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DE L’ÉMIGRATION AU NÉO-MALTHUSIANISME

La première solidarité qui s’imposa à Vlattention des ouvriers, la plus simple, la plus objective, celle qu’avaient si fortement mise en relief les économistes de l’école classique, ce fut celle du nombre : la pression de la population sur le marché général du travail.

Chaque fois que les leaders ouvriers ont été fortement imprégnés de l’idée que le prix du travail est réglé par la loi de l’offre et de la demande, nous les voyons ramener toute leur politique à réduire l'offre du travail.

Ils la conçurent, tout d’abord, sous sa forme la plus simple, la plus directe.

Entre 1850 et 1860, il parut aux Unions anglaises qu’au lieu d’épuiser leurs caisses de secours à soutenir de nombreux chômeurs, un exutoire tout naturel s’offrait à elles, pour alléger le marché du travail : c'était d'exporter outre-

mer ce trop-plein de population (1). Un grand nombre d'entre elles constituèrent donc un fonds d’émigration et tenterent l'impossible tâche d’épuiser une mer sans fond. Ce n’est que lorsqu'elles eurent constaté que les milliers de livres englouties dans cette entreprise n’avaient eu aucune influence visible sur la diminution de lexcédent de travail qu’elles se décidèrent à renoncer à leurs caisses d’émigration, qui avaient été, pendant dix années, un des organes essentiels de la plupart des Sociétés importantes (2).

Ne pouvant agir efficacement sur l’ensemble de la population, les Unions anglaises se résignèrent, suivies en cela par les Syndicats ouvriers de tous les pays, à borner leurs efforts à écarter du métier certaines catégories de travailleurs, tant pour réduire la quantité des concurrents que pour en contrôler la quakité.

Ce qu’a été, ce qu'est encore cette lutte incessante et multiple, nous avons tenté de le retracer tout au long de cet ouvrage, et nous n’en n'avons pas dissimulé les échecs. Malgré les règlements draconiens, les enfants inondent l’industrie, les femmes font la conquête du métier, les campagnards, les étrangers surchargent le marché du travail ; rares sont les îlots privilégiés qui ont résisté à cette marée triomphante, les métiers qui sont parvenus à entretenir la disette des

bras (3).

(4) « Par exemple, si, dans un moment de dépression, vous avez 450 hommes sans travail, il recevront 1,015 livres par an ; et, en même femps, ils serviront aux patrons d'arme pour diminuer vos salaires ;: en les envoyant en Australie à 20 livres par tête, vous en économisez 45 at vous: les envoyez à l'aisance au lieu de les faire mourir de faim chez eux : vous maintenez vos salaires en bon point, simplement en liquidant le surplus de travail Hors du marché. » (Adresse d'adieu du: secrétaire, Ælint glass: Maker”s Magazine, août 1854, — Wegg : Histoire du Trade-Unionisme, p. 209, note 4.)

(2) Ce qui n'avait pas été, d'ailleurs, comme bien l’on pense, sans soulever de vigoureuses protestations de la part des 7rade-Unions des’ Etats-Unis et des colonies d'Australie, envahis par ces émigrants.

(3) Certains sSyndicats esstient encore d'alléger le marché du travail par la constitution de fortes caisses de chômages, qui, en même temps. qu'elles attirent de nombreux ouvriers vers le Syndicat par l'avantage qu'elles leur procurent, paralysent, em période de crise, la concurrence ouvrière. Mais cette politique, adoptée par certains Syndicats type « mutualiste », n'est, passible que dans les professions fortement organisées et ayant un marché du travail

On est presque obligé de constater que ees mesures restrictives mexistent et, en tout cas, ne sont guère observées que là où la poussée de la masse ouvrière est faible ; mais, dès que eelle-ci se manifeste avec quelque intensité, tout essai de contrôle est impossible ; les pauvres barrières défensives sont balayées.

… Et sur la classe ouvrière pèse à mouveau l’angoisse du nombre ; l’angoisse qui hantait Malthus et ses contemporains…

Ecoutez ces doléances d’une ouvrier :

« Ÿ a pas à dire, nous, on ne gagne plus sa vie comme autrefois. Et il:y en a qui disent qu’il ne faut plus de guerre !… Bien sûr que c’est une boucherie, je veux bien ! Mais tout de même, ça fait de la place ! On est trop de monde, voyez-vous ! » (1)

On sait le remède proposé à la misère ouvrière par presque tous les économistes classiques... Eux, qui condamnent, cependant, toute intervention artificielle de l’homme et s’en remettent avec confiance à l’action bienfaisante des lois naturelles, ils ont préconisé la plus redoutable des interventions, la plus antinaturelle : la limitation des naissances !…

Toute la politique euvrière de Place se résumait ainsi :

« Toute suggestion qui ne tend pas à la réduction du nombre des travailleurs est inutile, pour me pas dire plus. » (2)

Et Ricardo proclamait :

« C’est une vérité incontestable que laisance et le bienêtre des pauvres ne sauraient être assurés, à moins qu’ils ne cherchent eux-mêmes ou que la législature ne les conduise à diminuer la fréquence des mariages entre individus jeunes et imprévoyants. » (3)

() Jacques Vazpour : La vie ouvrière, observations vécues, p. 146.

(2) Paroles de Place, citées par Graham Wallace (Life of Francis Place). Place est l’auteur d'un livre paru en 4822 sur la population. (Cf, Ginx et RisT : Histoire des Doctrines économiques, p. 185, note 1.)

(© Ricarpo : Principes Economie politique, p. SI.

Et l’on trouve dans Stuart Mill, en maints endroits, cette affirmation « qu’il n’y a pas d’autre sauvegarde pour les salaires que la restriction du progrès de la population » (D:

Que ce soit Dunoyer (2), Joseph Garnier (3) ou Maurice Block (4)... partout les mêmes conseils.

Et ils n’ont été que trop entendus !

Trop peu hardis pour songer, avec les Unions anglaises du siècle dernier, à l’émigration, les Syndicats français attendent la diminution du nombre des concurrents de la plus lâche et de la plus dégradante tactique : l’abdication des devoirs de la paternité. L’égoïsme le plus cynique se donne libre cours sous le couvert du sophisme de la nécessité supérieure de réduire la concurrence ouvrière, et l’on peut redouter que n’arrive l’époque où, suivant le vœu de Stuart-Mill, l’ouvrier qui élèvera de nombreux enfants sera traqué par sa classe comme un traître à la solidarité ouvrière...

La méthode s’avoue ouvertement et fait des progrès alarmants (5). Dans les Bourses du travail, s’organisent des

(1) STuART-MILL : Principes d'Economie polilique, Livre IT, chap. XI, $ 6, tome I, p. 418.

Cf. Chap. XII, $ 2, où il souhaite, à la suite de Sismondi, que l'opinion de classe impose cette idée « que la concurrence d’un trop grand nombre de bras est la cause principale de la misère... de telle sorte que chaque ouvrier estimant que tout homme qui a plus d'enfants que les moyens d'existence dont il dispose dans la société ne lui permettent d'en nourrir, lui fait tort personnellement et remplit seul une place qu'il devrait partager. » (p. 435-436.)

(2) Dunoyer : La liberlé du travail, tome I, p. 890 : « Ils (les ouvriers) ne peuvent évidemment, lorsque leurs salaires sont trop faibles, se plaindre d'autre chose que de leur nombre, qui est trop grand relativement à celui des entrepreneurs qui les emploient. »

Aussi, Dunoyer, préfet de la Somme, dans une circulaire aux maires de son département, recommandait-il ouvertement à ses administrés « d’user de prudence dans l'union conjugale, en évitant, avec un soin extrême, de rendre leur mariage plus fécond que leur industrie ». (Cité par Grarry : La morale ct la loi de l’histoire, Paris, 1868, tome I, p. 223, note 83.

(3) Du principe de population, 2° édition, Paris, Guillaumin, 1885.

(4) Les progrès de la science économique depuis Adam Smith, tome I, p. 583 tome ll p.295: ;

(5) Enquête parlementaire sur l’industrie textile, tome II, p. 302 :

« M. JAURÈS. — Vos camarades de Roubaix nous ont dit que le nombre des naissances diminue,

« RENARD, secrétaire de la Fédération ouvrière de l'industrie textile. —

meetings, des cours de prophylaxie anticonceptionnelle ; dans certaines d’entre elles — à Brest, il y a quelques années — on a découvert tout un arsenal d'appareils suspects ; tandis que les organes corporatifs, presque sans exception, exposent ouvertement la thèse néo-malthusienne comme l’unique moyen de réduire l’armée de réserve du capital (1).

On voit combien périlleuse est cette politique de la lutte conire le nombre : elle semble n’éviter un péril économique qu’en sombrant dans les funestes défaillances morales.

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