‹ Règne de Charles III d'Espagne, 1759-1788Chapitre 10 sur 42 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

I. Projet contre Minorque, le gouverneur anglais Murray, le duc de Grillon commande l'expédition, débarquement, siège du fort Saint-Philippe, concours de la France, tentative de corruption, anecdote du duc Des Cars, lettre de Murray sur la capitulation, récompenses de Grillon. — II. Découragement général, Don José Galvez se prononce contre une opération à la Jamaïque, opérations contre Gibraltar, difficultés d'un blocus, le projet de l'ingénieur français d'Arçon; Grillon réprouve les batteries flottantes; contraint d'accepter ce projet, il met sa responsabilité à couvert; voyage du comte d'Artois et du duc de Bourbon, arrivée de l'escadre combinée, dans la baie d'Algésiras, choix judicieux de d'Arçon, incendie des batteries flottantes, ravitaillement de Gibraltar, parl'amiral Ilowe. — III. Démission du ministère North, cabinet Rockingham, sentiments de Georges III, à son égard, Shelburne, démarche de Franklin, Oswald à Paris, le papier du Canada, Grenville, Shelburne président du conseil, mission de Fritz Herbert, gêne entre Madrid et Versailles, mission de Rayneval. note du comte d'Aranda, marchandages; exigences des Anglais, intransigeance des Espagnols, projet d'une expédition aux Indes occidentales, conférence de Rayneval et de d'Aranda le 28 novembre 1782; bonne volonté de la France, ses ofïres imprudentes; lettre de Florida Blanca du 23 novembre, communication à Rayneval, hardiesse diplomatique de d'Aranda. joie de Vergennes; ce qu'il faut penser de cette légende, dernières difficultés, à propos des Mosquitos, mission de Don Bernardo Campo.

La guerre languissait, pendant les négociations. L'amiral Darby, au commencement de 1781, ravitaillait Gibraltar; les dépêches de d'Aranda ne contenaient que des lamentations, contre l'inaction espagnole. Florida Blanca finit par rompre le silence, dans lequel il se renfermait :

« Vous feriez mieux, lui manda-t-il (1), d'employer votre éloquence contre les Français, car le roi conçoit un plan qu'on vous communiquera bientôt. « Un mois plus tard, il lui révélait ce mystérieux dessein : « Nous allons tenter quelque chose vers Mahon. On est persuadé que nos préparatifs sont destinés à Gibraltar; il faut entretenir cette illusion. Aussi, ce que je vous confie est-il un important secret, car le succès dépend de mille événements, de mille conjonctures. »

Minorque était gouvernée par le général Murray (2). La conduite maladroite et vexatoire, qu'il tint, lui aliéna une partie des habitants, dont il supprima certains privilèges et dont il incorpora les recrues, non pas dans la garnison de l'île, mais dans des régiments britanniques. Une de ses victimes, le marquis de Sollerhic, entretint une correspondance active avec Florida Blanca et lui fournit des renseignements précis, sur l'entretien et la situation des ouvrages fortifiés, ainsi que sur les dispositions de la population. Elle comprenait deux sortes d'individus, les natifs et les étrangers. Parmi ces derniers, se trouvaient des protestants, des schismatiques et des juifs. Les troupes de la garnison étaient hanovriennes et professaient la religion catholique. Le gouverneur qui, pour ce motif, s'en défiait, ordonna d'enlever les sabres aux soldats. Cette mesure humilia fort, ceux qui en furent l'objet.

L'expédition espagnole fut confiée au duc de Grillon; le commandement de la flotte appartenait au brigadier Don Ventura Moreno. Les préparatifs s'exécutèrent à Cadix et personne ne soupçonna le but, que se proposait Charles IIL Les uns croyaient que l'on réunissait des renforts pour Buenos-Aires, les autres que les opérations, contre Gibraltar, allaient être vivement poussées et qu'on

(1) Ferrer del Rio, t. III, p. 347, lettres de Florida Blanca à d'Aranda, 9 mai et 5 juin 1789.

(2) Danvila. y Collado, t. V, p. 164 et seq.

ne s'en tiendrait plus, désormais, à un simple blocus.

Les Espagnols mirent à la voile, le 23 juillet 1781 (1). Leur convoi se composait de 63 transports, montés par environ 8,000 hommes, escortés de 2 vaisseaux, 2 frégates, 2 bombardes, 2 brûlots et 2 balandres.

La traversée s'effectua, sans incidents, mais fut longue, à cause des vents contraires. Il fallut un mois pour franchir la distance de Cadix à Mahon. Néanmoins les Anglais se laissèrent surprendre. Le plan de Grillon était de débarquer, pendant la nuit, à l'est de l'île, sur les deux côtes, qui forment le golfe, au fond duquel se trouve Mahon. Le général en chef conduirait personnellement 5,000 hommes, qui aborderaient à la plage de Mezquita, tandis que le marquis de Casa-Cagigal exécuterait la même opération, avec 1,200 volontaires de Catalogne, parla Cala de Alcofa. Le marquis de Avites, avec le reste des forces, était chargé d'une diversion, à l'ouest, dans les environs de Giudadela, ancienne capitale de l'île. Par ces combinaisons, Crillon pensait envelopper les soldats dispersés, soit à Mahon, soit dans d'autres localités, et les empêcher de se réfugier, dans le fort Saint-Philippe. Le vent, qui soufflait de terre, retarda cette manœuvre et l'empêcha de réussir, complètement. Murray s'échappa, laissant, aux mains de Crillon, 150 prisonniers. Tous les magasins de l'île, abondamment pourvus de provisions, d'agrès et de munitions navales, tombèrent au pouvoir des envahisseurs. Ces entrepôts contenaient, notamment, plus de 2,000 barriques de viandes salées. Les navires marchands, ancrés dans les ports, s'élevaient au chiffre de 60; on s'empara également de quelques frégates. Pour être maître de l'île, il ne restait plus qu'à prendre le fort Saint-Philippe, position forte, mais que le général en chef n'estimait pas inexpugnable.

(1) Aiï. étr., Espagne, t. DCIV,["'65 et 152. Détails sur le débarquement.

L'Espagne avait sollicité le concours de la France (1), qui ne lui fut pas refusé. Louis XVI pensait que son oncle lui saurait gré de ce procédé et l'aiderait à son tour dans ses entreprises d'outre-mer. Le comte de Falkenhayn et le marquis de Bouzols furent chargés de conduire à Minorque, au mois d'octobre 1781, les régiments de Lyonnais, de Bretagne, de Royal-Suédois et de Bouillon. Leur efïectif total s'élevait à environ 4,000 hommes.

On essaya de corrompre Murray. Grillon lui ofTrit, de la part de Charles III, 500,000 livres et un grade élevé. Ces avances furent repoussées, très dignement, et le général anglais manda à son adversaire qu'il se déshonorait, en se chargeant de pareilles commissions. « Lorsqu'il fut proposé, par son souverain, à votre brave ancêtre, d'assassiner le duc de Guise, écrivit-il à Crillon, il rendit la réponse que vous auriez dû faire, quand le roi d'Espagne vous chargea d'assassiner le caractère d'un homme, dont la naissance est aussi illustre que la vôtre ou que celle du duc de Guise (2). »

Crillon distribua, autour de la place, 120 canons et 40 mortiers. Faut-il croire, en tout point, ce que le duc Des Cars a raconté, au sujet de la reddition du fort Saint-Philippe? Les détails bouffons de ce récit paraissaient aA'oir été accumulés, dans le but de divertir la petite cour du comte d'Artois, aux dépens de Crillon. « On avait débuté, rapporte Des Cars, par une consommation prodigieuse de poudre, de bombes et de boulets; bientôt, il fallut diminuer, de jour en jour,le bombardement et la place n'était nullement endommagée. Alors Crillon envoya demander, dans les ports espagnols et à Toulon, ce dont il s'apercevait, bien tard, qu'il manquait. Les vents contrarièrent toute arrivée, et l'on était venu à n'oser tirer que deux coups, par pièce, dans

(1) Aff. étr., Espagne, t. DCIV, f" 75, 27 juillet 1781.

(2) Danvila, t. V, p. 199.

les vingt-quatre heures; comme de raison, le feu de la place avait ralenti, dans la même proportion.

« Enfin, l'on se trouva si à court de munitions que Grillon, désespéré, avait pris la désolante résolution de lever son camp et de rembarquer ses troupes. Se promenant un soir, en long et en large, avec l'intendant de son armée, ils concertèrent une dépêche à Madrid, pour rendre compte de la position, où il se trouvait, et de la nécessité de lever le siège. La dépêche fut portée à une frégate espagnole, avec l'ordre d'appareiller, avec la brise de terre, du lendemain matin, et de faire la plus grande diligence.

Grillon passa la plus cruelle nuit du monde. Or, la place, qui avait, depuis quelque temps, diminué son feu, en proportion de celui des assiégeants, en ouvrit un prodigieux, pendant toute la nuit; à la pointe du jour, le feu, cessant tout d'un coup, un pavillon blanc fut arboré et un officier anglais arriva, vers le commandant espagnol de la tranchée, en disant qu'il apportait, à M. de Grillon, la demande d'une capitulation. Cet officier vint chez Grillon qui, d'abord, ne put et ne voulut le croire... Il y crut enfin! Mais la frégate était sans doute partie. « Qu'on aille bien vite à bord, dit Grillon à un aide de « camp, et qu'on me rapporte la dépêche que j'ai envoyée « hier. »

« Gette brise du matin, qui ne manque peut-être pas quatre fois dans douze mois, ne s'était heureusement point levée ce matin-là, et la frégate était encore à l'ancre. L'on rapporta à Grillon la dangereuse dépêche, qu'il avait tenue bien secrète, et alors, s'abandonnant à la joie : « J'étais bien sûr de prendre Mahon », s'écria-t-il (1). »

Tout n'est pas faux, dans ce récit, les projectiles manquèrent et il fallut en rassembler de tous les côtés. Mais

(1) Mémoires du duc Des Cars, t. P', p. 265.

le désespoir de Grillon a été dramatisé, car il tenait son ennemi étroitement bloqué et la victoire finale eût été le prix d'une longue patience. Un auxiliaire, sur lequel le général en chef ne comptait pas, hâta le dénouement. Ce fut la dysenterie, qui travaillait la garnison du fort Saint-Philippe, ainsi que le scorbut. Murray, du moins, fit valoir cette excuse, auprès du ministère anglais, pour expliquer sa capitulation (1). « Mylord, écrivait cet officier à lord North, je me vois forcé de notifier à Votre Seigneurie que le 5 février j'ai été forcé de rendre le fort Saint-Philippe aux armes de S. M. G., sans que je puisse craindre que l'Europe ne reconnaisse pas l'héroïsme de mes valeureux compagnons. Le scorbut s'était emparé de telle sorte de la garnison et elle était en si mauvais état qu'elle se trouvait réduite à six cents hommes de service; cinq cents d'entre eux étaient plus ou moins touchés de ce mal. Résister seulement trois jours, encore, eût été une témérité, sans autre fruit que d'achever de perdre la garnison. Mais telle était l'ardeur de la troupe qu'elle cachait son mal pour n'être pas privée de la défense de la place, de manière que beaucoup, qui avaient été placés, en sentinelle, ont été trouvés morts. Il peut se faire que l'on n'ait jamais vu un spectacle plus attendrissant et plus noble que celui de cette languissante mais valeureuse garnison, défilant entre les deux armées victorieuses. Elle consiste seulement en six cents soldats moribonds, deux cents marins, cent vingt hommes du corps royal de l'artillerie, vingt Gorses et vingt-cinq hommes, tant Grecs que Turcs et juifs.

« L'armée combinée se trouvait formée en deux lignes, depuis le glacis de la place jusqu'à Georgetown, où nos bataillons remirent leurs armes, protestant qu'ils les rendaient seulement à Dieu, se flattant que leurs vainqueurs

(1) Fernan Nltnez, Cnmpcndio. t.. 1er, p. 37/,, . . .^

ne se glorifieraient pas d'avoir pris un hôpital. Cette assertion était si vraie que même les soldats français et espagnols ne purent retenir leurs larmes, à la vue du misérable état, où était réduite notre garnison. Elle produisit le même effet sur le cœur compatissant du duc de Grillon, dont les secours assidus et compatissants ont dépassé de beaucoup mes espérances. Je peux dire autant des soins du baron de Falkenhayn, commandant les troupes françaises, et du marquis de Grillon, fils aîné du duc, dont l'humanité les rend dignes, en cette occasion, des plus grands éloges. »

Grillon fut nommé capitaine général, grand d'Espagne, et reçut le titre de duc de Mahon. Parmi les cérémonies, qui furent célébrées, à l'occasion de cette conquête, celle qu'imaginèrent les élèves du collège de Vergara, dans le Guipuzcoa, doit être signalée, à cause de son caractère à la fois chrétien, humanitaire et sensible, bien conforme à cette époque de transition. Dans la salle de réception de cet établissement, il y avait une table de douze couverts; tout le long des murs, des sièges étaient disposés, où prirent place les personnages, invités à la fête. Tout à coup, l'orchestre se mit à jouer, lorsque parurent douze pauvres, désignés par les curés des paroisses. Ils s'assirent et les élèves les servirent. Au dessert, on leur donna, à chacun, un souvenir; c'était une reproduction du fort Saint-Phihppe, sur lequel flottait un drapeau espagnol (1)!

Au commencement de 1782, alors que le fort Saint- Philippe résistait encore, un sentiment de lassitude et

(1) Ferrer det. Rio, t. III, p. 359. '

196 RÈGNE DE CHARLES IIl D'ESPAGNE

de découragement se remarque, dans la correspondance de Montmorin (1). Tout manque, en même temps, s'il faut l'en croire : les vaisseaux et l'argent! Cette maudite expédition de Minorque est ruineuse! Un des partisans les plus ardents de la guerre, à la cour d'Espagne, Don José Galvez, lui-même, parle avec amertume des ennuis dont son neveu a été abreuvé, de toutes les difficultés, qu'il a rencontrées, pour son expédition de Pensacola. Lui, le ministre des Indes, qui défendait, contre les objections de Florida Blanca et les sarcasmes de Castejon, l'utilité des opérations, dans le golfe du Mexique, ne voit plus que les dangers d'une tentative, contre la Jamaïque : les habitants veulent se constituer en République, comme les Etats-Unis. Est-il opportun de fomenter cette rébellion, tandis que les colonies espagnoles, ellesmêmes, sont en proie à la révolte, dans la province de Buenos-Aires et au Pérou? De pareilles paroles semblaient étranges, proférées par un homme aussi énergique, au lendemain de victoires importantes, comme celle qui venait d'être remportée sur le général Cornwallis, dans la baie de Chesapeake; quand de Grasse, avec sa flotte, descendait vers les Antilles, pour rallier Solano à Saint- Domingue. Les pressentiments de Galvez furent justifiés et toute opération importante fut désormais abandonnée, en Amérique. De Grasse, au mois d'avril 1782, fut vaincu aux Saintes et capturé, par Rodney.

Tout l'effort des alliés se concentra, dès lors, en Europe contre Gibraltar.

Le blocus de cette place, jusqu'à l'année 1782, avait été assez infructueux. Sans parler des grandes opérations de ravitaillement, exécutées par Rodney et par Darby, il existait, à cause de la direction favorable des vents et des courants, qui facilitaient, aux navires, venant

(1) Aff. étr., Espagne, t. DCVI, 11, 24 et 25 janvier 1782.

de l'Océan, l'accès de Gibraltar, des communications continuelles, entre le Portugal et cette garnison, malgré l'activité de Barcelo à poursuivre les corsaires. Il en saisit plus de trois cents. Fernan Nunez, qui se trouvait alors ambassadeur à Lisbonne, apprit que les négociants de ce pays calculaient que, sur trois navires expédiés, il en entrait au moins un. C'était la base, d'après laquelle étaient établies leurs assurances. Les consuls anglais de l'Algarve et, parmi eux, celui de Tavira, envoyaient, sans cesse, des barques portugaises à Gibraltar, chargées de rafraîchissements (1). En outre, l'espace relativement étendu, compris entre la porte de terre, au nord, et la pointe de l'Europe, au sud, préservait les assiégés des maladies habituelles aux gens resserrés, dans un étroit espace, privés d'air et nourris de salaisons. Ils pouvaient planter des légumes, entretenir des troupeaux, pêcher, respirer l'air du large, se promener, tandis que les artilleurs voyaient éclater, sans danger, les bombes ennemies, préservés qu'ils étaient, par les galeries couvertes, où leurs pièces se trouvaient braquées.

Jusqu'alors, on s'était borné à menacer Gibraltar par le nord, du côté de l'isthme. La place présentait un rocher à pic, hérissé de batteries, et un front de fortifications avec un fossé, taillé dans le roc. A l'est, nul accès, excepté un sentier, appelé le Pas-du-Berger. Les escarpements de l'ouest avaient trois étages de batteries. La ville, située au nord-ouest, était protégée à la fois par les défenses du côté de Saint-Roch, et par une enceinte, flanquée de bastions, vers la baie d'Algésiras.

Sachant combien la prise de Gibraltar était souhaitée par Charles III, il ne manqua pas d'esprits inventifs, pour concevoir des projets, et, parmi ceux-ci, le comte d'Aranda ne fut pas un des moins actifs à rédiger des

(1) Fi^rnau Nunez, Compcndio, l. I'^'', p. 338.

198 REGNE DE CHARLES IH D'ESPAGNlî

plans. Il voulait que l'on disposât des écueils artificiels et sous-marins, contre lesquels viendraient se heurter les bâtiments de secours. D'Estaing proposa un système de bombardement; Barcelo, des chaloupes canonnières.

A la fin de l'année 1781, un ingénieur français, M. d'Arçon (1), se présenta à Madrid, avec la recommandation du comte d'Aranda. Il se flattait de brûler la ville, au moyen de batteries flottantes, protégées par un blindage, en forme de toit incliné, à l'épreuve du boulet et de la bombe, et dont les bois, destinés aux jointures, devaient être arrosés intérieurement, par des pompes, placées aux deux extrémités de la coque. Il demandait, pour la confection de ces machines, dix carcasses de vieux vaisseaux.

Le comité technique, chargé d'examiner l'invention de cet ingénieur, fut séduit, par cette nouveauté. Criflon était encore à Minorque, lorsqu'il fut décidé d'employer les batteries flottantes; il y donnait les ordres nécessaires, pour la destruction du fort Saint-Philippe, quand

(1) mémoire du capitaine Amahert sur le siège de Gibraltar. Cet officier fut le compagnon et le disciple de d'Arçon, ainsi qu'il le déclare dans une lettre adressée à Napoléon. (Arch. de la guerre, pas de date précise, année 1807.) he Michaud d'Arçon, général et membre de l'Institut, naquit à Pontarlier en 1733 et mourut,à Besançon, le 1'^'' juillet 1800. Il travailla sous la direction de Carnot au bureau topographique du Comité de salut public. (Arch. de la guerre, n° 3723).

Voici la copie de la lettre adressée par le capitaine Amabert à Napoléon : « Sire, au moment où la nouvelle perfidie des xVnglais peut donner lieu à quelques plans d'attaque contre Gibraltar, permettez-moi d'ofîrir à V. M. le tableau fidèle de son dernier siège, avec les plans et les vues de cette place, que j'ai levés et dessinés moi-même. Elève du général d'Arçon, dans l'art de lever et de figurer les plans, son compagnon d'armes sur la batterie flottante la Talla PicdraM jour oii il fut forcé d'attaquer cette forteresse, avec des machines imparfaites, je cherchai, dans les premiers moments de la paix de 1783, à visiter les lieux où nous n'avions pu pénétrer et à me rendre compte des fautes qui furent commises, dans cette entreprise, en cherchant les moyens que l'on pourrait employer, pour y réu.ssir un jour. Mon ami d'.\rçon, ayant écrit et publié sa justification, au moment où mon travail fut achevé, je ne crus pas devoir le faire imprimer, mais je m'estimerai heureux de l'avoir fait si V. M. le trouve digne d'occuper une place dans son cabinet militaire. »

iMINORQUE, GIBRALTAR, CONCLUSION DE LA PAIX 199

il reçut une lettre de Florida Blanca, lui ordonnant, de la part du roi, de se rendre à la cour, en toute hâte. Charles III accueillit à Aranjuez le vainqueur de Minorque. Dans cette entrevue, le prince paraissait un peu gêné; car s'il avait à dire à Grillon : « Je vous ai chargé de prendre Gibraltar, » il devait ajouter, à cette nouvelle flatteuse, ce correctif désagréable : « Vous vous servirez des moyens que j'ai choisis, sans vous consulter. » Aussi le souverain essaya-t-il, par ses caresses et ses compliments, de glisser, en douceur, le sans-gêne de ce procédé : « Grillon, lui dit-il, je vous ai fait grand d'Espagne; c'est une dette que mes aïeux ont contractée, envers les vôtres, et que je suis heureux d'acquitter, en votre personne. Je vous ai nommé capitaine général de mes armées. » Grillon baisa la main du roi et le remercia (1). Gelui-ci n'eut pas le courage de lui en dire davantage et laissa ce soin à son ministre des affaires étrangères. La présentation de d'Arçon au général en chef eut lieu, dans la maison de Florida Blanca. L'ingénieur déploya un croquis, développa ses explications, devant Grillon, étonné, mécontent et peu convaincu de tous les arguments qu'il entendait. Après tant de grâces reçues, il n'osait dire à Gharles III : « Gherchez un autre que moi, pour conduire le siège, » mais il était blessé de se voir ainsi forcer la main. La discussion, entre lui et d'Arçon, dura plus de trois heures. Il ne se rendit que sur les instances de Florida Blanca. « Le roi le veut ainsi, lui dit ce personnage, et vous l'ordonne; moi, je vous le demande, comme son ministre, et je vous en prie, comme votre ami. » Vaincu par ces paroles, Grillon donna son consentement, non toutefois sans la restriction suivante, qui mettait son honneur à couvert de tout reproche. Il laissa, entre les mains de ses amis, M. et Mme de Marco, un acte

(1) Dakv'ila y Collado, t. V, \). 203 et seq.

authentique, daté du 12 juin 1782, et ainsi libellé : « Je pars pour Gibraltar et je déclare que c'est pour obéir aux ordres du roi que j'accepte le commandement que S. M. m'a fait l'honneur de me confier, afin d'aller exécuter, contre cette place, le plan des batteries flottantes. Je m'oblige à aider M. d'Arçon de tous mes moyens et à y concourir, jusqu'au moment où les batteries aient commencé leurs attaques. Je me suis efforcé, auprès de S. M., de m'opposer à l'exécution de ce projet, qui me paraît contraire à la prospérité et à l'honneur des armes du roi; aussi je déclare ici que dans le cas où, contre mon opinion, la place serait prise, par l'effet des batteries flottantes et par l'assaut, qui suivra leur action, toute la gloire de ce fait d'armes doit revenir à M. d'Arçon, ingénieur français, auteur de ce projet. Je déclare aussi que, dans le cas où les batteries flottantes n'obtiendraient pas un succès favorable, nul reproche ne pourra m'être adressé, car je n'ai pris aucune part à ce plan et je n'ai été compté pour rien. Je demande à M. et Mme de Marco (au nom de toute la confiance que m'inspirent leur amitié, envers moi, et l'intérêt qu'ils prennent à mon honneur, que je dépose entre leurs mains) d'ouvrir ce pli, seulement, au moment où parviendra à Madrid le courrier que j'enverrai au roi, afin de le prévenir que l'attaque des batteries a commencé... Par ce moyen, le pubUc de Madrid sera au courant de l'événement vingtquatre heures avant que la fortune se soit prononcée, et l'issue sera connue, par le second courrier que je dépêcherai, au roi, vingt-quatre heures après le premier. Je certifie, en même temps, ici, que la présente déclaration a été faite, avec la permission formelle du comte de Florida Blanca, ministre d'Etat, approuvée par S. M. (1). » En France, on se montrait moins pessimiste que Grillon;

(1) Mémoires militaires de Louis de Bcrton, duc de Grillon, Paris, 1791, p. 328 et .362.

le baron Des Cars (i), faisant un jour visite à M. de Vergennes, trouva ce ministre, contemplant curieusement un modèle de batterie flottante, placé sur son bureau. (( Monsieur, lui dit Vergennes, je n'ai qu'un seul regret : c'est de ne pas monter un de ces bateaux (2). »

Le sentiment qu'il exprimait était celui de beaucoup de gentilshommes français, ([ui demandèrent à passer on Espagne, comme volontaires. Les plus qualifiés d'entre eux furent le comte d'Artois et le duc de Bourbon. Le second voyagea incognito, sous le nom de comte de Dammartin, accompagné du comte de Puységur et du marquis de Vibraye. Le frère du roi emmenait, avec lui, le duc de Maillé, son premier gentilhomme, le prince d'Hénin, le chevalier de Crussol et le baron Des Cars, ses capitaines des gardes, ainsi que le comte de Vaudreuil, son ami intime. Ils remplissaient, eux et leurs gens, trente-cinq voitures.

Ce voyage préoccupait, quelque peu, notre ambassadeur (3). Il redoutait la légèreté du prince ou des jeunes gens, qui l'entouraient, assez fats, assez railleurs de leur naturel, tout disposés à rire des étranges coutumes, qu'ils rencontreraient, dans la Péninsule, où tout leur semblerait, peut-être, bien arriéré et bien grossier. Montmorin demandait, à Versailles, l'autorisation de chapitrer le comte d'Artois; il se promettait de lui recommander une attention particulière, afin de ne pas heurter la dévotion scrupuleuse et pudibonde de Charles IIL Ces précautions n'étaient pas inutiles. Malgré toute la docilité,

(1) Voici (juelques explications sur ce personnage qui fut successivement le chevalier, le baron, le comte et le duc Des Cars. Jean-François, fils de François-Marie, comte Des Cars, et d'Emilie de Fitz-.James, fut d'abord chevalier de Malte. Il prit le litre de baron après la mort de son second frère, Jacques-François, tué sur le vaisseau le Glorieux, le 12 avril 1782. Après !a mort de son frère aîné, en 1815, il devint comte, puis duc en 1816, lorsque Louis XVIII lui eut conféré ce titre.

(2) Mémoires de Des Cars, t. I^', p. 227.

Ci) Aff. étr., Espagne, t. DC.VII, Montmorin à Vergennes, 12 mai 1782,

que montra le prince, malgré sa sagesse exemplaire, le confesseur (1) flaira en lui un tiinante, c'est-à-dire un mauvais sujet. En cette occurrence, l'archevêque de Thèbes fut moins Béotien qu'à l'ordinaire : il jugea une telle compagnie dangereuse; aussi s'opposa-t-il à ce que l'infant Don Gabriel suivît son cousin jusqu'à Gibraltar (2).

Le comte d'Artois avait été reçu, par Charles III, à Saint-Ildefonse, où il occupa les appartements de l'infant Don Louis (3). Il partit bientôt pour Madrid, puis se rendit au camp de Saint-Roch. Il y arriva peu de jours avant la flotte combinée de Guichen et de Cordoba (4), et il assista, lui et ses compagnons, au beau spectacle maritime, qui se déroula devant eux, dans la baie d'Algésiras.

L'attaque des batteries flottantes n'eut lieu que le 13 septembre. Le choix de leur embossage avait été désigné par d'Arçon, avec beaucoup de discernement.

Le môle vieux formait une longue sailhe dans la rade, et était garni d'une batterie considérable de canons de gros calibre, faisant face aux lignes de Saint-Roch. Une

(1) Mémoires de Des Cars, t. 1", p. 238.

(2) Il est curieux de relever, dans le Morning Herald du 31 août 1782, les spirituelles plaisanteries que trouvèrent les journalistes anglais, à l'occasion de ce voyage. (Aff. étr., Angleterre, t. DXXXVIII, î° 106.)

« La suite militaire et l'équipage de camp du comte d'Artois consistent en dix-sept cuisiniers, cinq cents bâtons de pommade, deux maîtres à danser, onze chanteurs, un boisseau de poudre à poudrer, deux chapons d'Italie, soixante-dix-sept savonnettes, dix-neuf brosses à dents, trente-neuf bouteilles d'eau de lavande et de Hongrie, six tailleurs, quatre marchands de modes, une épée qui n'a jamais dégainé et un mousquet qui rate... )i

(3) Aff. étr., Espagne, t. DCVIII.Montmorin à Vergennes, 25 juillet 1782 : Etiquette observée, à l'égard du comte d'Artois, comme pour les infants. Le gentilhomme et le valet de chambre, qui le servent à table, mettent un genou en terre, quand Monseigneur boit.

(4) Se référer à la Rei'ue des questions historiques d'avril 190'i, article du comte Marc Le Bègue de Germiny, Guichen et les dernières croisières franco-espagnoles, passim. Avant de se rendre à Gibraltar, Guichen avait établi une croisière aux Açores avec Don Antonio Osorno Herrera; puis il revint à Brest, avec Don Louis de Cordoba, et, après avoir rallié la Motte- Piquet, se rendit à Gibraltar.

iMINORQUE, GIBRALTAR. CONCLUSION DE LA PAIX 203

batterie flottante, placée en face de ce môle, était destinée à le balayer dans toute sa longueur; une autre, mouillée plus à droite, battrait la partie intérieure du môle, tandis que deux autres bombarderaient le front du rempart et de la ville.

Le plan de d'Arçon consistait à concentrer, sur un même point, tout le feu de l'artillerie, soit des tranchées, soit des navires, de manière à détruire, en quelques heures, le vieux môle et la porte de terre. Après avoir rendu cette position intenable aux défenseurs de la place, il comptait jeter, au moyen de quelques vaisseaux de ligne, 4,000 hommes, dans l'anse de los Remedios, qui se précipiteraient, à travers la ville, occuperaient les casernes, l'hôpital et la pointe d'Europe.

Une série de contretemps fit échouer ces combinaisons (1).

On s'aperçut, d'abord, que le calfatage des batteries était manqué. L'eau se répandait, dans l'intérieur, et risquait de mouiller les poudres, quand on faisait jouer les pompes. L'incombustibilité des bâtiments était dès lors compromise. On ne pouvait songer à recommencer le travail; les personnages, conviés à la prise de Gibraltar, s'impatientaient; d'Arçon dissimula son inquiétude et s'occupa de déterminer les fonds, où s'ancreraient les batteries. Il s'embarqua, de nuit, sur une chaloupe et opéra des sondages, entre le môle vieux et l'isthme (2). Mais il ne put achever sa reconnaissance, parce qu'il fut aperçu de la place et mitraillé.

Enfin, un système de bouées, munies de câbles, devait

(1) DAN\^LA, t. V, p. 292, cile une apologie détaillée de d'Arçon, écrite en espagnol et intitulée la Jornada del dia 13 ante Gibraltar. Elle concorde avec le mémoire d'Amabert des Archives de la Guerre et avec les Mémoires de Des Cars, t. I", p. 30Ô et sp(j.

(2) Des Cars accuse même Crillon d'avoir égaré une carte hydrographiciue, dressée par d'Arçon; ce qui serait fort grave, étant donnée son opposition au projet dt; l'ingénieur français.

20i RKGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE

permettre aux batteries flottantes, navires assez difficiles à manœuvrer, à cause de leur poids, de se retirer hors de la portée du tir ennemi, si elles se trouvaient trop maltraitées. On négligea, encore, cette dernière précaution.

Le 13 septembre, à sept heures du matin, la batterie la Pastora, commandée par le chef d'escadre Don Ventura Moreno, appareilla; la Talla Piedra la suivait, ayant à bord d'Arçon et le major général de Grillon, le prince de Nassau; puis vinrent la Paiila primera, Rosario, San- Cristobal, Principe Carlos, San-Jiian, Pailla segunda, Santa-Ana et Dolores (1).

Ces bâtiments manquèrent leur embossage; ils furent entraînés, soit par les vents, soit par les courants, beaucoup trop au sud. Les chaloupes canonnières, qui devaient aider les batteries, ne bougèrent pas de leur mouillage. De sorte que tout se borna à un duel d'artillerie, entre les trois batteries, montées par Moreno, Nassau, Gravina et les canonniers d'Elliot, le gouverneur anglais. Les sept autres mouillèrent au large, à portée à peine du feu de l'ennemi.

Du côté de la tranchée, 166 pièces restèrent muettes, faute de gargousses.

Grillon voyait que les trois batteries faisaient bonne contenance et s'apprêtait à envoyer, aux autres, l'ordre de se rapprocher, lorsqu'un messager de M. d'Arçon, M. O'Gonnel, se présenta. Il était légèrement blessé au front. Il annonça, au général en chef, que le feu était à bord de la Talla Piedra et des deux autres batteries; qu'on ne parvenait pas à l'éteindre; qu'il faudrait débarquer les équipages et détruire les bâtiments, après les avoir évacués, pour empêcher les Anglais de s'emparer des carcasses et de l'artillerie (2).

(1) Fereer DEL Rio, t. III, p. 382.

(2) Afî. étr., Espagne, t. DCIX, Versailles, 13 octobre 1782.

Grillon, malgré ce désastre, se faisait fort d'enlever Gibraltar, en construi-

Aussitôt, Don Louis de Cordoba reçut l'ordre d'envoyer, à la nuit, les canots et les chaloupes de l'escadre combinée, pour secourir ces braves gens; mais, par suite d'un malentendu inexplicable, rien ne fut exécuté. Les trois navires restèrent abandonnés, exposés, toute la nuit, au canon des Anglais. Quant aux sept autres, qu'on pouvait aisément ramener à Algésiras, on préféra les incendier.

Le lendemain, à la pointe du jour, les trois batteries formaient autant de bûchers ardents, au milieu de la mer, et les cris des malheureux, qui les montaient, se faisaient entendre, jusqu'aux tranchées. Deux sautèrent en l'air. Une brûlait encore. Le commodore Curtis, risquant sa vie et celle des siens, s'aventura, avec quatre chaloupes, pour recueillir les survivants. Le malheureux d'Arçon, à la vue de tout ce désastre, regrettait de n'avoir pas été tué sur la Talla Piedra, et répétait, comme un fou, cette phrase étrange : « J'ai brûlé le temple d'Ephèse (1). »

Quelques jours plus tard, il s'éleva un fort coup do vent d'ouest et de nord-ouest. Un grand nombre do petits bâtiments, mouillés dans la rade d'Algésiras, furent jetés à la côte; un vaisseau espagnol, le San-Migiiel, fut entraîné jusqu'au dedans du môle neuf de Gibraltar et obligé de se rendre (2).

Ce fut vers la fm de ce coup de vent que l'on signala, le soir, à l'entrée de la nuit, une escadre anglaise, forte d'une quarantaine de vaisseaux de ligne, de plusieurs

sant une vaste digue : « C'est ainsi, répétait-il, qu'Alexandre a pris Tyr. » Quelqu'un de l'état-major se hasarda à lui répondre r « Mais il est probai^le que les Phéniciens n'avaient pas d'artillerie. »

A Versailles, le projet paraissait absurde, et Vergennes écrivait : « Si M. de Crillon se charge de poser la dernière pierre, je n'ai rien à dire: son courage lui tiendra lieu de prudence. )'

(1) Ferrer del Rio, t. III, p. 385.

(2) Se référer à une lettre du comte de Maillé, datée d\i camp de Saint- Roch, 13 octobre 1782. (AIT. étr., Espagne, t. DCIX,et, même source, extrait d'une lettre de M. Curtis, commandant le vaisseau anglais le Brillant, à M. Stephens, datée de la pointe d'Europe, à Gibraltar, le 15 octobre 1782.)

frégates et cutters, escortant 45 bâtiments de transport. L'amiral Howe, qui la commandait, craignant de mouiller de nuit, avec tant de bâtiments, dans une rade aussi petite et aussi mauvaise que celle d'Europe, se dirigea aussitôt sur Malaga.

Dans l'après-midi du 13 octobre, Don Louis de Cordoba fit signe à son escadre de mettre à la voile L'on ne voyait plus les Anglais, l'on sut, qu'à la hauteur de Malaga, l'amiral Howe avait viré de bord et couru sur la côte d'Afrique, au-dessus de Ceuta. Lorsque Cordoba arriva à son tour, il ne trouva plus les Anglais : ils étaient déjà dans le détroit, après avoir conduit leur convoi, à la pointe d'Europe. La flotte combinée se mit à leur poursuite, l'avant-garde française rejoignit l'ennemi, dans l'Océan, mais l'amiral Howe, ayant accompli sa mission, qui était de ravitailler Gibraltar, échangea seulement quelques coups de canon, avec ceux qui le serraient de trop près, et ramena son escadre, en Angleterre.

Le ministère de lord North avait donné sa démission le 20 mars 1782 (1). Un cabinet d'opposition devait nécessairement remplacer celui qui s'était fait, devant la nation, le champion de l'absolutisme, le défenseur du parti royal. Mais, quoique provisoirement affaiblie, l'influence de la couronne demeurait encore formidable, étant données la valeur personnelle de Georges III et la division de l'opposition. Le roi d'Angleterre n'était plus, comme en 1763, le faible pupille de lord Bute, le jeune homme à

e(l) Lecky, oi/r. cité, t. IV, p. 206, 215 et 224.

peine émancipé de la tutelle de sa mère, la princesse de Galles. Avec l'âge, avec l'exercice du pouvoir, ses facultés s'étaient développées, et ses ennemis le considéraient comme un adversaire insinuant et dangereux, connaissant le détail des affaires publiques, le caractère et les faiblesses des hommes politiques. Personnellement doué d'un grand courage, Georges III savait cacher ses desseins, par une dissimulation impénétrable; il les poursuivait, avec une persévérance tenace et indomptable, habile, entre tous, à persuader, dans une conversation, son interlocuteur, à le gagner à ses vues, à capter sa confiance. C'était avec un pareil jouteur que le ministère devait se mesurer.

Le retour de l'opposition au pouvoir paraissait un présage favorable, pour une prochaine pacification, puisque les membres de ce parti s'étaient, en général, prononcés favorablement, à l'égard des Américains. Rockingham, qui venait d'être nommé premier lord de la Trésorerie, avait déclaré à ses amis qu'il ne prendrait la direction du ministère que si le roi l'autorisait à conclure la paix, avec les Etats-Unis, sur la base de l'indépendance.

Mais la situation de ce ministre parut, tout d'abord, insoutenable, tant le roi multiplia, envers lui, les procédés outrageants. Il affecta de ne jamais communiquer directement avec Rockingham. Le secrétaire d'Etat Shelburne fut chargé d'être l'intermédiaire royal, auprès du chef du cabinet. Ce dernier, légitimement blessé, voulut, dans un premier mouvement d'indignation, donner sa démission, et ne renonça à cette résolution que sur les instances de Fox et de Richmond. Encore, si le parti de l'opposition eût été d'accord! Mais il se trouvait divisé et donnait prise à toutes ces intrigues, que le roi excellait à fomenter. Deux éléments dissemblables se trouvaient rapprochés, dans ce ministère whig : le principal suivait Rockingham, inspiré et guidé par Rurko; le plus petit

avait pour chef lord Shelburne et se composait des anciens disciples de Chatham.

La faveur que semblait témoigner, à Shelburne, Georges III n'était qu'une manœuvre; car, en réalité, le roi le détestait et, dans son particulier, le traitait avec mépris, l'appelant dédaigneusement le « jésuite de Berkeley square ». Cette dénomination injurieuse faisait allusion à un reproche dont les hommes des partis les plus opposés s'accordaient à accabler Shelburne, défaut qui, à les entendre, gâtait ses plus belles qualités.

On lui reconnaissait un remarquable talent de discussion; à la Chambre haute, les gens de goût critiquaient sa rhétorique ampoulée et déclamatoire, mais il entraînait l'assemblée par une éloquence serrée et suivie, débrouillait l'affaire en discussion et soutenait les avis, qu'il émettait, par d'excellents arguments. Pendant la longue maladie de Chatham, il avait été son conseil et son principal représentant. Désintéressé, à l'abri de cette corruption et de cette vénalité, alors si communes, il semblait digne de l'estime des honnêtes gens, mais son peu de franchise attirait sur sa tête les sarcasmes méprisants dont le criblait le roi. Lord Holland le traitait publiquement d'infâme menteur, et Horace Walpole disait : « qu'il ne pouvait tromper, qu'en disant la vérité. »

C'était à un pareil ministère, dont l'existence semblait précaire, à cause de son peu d'homogénéité et de la haine, que lui portait le roi, qu'incombait la tâche difficile de nouer les négociations avec les Américains, les Français et les Espagnols.

Avant que la démission de lord North fût connue à Paris, Franklin avait envoyé à Shelburne une note (1),

(1) Afî. étr., Espagne, t. DCVI, Versailles, 18 avril 1782. Vergennes à Montmorin. Lecky, t. IV, p. 224; Danvila, t. V, p. 358; et lettre d'Aranda à Florida Blanca, 11 mai 1782. (Archivo historico de Madrid, Estado leg. 4079.)

CONCLUSION DE LA i'AIX 209

dans laquelle il lui rappelait leur vieille amitié. Il terminait cet écrit, en souhaitant que la paix fût bientôt rétablie. Lorsque Shelburne reçut ce papier, il était déjà secrétaire d'Etat. Probablement, avec l'approbation de ses collègues, il prit la résolution de faire passer à Paris, auprès de Franklin, un agent confidentiel, pour s'enquérir de l'étendue des exigences américaines. Il choisit, pour cette mission, un négociant écossais, nommé Oswald, vieil ami et disciple d'Adam Smith. Oswald possédait, par son mariage, de vastes domaines, en Amérique. Il arriva, à Paris, le 12 avril 1782.

Un premier embarras provint de cette défiance, qu'inspirait lord Shelburne, de cette fausseté, qu'on lui imputait. Une intrigue de Franklin provoqua les soupçons.

Le commissaire américain aA'^ait introduit Oswald, auprès de Vergennes. Il avait manifesté la plus grande réserve, se défendant de rien entamer avant que son collègue Jay (1), alors à Madrid, ne fût revenu à Paris. Malgré cette apparente discrétion, Frankhn insinua qu'il serait très sage, à l'Angleterre, de céder, volontairement, aux Etats-Unis, le Canada et la Nouvelle-Ecosse, afin qu'une quantité suffisante de ces terres fût vendue, pour indemniser les Américains. Durant la conversation, Franklin consultait fréquemment un papier, qu'il tenait à la main. Oswald le lui demanda et proposa de le montrer à Shelburne. Après quelques hésitations, Franklin y consentit, non toutefois sans écrire, en marge, l'annotation suivante : « Ceci est une simple conversation, entre M. Oswald et M. Franklin, car le premier n'a pas le pou-

(1) Jay s'était rondu à Madrid afin d'y empruntfr de l'argent, en faveur de ses compatriotes; on l'y avait accueilli assez mal: personne ne voulait lui prêter, malgré une caution de Charles III de 14,000 piastres. Il avait enfin, à force d'instances, obtenu un secours pécuniaire de 750,000 livres et le cadeau des uniformes pris par Cordoba, lorsqu'il avait capturé aux Açores un convoi anglais. (Aff. élr., Espagne, t. ÔCI, Montmorin à Vergennes, 4 novembre 1780: t. DCII, 12 mars 1781; t. DCV, 2 octobre 1781.)

Page 1