III. — L’EXODE RURAL ET L’ENVAHISSEMENT DU MARCHÉ URBAIN
Mais il est d’autres formes encore sous lesquelles se manifeste la concurrence que font aux ouvriers urbains ceux de la province ou de la campagne. Quand ils ne peuvent attirer à eux les travaux, ils viennent les disputer jusque sur le marché du travail des villes elles-mêmes.
Analogue à la concurrence des ouvriers étrangers, tantôt permanente, tantôt accidentelle ; tantôt naturelle, tantôt artitificielle ; tantôt n’apportant qu’un complément indispensable parfois à la main-d'œuvre urbaine, tantôt y introduisant le germe destructeur d’un noyau de travailleurs dociles et à bon marché déprimant tout le marché du travail ou fournissant eñcore des équipes de supplanteurs, la concurrence provinciale et campagnarde enveloppe de toutes parts le travail urbain. |
Il est malaisé d'apprécier l'influence de l’exode rural qui, chaque année, déverse dans les villes, déjà surpeuplées, ses masses énormes de manœuvres en quête de travail. Sans pouvoir apprécier, pour chaque année, le mouvement de migration périodique qui se produit dans certaines industries parisiennes — l’émigration limousine dans l’industrie du bâtiment en particulier — il est à remarquer que la population professionnelle de la plupart des grands centres industriels est alimentée en grande partie, parfois même en majorité, d’ouvriers originaires d’autres départements.
L'industrie de Paris et de la région parisienne est tributaire de la province pour plus des deux tiers au moins de sa main-d'œuvre ; une concentration analogue se remarque autour des autres grands centres (1).
Balance Immigration de l'émigration at) Population Emigration de et de :
d'origine d'originaires provinciaux l'immigration urbaine SÉRIE ONE 521.050 184.660 1.249.113 + 1.064.453 NON ORNE 239.963 13.887 231.562 + 157.675 :
GRUUO 240-492 42.714 133.244 + 90.470
Bouches.-du-Rh.. 167.780 82.846 117.053 + 84.207
En dehors de quelques plaintes précises (1), le phénomène, — dans les grandes villes surtout, comme Paris — est trop complexe et étendu pour offrir des observations instructives ; tout au plus pourrait-on établir un parallèle entre la progression de l’émigration provinciale et la progression du chômage. Mais nous estimons que ces statistiques, auxquelles certains auteurs se plaisent, ne peuvent donner qu’une fausse apparence de précision ; quant aux données que pourrait nous: fournir l’étude de telle ou telle industrie, nous n’avons pu en réunir les éléments (2).
II est des causes qui, en certains pays, aggravent singulièrement cette concurrence paysanne : c’est, notamment, l’organisation des trains ouvriers, dont nous avons eu l’occasion de parler à plusieurs reprises. Grâce à eux est réalisée la parfaite mobilité des travailleurs, la suppression de tous les frottements, de toutes les résistances qui retenaient, jusque-là, loin du marché du travail urbain, des catégories importantes de concurrents ; les travailleurs urbains n’ont plus seulement à redouter la concurrence des travailleurs de banlieue ou l’irruption accidentelle d’un petit groupe de provin-
Le département du Nord, toutefois, à cause sans doute de l’afflux d'étrangers et de son abondante population naturelle, présente une immigration provinvinciale inférieure à son émigration :
Population d'origine : 650.460 ; émigration +: 125.578 ; immigration provinciale : 69.565 ; Cf. Résultats statistiques du recensement général de la population en 1901, tome IV, Résultats généraux, p. 115.
(4) Les ouvriers mégissiers, par exemple, travaillant dans de petites villes. sentent vivement la dépréciation de salaires qui résulte pour eux de l'emploi de campagnards.
« Nos patrons, dit le délégué de Chaumont au deuxième Congrès de la Fédération des Mégissiers, en 1894, pour se créer une armée de travailleurs de réserve, ne trouvaient rien de mieux que d’embaucher une quantité de gens de Ja campagne..., les employaient à des prix dérisoires, au détriment des flls de mégissiers. » (Assoc. prof. t. 11, p. 156).
Cf. Plaintes analogues à Annonay (Enquèêle sur le chômage dans la mégisserie et la tannerie. Bulielin de l’Office du Travail, juin 1908, p. 560).
(2) On a parfois prétendu que l'émigration rurale n'avait pas exercé une funeste influence sur les salaires urbains (Cf. Jean GuiLLou : L’émigration des campagnes vers les villes el ses conséquences économiques et sociales). Nous ne sommes pas en mesure d'affirmer le contraire ; en tous cas, elle exerce à n'en pas douter une influence paralysatrice, et, venant grossir l'armée des sans-travail, accroît l'insécurité de l'emploi des travailleurs urbains.
ciaux, mais encore la concurrence permanente d’un afflux sans cesse renouvelé de travailleurs au rabais venus du fond des campagnes ; la masse ouvrière est incessamment brassée, malaxée, abaissée par l'intervention de ces nouveaux éléments.
Le phénomène s’observe en Belgique, où l’organisation des trains ouvriers, particulièrement développée, a établi, entre les circonscriptions rurales et les circonscriptions industrielles, une constante communication.
Dans ce cas, les trains ouvriers ne servent plus à décongestionner les grandes villes et à permettre aux travailleurs urbains d’habiter la banlieue, ce qui est, pour la région parisienne leur seule fonction, ils deviennent un important et redoutable instrument économique. Sans doute, ainsi que nous l'avons fait observer, cette mobilité peut contribuer à maintenir les salaires et à les égaliser par la mise en contact d’ouvriers urbains avec des masses paysannes qui, sans cela, isolées, seraient livrées sans défense à la pression patronale (1), mais elle met aussi entre les mains des employeurs — et ceci est grave — une armée de réserve presque indéfiniment extensible (2).
En France, c’est en temps de crise que l’influence de cette armée de réserve provinciale et paysanne se fait le plus vivement sentir.
En période de conflit latent ou aigu avec leurs ouvriers, on voit des employeurs faire annoncer à grand renfort de réclame dans les campagnes que l’on désire embaucher des ouvriers pour un travail facile et à des prix alléchants
(4) Cf. supra : Première partie, ch. IV : « Mobilisation et immobilisation du travail. » ‘
(2) Aux déclarations d'un industriel belge que nous rapportions plus haut (p. 40), et qui se plaignait d'être obligé, pour recruter de la main-d'œuvre à bon marché, d'envoyer des agents spéciaux fort loin dans les campagnes flamandes — les paysans, grâce à la mobilité du travail, étant devenus plus exigeants que lorsqu'ils étaient rivés étroitement au sol et sous la dépendance absolue d'une seule entreprise — il faut ajouter celles d'un autre directeur d'usine métallurgique de Seraing qui, tout en conflrmant l'opinion du premier, avouait à M. Mahaim ce que le premier oubliait : à savoir que leur armée de réserve n'avait jamais été si vaste qu'elle l'était devenue, grâce aux trains ouvriers à tarif réduit. (Cf. Charles L'Evesoue : Za mobilisction du travai, et le transport des ouvriers par chemin de fer, p. 19, note 1).
En 1998, de Concarneau, Pont-Aven, Fouesnant, partirent ainsi de pauvres pêcheurs bretons que des agents de Compagnies minières du Nord, profitant de la misère qui sévissait sur les côtes par suite de la crise sardinière, étaient venus racoler. Hélas ! les promesses faites n’étaient qu'un appât offert à la crédulité de ces pauvres gens et, après quelques semaines de désillusions, il durent, sans un sou en poche et la plupart à pied, regagner leur pays natal, tels des vagabonds, “par les grands’routes (1).
Pour empêcher ces désertions, les patrons, en temps de grève surtout, prennent les précautions les plus minutieuses æt l’on en a vus qui séquestraient les malheureux et inconscients briseurs de grève qu’ils avaient fait venir des campagnes, les nourrissant et les logeant sous bonne garde, dans des baraquements construits à cet effet, et leur interdisant “oute communication avec l’extérieur (2).