‹ Réglementations Syndicales Et Sous-Congurrences OuvrièresChapitre 32 sur 84 · IT. -— LES OUVRIERS FRANÇAIS ET LE TRAVAIL ÉTRANGER · texte numérisé non relu

IT. -— LES OUVRIERS FRANÇAIS ET LE TRAVAIL ÉTRANGER

En France, le problème du travail étranger n’occupe sans doute qu’assez peu de place dans les préoccupations générales de la classe ouvrière : limité à certaines régions, à certaines professions il affecte peu l’économie ouvrière générale, mais il n’en est pas moins une cause latente de malaise et de ressentiment qui a provoqué à plusieurs reprises dans notre pays des conflits d’une extrême violence : aux salines dAigues-Mortes, aux mines de Liévin, de Carmaux, de Lens, de véritables batailles ont eu lieu naguère entre ouvriers français et ouvriers italiens ou belges (3). Mais er dehors de ces éclats tragiques on trouve peu de trace d’une hostilité de la classe ouvrière française contre le travail étranger (4) : quel-

(4) Ibid. p. 84 et suivantes.

(2) Et même l'on pourrait trouver un vœu, émis en 1895 par un congrès de Trade-Unions, qui ferait s'évanouir complètement l'affirmation de M. Keir Hardie :

« A cause du préjudice causé à un grand nombre d'industrie et de Trade- Unions par limmigration en masse d'étrangers sains ressources, le Congrès demande au gouvernement de prendre des mesures nécessaires par bill, inspection officielle ou ordre du conseil, pour empêcher le débarquement d'étrangers pauvres qui m'ont pas de moyens de subsistance apparents. » (Cf. LEvas- SPUR : L’ouvrier américain, tome I, p. 450.)

(3) CP Yves LErEBvRE : L'ouvrier étranger et la protection du lravail national, thèse, Paris, p. 14 : SimrAND : Le Salaire des ouvriers des mines de charbon en France, p. 353.

(4) CF. notamment les réponses des syndicats ouvriers à l'enquête parlementaire sur l'industrie textile.

LA CONCURRENCE DES OUVRIERS ÉTRANGERS 219 ques articles de statuts (1), quelques stipulations de conventions collectives (2), tout au plus, trahissent l'existence du mal. Au reste, le travail étranger en France ne présente des inconvénients graves que lorsqu'il s’agit surtout d'ouvriers inférieurs : italiens ou belges, or, cette concurrence n’est vraiment importante ou bien que dans des régions où les travailleurs français sont liés aux travailleurs étrangers par un tempérament commun, des habitudes de vie presque com-

munes -— c'est le cas dans certaines localités du Nord, pour les ouvriers belges, et du Midi, pour les piémontais - et où,

d'ailleurs, s’ils voulaient les éliminer, ils ne le pourraient pas, ceux-ci étant en immense majorité ; ou bien encore que dans des professions tout à fait désorganisées, ravagées par le sweating-sustem (3), et impuissantes par là à se défendre.

On comprend donc que la pensée syndicale ait eu rarement occasion de s'exprimer sur ce point, dans notre pays, et de se traduire en des attitudes précises.

On peut dire seulement que le tempérament même du syndicalisme français semble léloigner de toute mesure d'exclusion radicale, et dans les quelques circonstances où il a été amené à préconiser des mesures pour protéger lPou-

(4) Syndicat des peintres français et parties assimilées, statuts du 1° mars 1895 : « Art. 1%— ...lutter contre l'envahissement chaque jour plus étendu de notre corporation par les ouvriers étrangers qui est Ja véritable cause dn chômage permanent que nous subissons en même temps que 11 baisse des salaires. » (Assacialions professionnelles, tome IV, p. 378.) Egalement, Syndicat francais des ouvriers peintres, statuts de 1901, art. 2. (Ibid. p. 384.

(2) Contrat passé entre là Compaguie des transhordements marilimes et les représentants des ouvriers des ports, docks, ete. de Marseille, 1° mai 1903 : « Dans la mesure du possible, la priorité sera accordée aux ouvriers français dans toutes les manipulations des quais et, pour les appels, aux syndiqués. » (Cf. pe Serzuac : Contrats colHectifs, Musée social, Mémoires el Documents, 1908,.p. 283 ; Cf., également, p. 291-292)

(3) C'est le cas par exemple des ébénistes parisiens, qui se plaignent vivement- de l'envahissement de leur métier par des onvriers italiens se nourrissant de quelques sous de macaroni el vivant dans Ia plus sordide misère. Les tailleurs se plaignent également de l'abondance des étrangers, qui entraîne le chômage d'un grand nombre de coupeurs français (Cf. OFrICE pt TRra- NAT Salaires el durée du travail dans l'industrie française, 1S91, tome T,

page 5759.)

vrier français contre l’éviction et l’avilissement des salaires, résultant du travail étranger, c’est dans la voie d’une simple proportion entre le nombre des ouvriers étrangers et celui des ouvriers français et d’un minimum de salaire qu'il s’est surtout engagé (1).

C’est ainsi que, tout en « considérant que les ateliers et chantiers de France sont de plus en plus envahis par des étrangers travaillant au rabais et faisant baisser le salaire des nationaux », le IFI° Congrès national corporatif des Syndicats ouvriers de France, en 1888, à Bordeaux, préconisait un minimum de salaire et repoussait tout projet de taxe de séjour, « décidé, disait-il, à sauvegarder le droit à la vie par le travail du prolétariat français qu’il représente, mais repoussant comme contraire à l’union indispensable des travailleurs lexpulsion ou la limitation de la main-d'œuvre étrangère... » (2).

C’est là, on peut le dire, la caractéristique généreuse du syndicalisme français et ici encore, comme pour plusieurs autres problèmes, c’est avant tout dans l'établissement d’un minirium de salaire qu'il place ses espérances (3).

Si la classe ouvrière française paraît peu préoccupée, dans

(4) Voir par exemple le vœu déposé, au Congrès de la G.G.T. à Amiens, par les délégués d'Alger, réclamant la limitation de la main-d'œuvre étrangère à 10 0/0 et lélablissement d’un minimum de salaire. (15° Congrès national corporatif (9° de la C.G.T.), Amiens 1906. Compte rendu, p. 234.)

(2) Ie Congrès national corporatif, Bordeaux, 1888. Compte rendu, p. 9.

(8) Au JI° Congrès national corporatif (Montlucon 1887), les Chambres syndicales de la métallurgie de Montluçon et de Vierzon, établissant un logique parallèle entre la protection des produits et celle du travail humain, avaient datjà préconisé un minimum internaticnal de salaire :

< Considérant que quantité de produits nationaux sont actuellement pratégés contre les produits similaires étrangers par des tarifs dits de douane, et que les producteurs nationaux ont au moins autant de titres à Ia protection de l'Elat que les marchandises sorties de leurs mains.

« Le deuxième Congrès national des Syndicats ouvriers demande :

« 4° Qu'en faveur de la marchandise travail nationale un tarif soit établi, au-dessous duquel ne pourraient être employés les ouvriers de nationalité Clrangère : °

« 2° Que pour l'établissement de ce {arif minimum les Chambres syndicales ouvrières soient consultées comme ont été consultées les Chambres de commerce pour Ja fixalion des droits de douane. » (2° Congrès national corporatif, Montluçon, 1887, Comple rendu, p. T1 et 8S.)

son ensemble, de « protéger le travail national », rien n’est plus curieux, par contraste, de voir combien l’activité parlementaire s’est dépensée sur ce point. C’est à M. Millerand, lors de son passage au ministère du Commerce qu’est dû le seul essai de limitation du travail étranger qui figure dans nos règlements (1) ; car on ne saurait compter comme telle, malgré son titre fallacieux, l’anodine loi de 1893 (2).

De plus, à chaque législature, de nombreuses propositions sont déposées préconisant les systèmes les plus divers : taxe de séjour, taxe militaire, taxe sur l'employeur, taxe sur lemployé et lemployeur, fixation de la proportion d'ouvriers étrangers pour chaque établissement, salaire minimum, etc... (3). C’est peut-être un des sujets sur lequel on a le plus constamment tenté de légiférer, et où on ait le moins abouti.

(1) Le décret du 10 août 1899, sur les conditions du travail dans les marchés passés au nom de l'Etat, réalise le système auquel semble se rallier l'opinion ouvrière : il impose à la fois aux entrepreneurs de payer à tous leurs ouvriers un salaire normal et de « n’employer d'ouvriers étrangers que dans une proportion fixée par l'administration, selon la nature des travaux et la région ou IIS Ssontrexécutés 5. (AT AT" S2)M"On sait que lcs"deuxeautres décrets du 10 août 1S99, relatifs aux conditions du travail dans les marchés passés au nom des départements el ceux passés au nom des communes et établissements publies de bienfaisance, tout on invitant ces diverses administrations à insérer ces clauses dans leurs cahiers des charges, laissent cependant cette insertion facultative.

Antérieurement à ces décrets, nne tentalive réglementaire avait été faite par le Conseil municipal de Paris, qui avait décidé, le 2 mai 1888, de fixer à uu dixième la proportion d'ouvriers étrangers pouvant être employés dans ses adjudications. Le Conseil d'Etat annula celle disposition le 21 avril 1890, comme constituant une violation de d'ordonnance du 14 novembre 1837 et du principe de la liberté des conventions entre patrons el ouvriers,

Une trace récente de Phostilité du Conseil d'Etat à lexlension par voie administrative de cette limitation du nombre des ouvriers étrangers peut être relevée dans son Avis des 19 et 26 décembre 1907, où il repousse l'insertion de clauses de ce genre dans les cahiers des charges des concessions de mines. (Cf. Bulletin de l'Office du Travail, février 1908, p. 174-176.)

2) Loi du 8 août 1893, relative au séjour des étrangers en France et à la protection du travail nalional. à

jette loi se borne, pour toute protection économique, à exiger de « tout étranger arrivant dans une commune pour y exercer une profession, un Commerce ou une industrie », une déclaration de résidence faite à la mairie

(3) Cf. Emile Mas : La main-d'œuvre élrangère en France, Revue politique ei parlementaire, mars 1904 ; Paul Pic : 7railé élémentaire de législation indutstrielle, Les lois ouvrières, 3% édition, n°259 et suivants, p. 160 ; et les « Etats des projets et propositions de loi relatifs aux questions ouvrières el

Le contraste est frappant entre l'intérêt que semblent devoir porter à cette question, dans un intérêt tout politique, les députés nationalistes des départements de PEst et du Nord en particulier, et la presque complète indifférence que manifestent à son égard les organisations ouvrières.

IV. — LES ARMES DE LA PROTECTION DU TRAVAIL NATIONAL a) Le principe de la politique d'exclusion

Comment trouver en soi assez d'assurance pour porter sur ces immenses conflits un jugement souverain ?

Les concurrences ouvrières s'élèvent ici jusqu’à lun des plus iroublants problèmes qui puisse se poser à notre conscience d'homme, celui de la concurrence des races sur la terre et de la répartition équitable du globe entre les membres de la grande famille humaine.

Bornons-nous à quelques observations précises afférentes à notre sujet.

Ramener les conflits ouvriers que nous venons de relater à d’ataviques rancunes de races ou à de simples préjugés nationalistes est, nous lavons vu, impossible : la question du travail étranger, dans tous les cas que nous avons examinés, est essentiellemient un problème économique dans ses ori-

sociales soumis à lexamen du Parlement français » publiés au début de chaque année par le Bullelin de l'Office du Travail.

Au cours de la législalure qui va finir On ne compte pas moins de quatre propositions de foi sur ce sujet : Proposition de loi relative aux salaires des ouvriers étrangers et ayant pour but de prévenir la dépression de Ja main-d'œuvre ouvrière, déposée par M. Jules Coutant, député, le 14 juin 1906 (Doc. parl. n° 408, J. O., p. 592) : Proposition de loi portant modification de la loi du 8 août 1893 relative au séjour des étrangers en France et à Ja protection du travail national, déposée par MM. -Lebran et Villejean, le 20 mars 1907, renvoi à là Commission d'hygiène publique (Doc. parl. n° 872, J. O0. p. 249) : Proposition de oi ayant pour but de compléter la loi du 8 août 1898 sur la protection du travail national, déposée par M. Defontaine, député, le 19 mai 1907, renvoi à la Commission du travail (Doc. parl. n° 942, J. 0. p. 308). nouvelle proposition déposée Ie 19 janvier 1909, renvoi à la : du-travail (Doc. parl. n° 2252),

V. eucore le débat du 29 décembre 1909 à la Chambre des députés. officiel du 30 décembre 1909, p. 3860-3867 et 3870-3874.

Commission

tourne

gines et dans ses répercussions. Quels que soient les excès démagogiques auxquels ait pu donner lieu l'agitation japonaise en Californie, nous voyons moins la trace d’une répugnance ethnique du « blanc » contre le « jaune », que de la défense économique de l’étalon de vie de l’ouvrier civilisé menacé par une main-d'œuvre prête à toutes les besognes ei satisfaite d'un salaire de famine, dans la lutte antijaponaise, entreprise par les travailleurs américains, succédant à une lutte antichinoise inspirée de motifs identiques (1).

Le problème, pour quitter le domaine de Fimpulsivité des haines de races et entrer dans celui d’une organisation rationnelle du travail, n’en est pas moins troublant, il ne l'est même que davantage.

Nous y trouvons, plus vive que jamais, l'angoisse qui s'attache à ces répartitions d'immenses masses humaines, Si, pour d’autres concurrences entre ouvriers d’une même profession ou d’un même pays, nous avons pu souhaiter qu'aux mesures d'exclusions sucecèdàt un partage de travail qui satisfasse nos exigences de justice et d'égalité, tout en sauvegardant les progrès déjà acquis de liberté et de dignité humaines ; peut-il en être de même sans péril entre nations et races différentes ?

Ce sont deux conceptions de vie, deux civilisations, deux humanités qui sont ici en présence, peut-on sacrifier la plus avancée à la plus grossière ? Nous ne le pensons pas. Et quelque pitié que lon puisse éprouver pour cette immense et misérable troupeau d’Asiatiques, repoussé de partout, grouillant comme une fourmilière errante, en quête de subsis-

(1) Très significative à cet égard nous parait l'attitude de It célèbre association des Chevaliers du Travail qui, après avoir aftirmé dans ses statuts ei ses manifestes : « réunir en un seul troupeau tous les métiers honorables, sans égard pour la nalionalilté, le sexe, [à croyance el Ia couleur », et proclamé encore : « nous ne reconnaissons aucune race, couleur où croyance comme plus favorisée qu'une autre ». (Cf, Picrre-Claudio JANET : Les chevaliers du Travail, Musée Social, 1899, p. 345 et 307) : après avoir admis, à partir de 1880, les nègres dans ses rangs, refuse de considérer les Chinois « comme membres de la grande famille humaine » et réclame contre eux des mesures d'exclusion,

C'est que c'est là l'ennemi économique, implacable, innombrable, inassimiläble et dont la reconnaissance par la classe ouvrière américaine équivaudrait pour celle-ci à un suicide.

tance, il nous paraît impossible qu’une nation, parvenue à réaliser un certain degré non seulement de confort matériel, ce qui est peu, mais surtout de civilisation morale et sociale, puisse accepter de s'ouvrir sans réserve à toutes les concurrences du dehors et de laisser s’effriter son étalon de vie, sous l’action de races inférieures qui ne pourraient que l’abaisser, sans s'élever elles-mêmes de façon appréciable. Ici la concurrence loin de favoriser le progrès, d'assurer la sélection des plus aptes, entraiînerait les plus lamentables régressions vers un niveau inférieur de dignité humaine.

Il y a des conditions minima de vie sociale au-dessous desquelles une nation ne peut plus descendre lorsqu'elle y est une fois parvenue et qu’il peut même être utile à lPhumanité tout entière qu’elle conserve. Nous croyons qu'entre la ‘ace blanche et la race jaune, c’est ce minimum essentiel qui ésthen jen.

Au reste, les voyageurs les moins suspects de complaisance pour la démagogie (1), estiment avec nous, qu'aux Etats-Unis des mesures d'exclusion sont parfailement légitimes et cela non seulement à l’égard de l'immigration jaune, qui apparait totalement inassimilable, mais encore de certaines catégories d’immigrants européens, qui pourront peut-être s’assimiler un jour, mais dont pour le moment le niveau de vie est trop notablement inférieur à celui de la classe ouvrière américaine pour pouvoir être acceptées par elle sur un pied d’éga-

lité (2).

(4) « La proscriplion des Chinois est un des actes brutaux de la lutte pour la vie, Ia démocralie ouvrière défend son bien-être. Les restrietions à l'immigration européenne procèdent en partie du même sentiment. Quand on regarde de loin l’ensemble des faits. on est porté à blàämer ce sentiment et la politique égoïste qui l'inspire : quand on voit de plus près, on devient à certains égards plus indulgent. » (E. Levassrur : L'ouvrier américain. tome I, p. 467)

(2) C'est Ià la critique qu'opposent les ouvriers américains aux immigrants italiens : « Vous n'avez pas de Trade-Unions et aussitôt que nous avons des difficultés avec nos employeurs, on nous menace tout de suite de nous faire remplacer par des Italiens. On n'a même pas allendu que des conflits aient éclaté pour en amener un très grand nombre. si bien que leur seule présence constitue pour nous une perpétuelle menace,

« Aujourd'hui, nous avons des milliers de sans travail dans toutes les

On a cru cependant pouvoir contester la réalité d’un avilissement des salaires par les travailleurs étrangers en arguant que, les salaires tendant à s’'uniformiser, les ouvriers étrangers même originaires d’un pays pauvre ne tarderaient pas à obtenir un salaire très voisin de louvrier indigène (1). Nous avons déjà fait observer que, bien qu'arrivant à décupler leur salaire, les ouvriers japonais étaient encore loin d'atteindre en général la rémunération des ouvriers américains (2). En tous cas, l’uniformité vers laquelle tendent les salaires peut aussi bien se réaliser, et on le reconnaît, par la baisse des uns que par la hausse des autres. Nous pensons que partout où les étrangers se trouveront en majorité, ou constitueront un petit noyau d’entraineurs, leur action déprimante sur les salaires sera certaine, car, où bien ils ne trouveront pas à s’embaucher, ou ils serviront les desseins du patronat. Au reste, redisons-le une fois encore, le salaire n’est pas le seul élément du contrat menacé par le travail étranger ; les conditions d'hygiène, le régime de la discipline,

industries, et nous tenons, en dehors de notre intérêt personnel, à ce que les milliers de méeconkents qui viennent chez nous restent dans leur propre pays. Les institutions surannées et monarchiques de l'Europe cesseront alors de se perpétuer et des réformes s'imposeront. » Lettre de $S. Gompers, président de la Fédération américaine à Merlino, délégué des ouvriers italiens, (Cf. Viqou- ROUX : La concentration des forces ouvrières, p. 230.)

(4) Cf, Cozson : Cours d'économie polilique. Livre deuxième : Le Travail et les Questions ouvrières, p. 15 :

« De même que le Chinois qui travaille aux Etats-Unis, le Piémontais qui vient en France faire des terrassements ne s’y contente nullement des salaires dont il se contenterait dans son pays. Il est vrai qu'il est géntralement payé sensiblement moins cher que l'ouvrier indigène : ce n'est en effet qu'en acceptant un salaire moindre qu'il peut se faire embaucher à la place des ouvriers du pays : mais à moins qu'un afflux continu de trivailleurs habitués à des salaires inférieurs et à une vie plus dure ne vienne déprimer le taux des salaires d'une manière permanente, l'étranger originaire d'un pays pauvre, malgré ses besoins moindres, ne larde pas à obtenir un salaire très voisin de celui de l'ouvrier indigène, inférieur seulement dans 11 mesure nécessaire pour driompher de la répugnance plus o% moins grande que les entrepreneurs éprouvent à l'employer à raison de sa nationalité. C'est un fait constant que la différence de salaire en un même lieu, pour les ouvriers de race différente, s’atténue très rapidement soit par la hausse des salaires des uns, soit par la baisse des salaires des autres. »

(2) Cf. supra, p. 210, note 1.

peuvent être non moins fortement affectés par la différence de niveau de vie et d’habitudes des races en présence.

En France, encore qu'avec moins d’acuité et surtout de généralité, le problème se pose pour la main-d'œuvre belge et italienne ; celle-ci entretient dans certaines régions ou certains métiers des conditions de vie intolérables pour les ouvriers français. On fait parfois observer que, dans notre pays, le travail étranger semble non pas éliminer la maind'œuvre française, mais se proportionner à ses lacunes : ce sont les besognes abandonnées par les travailleurs français, que sont venus recueillir les travailleurs étrangers (terrassements, déchargements, etc. ; en agriculture : arrachage des betteraves dans le Nord, vendanges dans le Midi). On a même été jusqu’à suggérer que les faibles salaires dont ils se contentent, pour des tâches inférieures, permettaient d’accorder plus aisément les hauts salaires que réclame l’ouvrier français pour les tâches supérieures qu’il exécute (4).

Et, tout d’abord, ce ne sont pas seulement dans des métiers où la main-d'œuvre française fait défaut que sévit le travail étranger, mais dans nombre d’autres professions déjà encombrées (2) ; quant aux travaux désertés par les ouvriers français, ils le sont, nous semble-t-il, pour des motifs qu'il faut distinguer : pour des raisons d’ordre psychologique : les ouvriers français se refusant à accomplir certains travaux qu'ils jugent trop durs ou trop répugnants pour eux (travaux de manœuvres, déchargements, terrassements, agriculture, etc.), et, sur ce point, il semble bien, en effet, que tant que les ouvriers français n'auront pas abandonné leurs préventions, ou que les conditions de ces travaux ne se seront pas modifiées, l'emploi de la main-d'œuvre étrangère, moins exigeante, restera pour les employeurs une nécessité : mais il est permis de se demander s’il ne se joint pas parfois, à la désertion de certains travaux par la main-d'œuvre fran-

MO AMAS NOTE NCiL.

(@) Cf supra, p.194 et 195.

çaise une autre cause qui est les faibles salaires qui y sont payés, à cause précisément de la prédominance dans ces professions du travail étranger.

Et, d'autre part, outre que le bénéfice, que l’on propose aux ouvriers français de tirer du bas prix payé aux ouvriers étrangers, répugne à leurs sentiments égalitaires, cette situation sera, croyons-nous, assez exceptionnelle et, partout où il s'agira de tâches analogues, la loi économique qui tend à luniformisation des salaires, pour un même travail, dans une même région, fera de l’existence persistante de bas salaires au milieu d’un groupe de travailleurs, une menace suffisante, dirigée contre le groupe entier, pour justifier les plaintes ouvrières.

Les deux mesures que préconisent habituellement les travailleurs français sont d’ailleurs les plus souples et les plus justes puisqu'elles tendent presque tout autant à protéger Pétranger que le national. Ce sont celles déjà appliquées aux travaux de l'Etat, par les décrets Millerand : une limitation proportionnelle du nombre des ouvriers étrangers dans chaque entreprise et un minimum de salaire.

Mais on a critiqué ces mesures unilatérales de défense ouvrière et l’on a proposé de rechercher cet équilibre stable des forces ouvrières du dedans et du dehors dans un système d'accords internationaux, « beaucoup plus fécond et plus conforme à l'idéal de justice dont s’honorent les sociétés modernes » (1).

Nous n’en disconvenons pas, mais qu’on prenne garde de nous faire lâcher la proie pour l’ombre. Si des accords internationaux, tels que le traité de travail franco-italien du 15 avril 1904, où les conventions internationales relatives au travail de nuit des femmes et à l'emploi du phosphore blanc, réalisent un type supérieur de règlementation, profitable en dernière analyse à toutes les nations contractantes, nous ne voyons pas bien comment certaines d’entre elles consenti-

(4) Paul Pic: Traité élémentaire de législation industrielle. — Les lois ouvrières, 3 édition, n° 264, p. 165.

raient à faire disparaître l'inégalité des salaires qui existe entre leurs émigrants et les travailleurs des autres nations alors que c’est sur cette inégalité que repose le.jeu de Pémigration qu’elles favorisent.

Tant que les accords internationaux ne toucheront pas au chapitre des salaires — et les auteurs qui les préconisent ne sont pas près de le leur conseiller — c’est aux conventions collectives et aux législations nationales qu’il faudra nous résigner à confier le soin de s’opposer à ces concurrences au rabais (1).

B. — La défense douanière contre les pays à bas salaires : Un protectionnisme ouvrier

Les bas salaires étrangers ne viennent pas seulement porter leur concurrence redoutable sur le marché du travail, ils agissent encore, on l’a vu, à distance. Les syndicats ouvriers qui repoussent si brutalement, dans certains pays, le travail pauvre qui demande à s’embaucher, ont-ils discerné cette influence lointaine des produits du travail pauvre ? Protectionnistes à l'égard des travailleurs, le sont-ils également à l’égard des produits ? :

On sait l’éloquente réponse qu’offrent à cette question les deux pays où le bien-être ouvrier est le mieux assuré : lAustralie et les Etats-Unis, qui, tous deux, complètent leurs rigoureuses mesures contre l’immigration par les tarifs douaniers les plus prohibitifs et élèvent, autour de l’étalon de vie privilégié auquel ïls sont parvenus, une double muraille protectrice.

Les tendances si intéressantes du « nouveau protectionnisme » (New Protection) qui se manifestent, en ce moment, en Australie, ne peuvent que renforcer et rendre plus populaires encore les mesures douanières en en faisant des instruments au service de lamélioration des conditions du tra-

(1) Une mesure, notamment, s'imposerait immédiatement : l'interdiction d'aller embaucher, dans leur pays, des ouvriers étrangers, pour les utiliser comme briseurs de grèves.

vail (1). Certaines de ces mesures, en effet, soumettent les industriels locaux, en compensation de la protection dont ils bénéficient, à une taxe souvent fort élevée dont ils ne peuvent s’exempter qu’en se soumettant aux conditions normales de salaires et de durée de travail établies par les Chambres ou les Tribunaux d’arbitrage (2). Et les lois générales elles-mêmes, de 1906 et 1907, sur la protection des industries australiennes, vont jusqu’à exclure catégoriquement de la protection douanière, « toutes professions dans lesquelles, de l'avis du contrôleur ou du juge, la majorité des travailleurs ne reçoivent pas une rémunération suffisante (adequate remuneration), ou sont soumis à d’injustes régimes ou conditions de travail et d'emploi (unfair terms or conditions of labour employment) » (3).

C’est là le plus remarquable exemple de protectionnisme complet et équitable au service non d’une classe mais de la nation entière que nous ait jamais offert la politique douanière internationale et, sur ce point comme sur tant d’autres, Australie ouvre aux autres nations les voies les plus nouvelles de justice sociale.

Bien loin de telles conceptions est encore l’opinion ouvrière officielle en Angleterre. Nous montrions tout à l’heure quel empire exerçait le principe libre-échangiste sur Pesprit

(4) Cf. sur cette intéressaute orientation législative. (Bullelin de l'Office international du Travail, année 1907, p. Li à LV; année 1908, p. LXXxIm à LXXXVIII.

‘2) La loi de 1906 sur les taxes d’excise sur les spiritueux contient la disposition suivante : « Il sera perçu, en outre des taux stipulés, un droit d'un shilling par gallon si l'employeur n'accorde pas aux ouvriers, dans l2 délai d'un an à partir de la présente loi un salaire « fair and reasonable ». (juste et raisonnable) pour une semaine de quarante-huilt heures : l'employeur sera également tenu de maintenir une proportion équitable entre le nombre des ouvriers et des apprentis s'il veut jouir de la détaxe ci-dessus indiquée. » (Cf. Charles Descuars : L'organisation du travail en Australie — Revue politique er parlementaire, septembre 1908, p. 584.)

Cf. également loi n° 16 de 1906, du 12 octobre 1906 sur les taxes d'excise sur les machines agricoles. (Bulletin de l'Office internalional du Travail, année

‘3) Lois de 1906 et 1907 sur la protection des industries australiennes, art, 16, (Id., année 1908, p. 325.)

230 LES SOUS-CONCURRENCES OUVRIÈRES à

des leaders du Labour Party et comment, jusque dans la question de l’immigration, ceux-ci faisaient cause commune avec les. libéraux. Le dernier Congrès du Labour Party, le 27 janvier 1909, à Portsmouth, nous a offert le spectacle d’un état d'esprit identique : un délégué ayant proposé un amendement dans lequel il était dit que le libre-échange était peut-être responsable du chômage dont souffre la classe ouvrière, la majorité des congressistes repoussa lamendement...

M. Yves Guyot s’étonnait un jour de trouver ainsi chez les Trade-Unionistes anglais ce qu’il considérait comme une contradiction. « Ils veulent, disait-il, la liberté du commerce et la règlementation du travail ! » (1).

C’est bien exactement, selon nous, ce qui caractérise la philosophie du Trade-Unionisme, telle qu’elle se dégage des ouvrages de Béatrice et Sidney Webb, et c’est ce qui permet à certains économistes comme M. Paul de Rousiers et M. Paul Bureau, de présenter le syndicat, conçu sur le type anglais, non seulement comme compatible avec l’organisation capitaliste, mais même comme une pièce indispensable de l’édifice industriel moderne. Mais c’est aussi par là que l’Unionisme anglais diffère si intimement de lesprit du syndicalisme français.

Pour le trade-unioniste anglais, le seul objectif de l’action syndicale doit être de parvenir à établir dans toute la profession une commun rule, — une règle commune — ou, comme ils disent encore, un standard rate, — un tarif étalon — et un normal day — une journée type, — qui constitueront comme le statut inviolable de toute la profession. Une fois ces sortes de boucliers établis, à l’abri desquels la classe ouvrière se trouvera protégée, le syndicat laissera les capitalistes parfaitement libres de conduire leur industrie à leur guise, de se livrer à telles spéculations qu’il leur plaira ; du moment qu’ils ne chercheront pas à porter atteinte au statut consacré de la classe ouvrière, c’est même d’un (œil favorable que celle-ci verra s’accélérer le mouvement industriel, s’intensifier

(1) Yves Guyor : Les conflits du travail el leur Sotulion, p. 40,

LA CONCURRENCE DES OUVRIERS ÉTRANGERS Ja

la concurrence patronale ; elle s’en réjouira comme consommatrice et favorisera le régime libre-échangiste. Par ailleurs, elle s’inquiétera assez peu de transformer le régime capitaliste et se contentera de jouir paisiblement de la place avantageuse que, par son union et sa force, elle est parvenue à s’y assurer.

Il en est tout autrement en France où, ni la situation de la classe ouvrière, ni ses aspirations ne ressemblent à celles des unionistes anglais.

Moins à l'abri des répercussions de la direction de l’entreprise, moins étrangers à celle-ci ou, du moins, loin de s’en désintéresser, songeant obstinément à la conquérir un jour, les travailleurs français et le syndicalisme français ne reconnaissent guère de domaine réservé, pas plus dans l’organisation industrielle que dans l’organisation sociale.

S'ils n’usent pas toujours, dans la direction commerciale, du droit d'intervention qu’ils se reconnaissent, ils n’hésitent pas à s’en servir, en période de crise ; ils sentent pour un moment leurs intérêts solidaires de ceux du patron, ils le disent et cela n’altère pas un moment la vivacité de leur conscience de classe.

Il y a, dans cette attitude, un mélange d’incohérence et d'esprit pratique qui tranche sans doute avec le caractère si défini, avec l'attitude si simple de la classe ouvrière anglaise : celle-ci veut maintenir son étalon de vie, accentuer la solidarité de classe, se désintéresser de la direction de l’industrie, traiter avec le patron comme avec un simple commerçant achetant du travail ; la classe ouvrière française, plus mobile, plus incertaine mais plus idéaliste, poursuit d’autres desseins : sans doute, elle oppose vivement ses intérêts à ceux du patronat, entre elle et lui le fossé semble infranchissable, mais elle ne se désintéresse pas pour cela de la marche de l’industrie : par suite du régime prédominant de petite industrie, elle sent son sort lié à celui de l’entreprise, bien plus, elle se considère comme ayant des droits sur lusine, droits achetés par toute la substance ouvrière qui y a été consommée et qui lui donneront un jour, par je ne sais quelle prescrip-

292 LES SOUS-CONCURRENCES OUVRIÈRES a

tion d’usage, le pouvoir d'en exproprier les gérants provisoires.

Ce sont tous ces sentiments et toutes ces nécessités économiques qui lient l’ouvrier français à son usine, et font que les Syndicats les plus révolutionnaires ne répugnent pas à revendiquer certaines mesures de protection, même si celles-ci doivent profiter partiellement à leurs employeurs.

C’est ainsi que les ouvriers du meuble de Paris poursuivent une active campagne en faveur des tarifs d'entrée sur les bois ouvrés, pour se défendre contre l’envahissement des meubles camelotes que leurs patrons eux-mêmes, ainsi que nous lindiquions plus haut, font fabriquer à des salaires de misère par les pauvres artisans des vallées italiennes ou d'Autriche et de Suisse. Ici, la concurrence est plus directe, aussi, à part quelques craintes de mesures de représailles, l'opinion ouvrière est-elle chez les sculpteurs très ferme pour réclamer des droits élevés à l’importation (1).

Même attitude chez les verriers. On ne saurait douter des tendances révolutionnaires qu’affiche leur Syndicat, qui ne cesse de critiquer vivement le caractère « corporatif » de Union verrière belge, et, cependant, nous le voyons s’associer ouvertement à la demande des industriels, pour obtenir une élévation des tarifs protecteurs : et il s’agit ici d’un problème plus vaste que pour les ébénistes ; c’est la concurrence des produits étrangers sur Ie marché français, et même celle que font les produits étrangers aux produits français sur les marchés étrangers, que les ouvriers verriers ont en vue, lorsqu'ils demandent des tarifs protecteurs contre les produits des ouvriers belges ou allemands à bas salaires (2).

(4) Cf. MurscuLer : Un Syndical prolectionnisle — Revue syndicaliste. mars 1909 ; Albert Tomas (Humanité du 20 juin et du 1% juillet 1907).

(2) Le secrétaire de Ia Fédération nationale des travailleurs du Verre, Charles DELzANT, dans un arlicle de la Voix des Verricrs (15 janvier 41909), indique la double concurrence dont se plaignent les verriers français de la part des pays à bas salaires : concurrence sur les marchés étrangers, concurrence sur Je marché français :

« La France produit plus de verre à vitres qu’elle n’en consomme, un quart au moins de sa production était jeté à Pexportation ; or, depuis l’abais-

Dans une industrie comme celle des mines, dont la production limitée à un nombre de bassins déterminés, les cours relativement uniformes et la forte organisation ouvrière et patronale constituent un type particulier d'économie simple, les points limites, où les intérêts patronaux et les intérêts ouvriers sont solidaires, sont plus nettement aperçus que partout ailleurs. Aussi, à plusieurs reprises, en même temps qu’ils se préoccupaient d’enrayer l’accumulation des stocks résultant de la surproduction nationale (1), les Congrès miniers ont-ils réclamé Pélévation des tarifs de protection contre les charbons étrangers (2), et, récemment encore, en application des décisions de leur Congrès national de Montceau, la réunion du Conseil national des mineurs du 13 janvier 1909 décidait, sur ce point, une démarche auprès du ministre.

sement des salaires acceptés en Belgique, les prix du verre ferment l’exportation au verre français, depuis lors, Ce qui allait au dehors reste en magasin. C’est pour nous du chômage en perspective et le même abaissement des salaires permettant aux verres belges d'arriver sur le marché français, il y aura d'autant plus de chômage pour nous qu'il en entrera.

« . Les bouteilles allemandes, fabriquées à salaires plus bas que les nôtres — nous le pensons — nous ferment également l'exportation et viennent de plus en plus en France ; chaque année leur chiffre grossit, » Il signale le même danger pour le verre blanc, les articles d'éclairage et de gobeletterie, et conclut : « Que feraient les camarades allemands à notre place ? IS feraient comme nous, ils se défendraient contre la concurrence de la production des ouvriers à bas salaires. »

M. Goniaux signalait, lors de la discussion du nouveau tarif général des douanes, que les ouvriers verriers du Nord chômaient, depuis quelques années, trois où quatre mois par an. (Chambre des députés, deuxième séance du !°" décembre 1909 : Journal officiel du 2 décembre 1909, p. 3069.)

(1) Cf. La politique très caractéristique des mineurs à cet égard, soit par voie de limitation internationale de la produetion (Assoc. prof. tome 1 p. 430, 431 et 434), soit par voie de chômages collectifs nationaux (stop days). (MANTOUX et Azrassa : La crise du Trade-Unionisme, p. 48-59.)

(2) Au Congrès de la Fédération nationale des mineurs, en 1896, à Decazeville, le vœu suivant fut adopté :

« Cousidérant que da faveur qui est accordée aux combustibles étrangers dans nos ports et sur nos réseaux de chemins de fer met nos charbonnages dans un état d'infériorité sur les marchés :

« Considérant que cette situation est préjudiciable aux travailleurs du sous-sol qui voient avec inquiétude le nombre des jours de chômage augmenter:

« Considérant que les tarifs de pénétration créés en 1866 sont devenus une cause de perturbation pour lexploilation des charbons français :

« Le Congrès invite le gouvernement à rapporter ces (tarifs, à en organiser de nouveaux favorables au transport de nos houilles et à exclure des fournitures de la Guerre, de la Marine et autres services de l'Etat, les charbons, les cokes et les agglomérés d'origine exotique, » (4ssoc. prof. lome 1, p. 411

Enfin, citons encore le cas des ouvriers mégissiers et gantiers qui, dans la crise que traverse leur industrie, font cause commune avec leurs patrons, non seulement pour se protéger contre certaines productions à bon marché, mais encore pour conquérir de nouveaux débouchés à leurs produits : ils réclament notamment, pour étendre leur exportation, la modification des conventions douanières avec les Etats-Unis (1).

Certains militants syndicalistes condamnent cependant les droits protecteurs. Dans son rapport à la Commission d’enquête parlementaire sur lindustrie textile, le secrétaire de la Fédération nationale ouvrière, V. Renard, combattait les tarifs protecteurs qui, disait-il, ont mis les industriels à l’abri de la concurrence et leur ont permis, plutôt que de renouveler leur outillage, de tirer tout leur profit d’une spéculation sur la main-d'œuvre (2).

C’est, en effet, le vice d’un grand nombre de mesures de protection artificielle que d’engendrer le parasitisme. Aussi bien, n’entreprenons-nous pas de les justifier toutes ici ; mais il est un autre parasitisme que l’on ne peut davantage accepter, c’est celui des concurrences au rabais. Tant que la concurrence étrangère stimule les patrons à améliorer leur outillage, les empêche de s’enliser, à l'abri des barrières douanières, dans la routine et le parasitisme, son influence ne peut qu'être tonifiante, mais lorsqu'elle n’agit que pour faire peser sur les salaires normaux d’un pays les salaires de famine de la misère étrangère, ce n’est plus un progrès, mais une dégradation qu’elle provoque.

Cest sur cette distinction entre la concurrence normale et les sous-concurrences que lon doit juger les mesures proposées (3).

1) Enquêle Sur le chômage dans la mégisserie et la Lannerie. (Bulletin de l'Office du Travail, juin 1908, p. 564 et 569-570.)

(2) Cf. Enquêle parlementaire sur l'industrie textile, 1904, tome IT, p. 294.

(3) A l'appui de ses revendications protectionnistes, MurscuLEr. un des militants de la Fédération de l'ameublement, fait ressortir fort justement cette distinction :

« Si la suprémalie de la concurrence italienne ou belge, dit-il,‘ provenait

Dans le premier cas, il y a réellement un accroissement d'utilité sociale dont on peut se réjouir ; dans le second, il n'y a qu'une dégradation du standard of life ouvrier, dont la collectivité ne peut se trouver enrichie.

Rien donc n’est plus sain, ni plus légitime, que le protectionnisme élaboré par le syndicalisme français.

Mais on voit quelle transformation subit, de ce fait, la vieille doctrine protectionniste. Tandis que, dans la pensée de List, la protection douanière n’était qu’une phase provisoire de l’évolution d’un pays, destinée à empêcher son industrie naissante d’être broyée, avant d’être arrivée à maturité, par ses concurrents adultes, l’instrument ici se retourne et, cessant d’être une protection des faibles contre les forts, il devient le rempart des forts contre les faibles, des riches contre les pauvres. Par la voix de Patten, les Etats-Unis revendiquent le droit de se défendre contre la camelote étrangère (1). Voici que le développement de l’action syndicale vient de son côté confirmer cette théorie nouvelle et, non contente de repousser de son domaine les travailleurs pauvres, lutte encore contre les produits qu'engendre leur misère.

c) La syndicalisation des étrangers et la solidarité internationale des travailleurs

Ce que les ouvriers ne peuvent pas obtenir par la contrainte, ils cherchent à l’obtenir par la persuasion et le développement d’une solidarité librement consentie.

C’est là, sans doute, la solution la plus en harmonie avec

du fait d'un outillage plus perfectionné ou d'un avantage résultant du prix ou de la qualité de la matière première, nous n'aurions qu'à nous incliner. Mais ce n'est point le cas. Le fait que ces industriels produisent à meilleur marché, tient uniquement à la différence du salaire, différence qui est trop grande pour que nous puissions la compenser par une intensité plus grande de notre production. » (Revue syndicaliste, mars 1909.)

(1) PATTEN, professeur d'Economie politique à l'Université de Pensylvanie : Les fondements économiques de la Protection. Traduct. Lepelletier, Paris, Giard et Brière.

toute doctrine reposant sur la solidarité ouvrière, qui cherche moins à écraser ses rivaux qu’à les gagner et à les émanciper. Qu’on le remarque cependant, autant cette doctrine nous apparaît féconde, et souvent même la seule légitime, lorsqu'il s’agit d'ouvriers, séparés par des rivalités momentanées, ou par une simple différence de degré dans léducation sociale (femmes, manœuvres, etc...), autant elle présente de difficultés lorsqu'il s’agit de appliquer à des concurrents étrangers et surtout à certaines catégories d’entre eux.

Aux Etats-Unis, par exemple — bien que l’on ait pu citer à de certaines époques les efforts tentés par la Fédération américaine pour organiser les ouvriers japonais (1) — on peut dire que cette œuvre a à peu près totalement échoué. C’est que l’on se trouve là en présence d’une race, non seulement rivale, mais presque complètement inassimilable, avant des besoins, des habitudes de vie, disons plus, une conception du bonheur (2) en telle opposition avec lidéal poursuivi par les travailleurs occidentaux qu’il semble à peu près impossible de trouver entre eux les éléments profonds et durables d’une commune conscience de classe.

Il n’en est pas de même pour toutes les catégories d’immigrants européens : toutefois, le raisonnement qui consiste à dire que les immigrants européens quittant leur pays pour se procurer plus de bien-être, prennent assez vite les habitudes des Américains et, par suite, leurs exigences et en arrivent aisément à se syndiquer, est un peu sommaire. Il n'est pas vrai de dire que toutes les catégories d’immigrants se mettent rapidement au niveau de la vie ouvrière américainc (3) : si cela est vrai pour les ouvriers anglais, alle-

(1) Vers 1897, notamment, des meetings furent organisés aux Etats-Unis pour tenter de gagner les Japonais à Paction syndicale. (Cf. Vicouroux : La concentration des forces ouvrières, p. 232.)

(2) Venus aux Etals-Unis pour assurer leur existence, faire des économies et retourner dans leur pays, ils ne peuvent participer à l'élan des ouvriers américains pour réaliser leur idéal syndical et transformer l'organisation de l'industrie.

(3) Cf. A, VIALATTE : L'industrie américaine, p. 266-267.

mands, français, tchèques, etc..…, il n’en est pas tout à fait de même des pauvres paysans italiens ou des juifs de Russie qui, déprimés par une longue misère, apportent avec eux des habitudes de vie inférieure qu’il ne sera pas aisé de leur faire dépouiller ; de plus, il ne faut pas oublier qu'ils savent parfaitement que, s'ils exigeaient exactement le même traitement que les ouvriers nationaux, ils perdraient aussitôt la précieuse prime à l’embauchage que leur constitue leur misère.

Néanmoins, de ce côté, l'exclusion hors des organisations ouvrières ne se justifierait pas et un effort de syndicalisation peut être efficacement tenté, car il se trouve là au moins des germes de conscience de classe et de solidarité susceptibles d’être appelés à la vie.

Dans la plupart des pays européens, où les différences de races entre concurrents sont moins profondes, c’est à la propagande syndicale que les ouvriers confient avant tout le soin de réduire les rivalités internationales. En Allemagne, un journal syndical spécial est publié pour les Italiens ; en Suisse, les Bourses du travail possèdent des interprètes pour les ouvriers étrangers; en France, les Syndicats sont largement ouverts aux ouvriers étrangers : à Marseille, le journal de la Bourse du travail, l'Ouvrier syndiqué, publie des articles en plusieurs langues ; et l’on a même vu, dans certaines régions, des ouvriers étrangers prendre la tête du mouvement syndical et soutenir presque à eux seuls d'importants mouvements de grève (1).

C’est done du développement international de lesprit syndical que l’on doit attendre dans les pays européens, sauf certains cas particuliers, l’atténuation de la concurrence des ouvriers étrangers (2). Le meilleur correctif serait également

(1) Lors des grèves de 1905, dans le bassin minier et métallurgique de Longwy, ce sont des ouvriers italiens qui dirigèrent presque tout le mouvement

(2) La sixième Conférence internationale des -Centres syndicaux réunie à Paris en août 1909, s'est préoccupée en particulier de faciliter l'admission dans

de pousser à l’organisation ouvrière dans les pays d’émigration et aussi au développement industriel qui, sans doute, susciterait pour l’avenir de nouveaux concurrents commerciaux, mais tarirait au moins ces ruineuses sous-concurrences ouvrières.

LE

Mais, si l’organisation permanente des immigrants étrangers offre encore bien des difficultés, il est un point sur lequel la conscience ouvrière internationale nous a déjà offert d’admirables exemples de solidarité qui, à la fin de ce chapitre tout assombri de luttes fratricides, nous ouvrent de réconfortantes perspectives d'avenir : c’est le refus de servir de supplanteurs en cas de grève. C’est là, sans doute, le point le plus vif de la vie ouvrière, mais, sur ce point du moins, la conscience ouvrière a commencé à s’éveiller.

les syndicats étrangers d'ouvriers immigrants déjà syndiqués dans leur pays d'origine. "

Le Congrès socialiste et corporatif de Stuttgart (18-24 août 1907) n'a voulu préconiser, lui aussi, comme solution au grave problème de l'immigration, que l'organisation ouvrière :

« 4° Les associations ouvrières de tous les pays doivent s'inspirer des principes généraux suivants :

« à) Admission sans restriction des immigrants à faire partie des associations de tous les pays ;

« b) Perception d'un droit d'entrée convenabie pour faciliter leur inseription ;

« ©) Faculté de passer sans frais, d'une association d'un pays dans celle d'un autre, pour ceux qui auront acquitté toutes leurs obligations envers la première association ;

« d) Conclusion de contrats entre les syndicats des divers pays, en vue d'arriver à une solution précise de la question et de faciliter l'application de ces principes dans les divers pays ;

« 9° De secourir les associations professionnelles des pays dans lesquels se recrutent surtout les émigrants, »

Pour les pays d'origine des émigrants, il préconisait une propagande analogue :

« 1° Organiser une propagande active en faveur du syndicalisme :

« 2° Faire Connaître aux ouvriers et proclamer ce que sont réellement les conditions de travail dans les pays vers lesquels se portent les émigrants ;

« 3° Utilité pour les syndicats de s'entendre avec les associations du pays d'émigration pour agir de concert dans les questions d’émigration et d'immigration, » É

(Cf. Bulletin de l'Office international du Travail, année 1907, p. 572.)

LA

A plusieurs reprises déjà, des ouvriers étrangers, allemands, belges, hollandais, embauchés en France pour remplacer des grévistes, se sont refusés à prendre la place de leurs camarades en grève et ont même parfois exigé des patrons qu’ils pourvoient à leur rapatriement (1).

Mais si l’on peut citer quelques exemples de cette solidarité entre ouvriers européens —— encore que, dans la mêlée égoïste des intérêts, ils soient assez rares (2) -— c’est un exemple unique, dans les annales de la lutte implacable entre les deux mains-d’œuvre rivales du marché californien, que l'acte de solidarité qui se manifesta en 1906 entre travailleurs japonais et travailleurs américains : des patrons de San- Francisco s'étant efforcés, pour abattre leurs ouvriers, de remplacer les grévistes par des sarrazins jaunes, ainsi: que cela s'était toujours pratiqué dans le passé, on vit, cette fois, des propagandistes japonais parcourir les quartiers habités par leurs compatriotes, organiser des meetings pour leur expliquer l'identité d'intérêts de tous les prolétaires, et, à la suite de cette propagande, plusieurs milliers d'ouvriers japonais, qui s'étaient laissés embaucher, quitter en masse les ateliers (3).

Sans doute, cet éveil de la conscience ouvrière jaune a été trop fugitif et reste trop isolé pour autoriser l'espoir d’une syndicalisation générale des jaunes : autre chose est de céder momentanément, en période de crise, aux objurgations de militants, autre chose est de se réconcilier de façon permanente avec celui dont on convoite la place ; mais, cette manifestation n’en montre pas moins quel facteur nouveau décisif cet éveil de la conscience ouvrière peut introduire dans les plus ataviques conflits d'intérêts et de races.

(1) Un cas de ce genre s'est présenté, par exemple, à la fin de 1908, pour

des ouvriers hollandais embauchés par une entreprise de carrières de l'Yonne. (Cf. Humanilé du 10 décembre 1908.)

(2) On sait par exemple comment des ouvriers anglais acceptèrent de venir supplanter les dockers belges pendant la grève d'Anvers.

(3) Cf. £veil démocratique du 28 octobre 1906.

Page 1