LR — L'EXODE DU TRAVAIL A DOMICILE VERS LES CAMPAGNES
Il nous faut descendre encore d’un degré, car il existedes salaires encore plus bas que ceux des manœuvres des vil-les ou des femmes à domicile, puisqu'il existe des besoins: moindres encore : ceux des ouvriers des petites villes, ceux des femmes des champs.
Le coût de la vie, le loyer, tout est moins cher, en provincequ’à Paris, à la campagne qu’à la ville ; les salaires y pourront donc être plus bas encore, et des industries, à la recher-che de main-d'œuvre au rabais, y glisseront peu à peu, insen-siblement.
Les industries féminines de la lingerie et de la confectiom à domicile nous ont, en ces dernières années, offert un exemple saisissant de ces glissements insensibles de degré en degré, vers des catégories d’ouvriers de plus en plus misérables,. de moins en moins exigeantes ; on les a vues, de la grandeville, gagner la petite ville, puis la campagne, et, là encore, s’enfoncer vers des campagnes de plus en plus reculées, quittant les plaines riches et populeuses pour les plateaux désolés:
ou les montagnes pauvres, où la vie est encore plus rude et les besoins plus réduits.
Et ce mouvement se poursuit avec une continuité remarquable. Les industries à domicile, délaissant les centres normaux où elles avaient pris naissance et où elles étaient indispensables, livrent au chômage ou à la misère les ouvriers des villes, pour aller chercher ailleurs des victimes plus résignées et industrialiser les campagnes (1).
La Normandie, le Berry, la Sologne, les campagnes flamandes, les montagnes du Centre et des Vosges sont depuis longtemps atteintes par la pieuvre insatiable ; par milliers, les
machines à coudre se sont répandues jusqu’au fond des hameaux (2).
Ici, c’est le représentant d’une maison de la ville qui vient chaque semaine, à jour fixe, au village, avec une voiture, pour distribuer l’ouvrage et reprendre celui qui est achevé (3) ; ailleurs, ce sont les épiciers, merciers et marchands de rouennerie qui servent d’intermédiaire aux grands magasins de
(4) Cf. Les plaintes des ouvrières parisiennes contre le travail des campagnes : Orrice pu TRAVAIL : Enquête sur le travail à domicile dans l’industrie de la lingerie, tome I, Paris, n° 111, 112, 146, p. 495 et 199.
(2) Cf. Rapport de l'inspecteur divisionnaire de Limoges (Rapports sur l'application des lois réglementant le travail en 1900, p. 57).
En 1908, le même inspecteur écrit au sujet du département du Cher : ‘« Cette région étant essentiellement agricole, les femmes sont disponibles pour un travail que l’on met à leur portée : il n’est pas.une seule maison de paysan ou de petit bourgeois qui ne compte quelque ouvrière en lingerie. » (Rapport de la Commission supérieure du Travail, Journal Officiel, 3 octobre 1909, Annexe, p. 1230, col. 1.)
Dans la ville de Bourges, la Société des fournitures militaires distribue à un millier d'ouvrières de la campagne des travaux de finissage de vêtements militaires (Zbid.)
Déjà, en 1896, pour la confection des vêtements ouvriers notamment, M. du Maroussem signalait cette exode vers la province et la campagne :
« Les confections de velours-coton, par exemple, le classique uniforme du charpentier, du terrassier, disait-il, ont presque entièrement quitté Paris ; leur patrie d’origine est maintenant Lille et Amiens. La confection de toile s’est installée à Lille et Armentières. Même évolution pour les corsages de marchands de vins, les blouses. L'alpaga, jadis florissant à Paris, a eu le même sort. » (OrrICE DU TRAVAIL : La Pelile Industrie (salaires, durée du travail), tome II, le Vêtement à Paris (1896), p. 805. Cf. également p. 316-317.)
(3) Cf. pour la confection de vêtements aux environs de Lille, Rapports. en
1899, p. 181 ; pour la lingerie en Sologne, Rapport de la Commission supérieure en 1908, loc. cit.
Paris (1). Parfois, ceux-ci veulent pousser eux-mêmes plus avant ; ils installent un courtier sur place (2), qui circule en voiture dans les villages environnants, distribuant du linge à ourler, et allant jusque dans les campagnes les plus reculées pour « découvrir de la main-d'œuvre nouvelle » (3).
« La lingerie, remarque un entrepreneur, fait tache d’huile. On en confectionne constamment en de nouvelles régions et à des prix inférieurs (4). » Et cette marche en avant, vers une main-d'œuvre plus docile et à meilleur marché, semble n'avoir pas de limites ; après les montagnes du Centre, on pénétrera jusque dans l’Aveyron ou le Gers, à moins qu’on n’aille chercher les petits bergers des Vosges pour les mettre en concurrence avec les pauvres lingères ou brodeuses, mères de famille, de Lyon ou de Paris (5).
Que l’on songe à ce qui doit résulter, pour le salaire, de cette opposition entre un grand centre urbain et des milieux agricoles, où des travailleurs ont des besoins à ce point réduits ; aussi les salaires de famine payés aux ouvriers des villes qui travaillent à domicile commencent-ils à être tristement célèbres et, tandis que, dans la généralité des industries, on constate une hausse des salaires, l’industrie à domicile nous offre ce paradoxal exemple, non seulement d’une immo-
(4) Rapport de l'inspecteur divisionnaire de Limoges : « Presque tous les épiciers, merciers et marchands de rouennerie ont leurs magasins remplis de lingerie à la disposition des femmes de la campagne qui la prennent et la rapportent en venant au marché ; le marchand y trouve son compte, car il paie souvent avec sa propre marchandise... ; il n'est pas rare de voir dans les gares de volumineux sacs étiquetés : Louvre, Bon-Marché, ete... » (Rapports. en 1906, p. 31.)
(2) Rapport de l'inspecteur divisionnaire de Limoges : « De nombreuses maisons de Paris recherchent des courtiers et cette nouvelle industrie a fait éclore des vocations insoupçonnées ; c'est ainsi qu'un libraire de Paris a vendu son fonds pour venir s'installer confectionneur de lingerie à Montrichard, dans le Loir-et-Cher. » (Rapports... en 1906, p. 30.)
(3) Cf. pour la région de Valençay (Indre), Rapports. en 1906, p. 30.
(4) Orrice DU TRAVAIL : Enquête sur le travail à domicile dans l’industrie de la lingerie, t. II, p. 32, déclaration d'un fabricant de lingerie de Chateauneuf-sur-Cher.
(5) Cf. Bonnavay : Ouvrières lyonnaises travaillant à domicile, p. 46.
bilité, mais encore, parfois, d’un abaissement des prix de façons. C’est que, comme nous Favons déjà indiqué, le salaire ne dépend pas de la productivité du travail ni même du coût de la vie, mais du niveau général des besoins des ouvriers concurrents ; or, à mesure que l’industrie à domicile atteint des catégories nouvelles de travailleurs à bon marché, le niveau général tend à baisser, à baisser au-dessous même des besoins stricts de certaines catégories de concurrents qui n’ont plus, alors, qu’à se retirer ou à mourir de faim en travaillant.