IT. —— QUELQUES REMÈDES. — UNE TENTATIVE DE RELÈVEMENT DES PRIX
La responsabilité de ces établissements est donc réelle si, on peut parler du moins de responsabilité lorsqu'on se trouve en face bien plutôt des victimes que des auteurs de la concurrence effrénée qui sévit sur toutes les industries féminines. Mais nous avons tort de mettre en cause les couvents, alors même qu'ils n’existeraient plus, et l'application de la loi sur les congrégations va sans cesse en diminuant le nombre, le
(4) C'st ainsi qu'à Toulouse, M. Espinasse estime qu'aujourd'hui les travailleuses des couvents sont une infime minorité : cent peut-être, sur les six mille lingères de la ville ! (p. 78).
problème subsisterait, car ce sont tous les ouvroirs, les orphelinats, les œuvres d’assistance par le travail, privés ou publics, laïques ou religieux, qui méritent les mêmes reproches. Or, personne n’osera proposer la suppression pure et simple de tous ces admirables instruments d’assistance et de relèvement ; la pitié s’y refuse autant que la prudence économique, car si l’on livrait, sans protection, sur le marché du travail, :toutes ces orphelines, ces femmes abandonnées, misérables, sans ressources, il en résulterait une concurrence encore mille fois plus implacable et une dégradation de salaires que leur groupement en collectivité paralyse pour une certaine part.
Ce qu’il faut donc souhaiter, c’est que la direction de ces œuvres comprenne la grave responsabilité économique qui pèse sur elle et que, ne se contentant pas de sauver le petit troupeau de leurs protégées, elles se préoccupert encore, non seulement de ne pas nuire, mais encore de porter secours à l'immense masse souffrante des travailleurs libres, dont elles déterminent pour une large part la condition.
a) Une première mesure consisterait dans la diversification et le meilleur choix des travaux. Au lieu de se concentrer dansquelques branches seulement de la production, et de rendre presque impossible l'exercice de certaines professions aux travailleurs libres (1), il faudrait répartir Fa main-d’œuvre hospitalisée sur le plus grand nombre de branches possible. D’autre part, au lieu de confiner la main-d'œuvre fémi-
(4) C’est ainsi que les œuvres d'assistance par le travail parisiennes — malgré
le nombre restreint de leurs hospitalisés, le caractère temporaire de leur séjour et le faible rendement de leur travail — sont parvenues à rendre impossible aux charbonniers Ja fabrication des margotins. (Cf. Lxcoo : L'assistance par le travail ct les jardins ouvriers en France, p.316.) La plupart de ces œuvres
s'étant rigoureusement spécialisées dans cetle fabricätion unique et ayant même parfois consenti des abaissements de prix, qui ont rendu à l'industrie libre la concurrence impossible. Il est juste cependant de signaler que certaines œuvres ne méritent pas ce dernier reproche et que, réservant leur production à une clientèle d'amis de l'œuvre, elles leur livrent les ligots.à G fr. 40 le cent, tandis que dans le commerce ils sont vendus habituellement 5 fr. 40. Dans ce cas, si la concurrence de quantité subsiste, elle ne saurait véritablement soulever de récriminations légitimes.
nine dans les travaux à l'aiguille, c’est-à-dire de la vouer pour l'avenir aux salaires de famine que l’on sait, pourquoi ne pas l'orienter vers l’enseignement ménager, les travaux agricoles, ou quelques autres métiers féminins, plus rémunérateurs ?
b) Au lieu de contribuer à avilir les salaires, ces œuvres auraient encore le précieux pouvoir de les maintenir et même de les relever, en établissant entre elles un tarif uniforme de salaires qui ne tarderait pas à servir de base à la rémunération des autres travailleurs
M. d’'Haussonville souhaitait naguère la constitution d’un « Syndicat des Congrégations » (1). Si, hélas ! nous ne sommes pas près de voir s'établir entre ces œuvres une entente permanente et si, entraînées par les nécessités de la lutte pour la vie, elles semblent, elles aussi, résister difficilement à la tentation de se disputer les commandes à coups de rabais, il faut signaler cependant un effort tenté par quelques œuvres d'assistance par le travail parisiennes, donnant du travail à domicile à des mères de famille, pour relever les salaires des ouvrières de la lingerie.
Dans un tableau publié par la Ligue sociale d’'Acheteurs, nous relevons, par exemple, que la douzaine de serviettes (cousues à la main), tarifées par les maisons d’entreprises et les entrepreneuses 0 fr. 35, est payée par les œuvres d’assistance 0 fr. 75, 0 fr. 90 et jusqu’à 1 fr. 50 ; que des draps (à la main), payés par les entrepreneuses de 0 fr, 20 à 0 fr. 35, sont payés par ces œuvres 0 fr. 75, 1 fr. 50 et 2 fr. la paire ; tabliers (entrepreneuses 0 fr. 15, assistance par le travail 0 fr. 30 et 0 fr. 50) ; caracos de femmes (entrepreneuses 1 fr. 60 la douzaine, assistance par le travail 0 fr. 60 et 1 fr. la pièce) (2).
Sans doute, pour apprécier l'importance de ces chiffres, il faudrait pouvoir comparer la qualité des divers produits qui détermine une si grande différence dans la rémunération
(4) D'HAUSSONVILLE : Salaires el Misères de femmes, Paris, 1900, p. 42-44.
(2) Bulletin de la Ligue sociale d'Acheteurs, 2° trimestre 1905, p. 68 et suivantes.
des travaux d’aiguille et savoir également dans queile mesure l’œuvre a complété le prix qui lui a été payé par le grand magasin. Néanmoins, dès maintenant, si limité que soit cet effort, on peut dire que ces œuvres ont déjà maintenu leurs prétentions en face des entrepreneuses et relevé, dans l’esprit de celles qu’elles emploient, le prix du travail ; constituant ainsi, dans ce milieu inorganisé et où les points de solidarité sont si rares, un centre de résistance, un embryon d’organisation, elles sont un acheminement vers l’établissement d’un tarif uniforme qu’il serait bon qu’elles élaborassent en accord avec les Syndicats ouvriers.
c) Il est encore un point qui devrait attirer l’attention des œuvres de bienfaisance et où leur accord avec les Syndicats ouvriers ne serait pas moins utile, car leur inexpérience économique y est bien funeste : c’est la question du placement.
On constate souvent, en effet, dans les œuvres d’assistance par le travail, la situation suivante : l’ouvrier, après quelques semaines d’hospitalisation, est pressé par le désir de trouver une occupation normale ; l’œuvre, de son côté, est pressée de se décharger de son pensionnaire pour donner place à ceux qui attendent : il n’en faut pas davantage pour vouer le travailleur hospitalisé à ne rentrer dans l’industrie qu’à des conditions inférieures aux conditions normales, et, pour donner lieu de la part de certains employeurs à une immorale spéculation dont certains directeurs d'œuvres avisés se sont bien aperçu (1).
Nous avons déjà d’ailleurs attiré l’attention sur ce point en signalant l’exploitation dont sont victimes les enfants placés, dans les verreries, par certaines œuvres d’assistance (2).
On voit toutes les répercussions que peutavoir sur le mar-
(1) « Le directeur de La Chalmelle (colonie agricole de la Ville de Paris), dont les rapports sont toujours empreints d’une très grande exactitude et d’une profonde sincérité, faisait remarquer qu'il avait souvent à lutter, pour le placement de ses hospitalisés, contre la rapacité de certains patrons qui auraient voulu profiter de la situation précaire des colons pour les engager moyennant un salaire moindre que le taux normal. » (Marcel Lecoo : L'assistance par le travail et les jardins ouvriers en France, Giard et Brière, édit., 1906, p. 376-7.)
(2) Cf. supra, p. 62.
ché ouvrier l’organisation des établissements de bienfaisance qui, pour soulager quelques misères, risquent souvent d’en engendrer autour d’eux de nouvelles.
Il est à souhaiter que les directeurs de ces œuvres prennent enfin conscience de ces solidarités économiques dans lesquelles, qu’ils le veuillent ou non, ils se trouvent engagés, et qu’au lieu de ne s'offrir à elles que comme des instruments davilissement des prix, ils s'appuient eux-mêmes sur ce mécanisme, pour parachever leur œuvre et pour se faire les propulseurs du relèvement des salaires. Au lieu de les ignorer ou de les combattre, c’est à cette œuvre que les syndicats ouvriers devraient les encourager.
SECTION III
Le Travail des ouvriers militaires,
de l'imprimerie Nationale, etc.
Terminons l’examen des protestations ouvrières contre les concurrences de l'extérieur, en citant encore quelques objets auxquels s’est appliquée l’inlassable activité réglementaire de certains Congrès.
Les ouvriers ne se plaignent pas seulement d’être supplantés, en temps de grève, par des militaires, mais ils s’en prennent en outre à la concurrence normale qui leur est faite par les ouvriers militaires des casernes. On se rappelle que le décret de 1848, cédant à ces réclamations, l’avait proscrite en même temps que celle des prisons et des couvents ; les syndicats ouvriers devaient continuer à les associer toutes dans une même réprobation.
En 1897, le neuvième Congrès corporatif se prononça pour son abolition (1), et à diverses autres reprises, on vit différents corps de métiers émettre le même vœu : les tailleurs (2), les métallurgistes (3), les cordonniers (4), les peintres (5) ; les
(1) Vœu du IX° Congrès national corporatif, Toulouse (1897) : « Considérant que le travail fait par l'élément militaire dans les casernes porte .un tort considérable aux ouvriers des corporations intéressées, le Congrès demande que les militaires ne soient plus employés à aucun travail, y compris les ouvriers des compagnies, auxquels tout salaire a été supprimé. » (Compte rendu, p. 120.)
Signalons encore la lutte que mène en ce moment même l'Union fédérative des travailleurs de l'Etat contre les dispositions de la loi militaire (art. 69 de la loi du 21 mars 1905), qui réservent, dans les établissements industriels de l'Etat, un certain nombre d'emplois aux sous-officiers rengagés.
(2) Protestation de la Chambre syndicale des tailleurs d'habits d'Indre-et- Loire au VIII Congrès national corporatif, Tours, 1896. (Compte rendu, p. 161.) (3) Syndicat des métallurgistes. (Jbid.)
(4) Congrès de la cordonnerie, Paris, 1889. (Associations professionnelles, FAP 102)
(5) Vœu des peintres de Vannes et d'Orléans contre la main-d'œuvre militaire chez les particuliers et dans les établissements de lEtat. I° Congrès national de la Fédération des Travailleurs du bâtiment, Saint-Etienne, 1908. (Compte rendu, p. 87.)
typographes, comme bien l’on pense, ne sont pas les derniers et ils se plaignent à la fois du travail des presses régimentaires et de la concurrence, analogue à celle que nous signalerons plus loin pour les ouvriers des arsenaux et les douaniers (1), que leur font des militaires qui s’embauchent chez des particuliers à leurs heures de liberté (2) ; tandis que les artistes musiciens s’indignent d’être concurrencés par des soldats, « comme s’ils étaient toujours en grève » (3).
Mais certaines professions ont été plus loin encore dans des prétentions de cet ordre et, l’on ne s’étonnera pas de trouver en première ligne l’exigeante corporation des typographes. Non seulement nous la voyons dénoncer l’Imprimerie Nationale qui enlève des travaux administratifs à l’industrie privée de province et quiexécute — ceci est en effet plus grave — des travaux sans sa firme pour des éditeurs particuliers (Ollendorf et Pelletan) (4), mais encore protester contre la mise en vigueur d’un nouveau tarif postal modifiant le tarif des circulaires et prospectus (5), et enfin — fhe last and not the lecst — s'élever contre les municipalités qui avaient eu l'audace de supprimer les distributions de prix (6).
(£) V. infra, ©. 315 ‘et suivantes.
or
(BY Ixe Consrés de Ja Fédération Ces Travaïlleurs du Livre, Eyon, #905, Comgte rendu, p. 2511. :
(3) Cf. Revue syndicaliste, octobre 1907, couverture ; IVe Congrès des artistes musiciens, Paris, 1907. (Revue syndicaliste, avril 1908, p. 288.)
En Angleterre, le 46° Congrès des Trade-Unions de Grande-Bretagne et d'Irlande, Bath, septembre 1907, adoptait le vœu suivant : « Le Congrès condamne 13 conduite ex souvernement, qui autorise les musiques et musiciens de la Guerre et de la Marine à concurrencer les musiciens civils. Considérant qu’une foule de musiciens civils ont été ainsi privés de leur gagne-pain et ont perdu leur emploi, il invite son comité parlementaire à donner tout son appui au Syndicat des musiciens civils afin de mettre. fin à la concurrence des musiciens de la Guerre et de la Marine. » (Gf. Bull. de l'Off. int. du trav., année 1907, p. C02.) En janvier 14909, les journaux ont signalé une manifestation dans les rues de Londres des musiciens sans travail protestant contre la permission donnée à une musique militaire.de se faire entendre dans un théâtre.
(4) IX° Congrès de la Fédération des Travailleurs du Livre, Lyon, 1905. (Compte rendu, p. 342.)
(5) Ibid, p. 357.
(G) Ibid, p. 258.
C’est une manière de résoudre les problèmes, artistiques, budgétaires, pédagogiques, qui ressemble un peu à celle de cet orfèvre éphésien, fabricant de temples de Diane, qui prétendait juger et condamner la grande prédication chrétienne de saint Paul par cette seule considération qu’elle menaçait de porter tort à son commerce. Avec un tel raisonnement, on en arriverait à perpétuer et à justifier les pires abus et les pratiques les plus immorales, sous prétexte « qu’ils font marcher le commerce ! »
Quelque sacrée que soit cette défense du droit au travail, qui constitue le fondement et le caractère hautement moral et organisateurde l’action syndicale, on ne saurait la confondre avec ce corporatisme excessif qui, par ces protestations multipliées, finirait par discréditer son œuvre, rattachant peureusement la classe ouvrière aux institutions du présent dont elle tire sa subsistance.
Quelques-unes des dernières concurrences que nous venons de passer en revue, prisons, couvents, etc, représentent un principe de justice et de moralité supérieure qui ne saurait être sacrifié à des intérêts économiques, si respectables soient-ils. Il faut s'attacher sans doute à ce qu’elles n'aient pas un contrecoup funeste sur la situation des travailleurs, mais on ne saurait, sous prétexte qu’elles arrachent ainsi quelques travaux à l’industrie privée, condamner les prisonniersà l’oisiveté, disperser les orphelins et les assistés, maintenir à jamais les distributions de prix. Tous les abus
et toutes les routines trouveraient leur consécration dans une telle philosophie.