travailleurs isolés, soit
(DIRECTION DU TRAVAIL : Résultats statistiques du recensement général de la population en 1901, t. IV. Résultats généraux, p. 315.)
Pour diverses professions, nous relevons les quelques chiffres suivants, relatifs aux ouvriers :
Industries accessoires
— Transports,
Industrie principale Agriculture Industrie commerce AMC... à co e see 5.241, dont 4,187 377 Industrie du bois........ 1.113, dont 424 315 ROUEN ea: so ce 958, dont 202 510 DOTOS RENE ce. 1.202, dont 352 480
Céramique, verrerie ..... 590, dont 527
(Ibid, p. 794.)
Quelque incomplètes que soient ces indications, elle suffisent à montrer quelques-unes de ces alliances que nous signalions. Sans en mesurer l'importance, elles en révèlent au moins la réalité.
C’est encore ce phénomène qu'ont bien aperçu les ouvriers organisés, qui luttent de plus en plus contre la pratique des heures supplémentaires ou des travaux à emporter après le travail, qui, entre autres inconvénients, ont celui de permettre plus aisément une réduction du salaire principal par la perspective d’un gain accessoire.
4° Revenus de da terre. — Mais le travail agricole nous offre des exemples encore plus décisifs. C’est un phénomène nettement aperçu par Stuart Mill, que celui de linfluence déprimante que doit exercer, sur le marché du travail, la possession d’un lopin de terre par un groupe important de salariés.
Au premier abord, cette assertion peut paraître paradoxale, car on imagine volontiers que l’ouvrier possesseur d’un lopin de terre n’en sera que plus indépendant pour débattre les conditions de son travail.
À vrai dire, le probleme est des plus complexes et nous offre des exemples contradictoires, car il ne s’agit pas là seulement de données quantitatives, mais encore de données qualitatives très fines, et où l’élément psychologique joue un rôle imprévisible.
Essayons, cependant, de dégager les grandes lignes de démarcation du phénomène. Stuart Mill distingue entre la propriété-revenu principal et la propriété-revenu accessoire :
« Je suis en même temps prêt à reconnaître, dit-il, que, dans quelques circonstances, la possession de la terre par la majorité des salariés, même sans propriété à la charge de payer une rente équitable, tendrait à l’élévation plutôt qu’à l’abaissement des salaires. Cela arrive lorsque la terre les rend, dans la limite de leurs besoins, indépendants du marché du travail.
« Il existe une grande différence entre la condition d’un peuple qui vit de salaires et auquel la terre n'offre qu’une ressource supplémentaire et celle d’un peuple qui vit de la terre et pour lequel le salaire n’est qu’un accessoire destiné à augmenter le bien-être...
« Les salaires ont grandes chances d’être élevés là où personne n’est forcé de vendre son travail...
« Les choses se passeraient tout autrement si la terre ou d’autres ressources ne fournissaient à l’ouvrier qu'une partie du nécessaire et Le laissaient dans l’obligation de vendre son travail dans un marché déjà encombré. La terre ne servirait alors qu'à lui permettre d'accepter un salaire inférieur et de multiplier, jusqu’à ce que ce salaire fût descendu au point où on ne püt plus ni on ne voulût plus descendre. » (1).
C’est bien ainsi, dans son ensemble, que se présente le phénomène. Et dans les périodes de crise agricole, lorsque la petite propriété exploitée directement par le propriétaire est insuffisante à nourrir son exploitant, le phénomène se généralise et l’on voit le paysan s’embaucher quelques jours par semaine, comme journalier, chez les grands propriétaires voisins ou adjoindre à son travail agricole quelques travaux à domicile (2).
Le caractère mi-rural et mi-industriel de certaines catégories ouvrières suffit à nous expliquer des dépressions particulières de salaires, difficiles à comprendre sans cela.
Les ouvriers des arsenaux semblent nous en offrir un curieux exemple. On relève, pour eux, des salaires particulièrement bas et, malgré qu’un décret du 13 juin 1907 les ait considérablement relevés, ces ouvriers restent encore les moins favorisés des salariés de l'Etat. En effet, tandis que la moyenne de leurs salaires ressortit, d’après les calculs auxquels nous nous sommes livrés, à 4 franes environ, le salaire moyen des ouvriers des manufactures des tabacs atteignait, en 1907, 6 fr. 33, et celui des ouvriers des manufactures d’allumettes 6 fr. 94, et, pour les ouvrières, 4 fr. 26 (tabacs) et 5 fr. 28 (allumettes) (3).
(1) SruarT-Mizz : Principes. Livre IA ON XI SANT AIT, D 4264210)
(2) En Belgique, où la situation des paysans est particulièrement précaire, NANDERVELDE nous à montré, dans son Evode rural, ces paysans — dont le visage bleui par la poudre trahit leur travail quotidien dans les mines — qui font travailler leur lopin de terre par un fermier voisin.
(3) Les Manufactures de Tabacs et d'Allumettes de l'Etat en 1907, — Bulletin de l'Office du travail, avril 1909, p. 391 et 394.
L'écart était encore plus grand avant le dernier décret, et l’on relevait, d’après M. Dagnaud, des salaires inférieurs de 30 à 90 0/0 à ceux des ouvriers des établissements de la Guerre et des Tabacs, et l’auteur ne semble pas apercevoir que ce qu’il nous présente comme l'effet et l’adoucissement de cette infériorité de salaires en est peut-être aussi précisément l’explication profonde ; il nous dit, en effet :
« Un certain nombre d’entre eux, moitié ouvriers, moitié paysans, possèdent un lopin de terre à la campagne, dans les environs du port ou à l’extrémité du faubourg, et, chez ceuxlà, les joies du propriétaire adoucissent les privations de l’ouvrier mal payé. » (1).
C’est bien précisément cette situation anormale d’ouvriers cherchant à remédier à l’insuffisance de leur salaire, non en s’organisant pour réclamer un relèvement de tarif, mais en se procurant des ressources extrinsèques, qui est le plus redoutable germe de désorganisation pour un milieu professionnel.
C’est là le phénomène qui se cache sous les protestations que nous avons enregistrées plus haut, contre le travail des campagnes : le mal ne vient pas seulement de ce que le coût de la vie y est moins élevé, mais aussi et surtout de ce que lès ouvriers industriels s’y livrent simultanément à l’agriculture.
Et cette situation n’agit pas seulement sur le salaire, mais sur d’autres conditions encore du travail. C’est ainsi, par exemple, que ces ouvriers-paysans non seulement pourront s’accommoder de salaires dérisoires, mais encore supporte-
(1) Dacnaup : La condition des ouvriers des arsenaux, p. 51.
Un autre exemple de spéculation sur le caractère mi-rural et mi-industriel de la main-d'œuvre nous est encore offert dans les arsenaux par les ouvriers en régie, ouvriers-manœuvres embauchés temporairement, sans être immatriculés et sans jouir des divers avantages accordés aux ouvriers en pied, et que la Direction navale, pour éviter leur immatriculation, qui serait de droit au bout de six mois, met périodiquement en chômage pour des périodes de deux et de trois mois. La plupart de ces ouvriers, habitant les campagnes voisines, s'accommodent assez bien de ce régime, mais les autres, qui n’ont pas ces ressources accessoires ?…
(Cf. Eveil démocratique du 19 janvier 1909.)
ront plus aisément les longs chômages, et l’on comprend quelle supériorité écrasante cela leur confère sur les ouvriers urbains !
C’est bien ce qu’avaient observé les premiers fondateurs de manufactures, et la pensée qui inspira Colbert lorsqu’il établit les premiers établissements industriels de préférence au milieu des campagnes (1). Les tendances les plus modernes de l’industrie rejoignent ces précurseurs, et ce sont d’identiques motifs qui poussent les tissages du Nord à transporter leurs métiers chez les ouvriers-propriétaires des profondes vallées vosgiennes (2).
L’allocation de lopins de terre à des ouvriers industriels pourrait avoir des résultats analogues, plus funestes même, que cette industrialisation des paysans. Et il est permis de croire que l’extension de la belle œuvre, si moralisatrice à tant d’égards, des Jardins ouvriers pourrait, dans certaines conditions, présenter cet inconvénient économique (3).
(1) Cf. Règlement du 23 août 1666. « Il désirait, nous dit M. des Cillceuls,, que les cultivateurs pussent joindre à leur principale occupation un métier accessoire, afin de s'employer, pendant la mauvaise saison, et de fournir aux femmes et enfants, par une tâche simple, l'occasion d'un gain facile. » (DES CILLEULS : Histoire et Régime de la grande industrie en France aux xvVIr et xvrrre siècles, p. 25.)
En 1765, l’intendant d'Amiens, Maynon d'Invau, exprimait des idées analogues. Evoquant la misère des ouvriers des villes en temps de crise industrielle
ou de maladie, il écrivait : « Au lieu que, s'ils étaient à la campagne, ils y auraient des ressources dans les espèces de travaux dont ils seraient encore capables ou dans les ressources de leurs familles. » (1bid., p. 96.)
(2) Le secrétaire de la Fédération des Syndicats ouvriers des Vosges signale que les ouvriers des vallées possèdent généralement un lopin de terre. (Cf. Enquête parlementaire sur l'Industrie textile, t. IV, p. 281.)
Les ouvriers mégissiers se sont plaints également à de nombreuses reprises de la concurrence redoutable que leur faisaient les campagnards, petits propriétaires : :
« Nos patrons, pour se créer une armée de travailleurs de réserve, ne trouvaient rien de mieux que d'embaucher une quantité de gens de la campagne, en partie petits propriétaires, ayant des besoins moindres que nous, puisqu'ils avaient quelques revenus de leur lopin de terre, et les patrons, profitant de cette circonstance, les employaient à des prix dérisoires et au détriment des fils de mégissiers ». Déclaration du délégué de Chaumont au IlI° Congrès de la Fédération universelle des Gantiers. Paris, 1894. (Associations professionnelles, Lien do6)
(3) Stuart-Mill, de son temps, prenait vivement à partie, pour certe raison, un système analogue : l'allotment System, qui voulait donner aux ouvriers la jouissance d'un lopin de terre. (Cf. Principes. DO AN PAS)
Sans doute, ici se remarquera le double effet que nous signalions plus haut : dans certains cas, en cas de grève notamment, la possession d’un jardin fortifiera l’indépendance de l’ouvrier, lui permettra de supporter plus vaillamment le chômage et accroîtra, par conséquent, sa résistance aux exigences patronales. Mais, au contraire, si, dans une circonscription industrielle, l’usage venait à s’en généraliser, les salaires tendraient à s’abaisser en proportion de ces revenus accessoires qui ne constituent pas un avantage négligeable : on cite le cas d’un jardinier de Saint-Etienne qui a retiré deux cents francs des fleurs cultivées dans son jardin (1) ; d’autres vendent des primeurs, des fraises, des petits pois, ou encore des volailles, des œufs ;… bref, tant par l’économie directe qu’il permet de réaliser sur la consommation familiale que par ces divers profits accessoires, le résultat matériel du jardin peut atteindre jusqu’à 400 francs (2).
Si ceux qui ont écrit sur cette forme d’assistance, préoccupés exclusivement de la concurrence commerciale, reprochée si souvent aux autres œuvres d'assistance par le travail, n’ont pas aperçu le danger qu’elle pourrait un jour constituer pour la concurrence ouvrière (3), les ouvriers, par contre, semblent commencer à l’apercevoir dans certains cas. M. Louis Rivière s’attriste, en effet, de ce que le progrès des idées socialistes et le principe des huit heures, dans le Pas-de-Calais, aient fait « considérer comme un faux frère, comme un « fainéant », tout mineur qui cherchait à compléter par un travail supplémentaire l'insuffisance du salaire principal » (4).
(1) Louis Rivière : La Terre el l'Alelier : Jardins ouvriers, Paris, Lecsffre, 1904, p. 140, note 2.
(2) Marcel LEecoo : L'Assistance par le travail el les Jardins ouvriers en France, p. 348-349.
(3) « Aucune perturbation économique n'est à craindre, puisque ce sont les produits du jardin qui paient le salaire du jardinier et que ces produits sont le plus Souvent consommés par le producteur. » Paul-J. BACQUET : Jardins ouvriers de France, thèse, Paris, 1906, p. 12. V. également : Lecoa, p. 350- SoHo
(4) RIVIÈRE, p. 58.
1 semble que les termes mêmes dont se sert M. Rivière suffisent à montrer la clairvoyance économique de ces ouvriers et à justifier, d’un point de vue purement syndical, le mouvement de désaffection à l'égard des jardins, qui se manifeste dans certains bassins du Nord et du Pas-de-Calais (1).
5° Travail des autres membres de la famille. -— L'organisation familiale est, dans l’économie ouvrière, une source de singulières contradictions, au premier abord déconcertantes. Nous avons eu occasion d’insister sur l’action néfaste que pouvait exercer, dans une circonscription déterminée, la prédominance d'ouvriers célibataires tendant à faire tomber le salaire au niveau de leurs besoins et rendant l’existence impossible aux pères de famille chargés de nombreux enfants. En temps de grève, le mécanisme se renverse, et ce sont les chefs de famille, pressés de rentrer à l’atelier, qui exercent une influence décisive sur l'issue des revendications ouvrières.
Mais, avec la croissance des enfants, voici qu’un autre phénomène va apparaître : tandis que les enfants en bas âge étaient une charge pour l’ouvrier, lorsqu'ils arrivent à l’âge de se livrer eux-mêmes au travail, ils augmenteront (au moment précis où les dépenses menaceront de devenir excessives), le chiffre des recettes, et bientôt même, pourront accroître d’une manière sensible les ressources de la famille.
De même, la femme pourra aider le mari dans son travail, ou être employée dans une fabrique voisine, ou tenir un petit commerce.
Dans tous ces cas, chaque fois que ce sera une règle assez généralement établie, dans une circonscription industrielle ou dans une profession, que les enfants et les femmes contribuent à alimenter par leur travail le budget familial, on verra le salaire des pères de famille — abstraction faite de la con-
(4) « 11 y a là des faits relativement nouveaux, écrit-il, mais qui sont de nature à préoccuper tous ceux qui, à la suite de Le PIAY, préconisent l'alliance des travaux de l'atelier avec les industries rurales et manufacturières. (/bid., p.59.) Eu
Si cet idéal de Le Play dénote les louables préoccupations d un moraliste, il m'est pas sans soulever de graves difficultés ‘dans l'économie ouvrière moderne.
currence directe des salaires enfantins ou féminins — tendre à se réduire d’autant, et le salaire collectif de la famille tout entière tendre à se rapprocher du salaire moyen de l’homme travaillant seul dans une autre industrie.
Stuart Mill, qui a aperçu ce phénomène (1), citait Fexemple des tisserands au métier, dont les salaires globaux, pour toute la famille, étaient moindres, dit-il, que dans toute autre industrie (2). L'industrie à domicile, partout où elle s’exerce en industrie familiale, notamment dans les petits métiers d'artisans autonomes, nous offriraient encore des exemples analogues.
Au cas, d’ailleurs, où les membres de la famille aident l’ouvrier dans son travail, l'influence ne porte pas seulement sur le salaire, mais affecte aussi grandement les autres éléments de la concurrence : en allongeant, par exemple, la durée du travail, ou en en accroissant la quantité (3).
Il faut bien distinguer toutes les nuances du phénomène : c’est ainsi que lorsque le mari se livrera à un travail industriel et que la femme tiendra, par exemple, un petit commerce — épicerie, mercerie, etc... — comme cela est fréquent dans certaines régions minières, le salaire du mari pourra, sans doute, se prêter plus aisément à certaines réductions, maïs, en temps de grève, cette infériorité disparaîtra, et sa force de résistance se trouvera, au contraire, beaucoup plus grande que celle des ouvriers qui n’ont que leur salaire pour vivre.
(4) « Toutes choses égales d'ailleurs, les professions les moins rétribuées
sont celles dans lesquelles la femme et les enfants de l’ouvrier lui aident dans son ouvrage. » (Principes, t. I, p. 460.)
(2) Ibid., p. 460-461.
(3) Cf. Le cas cité plus haut des tisserands des environs de Saint-Etienne, p.210, note.
Cette forme de concurrence est apparue nettement à l’occasion de l'application de la loi sur le repos hebdomadaire, et elle a donné lieu à une circulaire du Ministre du Travail du 30 novembre 1906, qui s'exprime ainsi : Mon attention a été appelée par de nombreux commerçants sur la violation de la loi consistant pour un chef d'établissement à demander à ses parents le travail le dimanche et à accroître ainsi, sous une forme illégitime, l'activité de l'établissement, le dimanche, au détriment des commerçants locaux qui acceptent la loi. Je vous recommande de ne souffrir de ce chef aucun manquement. » (Cf. Bulletin de l'Office du travail, décembre 1906, p. 1264.)
Si, par contre, la femme et les enfants sont employés dans la même industrie, ee correctif n’existe pas, et, dans ce cas, il est à penser que le salaire des ouvriers mariés aura tendance à diminuer, dans la mesure où le travail des autres membres de la famille sera développé. Ce n’est là, insistons-y, qu’une tendance, et il serait imprudent, selon nous, d’en rechercher une vérification probante à travers des statistiques d'ensemble (1), et d'affirmer que cet ajustement s’opère aussi rigoureusement que l'équilibre dans des vases communicants. On a pu, en effet, objecter à juste titre qu’il est des cas où le salaire total de toute une famille est sensiblement plus
(1) L'Office du Travail de Massachusetts a dressé, par exemple, en 1875, cette statistique fort intéressante, mais qui ne nous paraît pas péremptoire par elle-même.
Nombre Femmes Gain
Gain de où total A coût
annuel person- enfants de la de total
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dollars dollars dollars dollars
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Ouvriers du bâtiment.. PPT pre see 178 FRS 79432 740 03
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vriers d'art (+)... 43306 59/10, 14710 23202 (66508 642 08 “JOUTANErS D) ST CM EPA 1200 00,172 21100 25193 68205 650 81
M. George Guxron (Wealth and Progress, New-York, Appleton et Co, 1894, p. 170 et suiv.) dégage de ce tableau les Conclusions suivantes :
« 4° La somme totale des gains de la famille moyenne prise dans une classe quelconque de salariés, est toujours proportionnée au coût de la vie de la famille moyenne de cette même classe.
« 2° Le salaire du père est réduit dans la proportion de la contribution apportée par la femme et les enfants.
« 8° L'étalon de vie et en conséquence le revenu total de la famille sont le plus bas dans les cas où la femme et les enfants contribuent le plus -aux ressources du ménage.
« Ainsi, dit le rapport de l'Office du Travail, dans aucun des cas où le « père est assisté par sa femme ou ses enfants, il ne gagne autant que les
élevé dans les industries où le père, la mère et l’enfant travaillent que dans celles où l’homme travaille seul CLP EC de la comparaison que permet l'enquête de l'Office du Travail de 1891 sur les salaires dans l’industrie, il ressort que dans l’industrie textile, où le travail des femmes et des enfants est très développé (56 0/0), on rencontrait, pour onze heures et demie de travail, des salaires moyens de 3 fr. 45 pour les hommes et de 2 fr. 10 pour les femmes, tandis que dans la métallurgie, où le travail des femmes n’entre que dans la proportion de 7 0/0, les salaires masculins étaient de 4 fr. 10 et les salaires féminins de 1 fr. 55 (2). II semblerait donc que, dans une circonscription textile où tous les membres de la famille
« autres ouvriers. Et il gagne le moins dans le cas où il est assisté par « sa femme et ses enfants. »
« Quelque paradoxale que puisse paraître cette constatation, elle est parfaitement naturelle et, à vrai dire, i: n'en peut être autrement : là où la mère et les enfants vont à la fabrique, il est impossible que les besoins qui résultent de l'influence élevante de Ia vie sociale soient développés au même degré que là où la mère dirige le foyer et où les enfants vont à l’école.
« De même si nous prenons ensemble les ouvriers des fabriques de chaussures, de la métallurgie et du bâtiment, dans lesquels la proportion des enfants qui travaillent est seulement équivalente à { pour 3 familles, le gain moyen du père égale, à 7 dollars 42 cents près, le coût de la vie de la famille ; au contraire, pour les manouvriers des industries métallurgiques, pour les manouvriers de fabrique ou de métiers spéciaux, et pour les simples journaliers, parmi lesquels le nombre des enfants qui travaillent est égal à 1 1/4 pour chaque famille, le gain moyen du père est inférieur de 232 doliars 12 cents au coût de la vie de famille. Cette différence est d'autant plus grande que, parallèlement, ce coût de la vis est inférieur de près de 100 dollars à celui atteint par la famille de l’autre groupe. » (Cité par Paul BurEat : Le Contrat de travail. Le rôle des Syndicats professionnels, p. 175-177.)
*) Ici figurent les onvriers de l’ameublement, les ouvriers en voitures, les chapeliers, les ouvriers en cigares, les tailleurs de pierre, les ouvriers en fouets.
(**) Cette classe comprend spécialement les tisseurs et les filateurs.
‘**) Dans cette classe sont rangés les manœuvres employés dans les méliers visés dans la première classe.
°***) Dans cette catégorie sont rangés notamment les manœuvres pour les travaux de construction, les journaliers employés dans les rues, les débardeurs des quais, les matelots, pêcheurs.
1) CoLsoN : Cours d'Economie polilique : Livre II, Le Travail et les questions ouvrières, p. 18-19.
2) OFFICE DU TRAVAIL : Salaires el Durée du Travail dans l'Industrie francaise (1891-1893), tome IV. Résultats généraux, tableau IV.
trouveraient à s’employer, leurs salaires cumulés constitueraient, en général, une somme supérieure à celle gagnée par l’homme seul dans une circonscription métallurgique — où les femmes ne peuvent être occupées. Mais nous nous refusons, là aussi, à fonder ou à détruire une théorie avec ces seuls chiffres abstraits, qui nous masquent les innombrables éléments qui influent sur l'intimité du phénomène et qui, par exemple dans le cas qui nous occupe, ne nous laissent pas apercevoir dans quelle mesure l’organisation syndicale propre aux ouvriers tisseurs, la syndicalisation des femmes aussi, ont pu influer sur le salaire, et dans quelle mesure, d'autre part, les femmes d'ouvriers métallurgiques ne recourent pas, elles aussi, à des travaux accessoires (petit commerce, travaux agricoles, travaux d’aiguille à domicile, etc.) (1).
Et d’ailleurs, qu’on le remarque, l'induction tirée à première vue de ces statistiques serait-elle vraie, que notre théorie n’en subsisterait pas moins. Nous croyons avoir marqué, au cours de cet ouvrage que, quelque intérêt que nous ayons pris à dégager ces mouvements du salaire, nous ne prétendions pas en faire une loi nécessaire, dont le déterminisme ne saurait être altéré, mais de simples fendances naturelles, que les causes économiques les plus variées et les mobiles psychologiques les plus imprévus peuvent contribuer à paralyser, parfois même à briser.
Cette tendance, dans les cas de salaire familial, à réduire la rémunération de chacun, existe, nous lPavons montré, au moins sous cette forme que, la femme ayant initialement eu recours au travail pour compenser l'insuffisance du salaire du mari, le salaire de ce dernier se fixera à ce niveau inférieur et rencontrera ensuite les plus grandes difficultés à s'élever.
C’est ce que savent bien les patrons, et l’on en voit qui, pour pouvoir mieux maintenir les salaires de leurs ouvriers à un taux peu élevé, s’efforcent d’embaucher également leurs femmes et leurs enfants (2) ou s’occupent de leur procurer
(4) V. précisément les cas cités plus loin, p. 236, note 1 et 345, note 3.
(2) C'est ce que semble indiquer, par exemple, un rapport de l'Inspection du travail hollandaise en 1901, encore que, pour l'industrie briquetière, le
eux-mêmes des travaux de lingerie ou de confection à exécuter à domicile (1).
Mais, si cette tendance du salaire collectif de la famille à s’abaisser au niveau du salaire général de l’ouvrier seul peut rencontrer parfois une certaine complicité de la part des employeurs, elle se heurte, par contre, à la résistance des ouvriers, inspirée des mobiles psychologiques les plus divers et les plus imprévus ; c’est ainsi que, récemment, à la suite de l'installation, dans un petit village de Seine-et-Marne, d’un atelier coopératif d’habillement fondé par des sillonnistes, les salaires des ouvrières en confection, subissant une hausse considérable, s’élevèrent jusqu’à 3, 4 et même 5 francs par jour. Les ouvriers de la région, poussés par je ne sais quel orgueil de sexe, s’indignèrent de voir leurs femmes toucher des salaires supérieurs aux leurs et, ne voulant pas, disaientils, être « entretenus par elles », réclamèrent, à leur tour, à leurs patrons, une augmentation de salaire ! (2).
On voit combien subtil et rempli d’imprévu est le jeu de tous ces mécanismes économiques que nous examinons. C’est que l’homme y est engagé tout entier, avec ses croyances, ses sentiments, ses caprices même, et que c’est lui qui, librement, les utilise dans le sens de ses desseins. C’est une vue qu’il
phénomène se complique de la nécessité particulière de recruter de la maind'œuvre :
« Déjà dans un rapport précédent, écrit l'inspecteur de la province d'Utrecht, il a été relevé que le fabricant ne loue pas le travail de l'homme, mais le travail de la famille entière. Nous avions déjà noté l'exemple d’une bonne qui avait dû abandonner son service parce qu'elle était réclamée par le fabricant chez qui travaillait son père : cette fois, j'ai eu connaissanse du fait suivant que je dois au chef d’une fabrique de machines : un garçon travaillant chez lui comme apprenti et ayant beaucoup de goût pour l'industrie des machines, fut réclamé par le fabricant de briques, chez qui travaillait son père, sous menace, en Cas de refus, de chasser le père de son habitation, » (Cf. Christian CORNELISSEX : Théorie du salaire ‘et du Travail salarié, p. 314, note.)
(1) Dans certaines régions de forges, les patrons organisent eux-mêmes des ouvroirs.
D'autre part, M. Cotelle écrit : « De concert avec les industriels, le directeur du Louvre envoie l'ouvrage de basse confection et le fait achever, à leurs moments de loisir, par les épouses, les mères ou les filles d'ouvriers. » (Le Sweating system, p. 187-188.)
(2) Cf. Eveil démocratique du 7 novembre 1909.
nous faut toujours avoir présente à l’esprit. Sans doute, à ce contact avec l’économie concrète, l’économie abstraite perd de sa simplicité et de sa rigidité, mais elle y gagne en vérité et en vie, et ce sont là, nous semble-t-il, des qualités que ne doit point mépriser l’économiste.
6° Le salaire du vice. — Dans ces profondeurs obscures de la vie économique, où s’élaborent tant de germes inaperçus d’inégalité et, par conséquent, de concurrence, les sources les plus pures voisinent, hélas ! avec les plus souillées dans une collaboration destructrice. Après les répercussions de la solidarité familiale, voici l'influence du vice infâme.
Un cercle infernal semble dominer le travail féminin : les salaires de misère engendrent la prostitution, et la prostitution généralisée engendre les salaires de misère...
Tous ceux qui ont éerit sur les industries féminines n’ont pu que constater ce lien étroit :
« Comparez, dit Louis Bonnevay, la moralité générale des ouvrières qui travaillent dans les industries de luxe, où les salaires sont ordinairement rémunérateurs, avec celle des malheureuses filles qui, sur le tulle, le corset, la culotte, la chemise, doivent se contenter de 75 centimes à 1 franc par jour, et vous verrez la différence. » (1).
Et l’implacable solidarité, par laquelle celles qui se livrent à la débauche entraînent dans le vice celles qui veulent rester pures, n’est pas un mythe impressionnant inventé pour les besoins de notre argumentation, mais des enquêteurs, audessus de tout soupçon, nous ont décrit le moment tragique et précis où intervenait, dans certains cas, cette pression
infâme (2).
(1) Louis Bonnevay : Ouvrières lyonnaises travaillant à domicile, p. 91.
(2) M. Charles FUSTER, dans une étude sur l'ouvrière à Berlin IREUS féministe, octobre 1895, p. 15), rapporte ce dialogue auquel il à assisté : L
« Mais, monsieur, dit une pauvre ouvrière en sanglotant, vous savez bien que je ne peux pas ; je ne peux pas vivre et payer mon fil, ma lumière et le tramway avec ce que vous m'offrez. ur
« — Que voulez-vous ? répondit le patron, j'ai da concurrence des autres patrons, moi! 11 faut bien que je profite de celle qu'il y a entre vous. el
Ne sait-on pas encore qw’il existe certains emplois dans la mode parisienne pour lesquels il n’est offert aucun salaire, les jeunes filles qui les occupent devant, par le genre de vie et la toilette afférents à cet emploi, trouver aisément à se procurer d’autres ressources.
On voit jusqu’à quels éléments subtils se glissent les concurrences ouvrières, et l’influence de ces inégalités est à ce point étendue et appréciable qu’un économiste a pu y voir la cause de la différence qui existe dans les industries féminines entre le salaire des grandes et des petites villes, au profit des petites villes (1).
7° Les secours de bienfaisance. — II n’est pas jusqu’à J'influence des plus généreuses démarches de la bienfaisance, qui ne doive être notée ici, tant est sensible l’appareil économique que nous examinons.
Quelque déconcertant que cela puisse paraître, il est des cas où l’assistance risque d’aggraver le sort de ceux mêmes qu’elle pensait secourir, ou, du moins, de porter atteinte aux
Ï! y à une quantité de femmes qui gagnent de l'argent autrement, c'est À vous de savoir comment, et qui reviennent à nous dans les mauvais moments @ù simplement pendant une partie de la journée. Elles ne demandent presquê rien. Elles ont toujours le soir pour compléter.
« — Mais, monsieur, je ne peux pourtant pas. »
« Le patron, ajoute M. Fuster, hausse les épaules en me disant :
« — Que voulez-vous que j'y fasse ? Cela me désole, mais il faut passer par là. On ne m'achètera pas les corsages un pfennig de plus parce qu'ils seront Cousus par d’honnêtes femmes. » cité par George MÈxy : Le Travail
& bon marché, p. 184.)
Et Mme la comtesse, de Villermont (£e Mouvement féministe, Paris. 1904, icrne 1), denonce cette cynique invitation du gérant d'un grand magasin parisien qui, aux jeunes filles qui se présentent, soit pour avoir de l'ouvrage, soit pour entrer comme demoiselles de rayon ou caissières dans les magasins, ne pose que cette question brutale : e
« — Avez-vous un protecteur ?.… ;
« Et si la pauvre, rougissante ou offensée, répond non, il lui tourne le dos et va à une autre, en disant :
« — En ce cas, mademoiselle, impossible de vous prendre ; vos gages sont trop minees pour vous faire vivre et nous ne voulons pas de gens tristes où qui meurent de faim. Quand vous aurez choisi un ami, vous pourrez æevenir. » {Cité par Charles Poisson : Le Salaire des Femmes, p. 200.)
(1) René GonxarD : La Femme dans l'Industrie, p. 98, note.
compagnons de travail de Passisté, destinés à devenir bientôt ses compagnons de misère.
M. Gunton remarque que, « quand l’ouvrier anglais recevait des. secours de la paroisse en plus deson salaire, son revenu provenant de ces deux sources réunies n’était pas plus élevé qu'il ne fut plus tard, lorsque, après la suppression des secours de la paroisse, le salaire fut seul à le fournir » (1).
Mais l’on à pu saisir plus directement encore l’action déprimante de certains secours, et l’on a cité le cas de pauvres femmes, spéculant sur'les quelques francs du bureau de bienfaisance ou sur les bons de la Conférence de Saïnt-Vincentde-Paul pour concurrencer au rabais teurs-compétitrices ne jouissant pas de ces ressources exceptionnelles et ne pouvant s’accommoder des prix ainsi acceptés (2. :
Dans certaines maisons de fleurs et @e plumes, on en est même arrivé, paraît-il, à baser la rémunération du travail en tenant compte de ce complément indispensable des secours d'assistance ! (3). ’ -
Voilà quelles influences subtiles et variées à l’infini s’exercent secrètement sur le salaire, le modifiant dans sa profondeur, sans que rien semble en paraître à la surface.
Nous avons là comme la clef de toute l’économie ouvrière, vue sans doute mouvante €t complexe, mais profonde aussi “comme la vie. 2
C’est là qu’il faut chercher, selon nous, le secret du salaire. Nous en avions déjà fait apercevoir l'importance primordiale dans la question si controversée de Pinfériorité du salaire féminin. |
(4) George Guxrox‘: Weallh and Progress, p. 220. (Cf, Burxac : Le Contrat “de Travail, p. 174, note 2.) :
(2) George Méxy : Le Travail à bon marché, p. 76.
(3) « Dans l'article camelote — toujours fabriqué à domicile les salaires sont si réduits qu'on nous à cité telle ou telle maison dont les adrministrateurs s'emploient à faire obtenir à ces ouvrières des secours étrangers. IIS en font valoir l'importance et les décident à prendre une tâche que, même la plus noire misère, ne pourrait les déterminer à accepter à eause.de sa faible rétribution. » (1bid., p. 84.)
Si nous voulons en avoir une illustration plus précise et . plus saisissante, si nous voulons voir en mouvement toutes. ces forces que nous avons'ici décomposées, nous n’avons qu’à nous pencher sur l’abîme du travail à domicile pour y apercevoir ce tourbillon de mort.
ÏII. —— SA VÉRIFICATION EXPÉRIMENTALE : LES ENSEIGNEMENTS ÉCONOMIQUES DU TRAVAIL A DOMICILE.
Jusqu'ici, lorsque nous avons présenté le travail à domicile, c’était sous ses formes les plus simples et, alors même qu’il se compliquait de la concurrence des campagnes, il semblait ne pas pouvoir être dégradé au-dessous d’un certain niveau de vie correspondant au moins au strict nécessaire de ces ouvriers des campagnes. |
Mais voici que l’intervention du simple petit fait de la concurrence des salaires d'appoint va réaliser ce phénomène paradoxal d’une catégorie d'ouvriers que ne protège même plus la « loi d’airain » et dont la rémunération s'abaisse audessous du niveau des besoins les plus strictement indispensables.
Nous allons en comprendre aisément la raison : Voici ce que nous apprend l’enquête de l’Office du Travail sur l’industrie de la lingerie à domicile parisienne, en ce qui concerne la situation de famille des ouvrières enquêtées :
Sur 510 réponses : 258 ouvrières, soit 50 0/0, sont mariées ; 169, soit 33 0/0, sont veuves ou divorcées ; 83, soit 16 0/0, sont célibataires (1).
Examinons d’abord la situation de ces femmes mariées, qui sont dans une inquiétante proportion par rapport aux femmes isolées obligées de trouver dans leur salaire de lin-
gère la satisfaction de tous leurs besoins et parfois — pour les veuves, les divorcées, les abandonnées -— ceux de un ou
plusieurs enfants.
(1) OrrICE DU TRAVAIL : Enquêle sur le travail à domicile dans l'Industrie de la lingerie, tome I, Paris, 1907, p. 731 et suivantes.
Les ouvrières mariées, dans la proportion de 40 0/0 (103 sur 253), n’ont pas d’enfants. Leurs charges familiales sont donc de ce chef réduites au minimum ; elles se trouvent dans une situation analogue à celle des ouvrières isolées, avec cette circonstance aggravante qu’elles sont aidées par les gains de leur mari.
Sur 211 maris : 73 sont ouvriers ; 20 employés de commerce et d'administration ; 23 employés et ouvriers de services publics ; 29 employés dans les transports, chemins de fer, omnibus ; 47 journaliers ; 6 gardiens de la paix ; 13 appartiennent à des professions diverses. C'est-à-dire, si l’on retranche les ouvriers, les journaliers et les professions inconnues un ensemble important (35 0/0) d'emplois, relativement sûrs et bien rémunérés.
Aussi la quote-part pour laquelle les ressources de la femme entrent dans le budget familial est-elle restreinte : pour 138 cas observés (65 0/0), on l’évalue à 10 0/0 au plus dans 24 cas ; de 11 à 20 0/0 au plus dans 55 cas et de 20 à 30 0/0 dans 35 cas.
D'autre part, sur l’ensemble des ouvrières enquêtées, (4540, sans distinction de situation de famille), on en trouve 101 faisant des travaux autres que la lingerie : 44 sont concierges ; 11 font des ménages ; 46 font des travaux divers.
Parmi les ouvrières vivant seules, un quart environ supplémentent le gain que leur procure la lingerie par d’autres travaux ou des secours.
Et alors, on se demande ce que peuvent devenir ces trois autres quarts : ceux qui devraient constituer le noyau normal du métier : les femmes isolées, orphelines, veuves ou abandonnées, cherchant dans le travail de la lingerie toute leur subsistance et qui se trouvent, ici, écrasées à la fois par une majorité d’ouvrières, aidées par les gains de leur mari et par un important groupe d’autres ouvrières, tirant des ressources supplémentaires de travaux ou de secours extérieurs.
Nous retrouvons déjà ici deux des éléments que nous
Le7, LES SOUS-CONCURRENCES OUVRIÈRES
avons discernés plus haut : les travaux accessoires et les salaires familiaux ; les autres éléments ne sont pas davantage :
absents.
Nous avons relevé dans un précédent chapitre le mouvement caractéristique qui entraîne les travaux de lingerie vers. les canrpagnes. Ce déplacement n’a pas seulement pour cause l'infériorité naturelle de l’étalon de vie rurale, mais encore la nécessité où sont certains petits propriétaires de complèter. leur gain agricole insuffisant. C’est donc moins parce que la vie y est meilleur marché, que les entrepreneurs de lingerie s’adressent aux femmes de la-:campagne — car il y aurait là. encore quelque limite — que parce que celles-ci ne cherchent à satisfaire par les travaux d’aiguille qu’une part restreinte de leurs besoins, qui varie de l’une à l’autre et peut être réduite aisément.
Ce n’est pas à des femmes isolées habitant la campagne, mais aux fermières, aux ouvrières agricoles que lon s'adresse : Les magasins du Louvre font faire les tabliers, les: blouses, le linge commun en Touraine, à des femmes qui se livrent aux travaux des champs et ne cherchent là qu’un simple supplément (1). À Lyon on signale un avilissement de prix pour les travaux de mouchetage, chenillage, broderie sur tulle, provenant de ce que les entrepreneurs confient ane partie de ces travaux à des fermières des environs (2).
Et encore, ces ménagères, ayant quelques ressources étrangères, sont dans une relative indépendance à l’égard de lentrepreneur et peuvent parfois refuser les propositions qu'elles jugent trop abusives (3) ; mais il n’en est plus de
(1) Th. CoTeLLe : Le swealing System, p. 194. Cf. supra, p. 264, note 1.
(2) BoxxevaY : Ouvrières lyonnaises travaillant à domicile, p. 22 ; COTELLE, p. 4195.
(% « Un magasin de blanc d'une grande ville de l'Ouest avait proposé à une famille de cultivateurs de confectionner des chemises de coton pour hommes au prix de 1 fr. 75 la douzaine, La famille en question, qui comprend onze enfants, possède trois jeunes filles, couturières, allant chaque jour travailler dans une maison différente pour y faire n'importe quel ouvrage de: couture. Le travail qu'on leur demandait d'exécuter eût pu être achevé pen-
même lorsqu'il s’agit de ces catégories d’ouvrières rurales qui acceptent ces mêmes travaux par distraction, comme passe-temps durant les longues heures de rêverie solitaire auxquelles elles sont astreintes, ou encore pour satisfaire aux besoins de leur coquetterie. Si minime qu’il soit, ce gain sera toujours le bienvenu et il semble qu’il n’y ait ici presque plus de limite où doive s’arrêter l’avilissement des prix.
Ce sont les bergères de certains cantons d'Auvergne qui confectionnent des dentelles grossières pour un salaire de 0 fr. 30 ou de 0 fr. 40 par joùr (1). Dans le Cher on signale des régions entières où l’on voit des femmes ou des jeunes filles effectuant des travaux de lingerie tout en gardant les bestiaux (2) ; quand ce ne sont pas, comme dans les Vosges, de petits bergers eux-mêmes, qui, pour rompre la monotonie de leurs longues solitudes, brodent auprès de leurs troupeaux... (3)
Ici nous avons atteint le type du véritable « salaire d’appoint » : celui qui ne satisfait que des désirs superflus, celui que les Allemands appellent le Nadelgeld (argent pour les épingles) et qui, ne touchant à aucun besoin vital, est susceptible de subir les pires réductions.
Aussi est-ce vers lui que le travail à domicile se rue, et c’est la raison pour laquelle, par un mouvement qui sembie en contradiction avec le précédent, nous le voyons parfois rebrousser chemin, délaisser les campagnes elles-mêmes pour revenir dans les villes, mais c’est pour y chercher une clientèle moins exigeante encore.
On a souvent cité le cas de ces femmes de la petite bourgeoisie, femmes d'employés, femmes de fonctionnaires, effec-
dant les veillées d'hiver. Elles le refusèrent néanmoins, jugeant trop mauvaises les propositions du magasin. » (GOTELLE, p. 498.) On signale des cas de résistance analogues dans la campagne lyonnaise, pour des pièces de broderie.
(4) Porsson : Le salaire des femmes, p. 58-59.
(2) Orrice pu TRAVAIL : Enquêle sur le travail à domäcile dans l’industrie de la lingerie, t. II, p. 10 (Mareuil, Saint-Bardel), p. 11 (Saint-Amand), ete.
(8) CoTELLE : p. 199 ; BONNEVAY, p. 46.
tuant à nimporte quel prix des travaux de lingerie ou de broderie pour accroître quelque peu le luxe de leur « home » ou donner des ressources à leur coquetterie (1).
Et l’on a même pu révéler de curieux cas de rapacité bourgeoise qui rappellent le temps où certaines familles romaines, pour maintenir leur rang, transformaient au foyer leurs esclaves, qu’elles n’avaient pas les moyens de conserver oisifs, en véritables ouvriers industriels (2).
(1) L'inspecteur du travail de Bourges rapporte que des femmes de Bourges « prennent à facon le travail suivant : elles rabattent les coutures d’une chemise, montent les manches, froncent le col, à raison de 0 fr. 25 la paire ; elles arrivent ainsi, en travaillant sans relâche, à gagner 0 fr. 40 par jour. Et ces salaires, ajoute-t-il, sont d'autant plus avilis, ce sont d'autant plus des salaires de misère, que certaines familles presque dans l'aisance n'hésitent pas à prendre du travail de lingerie à facon. » (Rapports sur l'application des lois réglementant le travail en 1904, p. 32-33.)
Dans la finission et la broderie des gants, à Grenoble, Léon Core rapporte que « des femmes d'employés de commerce, voire de fonctionnaires, exécutent en cachette ces divers travaux, qui leur sont procurés discrètement par quelque personne de leur connaissance. Elles acceptent pour leur tâche des salaires dérisoires, qui ne constituent pour elles qu'une sorte d'argent de poche qu'elles utilisent à la fin du mois pour s'acheter quelque objet de toilette. C’est du moins ce qu'elles disent aux personnes qui sont dans la confidence. » (L'industrie gantière et l’ouvrier gantier à Grenoble, p. 178, note 3.)
Aux Etats-Unis, cette concurrence se fait même sentir jusque dans la grande industrie, et nombreuses sont les jeunes filles ou les femmes qui, ayant quelque aisance dans leur famille, acceptent d'entrer à l'atelier et de s’y livrer aux travaux les plus pénibles, pour s'assurer leur indépendance ou pour gagner les dollars nécessaires à la satisfaction de leurs besoins de luxe, à leur goût du plaisir ou à la constitution de leur dot. La présence des ouvrières amateurs, ne travaillant que pour le superflu, est une des plus redoutables causes de concurrence et d’insolidarité pour ‘le prolétariat féminin américain. (Cf. Mmes J. et M. VAN Vorsr : L’ouvrière aux Etats-Unis, traduct. franc., Paris, Juven, p. 36, 58-61, 89, 168, etc...
(2) « Certaines dames exploitent leurs domestiques en les obligeant à broder où à finir des gants à leurs moments perdus, sans que ces pauvres filles touchent jamais le fruit de ce travail supplémentaire. Nous pourrions citer des exemples de ces faits, que nous réprouvons. En présence, un jour, d’une dame qui se trouvait dans ce cas, nous lui avons très respectueusement demandé si les gages de ses domestiques étaient sensiblement augmentés de ce fait. « Mais, pas du tout, nous fut-il répondu : j'ai une femme de chambre « et une cuisinière ; le soir, je pourrais les occuper aux raccommodages et
n'aurdis pas à les payer à part pour cela ; je préfère leur donner des bou- « tonnières et des rabattages ; pour elles, c'est la même chose, et cela me dédommage un peu des dépenses qu'elles m'occasionnent. Je ne pourrais pas y tenir, monsieur, si je ne les faisais pas travailler les gants ; je serais obligée de renvoyer l’une des deux, la pauvre malheureuse serait bien avan- « cée. C’est dans leur intérêt tout cela. » (Léon Core : L'industrie gantière et l’ouvrier gantier à Grenoble, p. 178, note 3.)
Faut-il encore noter l’infiuence de la concurrence des filles de mauvaise vie (1) afin qu'aucun élément de dégradation ne manque au salaire des parias du travail à domicile.
Mais si les dernières catégories de concurrentes que nous venons de signaler peuvent sembler nécessairement assez limitées, il en est d’autres aussi nuisibles et qui, celles-là, sont indéfiniment extensibles : ce sont les femmes d’ouvriers et d'employés...
Les distributeurs d’ouvrage recherchent avec soin les femmes dont les maris gagnent de hauts salaires et qui, par conséquent, seront moins exigeantes : on les voit s’installer de préférence « dans les faubourgs extérieurs, tout auprès des chantiers, des usines, des gares de marchandises, à proximité d’une agglomération de femmes de hauts ouvriers, d'employés. » (2) ; ou encore ils recherchent les centres industriels où les femmes ne trouvent que difficilement à s’employer et l’on verra les grands magasins s’adresser avec prédilection aux femmes d'ouvriers métallurgistes (3).
Et il nous faudrait énumérer presque toutes les professions pour y trouver trace de cette conquête progressive du sweating system étendant sans cesse ses prises vers des catégories de moins en moins exigeantes d’ouvrières déjà assurées par ailleurs du nécessaire et ayant assez de loisirs d’autre part pour se livrer à un effort vraiment productif : femmes
(4) « On nous a signalé, et nous avons tenu à vérifier. écrit Léon Côte. qu'un grand nombre de filles de mauvaise vie arrivent à se procurer également du travail de finission ou de broderie, qu'elles exécutent tandis qu'il fait grand jour. » (1bid.)
(2) Orrice pu TRAVAIL : La petite industrie (salaires, durée de travail). Tome II, Le vétement à Paris, p. 666.
(3) Cf. Supra, p. 334-336 ; COTELLE, Le sweating system, p. 187 : « De concert avec les industriels, le directeur du Louvre envoie l'ouvrage de basse confection et le fait achever à leurs moments de loisirs, par les épouses, les mères ou les filles d'ouvriers. » — OFFICE pU TRAVAIL : Enquéte Sur le travail à domicile dans l’industrie de la lingerie, t. II, p. 230 : « Les ouvrières vues à Meucherat (Cher) étaient, le plus souvent, femmes de tanneurs ; celles d‘Aubigny, femmes de journaliers ou d'ouvriers agricoles ; à Saint-Florent, on à trouvé de nombreuses femmes ou filles ou sœurs d'ouvriers métallurgistes. »
de gendarmes (1), femmes de cavaliers de manège de l'Ecole de Saumur (2), femmes de sous-officiers de Saint-Cyr, gardesbarrières, etc. etc., autant d'éléments désorganisateurs iniroduits peu à peu dans la concurrence.
Faut-il s'étonner dès lors des salaires de famine et de prostitution, relevés par tant d'enquêtes officielles ou privées, et qui gravitent pour d'innombrables métiers à domicile — lingerie, confection, fleurs, jouets, etc. — autour de 10 centimes par heure ?
Or, la cause profonde de cette terrifiante misère, ce ne sont pas les prisons ou les couvents, ni même les entrepreneuses que dénoncent tour à tour les ouvrières mal informées, mais la plaie particulière du travail féminin : la concurrence de femmes satisfaisant, par leur salaire, des besoins de quantité et de qualité différentes.
La concurrence trouve alors à se prendre à des étalons de vie variés presque sans limite, et il faudra, suivant le mécanisme que nous avons dégagé que, sur le salaire établi soit sur les degrés les plus extrêmes de la misère, soit sur les besoins les plus réduits ou les plus superflus, louvrière professionnelle, chargée de famille et qui cherche dans ce métier la subsistance de chaque jour, trouve moyen de vivre.
Dix centimes par heure ! Jamais on ne trouvera plus tragique illustration du mécanisme des ressources accessoires.
Toute la leçon du travail à domicile se dégage, riche d’enseignements économiques sur le jeu de la concurrence appliquée au travail humain.
La concurrence joue ici librement, sans contrepoids ni
(1) « Dans cette région (Sarthe), on cite le cas d'une localité possédant une brigade de gendarmerie, où toutes les femmes de gendarmes font de la lingerie ;: les gendarmes aident au travail en cousant les boutons. Dans ces conditions, le gain journalier obtenu par l'ouvrière n'atteint que rarement D-fr. 75, (Did p 41)
(2) Poissox : Le salaire des femmes, p. 141 (couture, lingerie, dentelle).
barrières, c’est le domaine de l’atomisme social (1). C’est le moment d'observer ce jeu de la concurrence à l’état pur et de; nous demander si elle réalise les rassurantes prédictions des économistes.
a) Les économistes libéraux nous l'avaient montrée, éliminant impitoyablement les incapables, débarrassant activement le marché industriel de toutes les entreprises non viables.
Et voici qu’elle nous apparaît entretenant et développant le parasitisme, favorisant les organisations les plus malsaines de travail : des industries entières, destinées à la mort, se soutiennent et subsistent en semant la mort autour d’elles, en recourant à lexploitation la plus éhontée du travail humain et, loin que l’intensification de la concurrence et du progrès industriel détermine leur élimination, elle ne fait que perfectionner leurs instruments d’exploitation et qu’étendre le mal à de nouvelles victimes.
b) Certains marxistes, poussant à l’extrême la pensée du maître, nous l’avaient montré, simplifiant l’économie, concentrant les entreprises et les ramenant à l’unité, et voici que le microcosme du travail à domicile nous montre le mouvement industriel se compliquant, se diversifiant à l’infini ; la concentration commerciale et capitaliste se doublant d’une véritable dissémination industrielle : le travail en chambre concurrençant victorieusement, à coups de misère, la fabrication en atelier (2).
{1) Ce petit fait lui sert à nos yeux de symbole : Dans les maisons de gros, il est presque toujours défendu aux ouvrières, qui attendent pour livrer, de parler entre elles.
De cette facon, elle ne peuvent se communiquer le prix qu'elles touchent, et la maison évite toujours avec soin de donner des prix à l’une quand une autre est présente.
(2) Et, qu'on le remarque, l'élévation du coût de revient et la difficulté de la surveillance, qui devraient normalement cohstiluer un obstacle à l’extension de cette organisation, semblent même ici être presque complètement éludées, grâce au développement de l’entreprise poussée à plusieurs degrés et dont jes bénéfices, loin de constituer une charge pour l'établissement distributeur d'ouvrage, sont purement et simplement prélevés sur le gain de l'ouvrière qui, en dernière analyse, est la seule à soutenir, avec sa misère, tout ie poids de cet immense édifice parasitaire.
c) Les écrivains de l’économie libérale saluaient la baisse des prix comme un fruit gagné sur les intermédiaires inutiles éliminés sous la poussée salubre de la libre concurrence, ou sur les résistances des forces naturelles vaincues par le génie triomphant de la science. Et voici que l’industrie à domicile nous montre les merveilles de bon marché, la démocratisation des prix, tant vantée par les économistes, achetées par les larmes et le sang de pauvres femmes agonisant dans des mansardes.
Voilà la contribution scientifique que l’expérience de lindustrie à domicile apporte à l’étude de la libre concurrence.
Elle n’éclaire pas moins la théorie du salaire :
a) Est-ce la productivité du travail qui détermine le salaire quand nous voyons l’habileté et l’activité fiévreuse de ces merveilleuses dentellières ou de ces diligentes lingères récompensées d’un salaire dont ne voudrait pas un manœuvre ?
b) Est-ce l'utilité de leur travail — alors que c’est précisément la confection des objets les plus indispensables au vêtement humain qui connaît les plus dérisoires salaires ?
c) Est-ce le fonds des salaires — alors que les établissements les plus opulents contribuent comme les plus précaires à constituer cette classe de parias ?
d) Est-ce le prit — alors que les broderies luxueuses ou les fleurs délicates, qui n’ont pu empêcher celles qui les faisaient de mourir de faim, sont affichées à prix d’or dans les magasins ?
c) Est-ce même la surabondance et l'absence de qualification professionnelle des concurrentes qui ramène le salaire sous la règle de la loi d’airain — lorsque nous voyons, ici, le salaire s’abaisser au-dessous même de ce qui est nécessaire à la vie, dépasser en horreur tragique les plus sinistres prophéties de Malthus ou de Lasalle ?
Il y faut quelque chose de plus, qui lui donne toute sa souplesse et toute sa désolante portée et dont le travail à
domicile semble nous offrir la formule presque définitive : C’est le jeu de la concurrence sur des inégalités de besoins, variant presque à l'infini et indéfiniment compressibles, car elles ne reposent pas seulement sur des différences d'âge de sexe ou de race, qui présenteraient au moins quelque fixité, mais sur des différences dans les dispositions psychologiques et morales et dans l'aménagement de la vie privée de chacun.
Nous touchons ici le ressort même des sous-concurrences ouvrières, si variées, que nous avons vues se dérouler au cours de cet ouvrage, et l’on aperçoit sur quels éléments on devra agir, si l’on veut en tarir la source profonde.