‹ Réglementations Syndicales Et Sous-Congurrences OuvrièresChapitre 48 sur 84 · IT. — LA LUTTE CONTRE LES EMPIÈTEMENTS ET LA DÉLIMITATION DES MÉTIERS · texte numérisé non relu

IT. — LA LUTTE CONTRE LES EMPIÈTEMENTS ET LA DÉLIMITATION DES MÉTIERS

En altérant les particularités techniques du métier, læ transformation industrielle, en même temps qu’elle le rend accessible à tous, brise les barrières tutélaires qui isolaient jadis les métiers, spécialisaient leur fonction, les confinaient dans des tâches déterminées. Ces frontières se sont maintenant évanouies, Certains travaux peuvent indistinctement être accomplis par plusieurs corps de métier et, entre ces divers compétiteurs, notre industrie moderne va voir se renouveler des querelles d’ « empiètements », dignes de l’ère corporative.

C’est encore en Angleterre, à cause de l'esprit traditionnel des artisans et des progrès particulièrement rapides de la transformation industrielle, que le phénomène apparaît le plus nettement. Sidney et Béatrice Webb nous ont retracé les efforts des Unions d’ouvriers qualifiés pour défendre le monopole qu’elles s’arrogent sur certains travaux et leur lutte contre les empiètements (overlap) que favorisent et nécessitent parfois les transformations techniques de l’industrie moderne.

Ce sont les mécaniciens, simultanément en guerre avec les constructeurs de chaudières, les constructeurs de navire, les menuisiers, les ouvriers du cuivre, les plombiers, etc... tandis que les constructeurs de chaudières se querellent avec les constructeurs de navires, les forgerons, les foreurs, etc... (1).

Devant le métier envahi de toutes parts et la déspécialisation engendrée par le machinisme, les ouvriers qualifiés s’épuisent à maintenir de force les vieux cadres où à en reconstituer de nouveaux.

Ce sont, tantôt des conflits qui éclatent brusquement er plein chantier au moment ou une usurpation vient de se pro-

(1) Cf. Wezm : Industrial Democracy, p. 508 et suivantes.

duire : entre 1890 et 1895, à Tyneside, on estime que dans un espace de trente-cinq mois, il n’y eut pas moins de trentecinq semaines pendant lesquelles un métier ou Pautre refusait de travailler (1). A certaines périodes de crise, l'esprit de rivalité entre Unions surchargées de chômeurs atteint son paroxysme (2), et l’on en vit se livrant entre elles, pour le moindre prétexte, à de véritables actes de supplantages (3).

Tantôt, ces procès de délimitation revêtent une forme plus juridique : les Unions s’efforcent de remplacer les lignes de démarcation techniques disparues par de fortes lignes de démarcation syndicales, soit que, dans des accords conclus avec l’Union adverse, elles établissent une délimitation bien précise des ouvrages qui ressortissent à chacune des Unions (4), soit que, dans les conventions collectives qu’elles passent avec les employeurs, elles déterminent la répartition des tâches entre les divers corps de métiers (5).

(1) We : Industrial Democracy, p. 513.

(2) C'est ainsi que, pendant la dépression de l'industrie de 1879, on vit les constructeurs de navires en bois en lutte avec les constructeurs de navire en fer ; les mécaniciens lutter contre le monopole des constructeurs de chaudières; les modeleurs s'élever contre les prétentions des charpentiers à faire certains modèles de la spécialité des mécaniciens ; à Glasgow, les fondeurs de laiton s'opposèrent à la pratique conservée par les fondeurs de fer de faire les grandes fontes de laiton dont les ouvriers en laiton ne pouvaient pas autrefois se

charger, ete. etc... (Cf. Wegg : Histoire du Trade-Unionisme, traduction française, p. 383-884).

(3) Cf. De nombreux cas de black legging de ce genre (Wesg : Industrial Democracy, p. 120).

(4) A la suite d'une grève survenue à Newcastle, en 1891, entre mécaniciens (engineers) et plombiers (plumbers), qui se disputaient dans cette ville la fabrication des tuyaux de fer, servant dans les machines à vapeur au passage de l’eau et de la vapeur, fabrication qui, jusqu'alors, avait été réservée aux mécaniciens et que certaines maisons voulaient confier aux plomhiers qui pouvaient l’exécuter à un prix moins élevé, un règlement intervint entre les deux métiers pour établir une délimitation des ouvrages qui pouvaient être

confiés à chacun des deux métiers. (Cf. de Rousrers : Le Trade-Unionisme, p252)

(5) Convention entre l'Association des patrons et l'Association des ouvriers du district de Manchester et de Salford (1895) : « Aucune autre personne qu'un plâtrier ne sera autorisée à exécuter une partie quelconque du travail de plàtrerie. Ce travail comprendra le lattage ou tout procédé destiné à le remplacer, la mise en place des moulures d'ornement (qui doivent être faites également par

Ainsi commencent à se dégager les premiers traits de toute la philosophie ouvrière ; nous en tenons ici l’idée essentielle qui est cette croyance profonde, cette affirmation, à la fois de la raison et du sentiment, qu’un ouvrier, qu’un ouvrier adulte originaire du pays, qui a fait son apprentissage régulier, ou qui simplement travaille depuis longtemps dans un métier, a des droits acquis sur ce métier, qu’il doit pouvoir y gagner son pain sans être troublé par l’intrusion de gens étrangers à la profession et que l’ensemble des ouvriers de ce métier ont des droits privilégiés et égaux entre eux à y être employés. Telle est, en même temps, la justification de l'hostilité des ouvriers de métier contre les supplanteurs et la racine de l’idéal de répartition égalitaire du travail entre tous les ouvriers de la profession, qui est un des aspects les plus curieux de la pensée syndicale et que nous sommes, hélas ! obligés de renoncer à traiter ici (1).

L'esprit juridique des ouvriers anglais a donné parfois à l'idée de ce « droit au métier » une forme particulièrement précise :

« C’est notre devoir, dit notamment un leader unioniste, d'exercer le même soin et la même vigilance sur ce en quoi nous avons nos intérêts engagés, que le médecin qui possède un diplôme ou le littérateur qui est protégé par les droits de la propriété littéraire » (2).

Hélas ! la philosophie du travail de ces pauvres artisans est bien loin de la réalité industrielle présente, et c’est à

des plâtriers membres du syndical), les travaux de ciment, la préparation des surfaces destinées au pavage en bois, le carrelage, les revêtements de muraille en faïence. On ne s'opposera pas à laisser exécuter par des cimentiers, les pavages et les marches. » 1bid., p. 69-70.

(4) On en trouverait notamment des traces dans la politique syndicale à l'égard des heures supplémentaires du travail aux pièces, des primes à la production, du machinisme, etc.

(2) Amalgamatea Society of Engineers. Cf. des déclarations analogues de l'United Pattern Maker’s Association (1889), du Liverpool delegate of Engineers (1897), ete. (Wegs : Industrial Democracy, p. 514.)

Fexpropriation, sans indemnité ni délai, que semble irrémédiablement voué le travail humain !...

Page 1