III. —— LES CUMULS DE MÉTIERS
De même qu’il faut pour chaque besogne un seul genre d’ouvrier, il faut pour chaque travailleur une seule besogne. One man, one job, un homme, une tâche, dit une vieille maxime des Syndicats anglais.
C’est, en effet, une forme particulière de supplantage et d’empiètement, très répandue dans certaines professions et surtout dans certaines régions, que l'habitude que prennent quelques ouvriers d'aller faire, après leur journée de travail, des heures supplémentaires pour un second patron.
Les Syndicats anglais ont flétri bien souvent ces habitudes de smooting, de foxing, de grasing, comme ils les appellent.
Aussi, nombreuses sont les Unions qui édictent des interdictions comme celle-ci :
« Aucun membre ne pourra travailler des heures supplémentaires de façon systématique : ceci étant dirigé contre les membres dont l'habitude est d'aller travailler dans un autre atelier après avoir achevé leur journée dans celui où ils sont embauchés.… » (1).
De même, en Allemagne, de nombreuses conventions collectives (couvreurs, peintres, ébénistes, potiers, tailleurs) interdisent la pratique de ce que les Allemands appellent le « bousillage » (Pfuscharbeit), travail exécuté les jours fériés par les ouvriers à leur propre compte ; toutefois, il semble bien ici que ce soient surtout les patrons qui aient cherché à se protéger (2).
(1) Règle 22, $ 7 du règlement de la National Union of Boot and Shoe Opéralives (ouvriers de la chaussure). (Cf. MaAnToux et ALrAssA : La crise du Trade-Unionisme, p. 130). Cf. Dans le même sens règlements de la Manchester Union of Saddlers (ouvriers selliers) et des Woo! Shear Benders and Grinders, de Sheffield. (WeBg : Industrial Democracy, p. 440.)
(2) Quelques-unes de ces conventions collectives, en effet, stipulent que ; RE ENT ET MERE ASS l’ouvrier qui s’est livré au bousillage doit dédommager le patron de la concurrence qu'il lui à ainsi faite, en lui abandonnant un tant pour cent sur ce LE s A € PA . »
qu'il a gagné. (Jean Leroy : Le Contrat collectif de travail en Allemagne, p. 409
Mais ces travaux supplémentaires font l’objet d’une particulièrement vive réprobation lorsqu'ils sont pratiqués dans des industries très différentes de celles dans laquelle Pouvrier est habituellement employé, et entraînent ainsi le cumul permanent de plusieurs métiers par une seule personne.
On a vu, en Nouvelle-Zélande, des Syndicats organiser des manifestations contre un capitaine qui employait ses matelots à charger du charbon et infliger un blâme à un domestique qui troquait parfois la casaque du cocher contre le tablier du jardinier (1).
De nos jours, Maître Jacques aurait, on le voit, maille à partir avec son Syndicat.
En France, ce problème des travaux supplémentaires revêt, dans certaines régions, un caractère particulier et y entretient une irritation qui méritent d’être signalés.
Par un contre-coup imprévu de la réduction à huit heures de la journée de travail dans certains établissements de l'Etat, on a vu les ouvriers de ces établissements, notamment les ouvriers des arsenaux, au lieu de consacrer les heures de loisir, qui leur étaient ainsi accordées, à la vie familiale, à la vie syndicale ou à la vie civique, s’empresser de profiter de cet allègement de leur tâche pour aller prendre la place des ouvriers de l’industrie privée ou s’embaucher pour quelques heures chez des particuliers.
L’inspecteur du travail de la septième circonscription résumait ainsi, en 1902, les caractères du phénomène pour Brest et Lorient : « Les ouvriers du port, qui bénéficient aujourd’hui de la journée de huit heures, ont terminé leur travail à cinq heures du soir ; ils disposent matin et soir, sur-
(1) Cf. Albert Mérin : Le Socialisme sans doctrines, p. 76.
C'est dans l’industrie domestique que se relèvent en effet le plus fréquemment des cumuls de ce genre ; M. du Marroussem ne nous dit-il pas que c’est pour empêcher que les femmes de la bourgeoisie ne transforment leurs femmes de chambre en couturières, que les couturières ont lancé la mode des robes compliquées, dont la confection exige l'habileté de professionnelles. (Cf. OrricE pu Travaiz : La pelite industrie à Paris (salaires, durée du travail), tome IT : Le vélement à Paris, Paris, 1896, p. 478.)
tout dans la belle saison, d’un nombre d’heures assez élevé, qu’ils emploient à des travaux de toutes sortes. Les patrons peuvent donc trouver là une main-d'œuvre à bon marché, en sorte qu’ils payent leurs ouvriers à l’heure et, s’ils réduisent la journée à dix heures et demie, la journée est diminuée d’autant » (1).
On voit quel tort direct est causé par là aux ouvriers de l'industrie privée, non seulement en ce qui concerne leur droit au métier, mais encore relativement à leur salaire.
Ce travail des ouvriers des arsenaux en ville revêt les formes les plus diverses : à Brest, non seulement des ouvriers de l’arsenal s’improvisent coiffeurs au rabais, durant l’heure du repas de midi, dans la cour même de l’arsenal (2) ; mais il en est qui possèdent en ville un petit salon de coiffure, où ils opèrent eux-mêmes, durant leurs heures de liberté, et emploient, le reste du temps, un commis pour les remplacer (3). Les menuisiers et forgerons de l’arsenal vont, la journée finie, faire des « bricolages » chez des particuliers (4). A Lorient, on en signale qui sont cordonniers, charpentiers ou menuisiers ; à Cherbourg et à Toulon, ils s'embauchent chez des typographes ; à Brest et à Cherbourg, chez des mécaniciens ; ailleurs, ils se transforment en jardiniers ou en peintres (5).
À Saint-Malo, ce sont des douaniers qui, profitant de leur
(4) Rapports sur l'application des lois réglementant le travail en 1902, p. 175.
(2) Affranchis de la patente, ils peuvent faire des rabais sur les prix impossibles à soutenir par les coiffeurs de la ville : tandis que ceux-ci perçoivent au minimum 30 centimes pour les coupes de cheveux et 20 centimes pour les barbes, les prix des coiffeurs amateurs de l'arsenal sont de 15 et 10 centimes. (Cf. Jacques Fonzupr : Eveil démocratique du 21 février 1909.)
(3) De Srrznac : Les ouvriers des arsenaux de la marine. — Questions pratiques de législation ouvrière, année 1906, p. 134.
(4) Ibid.
(5) CF. Résultats de la journée de huit heures dans les établissements industriels de l'Etat. — Bulletin de l'Office du Travail, janvier 1907, DIR.
journée de repos, font aux ouvriers peintres de la ville une concurrence tres sensible et qui provoqua, à plusieurs reprises, de très vives protestations. On évalue à une centaine, au moins, pour trois professions seulement : ouvriers peintres, menuisiers, jardiniers, le nombre des douaniers qui s’emploient ainsi d’une façon constante (1).
Rien n'échappe davantage à l'attention publique que cette cencurrence, qui sévit cependant, on le voit, avec une grande intensité dans certaines régions. Si l’on pouvait faire à Paris des recherches sur les divers travaux accessoires auxquels se livrent les employés de l'Etat ou des grandes administrations privées, on ferait les constatations les plus surprenantes : non seulement on en trouverait qui sont garçons de magasin , employés de théâtre, concierges, mais encore ouvriers électriciens, plombiers, horlogers, menuisiers, serruriers, peintres, etc.
Ce n’est guère, cependant, que le travail en ville des ouvriers des arsenaux qui a été jusqu'ici dénoncé par la voix syndicale. Le mal était ici plus apparent et plus localisé.
Au cours d’une enquête sur la journée de huit heures dans les établissements de l'Etat, l'Office du Travail recueillit de nombreuses protestations de la part des professions atteintes (2). La Fédération des Travailleurs du Livre (3), la Fédé-
(1) Cf. Henri TEeiTGEx : Ouest-Eclair du 26 avril 1908.
Nous avons signalé plus haut que des militaires venaient également dans certaines professions, à leurs heures de liberté, concurrencer les travailleurs civils. (Cf. IX° Congrès de la Fédération des travailleurs du Livre, Lyon, 1905, Compte rendu, p. 357)
(2) Ouvriers cordonniers, charpentiers, menuisiers de Lorient, ouvriers coiffeurs de Brest ; ouvriers typographes, mécaniciens, jardiniers de Cherbourg : ouvriers métallurgistes de Brest (Bulletin de l'Office du Travail, janvier 1907, p. 33).
(3) Protestation auprès du ministre contre des ouvriers de l'arsenal de Toulon s’embauchant en ville comme typographes. Vœu du neuvième Congrès pational de la Fédération des travailleurs du Livre, Lyon, 1905 (Compte rendu,
ration des ouvriers peintres (1), le Congrès de la Confédéra-, tion générale du Travail à Amiens (2), diverses Bourses du travail ont protesté également, de leur côté, sans résultat, contre la concurrence au rabais de ces fonctionnairesouvriers.
Le deuxième Congres des travailleurs de l’État, en 1994, eut beau se prononcer lui-même énergiquement contre ceux des siens qui allaient prendre le travail des ouvriers de lindustrie privée (3), toutes ces protestations et ces désaveux, pas plus que les prescriptions ministérielles (4), ne sont parvenus à faire cesser ces détestables pratiques et à rappeler les ouvriers des arsenaux au respect de la plus élémentaire solidarité ouvrière.
C’est là un phénomène de désorganisation économique dont on mesure la portée : au lieu de réclamer à leurs employeurs l’augmentation de salaire, qui peut leur être indispensable, ces travailleurs préfèrent aller arracher le travail et rogner les salaires de leurs camarades de l’industrie
(4) Congrès de la Fédération des ouvriers peintres, Grenoble, 1905. — Bulletin de l'Office du Travail, janvier 1907, p. 33.
(2) Dixième Congrès national corporatif (Neuvième de la C. G. T.), Amiens, 1906. — Compte rendu, p. 180.
En 1907, la C. G. T. chercha également à intervenir auprès du Syndicat des ouvriers du port de Toulon, mais, semble-t-il, sans grand succès. (Cf. Une note assez ambiguë de la section des Bourses, signée P. Delesalle : Voir du Peuple, 24 juillet 1907).
(3) Bulielin de l'Office du Travail, janvier 1907, p. 33.
(4) En 1907, le ministre fut saisi de plaintes visant à la fois ces travaux accomplis en dehors des heures de présence à l'atelier et le cas d'ouvriers s’embauchant pendant les journées d'absence payées autorisées par les règlemenis. Dans le premier cas, le ministre ne pouvait que rappeler aux ouvriers civs des établissements militaires leur devoir de solidarité sans pouvoir agir directement ; pour le second cas, le ministre prescrivit aux chefs d'établissements de retirer l'autorisation d'absence accordée, dès qu'ils auraient connaissance d'abus semblables, et d’obliger le permissionnaire à reprendre immédiatement son service à l'établissement. (Petit Temps, 24 mars 1907.)
privée. On conçoit assez le dommage causé à ceux-ci (1), mais lon ne discerne pas que, par une sorte de choc en retour, la situation même de ces ouvriers supplanteurs s’en trouvera aggravée. C’est là un fait très remarquable, sur lequel il nous faut maintenant attirer l'attention.
(1) M. de Seilhac, pour donner une idée de l'hostilité engendrée chez les ouvriers de la ville par cette concurrence, croit pouvoir écrire que l’on ne verrait pas « les ouvriers d’une ville où se trouve un port militaire prendre parti et se solidariser avec les ouvriers de l'arsenal dans une grève engagée par ceux-ci ». (DE SFILHAC, art. cité, p. 134).