‹ Réglementations Syndicales Et Sous-Congurrences OuvrièresChapitre 36 sur 84 · Ï. — ESSAIS DE CAMPAGNES SYNDICALES · texte numérisé non relu

Ï. — ESSAIS DE CAMPAGNES SYNDICALES

Tandis que les artisans du moyen âge traquaient impitoyablement le travail en chambre clandestin, qui menaçait le statut. établi par la corporation, les travailleurs modernes semblent ne s'être guère soucié, jusqu'ici, de cette concurrence.

Il n’y a pas lieu d’en être surpris : c’est que, précisément, le travail à domicile entraîne, là où il sévit, une telle désorganisation, une telle atonie des forces ouvrières que, non seulement aucun mouvement de résistance ne s’y manifeste, mais que la gravité même du mal y passe presque inaperçue, tant il semble indéracinable.

Certaines professions, cependant, qui ne sont que partiellement entamées, se défendent encore et sentent que toutes leurs réglementations syndicales sur l’apprentissage, les salaires, la durée du travail, tous leurs efforts pour réduire le chômage et régler la production risquent de se trouver ruinés par cette invisible fissure (1).

Ce sont particulièrement les contrecoups indirects du travail en chambre que signalent habituellement ces profes-

(4) Aucune organisation de travail ne peut en effet s'accommoder d’un tel élément destructeur. Les corporations modernes de petits artisans, en Autriche notamment, signalent avec insistance le péril dont les menace le travail fait À bon marché à domicile. (Cf. BranTs : Le régime corporatif au xix° siècle, Paris, Lecoffre, 1894, p. 63.)

N'était l'état d'anarchie et d'insouciance économique où vivent les industriels français, eux aussi, devraient être unanimes à bannir d'une saine organisation du travail ces formes dégradantes de la concurrence,

sions (bonnetiers (1), gantiers (2)) ; ils se plaignent que la durée excessive de la journée de travail chez les ouvriers à domicile soit une cause de surproduction, entraînant à la longue des chômages et un avilissement des salaires (3). On sait la place que tient dans les conceptions ouvrières ce spectre de la surproduction.

Mais chez les gantiers, où la cohésion professionnelle est poussée fort loin, on a signalé d’autres dangers encore :

« Le travail en chambre est mauvais, dit un délégué au Congrès international de Bruxelles, parce qu’il soustrait louvrier aux influences de l'atelier, qui est le meilleur foyer de propagande ; parce que louvrier en chambre peut être enclin, puisqu'il n’est pas contrôlé par ses compagnons, à accepter du travail à vil prix, parce qu’il peut, à son aise, travailler jour et nuit pour accaparer le plus d'ouvrage possible, etc. (4. »

Enfin, point particulièrement grave dans cette profession, le travail à domicile rend vaines toutes mesures de réglementation de l’apprentissage.

Plus heureux que leurs confrères français, les ouvriers gantiers allemands et suédois sont parvenus, grâce à une forte organisation syndicale, à supprimer presque complètement le travail à domicile (5).

Mais, au milieu de cette presque unanimité des ouvriers

(4) Cf. Rapports Sur l'application des lois réglementant le travail en 1902 (Inspect. div. de Dijon), p. 69.

(2) Cf. Le journal Le (rantier, organe des centres de ganterie de langue

latine, 1° mars 1908.

(3) Certaines professions le combattent, notamment parce qu'il entretient dans le métier le système du travail aux pièces.

(4) Premier Congrès international des ouvriers gantiers, Bruxelles, 1892. (Cf. Associations professionnelles, tome I, p. 115.)

(5) Cf. Léon Côre : L'industrie gantière et l’ouvrier gantier à Grenoble, p 123 : VrrHarT, æcrétaire de la Fédération des gantiers (Revue syndicaliste, 15 janvier 1906).

gantiers de tous les pays contre le travail à domicile (1), il faut citer le petit groupe des gantiers de Grenoble, dont l’individualisme fait tache au milieu de la profession, et qui préférent travailler chez eux (2). A côté de leur amour de l’indépendance, un motif économique les pousse, disent-ils, qui est d'empêcher, par ce moyen, la division du travail et l'invasion de leur métier par les femmes et les enfants. Mais il faut remarquer aussi, comme nous aurons occasion de le signaler plus loin, que ce qui caractérise la ganterie à Grenoble c’est la prédominance du travail en banlieue et à la campagne ; on comprend, dès lors, que cette prédominance de campagnards ait donné à la ganterie grenobloise son type d’industrie à domicile et constitue un obstacle durable à sa concentration en atelier (3).

Une des industries parisiennes les plus misérablement rongées par le travail à domicile est l’ébénisterie, où sévit le système tristement célèbre de la « trôle », c’est-à-dire l’offre aux marchands en gros ou aux particuliers de meubles fabriqués à domicile par de petits façonniers, avec l’aide de leurs femmes ou de leurs enfants, et parfois d’un ou deux ouvriers ou apprentis, des immigrés le plus souvent, italiens, allemands ou suisses.

Jusqu'en 1906, existait, avenue Ledru-Rollin, une exposition publique des meubles des « trôleurs ». Ce qu’étaient ces marchés de la faim, conclus par des intermédiaires abusant de la misère de ces pauvres gens pour leur imposer les contrats les plus léonins, quand ce n'étaient pas les conditions

(4) Encore en 1908 « dans la région de Millau, où les fabricants de ganterie occupent plus de 800 personnes à domicile, une tentative à été faite sur l’initiative de la Bourse du travail pour empêcher cette dissémination du travail et réserver le travail pour les ouvriers des ateliers ». (Rapport de la Commission supérieure du travail en 1908.)

(2)MGors. ouv. cit..p; 480.

{3) Dans le cousage des gants, on comptait, au recensement de 1901, dans le département de l'Isère, 293 hommes et 1.003 femmes en atelier contre 1.493 hommes et 4.003 femimes travaillant à domicile. (Résullats statistiques du Recensement général de la population en 1901, tome IT, p. 495.)

les plus immorales, tous les enquêteurs nous en ont laissé un tableau navrant (1).

On se doute de la redoutable concurrence qu’une telle foire au rabais pouvait faire aux travailleurs en atelier ; aussi, en 1906, sur les plaintes, réitérées depuis quinze ans, des Syndicats patronaux et ouvriers, a-t-elle été supprimée, patrons et ouvriers étant d'accord pour protester contre ce mode de travail qui dépréciait la production, diminuait les salaires des ouvriers et portait un préjudice considérable aux maisons sérieuses (2). |

Mais, hélas ! cela n’a fait, il faut le craindre, que déplacer le mal : la « trôle » subsistera et, puisqw’on lui a fermé ce marché, elle ira de porte en porte offrir ses meubles au rabaïs, semant partout sa meurtrière concurrence.

M. de Rousiers nous a tracé, pour l’Angleterre, le tableau de ces misérables ouvriers-mendiants (3) ; il se répète avec une similitude frappante, chaque jour, au faubourg Saint- Antoine, nous avertissant une fois de plus que les prix surprenants de bon marché que l’on attribue naïvement au progrès de la machine et aux bienfaisantes lois de la sélection économique, ne sont, bien souvent, que le fruit d’une savante exploitation humaine et du parasitisme social.

La confection n’est pas moins désorganisée par le travail en chambre : les « occasions », les « articles réclames » des grands magasins tendent sans cesse à avilir les salaires géné-

(1) Cf. Du MaROUSSEM : La question ouvrière, tome II, Ebénistes du Faubourg Saint-Antoine, ch. IV ; George M£xy : Le travail à bon marché, première partie, ch. II et p. 185-186. On signale des tables de salon ovale en acajou

verni vendues 23 fr., des buffets Henri II à 90 fr. et des fauteuils à 14 et d'éNÉr1e1C..

(2) Cf. MÉNY, p. 17.

(3) « À court d'argent, ils promènent leur meuble sur une charrette à bras et vont l'offrir aux portes des magasins de gros, parfois à des particuliers qui passent. Aux approches de Noël, alors que le travail se ralentit partout et que tout Anglais pense au pudding familial, les offres de ce genre se font plus fréquentes et l’on voit des meubles vendus aux deux tiers de

leur valeur. » (De Rousiers : La question ouvrière en Angleterre, D1459

raux de la profession et à les ramener au niveau des conditions de travail des pauvres esclaves du sweating-system.

Ce n’est guère qu’en Angleterre que les ouvriers organisés ont entrepris une lutte énergique contre le travail à domicile (1).

À l'instar de l’Union des ouvriers bottiers et cordonniers, le Syndicat des tailleurs a mis l’abolition du ‘Home work en tête de son programme. Nul mieux que les Trade-unionistes, qui attribuent tant d'importance à l'établissement d’une « règle commune » pour toute la profession, ne devait comprendre quelle répercussion le régime des travailleurs à domicile (les heures de travail libres, au lieu du Normal Day : les salaires de hasard, au lieu du Standard Rate ; le contrat de travail individuel, au lieu du collective bargaining) doit exercer sur les salaires, la durée du travail, les conventions collectives des travailleurs en atelier (2).

Aussi, à diverses reprises, ont-ils tenté un énergique effort pour restreindre le travail en chambre : en mai 1891, les tailleurs de Londres suscitèrent une grève, englobant 1,400 ateliers, pour réclamer des « ateliers sains », proclamant que c’est l’affaire de l’entrepreneur, non de l’ouvrier, de fournir le local où le travail doit être fait. A l’automne de la même année, des cortèges parcoururent les rues où travaillent les tailleurs en chambre, pour essayer à la fois d’éveiller le courage de ces malheureux exploités et d'attirer l’attention du public ; précédés d’un grand drapeau, ils marchaient au son d’une musique alternativement triste et subitement gaie.

Mais, hélas ! tout cela fut vain. Comment espérer soulever cette masse immense de victimes résignées, submergées à Whitechapel par le flux de l’immigration ?

(4) Au 40° Congrès des Trade-Unions de Grande-Bretagne et d'Irlande, Bath, 1907, le vœu suivant fut adopté : « Convaineu que les bas salaires, dans les industries où sévit le sweating system, constituent une menace permanente pour les ouvriers organisés, le Congrès invite le gouvernement à proposer l'établissement d'un salaire minimum légal dans certaines industries sur les principes adoptés par M. Arthur Henderson dans le bill qu'il a présenté au Parlement. » (Cf, Bulletin de l'Office international du travail, année 1907, p. 580.)

(2) Cf. Wess : Industrial Democracy, p. 252, 325, 326, 539 — 544.

En 1906, les, tailleurs de lPEast-End tentèrent encore un mouvel effort contre les EDR CNE mais sans plus de succès (1).

Dans d’autres pays; les travailleurs de la confection se «débattent également ; en 1896, c’est la grande grève des «ouvriers de la confection de Berlin ; en 1903, celle des tailleurs de Lausanne ; par ailleurs, en Allemagne, les tailleurs, dans leurs conventions collectives, sont parvenus, dans cer- {ains cas, à interdire le travail à domicile ou, dans d’autres, à,obtenir,une majoration de: salaires lorsque les travaux sont æxécutés à domicile (2).

À Paris, dans la confection sur mesure, un geste fut tenté, “en avril 1906, par la Chambre syndicale des ouvriers taïlleurs et couturières de la Seine, qui essaya de soulever l’opinion en placardant une affiche dénonçant les maisons qui faisaient confectionner des costumes tailleurs :« par des ouvrières travaillant en chambre, dans des taudis où la tuberculose ou d'autres maladies contagieuses sont à l’état endémique ». Mais cette propagande même dut cesser devant lés poursuites. de, certains patrons dénoncés (3).

Et le lourd linceul se referma sur les iisérables esclaves ù travail en: chambre! Ms. [

Page 1