ITT, — LA TENDANCE A L’OBLIGATION SYNDICALE
Nous n'avons pas à parler ici des conflits qui éelatent en temps de grève entre les grévistes et ceux que la langue pittoresque des ouvriers des deux mondes baptise, tour à tour : jaunes, renards, sarrazins, kroumirs, scabs, rats, black legs, etc. Les raisons de cette hostilité sont trop compréhensibles, et ce problème a déjà fait l’objet d’études très approfondies, auxquelles nous nous rallions pleinement (2).
Mais, ce que l’on aperçoit moins, ce sont les raisons qui font que cette hostilité se prolonge même en temps de paix,
Il ne suffit pas de s’indigner au nom du principe de la liberté individuelle contre cet ostracisme qui ne va pas, parfois, sans quelque brutalité ; il faut encore essayer d’en pénétrer la raison économique profonde.
(4) C'est à ce stade qu'en sont restées un certain nombre de vieilles Unions anglaises d'ouvriers qualifiés.
(2) Parmi les études qui ont le plus nettement, à notre sens, montré l’'impossibilité d'une coneiligfion entre la liberté de la grève et la liberté du travail, roir notamment : J.-Paul Boncour : Les Rapports de l'individu et des groupements prafessionnels, thèse, Paris, 1900 (alias : Le Fédéraltsme économique) 4 Paul BUREAU : Le Contrat de travail, le rôle des Syndicats professionnels. Ghapitre IX : La prétendue tyrannie syndicale sur les ouvriers non syndiqués et Le Droit de grève et la liberté du travail (Revue de Métaphysique et de Morale, janvier 4908, et inséré dans Le Droit + yrève (leçons professées à l'Ecole des
ljautes Etudes sociales).
Pour le comprendre, il faut bien avoir toujours présent à l'esprit quel est le rigoureux régime de solidarité qui lie, dans le métier, les ouvriers les uns aux autres, et dont dépend non seulement le salaire, mais les éléments les plus ténus de la situation quotidienne à l'atelier : il ne s’agira pas seulement de ne pas travailler plus longtemps, ni plus vite que les camarades, il faudra encore avoir la même attitude, presque les mêmes sentiments à l’égard de la discipline, du règlement d'atelier, du patron lui-même. Ce ne seront plus seulement les conditions physiques du travail qui seront en jeu, mais les plus délicates questions de dignité, de point d'honneur ouvrier. Et l’on comprend, dès lors, que le Syndicat ne puisse pas se contenter d’un simple conformisme extérieur, mais qu’il ait encore besoin d'obtenir une intime cohésion morale de tous les travailleurs.
De là l’hostilité contre les non-syndiqués, dont la présence — quand bien même ils ne se rendent coupables d'aucune trahison véritable — n’en introduit pas moins dans l'atelier un élément d’incertitude et de trouble éventuel, sur lequel le Syndicat n’exerce aucun contrôle, ni statutaire ni moral, et qui risque de devenir plus facilement, entre les mains du patronat, l’entraîneur dont il a besoin pour faire adopter un nouveau régime de production et souscrire à de nouvelles conditions de travail : travail aux pièces, accélération de vitesse, machinisme, etc. Pour avoir longtemps souffert de cette menace (1), le Syndicat, dès qu’il se sent assez puissant pour espérer être obéi, apporte tout son effort à éliminer de l'atelier ce germe dissolvant.
Les ouvriers syndiqués font encore, à ces « côtoyeurs »,
(4) M. Paul Bureau montre très justement qu'à côté de la violence que l’on voit, il y a celle que l’on ne voit pas : « Le nombre est grand des ouvriers qui, en face d'une injustice patronale certaine ou d'un salaire véritablement dérisoire et insuffisant, voudraient et devraient déclarer la grève et en sont empêchés par la veulerie plus ou moins égoïste de leurs camarades du même atelier ou des autres ateliers. Sans doute, en cette hypothèse, on ne constate aucune violence extérieure, aucune voie de fait, aucune brutalité matérielle, et notre quiétude pharisaïque, toujours prompte à préférer l’ordre apparent et la
tranquillité à la justice véritable, se tient pour satisfaite ». (Revue de Métaphysique et de Morale, art. cité, p. 122.)
un autre grief, d'ordre moral, celui-là, qui est de bénéficier de tous les avantages conquis par le Syndicat, sans s’associer aux charges et aux risques de la bataille commune.
Aussi, partout où l’organisation syndicale est arrivée à un degré suffisant de développement, voyons-nous les ouvriers syndiqués refuser de travailler avec des ouvriers non syndiqués, mettre à l’index les ateliers où ils travaillent et réclamer leur exclusion sous peine de grève, lorsqu'un patron cherche à en introduire.
Le « terrorisme des Trade-Unions », qui fit le cauchemar de l'Angleterre vers 1860, n'avait pas seulement pour but de faire trembler les maîtres par les mises à sac des usines, les bris de métiers et les incendies ; mais il s’exerçait, d’une manière non moins violente (arrêts de machines, enlèvement d'outils, explosions de boîtes à poudre, violences personnelles, pouvant aller jusqu’au meurtre), à l'égard des ouvriers dont la cotisation au Club était en retard (1).
Si la pratique de la liberté a débarrassé les « serfs à demi émancipés » d'alors de quelques-unes de ces odieuses pratiques, elle n’a pas désarmé leur hostilité, qui s’exprime encore, dans tous les pays industriels, par les paroles les plus violentes à l’égard des non syndiqués, et parfois même par les plus révoltantes brutalités (2).
(4) Cf Wess : Histoire du Trade Unionisme, p. 276 ; COMTE DE Paris Les Associations ouvrières en Angleterre, p. 4-20.
(2) Un unioniste anglais des plus modérés, M. Georges Howez, écrit « L'homme qui va dans le camp ennemi contre ses camarades mérite d’être fusillé sans merci ». (Le Passé et l'Avenir des Trades-Unions, p. 84. Voir également p. 144.)
Nous lisons dans un appel de William CrRAwWrORD»D, homme de confiance des mineurs du Durham : « Vous devez au moins être conséquents. Pendänt que vous refusez de descendre et de monter avec ces ouvriers (les non-unionistes), vou: allez à la fosse et vous en revenez, vous rentrez et vous sortez avec eux, et, mme souvent, vous travaillez avec eux. Vous vous mêlez à eux chez vous
en “nant votre verre de bière, dans vos chapelles, et vous priez côte à côte ave eux dans vos réunions de prières. Le temps est venu de parler clairement sur e sujet. Choisissez de vous mêler à ces hommes au puits, comme vous le tes partoût ‘ailleurs, ou mettez-les à l'ostracisme toujours et partout.
Res lez-les comme des compagnons indignes de vous et de vos fils, comme des ooux indignes de vos filles. Qu'ils soient flétris comme Caïn du signe
Les métiers du bâtiment sont, dans les principaux pays industriels, ceux chez lesquels l'exclüsivisme est le plus enraciné et le plus rigoureusement appliqué. Aux Etats-Unis, le système de « l’atelier fermé », de « l’atelier unioniste », est particulièrement rigoureux : à Chicago, aucun maçon ne peut espérer être embauché s’il n'appartient à Ordre Uni (), et, au cas où un ouvrier « irrégulier » serait trouvé sur un chantier unioniste, une grève de sympathie de tous les corps de métiers voisins ne tarderait pas à le faire déguerpir (2). A Londres, il en est de même chez les tailleurs de pierre et les maçons : quand un ouvrier se présente, on lui demande à quelle loge de l’Union il appartient et, s’il ne peut répondre, il est aussitôt expulsé, non sans quelque rudesse, par les ou- ‘vriers unionistes (3). En France même, dans les métiers du
de la malédiction comme indignes d'entrer dans des sociétés ordinaires, honnêtes et respectables, etc. (Cf Wegg : Histoire du T. U., p. 318, note 1.)
Un unioniste américain, qui blâme vivement d'ailleurs l'égoïsme brutal des règlements des Unions anglaises, écrit : « Par-dessus tout, l’unioniste américain est révolutionnaire dans sa manière de conduire la guerre du travail. Dans une conversation privée, les unionistes expriment bien rarement des regrets sur les meurtres de jaunes ; chaque année, des centaines sont tués, des milliers blessés par des membres de l’Union, toutes les mesures légales sont prises pour rendre la vie impossible aux jaunes, sont mises en pratique et publiquement approuvées par l’Union. (E. WALLING : Le Syndicalisme en Amérique. (Mouvement socialiste, juin 1907, p. 543.) Cf. VIGOUROUX, p. 23, 244 ; LEVASSEUR, T. I, p. 286 et suivantes.
En France, sans aller jusqu'au meurtre, les violences contre les non-syndiqués ne sont pas moins fréquentes dans les métiers parisiens du hâtiment, en particulier ; voici, par exemple, une de leurs « communications syndicales » prise entre miile :
« Les camarades sont avertis une dernière fois que ceux qui ne seraient pas à jour de leurs cotisations seront impitoyablement chassés des chantiers. Déjà, la revision des cartes fédérales a commencé, et la chasse aux renards a produit les meilleurs résultats. Avis en est donné aux camarades qui ne seraient pas désireux de faire connaissance avec les douceurs sans égales que procurent les cornouillers, manches de pelles et pioches, nerfs de bœuf, chaussettes à clous, machines à bosseler. » (Communication des ouvriers fumistes. « Mouvement social » de l'Humanité, 15 mai 1909.) En langage vuleaire, cPausseltes à clous veut dire chaussures, et machines à bosseler, poings »
Cf. des communications analogues des cimentiers (Jbid., 28 octobre 1908) ;
des terrassiers (4 novembre 1908) ; des briqueteurs (6 novembre 1908) ; des maçons (16 décembre 1908), etc. L
(1) V. Vicouroux : La Concentralion des forces ouvrières dans l'Amérique du Nord, p. 92.
(2) Ibid., p. 88, p. 257.
(3) V. ne Rousters : Le Trade Unionisme en Angleterre, p. 89, 92:
bâtiment, notamment depuis la période d’agitation qui a marqué l’année 1908, le contrôle des cartes fédérales, sur les chantiers parisiens, donne lieu, chaque jour, à des expulsions sur la brutalité desquelles nous avons déjà attiré l’attention. C’est un cas assez rare dans la vie ouvrière française, où la puissance syndicale est encore si peu développée. Mais, dans son impuissance à pouvoir contrôler le métier, elle se venge d'autant plus cruellement sur les individus, sur ceux surtout qui ont déserté ses rangs ; le célèbre cas de l’ouvrier Joost, dont le Syndicat des ouvriers imprimeurs sur étoffes de Bougoin-Jallieu réclamait le renvoi ans tous les ateliers où il parverait à s'embaucher — non pas qu’on lui reprochât d’accepter un salaire ou des conditions de travail inférieures aux conditions syndicales, mais par le seul fait qu’il ne payait pas ses cotisations au Syndicat a posé nettement devant l’opinion française le cas qui nous occupe (1).
En Angleterre, où l'esprit corporatif a plus fortement pétri les habitudes de la classe ouvrière, l’ostracisme revêt plus souvent un caractère collectif et impersonnel et consiste dans la mise en interdit des ateliers non-unionistes. C’est d’un usage courant dans de nombreux métiers, constructeurs de chaudières, constructions navales (2), mines, verreries (3), etc. Au reste, le plus souvent, dans ces grandes Unions, l'exclusion est si complète qu’elle cesse Œêtre apparente :
« Il est, en fait, aussi impossible à un plater (poseur de plaques) ou à un riveter (poseur de rivets) non-unioniste de
(4) Cour de Grenoble, 28 octobre 1890 ; Cour de Casation, 22 juin 1892 ; DALLOZz, 1892, I, 449 : SiREY, 1893, I, 41.
En 1895, un ouvrier, Burnichon, fut de même privé d'ouvrage pendant deux ans pour avoir refusé d'adhérer au Syndicat des ouvriers robinettiers de Lyon, groupant 270 syndiqués sur les 285 ouvricrs de la profession. Cf. Cour de Lyon, 45 mai 1895 ; DALLOZ, 1895, II, 310.
Voir de nombreux cas de ce genre dans Paul BONCOUR, ouv. cité,
(2) De Rousiers : Le Trade-Unionisme en Anglelerre, p. 245.
(3) Weszg : Industrial Democracy, p. 213-214.
Les Flint Glass Makers, notamment, s'expriment ainsi : « Nous ne devons pas hésiter à dire que, avant qu'un patron n'engage un unioniste, il doit buayer tous les non-unionistes hors de ses locaux. Partout où nous l'avons demandé, cela a été fait ».
prendre du travail dans un chantier de constructions navales de Tyneside que de louer une maison à Newcastle sans payer
ses impôts (1). »
On peut dire que si, en d’autres pays ou pour d’autres professions, un pareil exclusivisme n’existe pas ; c’est, tout simplement, que les Associations ouvrières ne sont pas assez fortes pour l’imposer. Mais, partout ot, soit à cause d” habitudes corporatives et d’un métier -peu étendu, soit gräce à des moyens de contrôle particulièrement efficaces, le monopole syndical est possible, nous le voyons apparaître.
Nous le retrouvons, en quelque manière, aux deux extrémités de la vie syndicale : à l’arrière-garde, dans les petits métiers à types corporatifs, où certains auteurs ne croyaient
découvrir qu’une survivance appelée à disparaître, et à Pavant-garde, dans les professions les plus progressives, maniant l’arme nouvelle et perfectionnée de la convention eollective ou de la commandite.
Ce n’était guère que dans les petits métiers, naturellement fermés, que l’on signalaït, naguère, des essais de Syndicats obligatoires : en France, les gantiers (2) et les diamantai-