CHAPITRE PREMIER
I — La notion de classe et le fondement des morales de solidarité devant les faits. — II. — La genèse de l’idée syndicale.
I. — LA NOTION DE ( CLASSE » ET LE FONDEMENT DES MORALES DE SOLIDARITÉ DEVANT LES FAITS.
Nous connaissons maintenant la réalité ouvrière, telle qu’elle nous est donnée. Il faut reconnaître que ce n’est pas sous cet aspect que l’on a coutume de nous la présenter.
A force de retenir l’attention sur l’opposition consacrée ‘par le régime économique actuel entre salariants et salariés, les écrivains socialistes et syndicalistes ont contribué à accréditer cette croyance que le seul antagonisme profond dans la vie sociale repose sur la lutte des classes et que les conflits entre ouvriers, signalés par les anciens économistes classiques, se sont, depuis lors, résolus spontanément dans l’enthousiasme d’une action collective, dans l’élan de communes révoltes.
Nous pensons qu'après notre analyse des concurrences ouvrières, rien n'apparaît plus irréel que cette notion de classe, un peu simpliste, construite par les théoriciens socialistes.
Karl Marx et ses disciples nous avaient montré d’une part la concentration capitaliste rejetant dans les rangs du prolétariat les producteurs indépendants de l’ancienne éco-
nomie ; et, d'autre part, le régime du grand atelier moderne, éduquant, façonnant, disciplinant, cette immense armée de travailleurs, forgeant automatiquement la solidarité ouvrière, levier miraculeux de la transformation sociale.
Déjà, l'observation économique a mis dans une lumière: définitive l’échec de la première de ces deux prédictions marxistes : au lieu de la prolétarisation croissante des. masses, elle a révélé l'opposition des classes s’atténuant, le prolétariat se différenciant, par suite de la constitution d’une
classe intermédiaire — directeurs techniques, ingénieurs, agents commerciaux, contremaîtres — organe essentiel et
caractéristique de la grande industrie elle-même, « classe tampon » dérobant au prolétariat le meilleur de ses énergies et rattachant plus étroitement sa fortune — malgré son caractère de classe salariée — aux destinées du patronat qu’à celles du prolétariat ouvrier (1). L'analyse toute matérialiste des marxistes n’avait pas prévu ces transformations psycho- Jogiques !.…
Î restait à démentrer la duperie de la seconde aïffirma-
tion ; c’est à quoi nous avons voulx contribuer, pour notre faible part, dans cette étude.
. €e n’est plus aux frontières du prolétariat que naus avons. relevé des défections, constaté des différenciations, brisant Punité ouvrière ; mais c’est au sein même du prolétariat producteur.
Sous cette.magique entité : la « classe », autour de laquelle: ont été brodés,,en ces dernières années, par quelques théoriciens syndicakistes, de si séduisants et imaginaires essais de psychologie collective, nons avons discerné des antinomies. redoutables. La solidarité ouvrière loin de se présenter comme le produit naturel et nécessaire de lageneement scientifique, hautement perfectionné, de l'atelier moderne, nous est apparue minée, compromise, démembrée par des rivalités intestines, que l’organisation, capitaliste, loim de éériver, entretient et agyrave.
(1) CT. BernSTEN : Socialisme {héorique et social-démocrafie pralique.
En même temps que la modification essentielle que subit, par là, la notion de classe, on aperçoit la ruine de toutes les. doctrines qui pensaient trouver, dans des faits purement économiques : tels que la division du travail, la discipline de Patelier moderne, ou la communauté de misère des victimes du capitalisme, un fondement suffisant pour établir une morale de solidarité.
Nous ne leur opposons plus, ici, seulenrent, en effet, Ia difficulté logique qu’il y a pour de telles doctrines à nous - faire passer de la constatation d’une solidarité physique entre les individus à une obligation morale de solidarité, à nous élever de la solidarité-fait à la solidarité-devoir ; c’est le fondement même de la solidarité, tel que l’on a coutume de nous le présenter, qui chancelle ici et se brise en fragments antagonistes.
Sans doute, une certaine interdépendance physique nous est révélée, et toute notre étude n’en a été que la longue illustration, mais cette interdépendance ne s’est présentée à nous que sous une forme toute négative : la concurrence, et ne nous a pas laissé apercevoir la règle expérimentale qui la consacrerait : l'intérêt économique des uns semblant en opposition irréductible avec celui des autres.
L'’harmonie sociale ne naïîtra donc pas, spontanément, de cette interdépendance économique ; ce n’est qu’un idéal moral qui pourra l’apporter du dehors au domaine de la simple expérience. Celui-ci nous offrira bien, sans doute, des déterminismes et des interdépendances, mais ils y seront ce qu'est le mécanisme de l'association des idées et de l’habitude pour notre vie morale : levier émancipateur ou carcan de servitude, selon le sens de l'effort moral qui Putilise. De même, les solidarités que nous révèle la vie économique, pourront être le point d'appui d’une ascension fraternelle de tous, ou un instrument de guerre dont les plus habiles se serviront pour exploiter les plus faibles.
De de LEE