II. — SON ACTION SUR LES CONDITIONS GÉNÉRALES DU TRAVAIL EN ATELIER
Et, cependant, on semble ne pas apercevoir assez la menace que l’extension de cette forme de travail constitue, non seulement pour les travailleurs à domicile eux-mêmes — c’est un point qui, hélas ! n’a été que trop douloureusement mis en lumière, en ces dernières années (1) — mais encore pour les travailleurs occupés à l'atelier. C’est ce seul point que nous ayons à aborder ici.
Comment ne pas voir, pourtant, la pression irrésistible qu’exerceront sur les conditions générales de l’industrie, ces milliers d'êtres, se disputant âprement le travail, ne se connaissant pas les uns les autres, toujours prêts à accepter soit une même besogne pour un salaire de plus en plus réduit,
(1) D'innombrables enquêtes officielles et privées ont mis à nu, en ces dernières années, Ces misères navrantes.
Cf. Notre bibliographie spéciale, $ 4. V. également, outre les deux chapitres suivants, Ce que nous disons du mécanisme de la concurrence dans le travail
féminin à domicile dans notre chapitre VII, $ 2 : les enseignements économiques du travail à domicile. ;
soit, pour un même prix, un nombre d'heures de travail illimité et aux pires conditions.
Le travail à domicile, dans certaines industries, c’est labaissement du salaire de l’ouvrier en atelier que l’on tiendra sans cesse sous la menace de lui enlever le travail, pour le donner à faire à domicile.
C’est ainsi que, dans certaines industries, les employeurs ayant toujours à leur merci un troupeau misérable de petits façonniers, vivant dans une situation économique des plus précaires, se faisant une concurrence effrénée les uns aux autres, prêts à accepter les salaires les plus infimes plutôt que de ne pas couvrir leurs frais généraux, se servent des prix dont ceux-ci se contentent pour établir leurs prix de série et imposer des réductions de salaires à leurs ouvriers en atelier. L'usage croissant des machines-outils, fabricant par série des pièces interchangeables, et les facilités de crédit qu’accordent les grandes entreprises industrielles ou commerciales de fournitures, permettent ainsi dans certaines branches de la production à de nombreux ouvriers de s'établir à leur compte, de constituer de petits ateliers, composés le plus souvent, d'enfants, et de peser lourdement sur les conditions générales du travail normal en atelier. Le cas se présente dans certaines spécialités de l’industrie automobile (1).
Mais, alors même que l’on ne noterait pas toujours une
(4) M. Loyau signale la décroissance des prix de série dans les ateliers, résultant de la concurrence de ces petits façonniers, « travaillant avec acharnement, conduisant deux ou trois tours, faisant 15 et 16 heures de travail par jour dans les transes des échéances de traites. »
« Ces compétitions nombreuses de quémandeurs à court de travail et de crédit fournissent au patronat, dit-il, l'occasion de donner ses commandes à des prix dérisoires, il trouve 1à aussi l'estimation la plus réduite du travail de série en cours dans ses ateliers, ce qui lui permet, par des arguments probants, s'appuyant sur les prix des façonniers, de convaincre et faire consentir à l'ouvrier des diminutions.… » (Réveil des Mécaniciens, mai 1907.)
Dans le Nord, dans l’industrie du polissage du marbre, les ouvriers travaillant en usine se plaignent également de l’abaissement de salaires qui æsulte de la concurrence des ateliers de famille. (Rapport de la Commission supérieure du travail sur l'application de la loi de 1892, pendant l'année 1908. — Journal officiel du 3 octobre 1909. Annexe, p. 1230, col. 2.)
altération directe des salaires à l’atelier (1), le travail à domicile n’en exercerait pas moins une influence certaine en déterminant les limites rigoureuses que les prétentions des ouvriers en atelier ne pourront dépasser sous peine de voir fuir le travail chez les ouvriers à domicile.
M. Aftalion a voulu cependant démontrer que les salaires pour une même industrie pouvaient, en atelier, s’élever notablement au-dessus de ceux payés aux ouvriers à domicile (2). Mais il est bien obligé, toutefois, de convenir que ce sont là des salaires encore faibles et il croit pouvoir l'expliquer par l’insuffisante habileté du personnel nouveau. Sans doute, le personnel étant payé aux pièces, son inexpérience peut avoir provisoirement quelque influence sur sa rémunération, mais nous, qui ne professons pas comme M. Aftalion que les variations du salaire suivent la productivité, nous croyons, au contraire, y voir la confirmation que tant qu’il ne s’agira pas de travaux différents — le travail à la main et le travail à la machine, dans la plupart des exemples choisis, constitue déjà une certaine différence, dans la classe d'ouvriers recrutés — “et, à habileté égale, le taux de salaires des ouvriers en atelier me pourra s’élever d’une manière générale ni se maintenir longtemps, dans une circonscription donnée, beaucoup audessus du point où il serait avantageux à l’industriel de recourir au travail à domicile.
Et lorsqu'on songe aux avantages qu'offre le bas prix auquel arrive à s’offrir le travail à domicile, on comprendra la menace que contient pour certaines industries pratiquées dans leur majeure partie en chambre, ce truisme apparemment anodin.
Pour ne prendre que quelques chiffres globaux de la
(1} Sidney et Béatrice Wegs font, en effet, observer : « Ce n’est pas que es travailleurs employés à domicile soient actuellement payés, à des salaires plus bas que ceux qui travaillent à l'atelier la concurrence des ouvriers du dehors avec ceux du dedans entraîne l’abaissement des salaires des uns et des autres. » (Industrial Democracy, p. 545, note.)
(2) Cf. AFTALION : Le développement de la fabrique et le travail à domi- Cile dans les industries de l'habillement, 1906, quatrième partie, chapitre I.
récente enquête de l'Office du Travail, il résulte pour Findustrie de la lingerie à Paris que sur 217 ouvrières étudiées :
4 gagnent moins de O0 fr. 05 à l'heure ; 51 gagnent de 0 fr. 06 à 0 fr. 10 ; 54 gagnent de 0 fr. 11 à O fr. 15 ; 45 gagnent de 0 fr. 16 à O fr.20.
Soit 27 0/0 gagnant O0 fr. 10 au plus par heure, et 44 0/0 ne dépassant pas 0 fr. 20.
Ces salaires de famine sont la règle, notamment dans les industries féminines dominées par une implacable concurrence, sur laquelle nous aurons à nous appesantir.
On comprend que les conditions de sweating-system du travail en chambre — diminution de salaire pour un même travail, où pour un même salaire accroissement de la quantité de travail, surmenage, docilité de la main-d'œuvre — tendent à réagir sur les conditions générales du travail en atelier.
Mais l’action la plus sensible qu’exerce en France le travail en chambre est encore la menace qu’il porte au statut légal de la classe ouvrière.