I. —— SON MÉCANISME
Cet ouvrier d’arsenal, ce douanier dont nous parlions dans un chapitre antérieur et qui, sa journée faite, va s’embaucher comme peintre, comme typographe, comme coiffeur, dans Findustrie privée, portera sans doute aux ouvriers de ces. diverses professions un dommage précis, très apparent, et qui provoquera des protestations considérées comme légitimes ; mais ce que l’on aperçoit moins, en général, c’est l’espèce de choc en retour qu’une telle pratique déterminera sur la situation même de louvrier qui en profite. Supposons, en effet, que la coutume se généralise, et voici un groupe d’ouvriers qui, au lieu d’exiger de leur profession principale un salaire suffisant à tous leurs besoins, compenseront l’insuffisance de leur salaire en recourant à des travaux accessoires. En cessant ainsi de combattre pour obtenir une hausse de salaire, ils contribueront à maintenir celui-ci à un niveau insuffisant pour nourrir ceux qui en attendent toute leur subsistance, et le mal ne fera que se consolider et s'étendre.
Voilà le fait, et il est gros de conséquence.
L’insuffisance du salaire fait rechercher les revenus accessoires et l'existence de revenus accessoires consolide linsuffisance €u salaire. Tel est le ressort intime qui commande la plupart des corcurrences ouvrières et qui va éclairer et compléter tout le mécanisme que nous avons essayé d'exposer au cours de cet ouvrage.
Partout où le plus grand nombre des ouvriers sera pourvu de revenus accessoires, le taux du salaire principal tendra à s’abaisser dans la proportion même de l'étendue de ces ressources supplémentaires (1). ;
. Telle est la règle dont nous allons essayer de montrer l’ap-
(4) Que l'en, ne nous fasse pas dire qu'il suffit qu'un travailleur se livre à quelque menu travail supplémentaire ou recoive quelque héritage pour qu'aussilôt sa rémunération professionnelle s'abaisse en propertion, 1 s’agit là de phénomènes collectifs et non individuels, de même qu'il s'agit de fendanees el on do cois nécessaires. l
plication, en passant en revue diverses catégories de revenus accessoires, qui peuvent se présenter.
1° Ressources personnelles. —- Stuart Mill observait que, dans certaines professions libérales et en particulier celle des lettres, la rémunération se trouve particulièrement peu élevée (1) ; sans doute, le phénomène ne s'étend pas à toutes les spécialités, mais il n’en est pas moins vrai que, partout où il se trouve de pareilles différences de ressources personnelles entre compétiteurs et où les « professionnels » qui attendent leur subsistance de leur travail, sont en concurrence avec des « amateurs » qui ne se livrent à ces travaux que par passetemps ou vanité, la rémunération ne peut pas ne pas s’en ressentir.
On peut trouver une certaine application de cette règle dans la condition des clercs de notaires ou d’avoués qui, malgré les bénéfices considérables que réalisent la plupart des äétenteurs de ces charges, malgré les longues années d’études qui sont exigées de la part des clercs (2), re touchent fréquemment, à Paris, que des salaires de 50 et de 88 franes par mois et, vers trente ou quarante ans, doivent se contenter, comme maîtres-cleres dans une étude d’avoué, d’un traitement qui dépasse rarement 200 francs (3). C’est que les professionnels, qui ont besoin de leur salaire pour vivre, sont submergés ici sous le flot des « clercs amateurs », fils de famille, dont les exigences professionnelles et les dispositions psychologiques conditionnent le régime de toute la profession (4).
On trouverait encore des exemples du même genre dans la rémunération des gardiens de musées et de squares, des gar-
(4) SruarT Mizz : Principes d'Economie politique, Livre Il, ch. XIV, $ 4. (Etrets de la concurrence de ceux qui out des moyens d'existence.) 3° édition, Guillaumin, 1873, t. I, p. 458.
(2) On voit ici en défaut la règle posée par Smith et ses successeurs, que le salaire varie suivant la difficulté ou la dépense qu’exige l'apprentissage.
(3) Cf. Albert Nasr : Cleres d'antan el d'aujourd'hui, une brochure (colleetion de l'Action populaire), p. 11.
4) On à signalé dans une enquête autrichienne en 1896 un phénomène analogue dans les salons de couture : à côté des « filles-apprenties » (Lehr-
çons de bureaux, etc., dont les traitements sont généralement infimes, parce que ces postes sont confiés, le plus souvent, à des militaires retraités ou à divers pensionnés qui y voient un simple supplément à leur pension de retraite.
Dans certains de nos ports militaires, on nous a signalé la concurrence des retraités des arsenaux qui, ne cherchant dans leurs salaires d'ouvriers ou d'employés qu’un simple supplément à leur pension, contribuent à maintenir, à un taux dérisoire, la rémunération des employés de bureaux (un employé de 25 ans y est payé souvent 50 francs par mois) (1).
20 Avantages complétant le salaire. — « Tous les suppléments de salaire permettent à l’ouvrier d’accepter un salaire moindre, et c’est pourquoi ils finissent toujours par abaisser les salaires. » (2). Cette remarque de Stuart-Mill doit sans cesse éclairer l’analyse économique. Elle constitue une des plus fortes critiques que l’on puisse opposer à toutes les organisations tendant à compléter le salaire par des avantages annexes et, notamment, contre tout système, si loyal soit-il, de participation aux bénéfices ; il risque, en effet, en faisant espérer à l’ouvrier des gains accessoires, de lamener à consentir plus aisément à une réduction de salaire — lui faisant ainsi abandonner la proie pour l’ombre.
L'attribution de maisons ouvrières à une partie du personnel de l’usine ou l’organisation d’économats (3) peuvent avoir des inconvénients analogues.
La pratique du pourboire, enfin, dans certaines profes-
mædchen), il existe des « demoiselles-apprenties » (Lerhrfræulein). (CORNELISEN: Théorie du salaire el du travail salarié, p. 245, note 2.)
Si cette coutume arrivait à se développer, on ne tarderait pas à constater des effets identiques à ceux que nous indiquons.
(1) En 1906, à Lorient, les ouvriers du bâtiment réclamèrent dans une grève l'interdiction pour les patrons d'occuper les retraités de l'Etat. (Cf. Sfatistiques des grèves en 1906, p. 634.)
(2) STuART-Mizz : Principes d'Economie politique, Livre IX, ch. XIL, t. II, p. 426-427.)
(3) Cf. l’intéressante enquête de l'Office du Travail sur les économats publiée récemment. (Bulletin de l'Office du Travail, novembre 1909, notamment p. 1205 et 1207.)
sions, aboutit au même résultat ; il ne demeure pas longtemps un avantage ajouté au salaire, mais il se substitue rapidement à lui (1), quand il n’aboutit pas à ce curieux renversement qu’on observe chez les garçons de café ou les ouvreuses
de théâtre, qui paient au patron une taxe parfois fort élevée pour avoir le droit de travailler !.…
3° Travaux accessoires. — La pratique de travaux accessoires, généralisée dans un groupe d’ouvriers déterminés, ne peut également qu’entraîner un abaissement du salaire principal ou, tout au moins, que consolider son faible taux antérieur.
C’est à lui que l’on peut attribuer, du reste, la faible rémunération des garçons de bureau des grandes administrations (V. Ch. VII $ IT), des ouvriers des arsenaux (avec le travail de la terre), des concierges (avec les avantages complétant le salaire), des ouvriers à domicile (avec la concurrence des salaires d'appoint) (2).
(4) C'est ce qu'ont très bien compris les militants syndicalistes des Postes et Télégraphes, qui mènent depuis quelques années une vigoureuse campagne contre les étrennes des facteurs.
(2) Bien que la question n'ait pas été posée, le Recensement de la population française de 1901 a recueilli quelques indications sur les professions accessoires qui, pour incomplètes qu'elles soient, sont cependant intéressantes à noter. ;
79.607 chefs d'établiss., soit 27 00/00, pratiquent une profession accessoire.