Marie Dron- SART : Les Trade-Unions féminines en Angleterre — Correspondant, 25 février 1899, page 732.)

Bien instructive, à cet égard, est la comparaison de celte industrie cotonnivre ds Lancashire avec l’industrie lainière dans le même comté, ou avec les diverses industries textiles du Yorkshire, par exemple : sans qu'on puisse invoquer

expulser du métier ; ce n’est qu'une phase de la lutte. Il est à noter cependant que certaines vieilles Unions ont dû, sur ce point renoncer à des traditions anciennes, à des attitudes théoriques que n’ont pas encore abandonnées certains de nos syndicats français : e’est ainsi que, depuis 1886, la Société des Compositeurs typographes de Londres a déclaré admettre comme membres les compositrices, à condition qu’elles soient payées aux mêmes tarifs que les compositeurs (1).

Un trait dans l’organisation des femmes en Angleterre mérite de retenir notre attention : ce sont les rapports qui unissent les groupes féminins et masculins.

Tout l’abord, de même que les femmes ont dù conquérir de haute lutte leur droit au travail, c’est malgré de très vives résistances qu'elles ont conquis leur droit au syndicat. C’est d'une origine purement féminine, grâce à l’inlassable propagande de Mrs Emma Paterson, que put se constituer le Comité de protection et de prévoyance pour les femmes en 1874, et, plus tard, la Ligue des Trade-Unions féminines : à cette époque, les ouvriers manifestaient une vive défiance à l'égard de tout essai d'organisation des ouvrières, mais, peu à peu, devant leur impuissance à expulser les femmes, ils se résignèrent, non par « philanthropie fraternelle », mais par intérêt bien compris à favoriser leur syndicalisation (2).

Et -— ceci révèle un sens économique averti — malgré leur caractère exclusiviste et traditionnel, les vieilles Unions préférèrent s'ouvrir aux nouvelles venues plutôt que de les

aucune différence en ce qui concerne l'habileté des individus, les fuclualiois du marché ni aucune autre Cause économique, on relève des écarts de salaires de 145 à 30 0/0. Toute cette différence repose uniquement sur là différence dans l'étendue el la direction de l’organisation des travailleurs. Dans le premier groupe, ouvriers et ouvrières sont fortement organisés : dans les autres groupes, il n'existe peu ou pas de syndicats, (CF. Marie DRONSART : HT ODOIS2N et 133:)

(1) En 1897, Wess signalait qu'une femme avait été admise comme membre de la Société des compositeurs de Londres sur la preuve qu'elle gagnail le tarif normal de salaire. (Histoire du Trade-Unionisme, p. 461, note.) Depuis cette époque, les statistiques syndicales accusent plusieurs centaines d'ouvrières l\pographes syndiquées, mais sans spécifier si c'est dans les rangs de la Société des compositeurs.

‘(2) Cf. Marie Dronxsanrr : arlicle cilé, p. 717, 733.

laisser s'organiser en dehors des Unions masculines, c’est-àdire, à n’en pas douter, contre elles.

Aussi, dans presque toutes les industries, voyons-nous les leaders syndicalistes préconiser le groupement des ouvriers et des ouvrières dans une même combinaison. Mais l’orgueil masculin ne perd pas cependant tous ses droits, et, dans de nombreuses associations mixtes, où les hommes sont en minorité, ce sont eux seuls qui, cependant, détiennent la direction. Quoique leur gestion ne soulève pas de réclamations de la part des femmes -— ce qui est la preuve que les intérêts Fféminins sont bien défendus ainsi —— on peut trouver là une preuve que les hommes ne cherchent guère à faire Péducation de leurs associées et à les faire participer à leur administration (1). C’est là un préjugé regrettable.

Une importante leçon nous est cependant donnée par la clairvoyance économique des unionistes anglais : c’est le danger que constituerait la création de syndicats féminins autonomes qui ne feraient qu’enraciner les antagonismes entre sexes. Au reste, les protagonistes du mouvement syndical féminin anglais sont les premières à le déconseiller (2), et les syndicats purement féminins sont fort rares (3).

L'expérience anglaise nous fournit là un principe capital dans la solution du problème ouvrier féminin.

Atlemagne. — En Allemagne, les groupes féminins les plus importants, réunissant plusieurs milliers de membres, sont

(4): Cf. Marie DRONSART : art. cité, p. 732 et 734. 2) La Ligue unioniste féminine recommande l'indépendance dans ces trois SCUIS CAS":

{° S'il n'existe pas d'Union masculine ; 2° s'il en est une qui ferme ses portes aux ouvrières : 3° si celles-ci exercent un métier dont les hommes sont exclus.

Dans tous les autres cas, elle recommande énergiquement l'union. {Cf. Marie DRONSART : art. cilé, p. 734.)

3) « Les syndicats féminins sont si rares en Angleterre el si récents. remarque Henriette Jean Brunhes, que miss Mac Arthur, secrétaire des Trade- Unions de femmes, écrivait récemment qu'elle se refuse à donner sur ces syndicats une appréciation motivée. » (H. J. B.: art. cité, p. 11.) Cest Ià un Wait frappant de l'état d'esprit des militantes féministes anglaises, qui pæraitra bien étrange dans nos milieux français. ù

également unis aux syndicats masculins : Tabacs, Textiles, Métal, etc. (1).

L'esprit syndical el la mentalité féminine

Mais on ne saurait attribuer seulement à la mauvaise volonté où à l’insouciance des syndiqués masculins l’infime développement du syndicalisme féminin : les ouvrières y sont elles-mêmes le pire obstacle.

Nous avons dit, plus haut, les raisons générales qui rendent la femme réfractaire au groupement syndical.

Pour la revendication précise : € à travail égal, salaire égal » et pour la propagande syndicale qui s’en inspire, des causes plus impérieuses encore interviennent, dont il faut mesurer la portée.

C’est toute la question du travail féminin qui est ici en jeu. Nous Pavons dit, si la femme est avidement recherchée par l’industrie moderne, c’est, sans doute, dans certains cas, pour son habideté technique particulière, c’est aussi pour sa docilité à légard du régime du travail établi, mais, répétons-le, si le patron accepte les inconvénients particuliers qui accompagnent le travail de la femme, s’il accepte les charges légales qu’il entraîne, c'est que le bas prix du travail féminin compense largement tous ces désavantages.

({) Handbuch des Frauenbewegung, tome If, p. 246 (cilé par Henriette JEAN-BRUNHES : Le Mouvement syndical féminin, extrait de là Réforme Sociale Hume Un 1909 D. 14)

Les diverses tendances du syndicalisme allemand ont fréquemment proelimé l'urgence de la syndicalisation des femmes.

Le sixième Congrès des Syndicats chrétiens, Breslau, recommanda : « Une organisation intense et méthodique pour les ouvrières des industries qui oecupent des femmes. » (H. CeTrv : En Allemagne, Associalions professionnelles chrélienes. une brochure (collection de l'Action popidaire), p. 20.) Mais, tandis que les syndicats socialistes admetlent les femmes sur le pied d'égalité, les syndicats chrétiens semblent surtout avoir en vue de se subordonner les éléments féminins, en annexant à leurs syndicats une union protectrice pour les ouvrières, placée sous la direction du bureau du syndicat. (Cf. Dupix : Du Mouvement syndical ouvrier dans l'industrie allemande, p. 198-208.)

Le recrutement féminin dans les syndicats socialistes à fait en ces dernières années d'importants progrès : alors qu'aux environs de 1900 ils ne comptaient parmi leurs adhérents que 40,666 femmes, on en comptait, en 1907, 136,927, en augmentation de 15 0/0 sur l'année 1906, (CF, Le Mouvement syndical en Allemagne en 1907 — Bulletin de lOffice du Travail, octobre TU, pages.1,001 et 1,002.)

La femme n'entre et ne se maintient dans lPindustrie que grâce à l’infériorité de son gain sur celui de Pouvrier ; tout ce qui tend à combler cette inégalité, tout ce qui rapproche le salaire de la femme de la règle de justice, à travail égal salaire égal, prépare l'élimination de la femme, de latelier, le patron n'ayant aucun intérêt, pour un même salaire, à employer des femmes alors que, dans Pétat actuel de notre législation, il lui serait possible d'employer deux heures de plus des ouvriers masculins (1).

Aussi les ouvrières savent-elles bien à quoi tient leur privilège sur le marché du travail et ce qui leur en coûterait de réclamer un salaire égal à celui des hommes.

« Dans cette profession, déclarait le délégué du Syndicat de la Brosserie parisienne, au X° Congrès corporatif de Rennes, on emploie beaucoup de femmes, et elles sont payées 30 et 10 0/0 meilleur marché que les hommes. On leur a proposé de se syndiquer et de demander ensuite un salaire égal à celui des hommes. Elles ont répondu que les patrons, dans ce cas, préféreraient n’employer que des hommes, et elles ont refusé » (2).

1) C'est ainsi, par exemple, qu'en 1894, les coupeurs en chaussures Iyonnais ayant été assez forts pour imposer à leurs patrons un tarif égal pour les femmes, les patrons renoncèrent à leur projet et n'introduisirent pas de femmes: dans leurs ateliers. (GT Assoc. prof, Tome TL p.86:

2) X° Congrès nalional corporatif, Rennes, 1898, Comple rendu: p.178: M. Cornelissen cite un cas curieux et qui semble contredire, à première vue, celle loi économique. C’est celui des ouvriers diamantaires de Paris, qui, d'après l'enquête de l'Office du Travail {ESO1-1893), serait Ia seule industrie en France où ait été observé l'application du principe de l'égalité des salaires. L'enquête invoquail, comme explication, Ià difficulté de lPapprentissige, Fort justement, MI. Cornelissen à recherché une explication plus satisfaisante et il l'a trouvée dans lPétat particulier de l'organisation ouvrière : des déclarations du secréluire de la Chambre syndicale des ouvriers dinmantaires de Paris, il résulte que celle unification des farifs pour {ous les ouvriers, sans distinction de sexe, 4 GE obtenue grâce à l'organisation syndicale très forte des travailleurs de celle profession. Mais, le point le plus intéressant à noter, pour nous, c'est qu'il s'agit là, dans la plupart des cas, daleliers primilivement composés exclusivement d'ouvrières payées à des salaires très bas : tout l'effort: du Syndical (Cf L'Ourrier diamantaire du 1% juin 1905) fut d'y amener l'introduelion d'hommes el de constituer ainsi des aleliers mixtes où le tarif de facon se releva peu à peu, sans que les femmes, én majorité, passent fre exclues où privées des avantages concédés aux hommes (Cf. Christian Cenxe- LISSEN : Théorie du Salaire el du lravail salarié. D 298 2H9NCtMOtE:

Nous nous trouvons ici cn présence, comme tout à l'heure pour les car-

Bien révélateur à cet égard est le tarif de la bonneterie de Leicester (Leicester Hosiers), qui établit pour les femmes un salaire de quelques centimes inférieur à celui des hommes, celles-ci sachant bien qu’exiger un salaire égal serait s’exposer au renvoi (1).

Telle est la loi économique du travail féminin qu'il ne faut pas perdre de vue.

Mais, on pourra nous objecter que si les femmes ne trouvent, à peu près, jamais à s’embaucher au même tarif que les hommes, c’est done que leur travail ne vaut pas autant que celui de leurs concurrents masculins et qu’il est donc illégitime de réclamer pour elles l'égalité de tarifs.

Nous préciserons ainsi notre pensée : au point de vue moral et en justice, il nous parait impossible de ne pas payer le mille de lettres au même prix, qu'il ait été levé par un homme ou par une femme. Mais, au point de vue économique, nous constatons que dans Ie régime industriel actuel, tant à cause des inconvénients particuliers du travail de la femme (grossesses, plus grande impressionnabilité nerveuse, moins grande résistance à la fatigue musculaire), qu’à cause du régime légal (imitation de la journée de travail à dix heures),

deuses du Lancashire, d'une industrie où les femmes sont à ee point enracinées que, d'une part, une mentalité syndicale s'y est naturellement dévelonpée el que, d'autre part — c'est le cas des diamantaires — une égalisalion de salaire ne peut provoquer leur exclusion qui priverail lPindustrie d'ouvrières qui lui sont indispensables par le nombre où lat qualité, Ce sont Ià des cas exceptionnels qui ne contredisent nullement là loi économique que nous dégagions plus haut.

1) Cf. Wegg : Industrial Democracy, p. 502.

On comprend, par contre, beaucoup moins, l'explication que donne M. Paul Beauregard de certaines infériorilés de salaires : « Dans lPindustrie des bijoux d'acier, écrit-il, les femmes remplissent exactement le même rôle que l'homme et le remplissent tout aussi bien. Pourtant leur salaire est un peu (très peu) inférieur, et cela parce que louvrier m'admettrail pas qu'une femme fût aussi payée que lui : son amour-propre Y résiste, » (BEAUREGARD : Théorie du salaire, p. 341-342.

C'est là un eas tout à fait exceplionnel et qui ne peut avoir une grande portée : il s'agit Là d'ouvriers bien peu éclairés sur les phénomènes étonomiques el chez lesquels l'orgueil masculin masque les plus clairs enseignements de la vie industrielle. Le fait que cette industrie se pratique sans doute en partie à domicile ne pourrait-il pas aussi contribuer à expliquer cet Gta d'esprit ?

un patron, contraint de payer un même salaire aux deux sexes, préférera employer des hommes, à cause de la plus grande productivité — qui restera peut-être éventuelle — qu'il peut en attendre.

Voilà de quel ordre est, croyons-nous, l’infériorité du trarail féminin, elle se rattache moins à l'effort productif, envisagé en lui-même, qu'à ses conditions, mais elle n’en domine pas moins toute l’organisation actuelle de Pindustrie et nous amène à cette navrante conclusion qu’il semble bien que, dans les conditions présentes, il est à peu près impossible à la femme d'obtenir une stricte justice : égalité de salaire pour un effort objectivement identique ; mais que, si elle se maintient dans l’industrie et parvient même à en évincer l’homme, ce n’est que par la concurrence la plus ruineuse et pour elle et pour lui : à coups de misère !.…

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