II. —— LA GENÈSE DE L’IDÉE. SYNDICALE
Il existe, cependant, au milieu de cette universelle concurrence, des points de solidarité dont il nous faut chercher la genèse : c’est la coalition ouvrière en temps de grève, c’est le groupement syndical.
Ce sont là des faits qui dénotent une remarquable évolution de la pensée ouvrière, à laquelle on ne prête pas assez attention tant on est familiarisé avec eux.
Dans tout groupement d’hommes un peu étendu, règne, tout d’abord, l’insolidarité et ce n’est que par un long effort moral et que par un progrès scientifique continu que les relations se compliquent et que des rapports d'union de plus en plus précis et étendus s’établissent entre eux. La vie ouvrière n’a pas été soustraite à cette loi générale : à l’origine domine l’individualisme : la dispute du travail.
Cette lutte, que nous venons de retracer entre groupes rivaux — les ouvriers réguliers du métier se défendant contre des envahisseurs qui menacent de leur arracher le travail — c’est au sein même du groupe des ouvriers réguliers, divisés par un àpre esprit de rivalité, qu’elle a tout d’abord existé, chacun étant, non l'associé mais le rival de son compagnon de travail. C’est cet état d’esprit qui caractérise encore certains groupes d'ouvriers payés aux pièces, c’est surtout la phase primitive où en sont restés certains milieux instables et mal éduqués : les milieux féminins notamment,
et en particulier ceux de la mode et ceux de la lingerie à domicile.
Comment, de cet état originaire de concurrence, la pensée ouvrière a-t-elle pu s'élever jusqu’à un idéal de solidarité, jusqu’à l'esprit syndical ?
Certains ont cru pouvoir expliquer cette transformation profonde, par le fait de la concentration des travailleurs, en
grand nombre, dans un même atelier, conséquence du machinisme.
Les causes de l'apparition de la cohésion ouvrière sont, selon nous, plus subtiles et reposent au moins autant sur une transformation morale que sur une transformation économique. Nous croyons pouvoir en discerner deux principales :
a) L’existence de certains intérêts permanents, communs entre les travailleurs.
b) La conscience de ces intérêts communs et de leur supériorité morale sur l’intérêt immédiat de chacun.
a) Le simple fait de l’agglomération de nombreux travailleurs dans une même entreprise ne suffit pas à créer entre ceux-ci des intérêts communs permanents.
L'exemple des ouvriers et employés des industries de l'alimentation est à ce point de vue très caractéristique. Voici des travailleurs — les commis-épiciers par exemple — qui se trouvent réunis dans des établissements parfois considérables, et entre lesquels, cependant, la solidarité professionnelle est encore très faible. C’est qu’elle se heurte ici à une disposition psychologique qui en ruine le fondement : l’espoir pour chacun de s’évader du salariat, la possibilité, pour la plupart, de s'établir à leur compte. On'ne vieillit guère, en effet, dans le métier de commis épicier : les employeurs voulant conserver un personnel toujours jeune, vers vingtcinq ou trente ans il faut que le commis épicier cherche un nouveau métier ; et, le plus souvent, jusqu’à ces dernières années, il pouvait espérer acheter lui-même un petit fonds d’épicerie et déserter le prolétariat. On comprend, dès lors, qu'entre ces travailleurs, les intérêts communs et permanents n’existaient guère ; chacun ne s’occupant que d’assurer sa situation personnelle et ayant, pour cela, moins besoin de l'appui de ses compagnons momentanés de travail, que de l'aide et de la bienveillance de son patron, dont il espérait gagner les bonnes grâces, afin de pouvoir un jour compter sur son crédit, dans les moments difficiles.
Ce n’est qu’au fur et à mesure que — par suite de la concentration du commerce de l’épicerie et du pullulement des petits établissements — les conditions de vie du petit com-
merce de l’épicerie sont devenues plus précaires, que des capitaux plus importants ont été nécessaires pour monter une imaisoh, et qu’en même temps l'extension des grandes entreprises a multiplié le nombre des commis, que s’est constitué un prolétariat de l’épicerie, que des intérêts communs et permanents sont nés entre travailleurs, voués définitivement au salariat et privés désormais de l’espoir de pouvoir accéder au patronat.
C’est un phénomène analogue que lon peut observer chez les ouvriers boulangers : autrefois, les garçons entraient jeunes dans le métier, travaillaient avec le patron, en épousaient la fille et s’établissaient. Comment aurait pu naître, dans de pareilles conditions, le moindre groupement syndical ?
Aujourd’hui, les fonds de boulangerie se vendent 109,000, 200,000 et parfois jusqu’à 500,000 francs ; les économies du pauvre « geindre » n’y suffisent plus, les fonds sont achetés par des jeunes gens n’appartenant pas à la profession, mais ayant des capitaux, tandis que se constitue un prolétariat d'ouvriers boulangers et qu’apparaît peu à peu l’organisation syndicale (1).
Dans les mieux féminins, des causes plus générales encore d'instabilité entravent l’éclosion de l'esprit syndical : ce n’est pas ici l’accession au patronat, mais l’espoir du mariage qui fait considérer comme provisoire, à la grande majorité des travailleuses, le métier auquel elles se livrent et empêche des liens permanents de s’établir entre «elles. Dans certains métiers, l'hostilité masculine accroît .encore cette instabilité. Mais partout, au contraire, où la femme est établie définitivement dans le métier nous voyons disparaître lPindividualisme et les combinaisons personnelles avec l’em-
ployeur, pour faire place à la cohésion syndicale et à l’action collective (2).
C’est donc moins, on le voit, l’agglomération des travail-
(4) C'est une évolution analogue que l'on pourra constater dans quélques années pour les clercs. de notaire.
(2) M. notammentesusra, pi AN34 074:
leurs que la constitution d'un prolétariat ayant perdu l'espoir d'accéder au patronat, qui est la condition nécessaire à l’apparition de Pesprit syndical ; ce n’est pas la machine, mais la plus ou moins grande difficulté d’accession au patronat qu'offre le régime économique.
Nous avons, dans la boulangerie, l'exemple une industrie non concentrée et sans machines, et où, cependant, est en train de se constituer un prolétariat,
Mais voici une confirmation, plus typique encore, que nous offre l’évolution du travail au Moyen-Age : c’est le cas de Syndicats antérieurs au machinisme et à la concentration, nés seulement des difficultés d’accession à la maîtrise.
Tant que le compagnon fut associé au travail de son patron et conserva l’espoir d'accéder à la maîtrise, la solidarité ouvrière existe à peine ; Ja rivalité divise les compagnons ; chacun, pour se hisser au patronat, solidarise ses intérêts avec ceux de la classe des maîtres et se place en opposition avec ses compagnons de travail d’aujourd’hui, qui risquent de devenir ses rivaux de demain. Mais, lorsque l’accès à la maîtrise devint plus difficile, que la formalité du chef-d'œuvre se compliqua abusivement, que l’on avantagea ouvertement les fils des maîtres, en les exemptant des taxes qui pesaient lourdement sur le pauvre compagnon, lorsqu’enfin lextension des affaires exigea la mise de capitaux plus considérables : les compagnons, se voyant évincés définitivement de la maîtrise et destinés à rester ouvriers toute leur vie, séparèrent leurs intérêts d’avec ceux de leurs maîtres. À la fraternelle collaboration Wdautrefois, succéda une démarcation de plus en plus accusée entre les maîtres et les compagnons. Et, bientôt, une organisation distincte : le compagnonnage, dressa, contre les corps de métiers privilégiés, la revendication des intérêts prolétariens.
Ainsi donc, on le voit, ce n’est, à proprement parler, ni la machine, ni même la concentration industrielle qui sont les causes déterminantes de l’apparition d'organisations permanentes entre les salariés ; mais la perte de tout espoir
d'avancement économique, la constitution d’un salariat à vie (1).
b) Mais, suffit-il que les ouvriers ne puissent plus accéder individuellement au patronat, pour qu’ils aient conscience d'intérêts communs entre eux et qu’ils s’y sacrifient. Sans doute, la même lourde règle pèsera sur eux et les maintiendra dans une commune servitude ; mais les esclaves peuvent s’entraider fraternellement dans leur misère ou s’entredévorer. Les trahisons dont les ouvriers se plaignent si vivement en temps de grève ne sont-elles pas la preuve que certains d’entre eux peuvent avoir plus d’intérêt à gagner les faveurs du patron et à seconder ses desseins, qu’à rester unis à leurs camarades malheureux. Il est maints privilèges, grâce à l’organisation du travail aux pièces notamment, qui sont compatibles avec la règle du salaire uniforme pour un même travail, qui domine l’atelier moderne. S’il s’agit de la réduction de la durée du travail, on constatera la même divergence d'intérêts : tandis que certains réclameront l’établissement de la journée de dix heures et du repos hebdomadaire, d’autres rechercheront avidement les heures supplémentaires et se plaindront des mesures légales récentes qui les privent du supplément de salaire que leur procurait le travail du dimanche.
Aïnsi donc, partout, les intérêts ouvriers peuvent se trouver en contradiction ; la solidarité économique, qui lie les
(1) Sidney et Béatrice Wess nous apportent de précieuses confirmations de cette thèse, dans ieur Histoire du Trade-Unionisme :
« Les premières Associations permanentes de salariés en Angleterre, disentfils, précèdent le système manufacturier d’un demi-siècle et se rencontrent dans les métiers exercés uniquement par le travail à la main. » {p.029;)
Le développement de la division du travail, le prix élevé de la matière première ou de l'outillage suffisent à faire apparaître le groupement syndical : c'est le cas des tailleurs de Londres et de Westminster, des tisseurs de soie de Spitañelds, des batteurs d’or, des ouvriers bonnetiers, des ouvriers coutelliers, etc... (p. 30-38).
D'autres classes de travailleurs manuels qualifiés, qui n'avaient aucune chance de devenir patrons, comme les maçons, par exemple, réussirent également de bonne heure à former des Associations durables (p. 8). |
L'industrie anglaise contemporaine ne nous offrirait pas des exemples “rc NUE (voir le cas des piéceurs de filatures de coton de Lancashire,