‹ Réglementations Syndicales Et Sous-Congurrences OuvrièresChapitre 33 sur 84 · Ï. —— SES CAUSES ; SES CARACTÈRES · texte numérisé non relu

Ï. —— SES CAUSES ; SES CARACTÈRES

Nous avons déjà noté quelques-unes des rigoureuses solidarités qui lient les misères ouvrières les unes aux autres et maintiennent dans l’organisation du travail comme un fonds de souffrances et d'exploitation qui semble indestructible : lorsque la femme disparaît de l'atelier, l'enfant y entre ; là où l’enfant est exclu, les femmes sont employées en grand nombre ; à peine a-t-on chassé des Etats-Unis la maind'œuvre chinoise que surgit l'invasion japonaise...

Le travail en chambre nous est un exemple de compensation analogue : tous les efforts tentés par l’action ouvrière ou la loi pour organiser le travail industriel semblent avoir leur

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douloureux retentissement et comme leur rançon dans une aggravation des horreurs du swealing system où nous allons maintenant pénétrer.

C’est un lieu commun, sous la plume des écrivains solidaristes, que l’implacable solidarité qui, liant le sort des forts à celui des faibles, en arrive à subordonner les vainqueurs à leurs propres victimes. Ils empruntent volontiers, pour illustrer leur thèse, un exemple à l’hygiène sociale et nous montrent qu’au fur et à mesure que les quartiers s’assainissent, que les rues et les boulevards s’élargissent, les misérables se trouvent réduits à s’exiler du centre, ou, bien plutôt, à reconstituer, dans les îlots épargnés par la pioche des démolisseurs, des foyers de surpeuplement et d'infection qui menacent leurs orgueilleux expropriateurs. Sournoise revanche de la misère contre les triomphes apparents et momentanés des plus forts.

C’est un spectacle analogue que déroule, dans l’économie ouvrière moderne, la lutte entre le travail en chambre ct le travail en atelier.

Refoulée, écrasée par le triomphe du machinisme et de la grande industrie, la misère ouvrière réfugiée dans l’ombre du travail en chambre se venge à coups de misère et oppose à son vainqueur triomphant des armes empoisonnées.

L'histoire industrielle nous permet en effet de discerner, dans certaines industries, cette singulière révolution ; le travail à la main détrôné, écrasé par le travail à la machine, l’industrie à domicile disparaissant devant les grands établissements produisant par masse des produits de type uniforme et de qualité moyenne ; puis, bientôt, le travail à domicile renaissant grâce aux progrès même de la division des tâches, l'assemblage des pièces se faisant seul à l’atelier et d’immenses portions de la production, notamment dans les articles de luxe et dans les articles à bon marché, reconquises par le travail à domicile, semblant parfois nous donner la décevante vision d'avenir d’un progrès économique résultant non pas du perfectionnement technique et d’une plus saine organisation du travail, mais d’un raffinement nouveau dans l'exploitation humaine, d’une régression de parasitisme social

capable de tenir tête et même de lemporter sur les inventions de la science.

L’étendue de l’industrie à domicile, englobant près de deux millions et demi de travailleurs ne laisse pas que d’être impressionnante. Les industries les plus diverses et les plus inattendues en sont affectées : pour le textile, on trouve 76.000 ouvriers environ travaillant à domicile ; pour la bonneterie, 13.000 ; la fabrication des dentelles, 51.000 ; la passementerie, 9.500 ; la confection des vêtements, 531.000 ; la lingerie (draps, torchons, mouchoirs, chemises, etc.), 103.000 ; le montage des parapluies, 1.600 ; la fabrication des chapeaux de femmes et d'hommes, 3.000 ; les fleurs artificielles et les perles, 10.400 ; le blanchissage et la teinture, 127.000 ; la vannerie, la sparterie, 10.600 ; les crins et plumes, 2.000 ; la fabrication d’objets de cuir, 13.000 ; la fabrication de chaussures et la ganterie, 110.000 ; le sciage de boïs et Ia menuiserie, 98.000 ; la fabrication des tonneaux, le creusage des sabots, etc., 47.000 ; l’ébénisterie, 16.000 ; la tabletterie, brosserie, 11.000 ; la ferronnerie, 22.000 ; la fabrication des limes, 600 ; la clouterie et la serrurerie, 3.500 ; la serrurerie de bâtiment, 7.000 ; la fabrication des armes, 1.000 ; la chaudronnerie, fonderie, construction mécanique, 20.000 ; la chaudronnerie et le repoussage du cuivre et du bronze, 7.000 ; la ferblanterie, 7.000 ; l'horlogerie, 14.000 ; la bijouterie, 1.000 ; la taille et le polissage des pierres, 13.000, etc. (1).

On le voit, toutes les matières sont travaillées à domicile depuis le papier, les étoffes et le bois jusqu’au fer, à lacier et au marbre, sans parler de la confiserie et des produits alimentaires.

L'industrie à domicile n’est donc pas seulement une survivance d'anciens métiers d'artisans démantelés par le progrès industriel moderne. Tandis que ces formes périmées

(1) Résullals statistiques du recensement de la population en 1901. tome IV, Résultats généraux : {travailleurs isolés, p. 644 et suiv.

Ce sont là malheureusement des chiffres très généraux et qui ne permettent pas de distinguer la petite industrie et le travail en chambre proprement dit. Hs n'en constituent pas moins une indication suffisante sur les spécialités où avec plus ou moins d'extension est pratiqué le travail en chambre.

reculent devant la grande industrie mécanique ; c’est toute une autre industrie à domicile qui tend à se développer et à gagner de nouveaux métiers (1).

C’est que des raisons puissantes poussent les employeurs à développer ce mode de production, grâce auquel les problèmes les plus importants de l’économie industrielle setrouvent réalisés :

a) L'entretien d'un atelier et les frais généraux qu’il entraîne sont supprimés, — loyer, impôts, chauffage, éclairage. machines, fournitures, tout passe à la charge de l’ouvrier.

Un bureau pour la distribution et la réception de l’ou-. vrage, parfois un petit atelier pour l’assemblage des pièces, les réparations ou les retouches, voilà tout l'appareil d’une industrie à domicile. |

b) L'organisation du personnel perd toutes ses difficultés; — plus de surveillance ni de responsabilité : aux relations: irritantes de subordination se substituent des rapports purement commerciaux ; la surveillance de l’ouvrier fait place au refus pur et simple du produit ; en cas de production insuffisante, pas de reproches, une simple baisse des tarifs toujours acceptée ; pas de renvois en masse à la morte-saison, mais une cessation de distribution d'ouvrage ; plus de revendications ni de grèves ; l’éparpillement des ouvriers et leur-

(4) C'est ainsi, par exemple, que, tandis que d’un recensement à l’autre, on constate une diminution chez les tisserands de coton (17,398 en 1896 ; 12,129 en 1901) ; chez les tisserands de laine (13,023 en 1896 ; 7,119 en 1901) ; chez les tisserands de soie (43,578 en 1896 ; 28,444, en 1901) : chez les sabottiers (50,464 en 1896 : 46,624 en 1901) ; chez les ébénistes (19,086, 16,072) ; etc. on relève, par contre, une augmentation dans des industries naguère exercées: en atelier : chaussures et ganterie (95,559 en 1896 : 110,184 en 1901) : confec-tion des vêtements (516,547 en 1896, 531,314 en 1901) ; fabrication des para pluies (1,289 en 1896 ; 1,681 en 1901) ; etc. etc.

Les statistiques allemandes attestent un double mouvement identique > tandis que les industries artisanes diminuent (filatures, tissage, etc...) les petits ateliers à domicile où travaillent des auxiliaires sous la direction du’ chef ont augmenté en nombre et en personnel : ainsi, on constatait, en 1895, l'augmentation de 31.000 tailleurs, 9.000 menuisiers, 800 cordonniers, 6.000 vanniers, etc., travaillant à domicile. (Cf. BourGuIN : Les Systèmes socialistes et l'Evolution économique, 2° édition, 4906, Annexe III, 2°, p. 412; Jan-St Lewisxr : La Maternité et l'Evolution capitaliste. — Revue d'Economie politique, juillet 1909, p. 527.)

isolement les empêchant de se connaître et les maintenant dans un état constant de concurrence.

c) Les charges légales sont éludées ; après l’affranchissement de toute responsabilité économique et de toute responsabilité morale, l’affranchissement de toute responsabilité légale : d’un seul coup, dans l’état actuel de notre législation, toutes les réglementations sur le travail des enfants et des femmes, le travail de nuit, la durée du travail, l'hygiène et la sécurité, les accidents du travail, le repos hebdomadaire sont écartées grâce au recours au travail en chambre.

Aünsi, à chaque invention nouvelle, à chaque nouvelle exigence syndicale ou légale, le travail est-il sollicité de fuir l'atelier ; sans doute des causes multiples le retiennent ; mais dans certaines industries, la tentation est trop forte, l’atelier disparaît et le travail en chambre se développe.

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