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CHAPITRE VII

I. Le maintien de la qualification du métier et la lutte contre les manœuvres et les aides. — II. La lutte contre les empiètements et la délimitation des métiers. — III. Les cumuls de métiers.

I. — LE MAINTIEN DE LA QUALIFICATION DU MÉTIER ET LA LUTTE CONTRE LES MANŒUVRES ET LES AIDES.

Ce n’est pas seulement contre l’intrusion d’éléments extérieurs à l’industrie que les ouvriers cherchent à se défendre ; ils poursuivent en outre le déssein d’assurer l’usage exclusif du métier aux seuls ouvriers réguliers, ayant fait l’apprentissage réglementaire.

Or, sous l'influence du machinisme et de la division du travail, des catégories de plus en plus nombreuses et diverses d'ouvriers sont aptes aux opérations simples, fragmentaires, uniformes, dont se compose l’industrie moderne. De toutes parts, des concurrences nouvelles surgissent autour du métier. En quelques mois, en quelques semaines, on s’improvise maintenant ouvrier, là où il fallait naguère des années de studieux apprentissage.

Désespérément, les ouvriers de métier cherchent à fermer la porte à ce peuple de manœuvres qui menace leur dignité de vie par leurs besoins réduits, et la qualification du métier par leur inexpérience.

C’est, en même temps qu’une hostilité toute intéressée, un véritable scandale moral qu’éprouve le vieil ouvrier de métier, en voyant un simple manœuvre, un servant de machine accomplir automatiquement une opération apprise

naguère au prix de tant d’années d'attention et d’efforts ; «ar, quel que soit le jugement qu’il porte sur le régime capitaliste dont il se dit l’esclave, le salarié moderne, l’ouvrier parisien surtout, conserve le goût et l’orgueil de son art. Une des racines les plus profondes de l’hostilité ouvrière contre les machines, par exemple, se trouve, à n’en pas douter, dans cette « disqualification » qu’elles infligent à l’ancien ouvrier de métier (1).

C’est ce même désir de maintenir la « qualification du aétier » (the skill of the craft) qui se retrouve dans l’opposition que manifestent les ouvriers, non seulement contre le machinisme, mais encore contre certains modes d’organisation du travail, qui ont également pour effet de détruire les barrières de métier et d'étendre le champ de la concurrence. C’est ainsi que les ouvriers gantiers, par exemple, s’opposent énergiquement aux progrès, dans leur métier, de la division du travail qui, spécialisant chaque ouvrier dans une tâche de plus en plus simple, mettrait les vieux ouvriers du métier en compétition avec des manœuvres n’ayant pas reçu la même instruction technique qu'eux (2). Certains d’entre

(4) Voir par exemple les plaintes concordantes que font entendre les ouvriers mégissiers de toute la France à l’occasion de la crise aiguë que traverse en ce moment cette industrie : pour eux ,« la crise résiderait principalement dans le déclassement des ouvriers. On recherche à obtenir un travail plus rapide pour abaisser le prix de revient, en n'employant plus les bons œuvriers un peu âgés, dont le savoir a fait cependant la réputation et la prospérité du métier... Ils attribuent cette mauvaise situation au développement du travail, aux machines, aux nouveaux procédés chimiques et mécaniques qui ont simplifié le travail et permis d'employer une main-d'œuvre à meilleur marché, des manœuvres ou des femmes à la place des ouvriers de métier. »

Cf. (Syndicats ouvriers de la Seine) : Enquête sur le chômage dans tà mégisserie el la lannerie, Bulielin de l'Office du Travail, avril 4908, p. 351-352): (Ouvriers d'Annonay), 14. juin 1908, p. 562-563 ; (Ouvriers de Lyon), Zd. mars 1909, p. 290 ; (Ouvriers de Romans), 74. mars 1909, p. 292 ; (Patrons de Paris) Id. février 1909, p. 171 ; (Patrons de Romans), 14. mars 1909, p. 291, ete. |

(2) Cf. Sur l'hostilité des gantiers contre ce qu'ils appellent le travail au système (Assoc. prof. tome Il, p. 101, 108-109, 112, etc.) ; Léon CÔTE : L’industrie gantière el louvrier gantier à Grenoble (p. 90 et suivantes, p. 117, 121).

Le deuxième Congrès de la Fédération universelle des ouvriers gantiers. Grenoble, 1893, adopta un vœu condamnant, le travail au système, considérant « qu'il est préjudiciable à la corporation, qu'il est une cause d'infériorité manuelle ». (Assoc. prof., tome II, p. 416).

eux répugnent même, pour ce motif, à tout travail en atelier (1).

Dans certaines Unions américaines —— verriers, mouleurs de fer, cigariers — on interdit encore, pour la même raison,

le travail par équipe, qui favoriserait naturellement la division du travail et, par conséquent, la déspécialisation des ouvriers (2).

Outre ces mesures générales, en Angleterre et aux Etats- Unis, où des traditions professionnelles et syndicales antérieures ont fortement marqué ce caractère d'ouvriers qualifiés (skilled), une série de précautions précises ont été prises. par les Unions, pour ne pas laisser s’altérer cette différen=. ciation technique et pour préserver le métier de toute pénétration extérieure. |

Elles visent particulièrement les aides (he!pers) qui, dans certaines industries, assistant les ouvriers qualifiés dans leur travail, risquent de s'initier peu à peu, insensiblement, aux divers procédés en usage dans le métier et pourraient devenir un jour des concurrents pour les ouvriers en pied (3)...

Cette défiance contre les aides, qui dégénère parfois en la plus cynique exploitation, est l’un des plus attristants revers de l’unionisme anglais et américain (4).

MCE SUPDrET D. 299.

(2) Cf. Walter-E. WEYL, and A.-M. SAkoLski : Condilions of entrance Lo the principal trades (Bulletin of the Bureau of Labor, Washinglon, n° 67, november, 1906, p. 750...).

(3) Nous avons déjà signalé une crainte analogue chez les ouvriers lithographes français et belges. (Cf. supra, p. 102.) |

(4) Certains groupes d'ouvriers anglais payés aux pièces.se comportent à leur égard comme de véritable tâcherons, tirant profit de Ja productivité de Jeurs aides, qu'ils paient au temps (Cf. D. ScaLoss : Les modes de rémunéralion du travail, p. 126), rognant sur le temps de leur repas (C£..B. Lindsay MARTIN : Soziale Praxis, 19 novembre 1908), réduisant parfois, le jaur de la paie, sans aucun avertissement préalable, le salaire convenu, etc... (Cf. Wegg : /ndustrial Democracy, p. 296). =

On cite même le cas d'ouvriers qualifiés ayant .fait alliance avec les employeurs contre leurs auxiliaires. Ces derniers ont dû constiluer une Union spéciale (Amalgamaled Shipyards helpers Association) constamment dressée <ontre l'Union des ouvriers qualifiés pour en obtenir les plus élémentaires con=

Parmi les règlements syndicaux les plus courants, on peut citer ceux qui interdisent à l’ouvrier d’embaucher des aides (1) ou qui menacent de peines disciplinaires les membres du Syndicat, coupables d’avoir enseigné le métier à un manœuvre (2).

Dans certains métiers, il a bien fallu se résigner à accepter le concours d’aides et de manœuvres ; on voit alors les Unions adopter les réglementations les plus étranges. C’est ainsi que, dans quelques métiers du bâtiment et chez les plombiers, aux Etats-Unis, il existe certaines tâches et cerfains instruments réservés à la caste privilégiée des ouvriers de métier (journeymen), et qui doivent être considérés comme « tabou » par les aides et les manœuvres. C’est une conception fortement enracinée chez les maçons, par exemple, que l'usage de la truelle est un acte d’ouvrier qualifié — aux manœuvres suffit la pelle, qui marque un degré inférieur de

cessions : « Ils ont toujours en face d'eux, comme alliés des patrons, écrit M. André Fleury, les shipbuilders, pour lesquels une grève de leurs aides est une cause de suppression de travail. En 1892, à Sunderland, un conflit s'éleva entre les helpers et leurs patrons, ceux-ci firent venir, pour prendre la place: des grévistes, des ouvriers agricoles des cantons de l'Ouest de l'Angleterre. Les shipbuilders, le jour de l’arrivée de ces blacklegs, firent l'office de constables: pour les protéger, durant le trajet de la gare aux chantiers, contre les violences des helpers. Durant toute la grève, ils organisèrent dans les ateliers, où, comme c'est l'usage en Angleterre, se trouvaient logés les ouvriers qui remplacçaient les grévistes, des amusements pour les distraire. » (DE Rousiers : Le Trade- Unionisme en Angleterre, p. 243-244.)

(4) Etats-Unis : mouleurs en fer, cigariers, verriers souffleurs de bouteilles. Dans une convention passée par des verriers de Philadelphie en 1858, il est stipulé : « ...Nous ne travaillerons dans aucun établissement avec quelqu'un qui à un mouleur où un finisseur où un assistant pour la fabrication des bouteilles, ou des flacons, où pour aucun autre objet que la cueillette du verre, à moins que cet assistant ne soit un ouvrier régulier ou un apprenti dans le métier. » (Bull. of the Bureau of Labor, art. cit., p. 750.)

(2) Statuts de l'Association générale des ouvriers du fer, de l'acier et du fer-blanc Etats-Unis), $ 19 : « Si un membre du syndicat accepte d'enseigner son état à un manœuvre de l’un quelconque des métiers représentés dans ledit. syndicat, il sera du devoir du comité de l'usine de le prévenir que le syndicat ne peut pas permettre une telle façon d'agir, et s'il persiste dans sa conduite, il sera mis en accusation et il sera chassé ou suspendu. » Wiz- LOUGHBY : La Corporation de l'Acier aux Elals-Unis. — Musée Social: Mémoires et Documents, 1902, n° 2, p. 66.

dignité dans le métier — les maçons seuls ont le droit d’étendre le mortier sur un mur (1).

Enfin, dans d’autres cas, les Unions se bornent à réglementer uniquement l'accession au poste d’ouvrier qualifié : exigeant un certain stage, faisant subir certains examens et ne permettant la titularisation qu’au fur et à mesure des vacances ou que pour un nombre déterminé d’ouvriers chaque année (2). Nous nous trouvons ici en présence d’une réglementation de l’avancement analogue à celle qui fonctionne pour les employés des grandes administrations ou pour les fonctionnaires.

Au reste, cette tendance réglementaire des Syndicats se justifie parfaitement ici à l'égard de manœuvres qui risqueraient, par leur brusque irruption, de désorganiser le métier.

Dans plusieurs pays, d’ailleurs, aux Etats-Unis (3), en Allemagne (conventions collectives des ouvriers peintres, imprimeurs, relieurs, batteurs d’or, etc...) (4), les Syndicats, pour défendre le métier contre l’invasion de ces travailleurs au rabais, ont édicté une limitation proportionnelle des ouvriers

non qualifiés, du même type que celle qui s'applique aux apprentis (5).

(4) Cf. Agréement entre la « Local Bricklayers and Masons International

Union » et l'Association des employeurs (1900). — Bulletin of the Bureau of Labor, art. cité, p. 746.) (2) Chez les couvreurs de Manchester (Slatter’s and Labourer’s Society) ;

les fondeurs (Steel Melters) ; les verriers (Flint-glass Makers) ; Îles constructeurs de chaudières (Society of Boilermakers). — Cf. Wegg : Industrial Democracy, p. 499 et suivantes.

(3) Dubuque Steam fitters agreement (1903) : « L'ouvrier ajusteur peut sa servir d'un aide qui à travaillé dans le métier un certain laps de temps, mais il ne peut pas avoir plus d’un aide ou d’un ouvrier lui faisant passer les tuyaux (pipe hander). Les aides ne doivent pas faire de petits travaux ou quelque autre ouvrage, si ce n’est sous la surveillance (supervision) d'un ouvrier ajusteur. Une infraction antérieure lui interdira d'être employé à nouveau dans aucun atelier unioniste. » (Bulletin of the Bureau of Labor, art. cité, p. 748.) Conventions analogues chez les électriciens.

(4) Jean Leroy : Le contrat collectif de travail en Allemagne, p. 111.

(5) De même encore, dans les fabriques autorisées par la législation austra- Jienne à employer des ouvriers âgés, infirmes ou lents à un tarif inférieur au salaire minimum établi, la proportion de ces demi-ouvriers, par rapport à l'ensemble du personnel, est étroitement limitée. Cf. Act. du 12 décembre 1905, sur les fabriques, de l'Etat de Victoria, art. 91, $ 2 (Bulletin de l’Office international du Travail, année 1907, p. 204).

Mais, en Angleterre, certaines Unions aristocratiques d’ouvriers qualifiés vont plus loin, ces mesures protectrices ne leur suffisent pas, c’est une démarcation profonde qu’elles veulent ‘établir entre elles et les helpers. De tout leur pouvoir, elles maintiennent de force ceux-ci dans la masse des. ouvriers unskilled et refusent notamment de leur ouvrir les portes du Syndicat (1).

La défense économique se complique ici d’un esprit de monopole et d’un orgueil de caste, très caractéristiques de la mentalité de l’ouvrier anglais, qui corrompent et même entravent l’œuvre de défense économique. Certaines Unions. s’en sont aperçues ; elles commencent à comprendre qu’elles ne pourraient pas laisser longtemps, ni sans danger, se constituer en dehors d'elles cette masse d’ouvriers unskilled, croissante avec les progrès du machinisme, et que la plus habile tactique est peut-être, à leur égard, comme à légard des femmes, de les absorber parmi les skilled, en élevant leur niveau moral et professionnel et en atténuant les différences de salaire (2). Le mouvement même de l’industrie moderne fera donc, ici encore, triompher à la longue la méthode dassimilation sur celle d'exclusion.

(4) C'est le cas, par exemple, des fabricants de chaudières et des ouvriersde constructions navales (Cf. de Rousrers : Le Trade-Unionisme en Angleterre, p. 233-244). Pendant longtemps ce fut également la politique de l'Union des mécaniciens.

Rien n’est plus éloigné du tempérament français que de telles différencia— tions ouvrières. Et partout où il pouvait en exister quelques-unes, elles tendent à s’effacer. C’est ainsi, par exemple, qu'à l’origine, les statuts de la Chambre syndicale des ouvriers forgerons de Marseille (1878) contenaient cet artiele : « Art, 7. — Les aides ne seront admis que présentés par deux de leurs collègues, forgerons. » En 1895, cette distinction disparut et le titre même de celle organisation, subissant une modification caractéristique, se transforma en celui de « Chambre syndicale des ouvriers et aïdes-forgerons de oo ». Cf. Assoc. prof., tome IN, p. 244). Tout l'esprit syndical français es

(2) Tel est le revirement qui s’est notamment produit chez les mécaniciens (4malgamaled engineers) qui, après avoir pendant longtemps exelu de leur Union les manœuvres, servants de machines (machinemen) ont depuis quelques années, sous l'influence des plus jeunes membres de l'Union, mieux avertis des conditions actuelles de l'organisation syndicale, résolu de les admettre: aux mêmes conditions que les skilled. (Cf. de Roustrers : Le Trade-Unionisme en Angleterre, p. 259-260.)

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