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II. — LES USINES AUX CHAMPS

Mais il n’y a pas que les industries de la lingerie et de la confection qui souffrent du travail des campagnes ; nombreuses sont les industries, soit à domicile, soit même en atelier, qui sont désorganisées par lui. Nous avons noté plus haut quels motifs puissants poussaient les industriels à monter leurs usines le plus loin possible des centres ouvriers (1).

La ganterie, qui se prête aisément à la dispersion des travaux, devait particulièrement être éprouvée par la concurrence des campagnes (2). Sans parler de la région de Grenoble, dont on connaît le caractère particulier, et où la majorité ou à peu près des ouvriers travaillent chez eux, dans la banlieue ou à la campagne (3), la concurrence des campagnes et de la province s’est fait sentir jusque sur la ganterie parisienne et, dès 1895, un délégué au Congrès de la Fédération universelle des ouvriers gantiers traçait ce tableau

(4) Cf. supra, p. 37-40.

(2) Cette situation se retrouve en divers pays. Cf. par exemple l'Enquête viennoise citée par CORNELISSEN : Théorie du salaire et du travail salarié, D: Sc notez:

En 1904, les gantiers de Saint-Junien tentèrent même une grève pour obtenir la suppression du travail à la campagne (Cf. Statistiques des grèves en 1904, p. 746).

(3) Le travail des champs, détruisant la finesse des mains, nuit à l’habileté de l’ouvrier gantier et déprécie son travail : nouvelle raison pour lui payer généralement des salaires inférieurs.

qui nous fait toucher du doigt le mécanisme implacable qui entraine vers les campagnes des industries tout entières.

« Notre situation à Paris est absolument déplorable, disaitil ; il y avait à Paris de 1,200 à 1,500 gantiers ; aujourd’hui, nous sommes de 300 à 350. Des maisons importantes ont disparu ; d’autres se sont transportées aux environs de Paris, ont fait faire le travail au système ou par des femmes.

« D’autres sont allées à Grenoble ou à Millau.

« Après la disparition de la maison Buscarlet (à la suite d’une mise à l’index), le Syndicat a été accusé, pour avoir voulu maintenir le salaire ici, de cette disparition ; et il s’est trouvé un nombre de chômeurs bien plus considérable ; il aurait donc fallu accepter le prix de province pour garder cette maison ? » (1) se demande anxieusement le rapporteur.

Telle est, en effet, la cruelle nécessité où la pression de la concurrence provinciale accule les ouvriers parisiens : ou accepter les prix de la province, ou voir fuir le travail.

Et, qu’on le remarque, cette concurrence provinciale et campagnarde joue d’une façon particulièrement serrée, car elle est volontairement suscitée et entretenue par les er-ployeurs, et s’exerce fréquemment entre les divers établiserments d’une même entreprise.

Car, de même que nous avons cité des industriels qui possèdent des établissements à l’étranger pour mieux résister aux revendications de leurs ouvriers français, innombrables sont les entreprises qui transportent une partie de leur production en province où à la campagne, y trouvant non seulement, ainsi, un bénéfice direct, mais escomptant, en outre, qu’elles pourront, par là, plus aisément peser sur leurs ouvriers des centres urbains.

Dans le Nord, notamment, depuis quelques années, on a signalé un véritable exode de tissages et @e filatures vers les Vosges ; déjà plusieurs entreprises y ont transporté une partie de leurs métiers et semblent prêtes à s’y installer définitive-

(4) Troisième Congrès de la Fédération universelle des ouvriers gantiers, Paris, 4895. Cf. Associations professionnelles, t. IF, p. 1142.

ment, un jour, à la moindre difficulté avec leurs ouvriers. Et, cependant, comment demander à ces ouvriers de Roubaix, de Tourcoing, de s’accommoder longtemps de l'écart qui existe entre leur niveau de vie et celui des misérables campagnards des vallées étroites et isolées des Vosges, où les ateliers nouveaux vont s'installer. Par ce moyen, on arrive à confier à un bâcleur, que l’on paie 1 fr. 50, dix à douze métiers à tisser, au lieu que, pour un même travail, à Roubaix, il faudrait six personnes, dont un ou deux tisserands payés 3 à 4 francs. Dans la filature, tandis que les salaires moyens dans le Nord sont d'environ 4 francs — et qui trouverait cela excessif ? — le salaire moyen, dans les Vosges, est de 2 francs par jour (1). Tandis qu’à Tourcoing un ouvrier fileur gagne environ 5 fr. dans les Vosges son salaire ne dépasse jamais 4 francs ; tandis que les femmes employées aux métiers continus gagnent à Tourcoing plus de 3 franes, elles gagnent dans les Vosges environ 2 franes, etc. On comprend quelle menace constitue pour les ouvriers des grands centres industriels la coexistence dans une même entreprise de pareils écarts de salaires, que l’action niveleuse de la concurrence — qui ne peut s’accommoder longtemps d’une différence de coût de revient et, par conséquent, de prix de vente — tendra sans cesse à réduire, jusqu’à leur égalisation au taux le plus bas.

Au reste, c’est là un mal auquel est en proie l’industrie textile tout entière, et partout les employeurs, pour résister aux revendications de leurs ouvriers, les menacent de faire exécuter le travail à la campagne.

À Lyon, on estime que c’est de la grève de 1885 que date l'exode des métiers à bras dans la campagne : sur 40 à 50,000 métiers à bras, on en compte 3 à 4,000 seulement à Lyon ; pour les métiers mécaniques, il en est de même, et l’on estimait en 1901 que, pour 3,000 métiers intra-muros, on en

(1) Cf. Enquêle parlementaire sur l’industrie textile, tome V, p. 346. Sur la condition des tissages dans les vallées des Vosges, Cf. déposition du président de la Chambre de commerce d'Epinal (Eng. parl., t. IV, p. 244).

comptait 34 à 36,000 battant pour Lyon dans la banlieue et dans les départements voisins (1).

Comment s'étonner, après cela, de l’insuccès de toute grève d'ouvriers tisseurs, lorsqu'ils se heurtent à une telle dissémination des métiers dans la campagne (2) ? Le seul résultat d’une grève dans de pareilles conditions est, le plus souvent, l’abaissement des tarifs. Pour les mousselines, un façonnier, devant la commission d'enquête, déclarait : « Lors de notre grève, nous avions les 60 dents qui étaient payés 12 centimes ; à la fin de la grève, ils étaient payés 10 centimes ; maintenant, ils sont payés 8 centimes (3). »

C’est que les campagnards, sans parler même ici des ressources accessoires que leur procure le travail agricole et dont nous analyserons ailleurs l’influence, jouissent du triste privilège, dont ils se montrent parfois âprement jaloux (4).

(1) Rapport de la Chambre syndicale de la fabrique lyonnaise (Eng. part. Ÿ. III, p. 45).

(2) C'est là, en effet, l'écueil de presque tous les mouvements de revendications dans le textile.

« Depuis 1885, constate Je rapport de la Chambre syndicale patronale de la fabrique lyonnaise, plusieurs grèves de tisseurs ont eu lieu, mais sans grande envergure. Elles ont été limitées à la banlieue, et, par suite de la dissémination des métiers, elles n'ont pas eu de portée. » (Eng. parl., t. III, p. 46.)

C'est ainsi, par exemple, qu'en 1891, les veloutiers de Lyon faillirent voir échouer l'application de la journée de dix heures parce qu'ils n'avaient pas obtenu son extension aux usines de la campagne (Assoc. prof. t. II, p. 326) et qu'en 1894, ils ne purent imposer une augmentation des salaires parce qu'ils ne purent obtenir le concours des ouvriers de la campagne. (/bid., p. 335.)

C'est encore à cet écueil que se heurtèrent dans le Nord, en 1903, les grandes grèves des textiles et ce qui rendit si difficile l'élaboration d’un tarif commun, que réclament en ce moment même les ouvriers textiles du Nord, en grève depuis de longues semaines.

(3) Déposition du président du Syndicat des façonniers de Lyon (Enq. parl., t. III, p. 123). Cf. Déclarations d'un patron d’Armentières, infra, p. 275,

(4) Voici en effet ce que dit, devant la Commission d'enquête, un délégué de la Chambre de commerce de Saint-Etienne, à propos d'un tarif adopté en 14900 à la suite d'une grève : « Les ouvriers des campagnes n'avaient consenti à faire cause commune avec leurs camarades que si, dans l’arrangement dont fl était question, on leur permettait, à eux qui se reconnaissaient moins habiles, de travailler à des conditions plus basses. De sorte que le travail devait être payé à la campagne 20 0/0 de moins qu'à la ville. » (Eng. parl., { HIT, p. 235.)

Touchante modestie de ces campagnards ! Mais qu'on soit bien assuré que cette infériorité de la qualité de leur production, qu'ils avouent, ne dut guère empêcher les employeurs de profiter de cette avantageuse exception au tarif.

de pouvoir se contenter de salaires de famine : le coût de la vie est peu élevé à la campagne, les besoins sont moindres, les mortes-saisons plus aisées à supporter, sans parler des cas où de singulières faveurs viennent leur permettre, par un allongement de la durée du travail, de compenser l’infériorité du salaire (1).

D’autres industries encore souffrent de la concurrence provinciale ou campagnarde. Citons, par exemple, l’ébénisterie, où, presque autant que la concurrence étrangère, la concurrence des fabriques installées à la campagne ou en province exerce une influence déprimante sur les conditions de travail des ouvriers parisiens (2).

Si, dans la typographie, le Syndicat a été, jusqu'ici, assez fort pour s’opposer à l’altération du tarif syndical assuré à ses membres, par contre, depuis la grève de 1878, des travaux en grand nombre n’ont cessé de quitter Paris ; non seulement les livres, mais encore de nombreux travaux commerciaux s’exécutent maintenant en province, et les imprimeurs parisiens n’ont plus guère conservé que les journaux, les périodiques et quelques petits travaux courants. Un second effet de la concurrence de la province, dans la typographie, qui est non moins sensible aux ouvriers, a été l’emploi croissant de la main-d'œuvre féminine dans les imprimeries parisiennes. : seul moyen, de l’avis à pew près unanime des patrons, de pouvoir tenir tête à la concurrence provinciale (3).

Ainsi, on le voit, le travail des provinces et des campagnes pose aux ouvriers parisiens et des grands centres ce dilemme : ou l’avilissement des salaires, ou le chômage. Les mieux

(4) C’est ainsi qu'aux environs de Saint-Etienne le courant électrique, servant àla fois à la force motrice et à la lumière, est utilisable sans interruption:::ce qui permet le travail de nuit à la campagne, tandis qu'il est impossible à ia, ville ; aussi voit-on plusieurs personnes de la famille se relayer au

métier pour en obtenir le maximum de rendement. (Cf. Eng, parl., p. 272 et.299.)i:

(2) Du Maroussem : La question ouvrière, t,

IT, Ebénistes du faubourg Saint-Antoine, Ps de ei ce À

(3) cf. supra, p. 153, note 1.

organisés acceptent le chômage, les autres coulent dans la misère.

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