‹ Règne de Charles III d'Espagne, 1759-1788Chapitre 11 sur 42 · II · texte numérisé non relu

II

210 RÈGNK DE CIIARLi:S III L) ESPAGNE

voir de faire des propositions et le deuxième n'en peut faire aucune, sans le concours de ses collègues. »

Oswald retourna en Angleterre, avec une lettre de Franklin, pour Shelburne. Le commissaire américain, au milieu de beaucoup d'éloges, exprimait le désir que ce négociant écossais fût l'unique intermédiaire de leurs mutuelle-* communications.

Shelburne montra, à ses collègues, la lettre de Franklin, mais leur cacha la note, qui contenait les prétentions de ce commissaire, sur le Canada. Le cabinet de Saint-James autorisa Oswald à discuter les préliminaires d'une négociation, qui aurait pour base l'indépendance des Etats- Unis et le traité de Paris de 1763. Fox délégua un agent spécial, pour conférer avec le comte de Vergennes; il choisit Thomas Grenville, frère de lord Temple, cousin du fameux Temple, beau-frère de Chatham.

Franklin fut désappointé, quand il apprit l'adjonction d'un collaborateur à son ami Oswald. Grenville, de son côté, fut mécontent de l'accueil de Vergennes. Il n'était pas cependant étrange que la France n'admît pas, comme base des préliminaires, le traité de Paris, puisqu'il avait été accepté, par Choiseul, quand notre pays se trouvait réduit à l'état le plus bas de l'humiliation.

Les nouvelles, qui parvenaient à Londres, en exaltant l'orgueil anglais, rendaient plus difficile encore une entente possible, entre les diplomates. Le 23 mai, on avait appris la grande victoire, remportée, un mois plus tôt, par Rodney aux Saintes, et la capture de l'amiral de Grasse.

En même temps, Grenville surveillait la conduite d'Oswald et elle lui paraissait suspecte. Il finit par lui arracher l'aveu des propositions secrètes de Franklin. Il s'empressa, aussitôt, de communiquer cette nouvelle à Fox et demanda son rappel (1). Fox, en apprenant ces

(1) LkcivY, t. IV, p. 22G.

détails, soupçonna une manœuvre occulte de Shelburne et supposa que la note, en question, présentait un caractère beaucoup plus grave que celui qu'elle avait réellement. Il montra la lettre de Grenville à Rockingham, à Richmond, à lord Cavendish. R accusa Shelburne de duplicité. On ignore ce qui se passa dans le conseil. Néanmoins la majorité refusa de rappeler Osv/ald et lui donna, au contraire, de pleins pouvoirs. La raison de cette résolution fut le langage vague et peu satisfaisant de Vergennes, aux ouvertures anglaises. Les ministres britanniques estimèrent que la paix pourrait être conclue, avec l'Amérique, et que l'Angleterre, débarrassée d'une guerre avec ses anciennes colonies, serait libre do concentrer toutes ses forces, contre ses ennemis européens. Fox parla un moment de donner sa démission. Mais, comme Rockingham était fort malade, il revint sur sa résolution, afin de ne pas troubler les derniers moments de son collègue.

Au mois de juillet 1782, Rockingham (i) mourut. Fox, malgré ses talents oratoires, ne pouvait devenir premier lord de la Trésorerie, car il était haï par le roi, à cause de son immoralité. Sa réputation de joueur et sa dissipation l'avaient discrédité, dans l'opinion. L'homme le plus sage du parti de Rockingham, celui qui en avait gardé la politique, était Edmund Burke; mais, à cause de sa pauvreté, on le considérait un peu comme un aventurier, aux gages d'un riche patron. D'ailleurs, même si on n'eût pas tenu compte de pareils préjugés, Burke, malgré tous ses dons remarquables, était dépourvu de la souplesse, de la modération et du tact, qualités indispensables pour conduire des hommes et diriger une assemblée législative.

Le parti whig proposa, à Georges III, le duc de Portland, mais le roi répondit qu'il avait nommé Shelburne pré-

(1) AIT. .'^fr., Plspagne, t. DCVIII. Vorsaillos, 13 juillet 1782.

sident du conseil. Alors Fox et les autres membres du parti Rockingham donnèrent leur démission.

Les nouvelles de tous ces changements (l),dans le ministère britannique, inquiétèrent le gouvernement français; néanmoins, désormais, il n'eut plus à craindre les tiraillements contradictoires, qui se manifestaient, dans le cabinet précédent. Mais, à Versailles, comme à Londres, on se défiait de la franchise de Shelburne et on recueillit des preuves nouvelles de sa duplicité. Vergennes se procura l'extrait d'une dépêche, envoyée de Londres, en Amérique, par ce ministre. Le fait se passa, avant la mort de Rockingham, et ce papier, portantla date du 5 juin 1782, fut adressé à Guy Carleton et à l'amiral Digby. Ces correspondants devaient entrer en relations avec le Congrès et l'informer que Grenville avait pour mission de proposer, d'abord à Versailles, l'indépendance de l'Amérique, au lieu d'en faire la condition d'une paix générale. Ces personnages devaient, en outre, avertir les Etats-Unis que la guerre, en se prolongeant, avait, pour prix, des conditions qui ne les intéressaient pas.

Cette pièce secrète prouvait, une fois de plus, que le système favori du cabinet de Saint-James était de diviser les alliés, de semer, parmi eux, des germes de défiance. Les négociations avec les Anglais ne pouvaient se poursuivre que si les Etats-Unis ne se laissaient pas gagner et continuaient à faire cause commune, avec la France.

Le 16 juillet 1782, Grenville retourna à Londres et fut remplacé par M. de Fitz-Herbert, ministre d'Angleterre à Bruxelles (2). Un des premiers actes de ce diplomate fut d'écarter de la négociation les cours médiatrices

(1) Aff. étr., mémoires et documents, Espagne, t. CLXXXVIII, année 1782. Histoire des négociations, entre la France et l'Espagne, relativement à la guerre d'Amérique et à la paix qui l'a terminée.

(2) Danvila y Collado, t. V, p. 364, 365 à 367 et seq. Fitz-Herbert fui désigné plus tard sous le nom de lord Sainte-Hélène.

telles que la Russie et l'Autriche, qui étourdissaient Florida Blanca et Vergennes de leurs offres de service. En Espagne et en France, on n'osait trop les éconduire brusquement, et le roi Catholique avait répondu, avec assez d'embarras, à Joseph II, qu'il ne voyait pas d'inconvénient à ce que l'on traitât, à Vienne, des conditions de la paix. Mais Fitz-Herbert laissa entendre que son gouvernement n'était pas disposé à compliquer les difficultés, en s'assujettissant au bon vouloir d'intermédiaires, et qu'il se proposait de traiter, en droiture, avec les belligérants. Le nouvel envoyé de Shelburne précéda, de quelques jours, le comte de Grasse (1). Celui-ci, le 17 août, remit, à Vergennes, une liste des propositions que le ministre anglais lui avait confiées. Shelburne, par cette démarche, prétendait montrer combien il désirait la paix et combien il était disposé à entrer en composition, sur les points contestables, afin de faciliter la conclusion de ces pourparlers. Il reconnaissait l'indépendance de l'Amérique; il restituait à la France ses possessions des Indes orientales et Sainte-Lucie, dans les Antilles; il lui conservait le droit de pêcher, à Terre-Neuve, renonçait à toutes clauses humiliantes, relatives au port de Dunkerque. L'Espagne, en Amérique, ne serait plus assujettie à supporter, sur ses territoires de Honduras, de Campêche ou du Yucatan, des établissements anglais. En Europe, il lui concéderait Mahon ou Gibraltar, à son choix, parce que la Grande-Bretagne

(1) Aiï. étr., Angleterre, t. DXXXVIII, Londres, 3 septembre 1782. Après quelques paroles flatlcuses, Shelburne ajoute : « Quant au détail que vous m'avez fait l'honneur de communiquer à M. le comte de Vergennes de mes sentiments, par rapport à la paix et aux moyens de la rétablir, je dois vous prier d'être persuadé de la confiance entière que je repose (sic) dans votre exactitude. Je conserve toujours les mêmes dispositions à perfectionner un ouvrage, si désirable à l'humanité. C'est pourquoi j'ai beaucoup de plaisir à vous confirmer les assurances de la bonne foi et de la simplicité avec lesquelles nous sommes résolus de faire conduire la négociation à notre côté {sic), sans permettre aux événements, même les plus favorables, de porter aucun changement à notre objet uni et décidé d'établir la paix, sur les bases les plus permanentes, etc. »

214 REGNE DE CHARLES lit D'Ebl'AGNE

ne pouvait se passer d'un abri, dans la Méditerranée (1). Jusqu'alors, l'Espagne gardait un silence embarrassant. Il existait, entre Versailles et Madrid, un sentiment de gêne, que nous essayions, en vain, de dissiper. Cette répugnance à nouer une négociation venait de ce que le roi Catholique estimait avantageux, pour lui, d'attendre les événements. D'après les probabilités les plus vraisemblables, la situation de sa fortune militaire ne pouvait que s'améliorer, d'ici à trois mois. Minorque était en son pouvoir; Gibraltar ne résisterait sans doute pas au feu des batteries flottantes, inventées par l'ingénieur d'Arçon; en Amérique, dans le golfe mexicain, il avait conquis la Mobile, Pensacola, ainsi que les forts du Mississipi; il avait purgé le Honduras, le Yucatan et Campêche de tous ces flibustiers britanniques, qui y coupaient du bois de teinture. Le temps ne ferait que fortifier une situation aussi avantageuse. Cependant, pour montrer, à la France, combien il se laissait guider par un esprit de condescendance, envers elle, le roi Catholique consentit, dès le 25 août, à énumérer ses prétentions qui, vu l'état prospère, où il se trouvait, ne lui paraissaient pas excessives : il voulait la navigation exclusive du Mississipi, pour les Espagnols, malgré la répugnance que le Congrès américain montrerait à cette concession. Il savait que ce gouvernement considérait ce fleuve comme un débouché indispensa])le, pour exporter les fruits de ses provinces. Mais, ayant chassé les Anglais de la Mobile et de Pensacola, l'Espagne entendait fermer, à tout navire étranger,

(1) Danvila, t. V, j). 3GG et 3G7. Instructions de l'Espagne du 25 août 1782. Voir également des instructions antérieures de Florida Blanca à (l'Aranda, 17 mai 1782. (Arcliivo liistorico de Madrid, Estado leg. 'i07'J.) Le 5 mai, Elorida Blanca, dans une conversation avec Montmorin, avait dit à notre ambassadeur que, si les Anglais ne voulaient pas donner Gibraltar, il irait se faire moine; « parti, ajouta-t-il, qui me parait le plus méprisable que puisse prendre un homme sensé! » {AIT. étr., Espagne, t. DCVU, f° 30. — Aff. étr., Espagne, t. DCIX, propositions de l'Espagne à l'Angleterre, remises à M. de Fitz Herbert.)

le golfe du Mexique, jusqu'au canal de Bahama. Elle supprimait les anciens comptoirs, où l'on exploitait les bois de teinture. Elle réclamait le droit de pêcher, à Terre- Neuve, et de posséder un territoire, afin d'y sécher le poisson. De toutes ces clauses, celles que le roi d'Espagne souhgnait, comme essentielles, étaient celles, qui concernaient la possession de Minorque et de Gibraltar. Florida Blanca rappelait que ces possessions, arrachées à la monarchie catholique, laissaient sa patrie encore toute saignante de cette mutilation. Il faisait valoir la félonie des Anglais, contempteurs du traité d'Utrecht, qui, malgré des articles formels, avaient admis, à Mahon, des juifs et des pirates maures. Cependant, malgré des droits aussi incontestés que les siens, malgré la certitude morale d'occuper, sous peu de jours, Gibraltar, Charles III consentait, si les préliminaires étaient signés, avant cet événement, à livrer Oran et Mazarquivir, en échange de Gibraltar et de Minorque. Il irait même jusqu'à céder Mahon, si l'Angleterre le préférait, pour y établir un port neutre.

Il envoya un plein pouvoir, au comte d'Aranda, en lui mandant qu'il le chargeait de communiquer ses instructions au comte de Vergennes, non seulement pour que celui-ci les connût, mais pour qu'il fût capable de diriger les utl'aire.s de l'Espagne, en même temps que celles de la France, car le roi Catholique déclarait le considérer comme son plénipotentiaire. Il consentait à l'envoi d'une personne de confiance à Londres, alin que l'on vérifiât si les propositions, apportées par le comte de Grasse étaient sérieuses et méritaient examen.

M. de Rayneval fut chargé de cette niission (1). 11 trouva Slielburne très perplexe, tout jtrél à désavouer l'amiral de Grasse, très peu disposé, en apparence, à reconnaître l'indépendance américaine. Ce ministre quali-

(1) Aff. 6tr., Angleterre, t. DXXXVIII, f" 109, insLniclions de Vergennes à Rayneval, G septembre 1782.

liait cette condition de « pilule dure à digérer, qu'il fallait, néanmoins, avaler, sans sourciller (1) ». Notre envoyé, sentant combien le terrain était mouvant et glissant, ne se risquait qu'avec des précautions infinies; le président du conseil britannique, circonspect, autant que lui, se montrait également d'une extrême prudence. Ils s'observaient et se tâtaient, comme deux lutteuus, avant le combat. Rayneval affectait de ne parler qu'en son propre nom. Il fit allusion au désir que nourrissait l'Espagne de recouvrer Gibraltar. « Ce sera donc, s'écria Shelburne, un rocher dans la négociation, comme il l'est dans la mer. » Par cette phrase incorrecte, il voulait sans doute donner à entendre que toutes les tentatives de conciliation se briseraient contre cet écueil. Quelques sourires de Shelburne avertirent Rayneval que ses réticences étaient percées à jour et que l'on demeurait très sceptique, quand il affirmait n'avoir reçu aucune instruction du comte d'Aranda. Aussi notre négociateur, découvrant son jeu, se borna à dire, tout simplement : « Je suppose, milord, que l'intérêt de l'Angleterre est de garder un point d'appui dans la Méditerranée, à cause de son commerce du Levant. J'ai, en conséquence, l'honneur de vous proposer Oran et Mazarquivir, en échange de Gibraltar. — Vous ne vous faites pas une idée exacte de ma position, réphqua Shelburne, ni de toutes les difficultés, que je rencontre. Céder Gibraltar, affranchir Dunkerque, fortifier Chandernagor, avoir un établissement militaire, prés de Terre- Neuve, abandonner le Sénégal, vous ne concevez pas le tableau effrayant que présente cet ensemble, pour un ministre anglais! Lorsque j'ai parlé de Gibraltar, au premier lord de l'Amirauté, lord Keppel, il m'a répondu ces mots :

(l) Memu source, î" 138, 13 sf|iUnibre 1782 el suiv., analyse des conférences de Rayneval avec Shelburne le 20 septembre. Grantham lui donne une réponse évasive el demande positivement une note du comte d'Aranda. (Danvila, t. V, p. 370).

« Plutôt que de céder, je prendrai mon chapeau et je m'en « irai. — C'est parler en marin et non en politique, » répondit Rayneval.

Ces paroles, quoique peu encourageantes, n'étaient pas cependant un refus catégorique. Elles semblaient destinées, surtout, à faire monter les enchères, à hausser le prix que l'on réclamerait, en échange de Gibraltar. On ignorait encore, en Angleterre, le désastre des batteries flottantes et l'on discutait, comme si l'Espagne était déjà maîtresse de la place. Cependant, Shelburne affectait de ne pas craindre les armes de Charles III. a Cette monarchie a donc bien envie, disait-il, de continuer la guerre. Nous savons parfaitement que sa flotte est en mauvais et très mauvais état, que ses meilleurs eiïets perdent, en banque, jusqu'à 15 pour 100, que l'Amérique méridionale est dans la situation la plus critique. Je ne vous cacherai pas, continua-t-il, que l'Espagne a beaucoup à perdre et qu'il fera bon continuer la guerre, avec elle! Pour ce qui est de la France, nous n'avons rien à lui prendre; nous ne pourrons que chercher à acquérir de la gloire, à ses dépens. » Cet entretien se termina par des éloges, à l'adresse de Louis XVI, par un appel à une union franco-britannique. « Non seulement nos deux souverains, déclara Shelburne, ne sont pas des ennemis naturels, mais ils ont des intérêts communs, qui doivent les rapprocher. Autrefois, on n'osait pas tirer un coup de canon, en Europe, sans le consentement de la France et de l'Angleterre. Aujourd'hui, les puissances du Nord veulent être quelque chose, par ellesmêmes! Ainsi, nous avons, de part et d'autre, perdu notre considération, pour nous être acharnés à nous faire du mal. Changeons des principes aussi erronés, réunissonsnous, soyons bien d'accord, et nous ferons la loi, au reste de l'Europe! ■»

Rayneval n'obtint, au sujet de l'Espagne, que cette réponse décourageante : « Gibraltar, se trouvant actuelle-

ment aux mains de Georges III, ne peut être un objet de discussion. » Comme notre envoyé demandait des éclaircissements, on ajouta : « Vous prétendez parler, en votre nom personnel; on n'entrera en pourparlers que lorsque le comte d'Aranda aura fait connaître ses propositions. »

Le comte d'Aranda rédigea, le 4 (1) octobre, une note qui put être considérée comme une réponse au journal de Rayneval. Dans une dépêche du même jour, il informa le comte Florida Blanca de la fâcheuse impression, produite, à la cour de France, par le désastre des batteries flottantes, nouvelle apportée, le 2 octobre, par un courrier du comte d'Artois. Les prétentions de l'Espagne restaient toujours excessives, car ce qui encourageait Aranda à ne pas se relâcher de ses exigences, c'était l'espoir d'une victoire, remportée, par la flotte combinée, contre l'amiral Howe, essayant de ravitailler Gibraltar. L'ambassadeur espagnol proposa, en outre, d'envoyer à Londres un de ses secrétaires. Don Ignacio de Heredia, afin d'assister Rayneval. Cette offre fut acceptée.

Alors commencèrent, entre ces diplomates, les ministres anglais et Vergennes, une série de marchandages. L'Espagne, pour garder Gibraltar, demandait, à la France, d'accepter la possession entière de Saint-Domingue et de remettre à son tour, à l'Angleterre, l'île de Corse. Le conseil de Louis XVI repoussa, bien haut, cette conception et représenta que ce serait ruiner notre commerce du Levant, en même temps que gêner les communications maritimes, entre les Bourbons des Deux-Siciles, de France et d'Espagne.

Les Anglais, gi'isés par leurs récents succès, exigeaient, cumnu' ])rix tle Gibrultai", la restitution, par l'Espagne, de toutes ses conquêtes, en y ajoutant Puerto-Rico. Encore Shelbiu'ne faisait-il sonner bien haut sa bonne volonté,

(1) Danvila, l. V, p. 378 et seq. ■

ses aspirations pacifiques (1). Il se posait en homme indispensable, sans lequel la paix ne pouvait se conclure. Il en donnait, pour preuve, l'ajournement du Parlement, jusqu'au 5 décembre. Cette résistance du premier lord de la Trésorerie à l'opinion générale, disposée, en Angleterre, aux plus grands sacrifices, s'explique par l'état de l'opposition et par l'appui que lui prêtait le roi. Sans le mieux estimer que par le passé, Georges III avait cru trouver, dans l'impopularité de ce personnage, un moyen de l'asservir, de le réduire au rôle d'instrument, et de recommencer, avec lui, «un ministère royal», comme avec lord North. Les membres de l'opposition, formée par la coalition des partis de North et de Fox, devenus les champions des idées belliqueuses, Shelburne était forcé de soutenir une politique toute contraire. Enfin, la paix était indispensable au plan administratif, qu'il avait conçu, et qui cousistait en économies et en réductions d'impôts.

Pour aboutir, il fallait donc satisfaire le ministère anglais de telle sorte qu'il ne risquât pas d'être renversé, par le Parlement, lorsqu'il annoncerait, à la Chambre des communes et à la Chambre des lords, ce qu'il avait obtenu. Mais la France se débattait, en vain, contre deux courants contradictoires. Cette concihation qu'elle prêchait, l'Espagne ne voulait pas l'écouter. A Madrid, on se montrait très belliqueux et plein de froideur, envers Montmorin, lorsqu'il parlait de la nécessité de faire la paix (2). On lui répondait, presque avec insolence, que, si là France était si dépourvue de moyens, pour continuer à se battre, elle devait tendre le dos et recevoir les étrivières; quant à l'Espagne, elle ne se décourageait pas si aisément; n'avaitelle pas lutté, penchiul liiiil cents ans, pour chasseï' les Maures de la Péninsule? Florida Blauca, dans ses confé-

(1) Afï. élv., Angleterre, l. DXXXIX, lettres de Rayneval des 22 et 23 novembre 1782.

(2) AIT. étr., Espagne, t. DCIX, n" 147.

rences avec d'Estaing, ne parlait de rien moins que d'envoyer aux Indes occidentales soixante navires (1) de ligne et quarante mille hommes de débarquement. Il annonçait qu'il avait cinquante vaisseaux prêts à Cadix et vingt autres, au moins, à Guarico.

Aranda avait été invité, par Vergennes, à venir à Versailles, le 28 novembre (2). Dès le matin, à huit heures, notre ministre des affaires étrangères fut tout surpris de voir entrer Rayneval, qu'il croyait encore à Londres. Il le conduisit aussitôt chez le roi, où ce diplomate rendit compte de ce qu'il avait vu et entendu. En revenant tous les deux, dans le cabinet de Vergennes, ils y trouvèrent Aranda, qui les attendait. Rayneval reprit, devant lui, les termes de la dépêche, qu'il avait expédiée, à son gouvernement, le 23 novembre, et la commenta. Sans analyser cette pièce, dans son entier, il suffît de signaler les points principaux, sur lesquels il insista, particulièrement. Ce fut, par exemple, de représenter à l'ambassadeur espagnol le changement énorme, qui s'était fait, dans la disposition des esprits, à Londres. « Les personnes les plus portées à la paix, celles qui y poussaient le plus, celles qui se prononçaient pour l'indépendance, avaient totalement changé d'opinion. Les derniers événements de la campagne, les bruits, répandus sur le mauvais état des flottes française

(1) Mémorial presentado al Rey Carlos III y repetido a Carlos IV por cl conde de Florida Blanca, renunciando al ministerio; obras originales del conde de Florida Blanca, coleccion hecha por Feerek del Rio, Madrid, 1899, p. 318.

Il y eut entre d'Estaing et Florida Blanca des explications assez vives parce que le premier entendait se réserver le commandement suprême, tandis que l'on voulait, à Madrid, le donner au neveu du ministre des Indes. Galvez. (Aff. étr., Espagne, t. DCIX, f» 149.)

(2) AIT. étr., Espagne, t. DCIX, Versailles. 29 novembre 1782. J'ai contrôlé cette lettre par celle de la même date adressée par d'Aranda à Don Bernardo Campo. (Archivo historico, Madrid, Estado leg. 2862.) Elle est surtout curieuse en ce que Vergennes le pousse assez vivement, sur les moyens dont l'Espagne dispose, pour soutenir la guerre, arguments auxquels d'Aranda répond faiblement, en alléguant qu'il n'a rien vu par lui-même et qu'il ne fait que répéter ce qu'on lui a transmis.

et espagnole, tout les animait et les portait à la guerre.

« Il faut, continua-t-il, que les bases de la paix soient fixées, avant la première séance du Parlement. Si le roi d'Angleterre n'est pas en état de l'annoncer, dans sa harangue, cette solution restera on ne peut plus incertaine, parce qu'il n'y a pas un article, qui ne donne lieu à une motion et à des débats. Alors le roi d'Angleterre ne pourra plus avoir d'opinion, celle du Parlement lui fera la loi, et vous concevez qu'elle nous sera contraire, dans tous les points. Le ministère sera probablement renversé, le parti de la guerre deviendra prédominant, et on peut prévoir que le cabinet futur se gardera bien d'adopter le système de Shelburne et de ses collègues. Nous voilà rejetés dans le chaos, à l'instant même, où nous sommes prêts à en sortir, avec honneur...

« Je ne saurais trop vous répéter, ajouta Rayneval, combien les Anglais montrèrent de répugnance à céder Gibraltar. M** Shelburne m'a dit, à plusieurs reprises, que, si l'Espagne se désistait de pareille demande, il mettrait aux pieds du roi Catholique les deux Floi'ides on lui offrirait Minorque. »

« Si jamais une âme a été en peine, c'est assurément celle du comte d'Aranda, écrivait Vergennes à Montmorin. Je ne réussirais pas à vous peindre la torture morale de ce personnage, pendant toute cette conférence, qui dura, presque sans interruption, de dix heures du matin à cinq heures du soir (1). » A peine si on suspendit la séance, pendanl trois quarts d'heure, pour manger rapidement un morceau.

Néanmoins, les instructions de sa cour étaient si positives que d'Aranda n'osait pas prendre sur lui de renoncer à Gibraltar. Comme on était à la fin de novembre cl que le Parlement se réunissait le 5 décembre, il n'avait

(1) AIT. ûti'., mémoires et (luciuneiils. R.s[)af^iie. t. CLXXXVIIl, (li'jà fit('', année 1782.

22i RLGNE I)K CHARLKS IIl D'ESPAGNE

pas le loisir d'écrire à Madrid et d'en attendre de nom^eaux ordres. Il chercha donc, avec le comte de Vergenncs, par quelles concessions on obtiendrait de Georges IIl ce que recherchait, avec tant d'obstination, le roi Catholique. Louis X\'I consentit à faciliter cette solution, en cédant quelques-unes de nos îles, comme la Dominique, la Guadeloupe, Sainte-Lucie et même la Martinique, sauf à déterminer, plus tard, l'équivalent, à obtenir du roi, son oncle, car il ne se croyait pas obligé de prendre tant de précautions envers son parent!

Tant de bonne volonté, de la part de notre souverain, ne méritait pas les insinuations malveillantes que l'on trouve, dans les documents espagnols. On nous accusait, en effet, de nous désintéresser de la restitution de Gibraltar, parce que l'objet essentiel de la guerre, c'est-à-dire la reconnaissance de l'indépendance des Etats-Unis, avait été signée le 30 novembre 1782 (1) par les commissaires anglais et américains. Il serait plus juste de s'étonner de l'inflexibilité, que montrait l'Espagne. Charles IIÏ, s'il eût été vainqueur, n'aurait pas poursuivi, avec plus d'âpreté, la restitution de Gibraltar!

Ce qu'il est cependant loyal de reconnaître, c'est l'étonnement de l'opinion publique, en France, devant l'abnégation de Louis XVI. Bien qu'on ne connût pas tout le détail de la négociation, on trouvait que l'abandon de la Guadeloupe ne valait pas la partie espagnole de Saint- Domingue, où l'on enfouissait des trésors, sans en retirer aucun avantage. Vergennes, qui sentait les esprits s'échauffer, qui voyait les difTicultés se compliquer, de plus en

(1) Aff. étr., Angleterre, t. DXXXIX, f» 67, articles convenus entre Richard Oswald, commissaire de Sa Majesté Britannique, et les commissaires des Etats-Unis : John Adams, B. Franklin, John Jay et H. Laurens. — Legrelle, dans son ouvrage la Diplomatie française et la succession (VEspagnr, t. VI, p. 347, se montre particulièrement sévère contre Franklin : « Sans la déloyale précipitation de Franklin, dit-il, la paix de Versailles, en 1783, eût probablement rendu, à l'Espagne, Gibraltar... »

plus, se désespérait. Aussi, le 9 décembre, le début d'une conférence, qu'il eut, avec l'ambassadeur espagnol, futil rempli de ses doléances. Le comte d'Aranda l'avait écouté longtemps en silence; à la fin, il lui mit sous les yeux une lettre de Florida Blanca, datée du 23 novembre et qui contenait le paragraphe suivant : « Il paraît que toute la difficulté de la paix est Gibraltar. Je ne cacherai pas à Votre Excellence que le roi veut soutenir cet engagement de toutes ses forces, le plus longtemps qu'il se pourra; mais, malgré cela, S. M. désirerait savoir quel avantage considérable l'Espagne pourrait tirer du traité, si, par quelque motif, elle faisait le sacrifice de se désister d'un tel engagement? »

Vergennes lut et relut ce passage et demanda s'il pourrait en faire usage. « Ma cour, répondit d'Aranda, en vous communiquant cette pièce, la remet, sans doute, à votre disposition. » Sans perdre un instant, le ministre écrivit à Rayneval, offrant l'abandon de Gibraltar, si l'Espagne conservait Minorque et les deux Florides. Le 15, on reçut la réponse affirmative de Rayneval. Restait à savoir si d'Aranda ratifierait cette proposition (1).

Vergennes demeurait anxieux. Le langage de l'ambassadeur de Charles III lui paraissait quelque peu énigmatique,etil n'avait pas osé le presser, pour ne pas s'exposer aux reproches que ce personnage lui avait adressés, dans une autre occasion, prétendant qu'on l'avait violenté, pour lui extorquer son secret. Notre ministre espérait, (outefois, le convaincre, et obtenir une démarche collective, où, tous deux, tenteraient de fléchir le roi d'Espagne. Qu'on juge de sa surprise et de sa joie lorsque d'Aranda, après une lecture attentive du rapport de Rayneval et de la note du ministre Grantham, qui y était jointe, déclara adhérer à ces conditions!

(1) Aff. élr., Espagne, t. DCIX, Versailles, 17 décembre 1782.

224 KEGNE DK CHARLES 111 D'ESPAGNE

Dans son ivresse, Vergennes s'écriait : « Je m'humilie devant l'Etre souverain, et je Lui rends les grâces les plus vives et les plus ferventes; c'est Sa Sagesse infinie qui a disposé le cœur et l'esprit du roi Catholique à se désister de la cession de Gibraltar. » Le bruit courut bientôt que, par une hardiesse inconcevable, d'Aranda aurait outrepassé ses instructions (1). Vergennes, tout étourdi d'une telle conduite, félicita chaudement l'ambassadeur. Il avoua, secrètement, qu'il ne tolérerait guère, dans son département, l'introduction de semblables licences, mais il écrivait à Montmorin : « Le parti que d'Aranda a pris peut être blâmé; il n'en est pas moins vrai que c'est à sa courageuse résolution que nous devons la paix (2). »

Cette légende diplomatique pourra paraître bien invraisemblable, bien contraire aux idées belliqueuses, toujours professées, par l'ancien président du conseil de Castille. Comment aurait-il eu tant d'audace lorsqu'il avait à redouter la colère de Charles III, peu indulgent à son égard et qui l'avait relégué à Paris, comme en disgrâce? Il y eut sans doute toute une comédie, destinée à sauvegarder l'amour-propre du roi d'Espagne, à lui épargner la honte de se déjuger. Les emportements de Florida Blancaj devant Montmorin, les récriminations de Charles III contre d'Aranda, dans sa lettre du 2 janvier 1783 à Louis XVI (3), peuvent être considérés comme des sentiments simulés, comme des feintes, destinées à c'onner le change, à l'opinion publique. Ce qui tendrait à fortifier cette hypothèse, ce sont certains passages relevés dans la correspondance de Montmorin. Le 7 décembre, notre

(1) AIT. étr., Espagne, t. DCIX. f« 204.

(2) Aff. étr., Espagne, t. DCX. Versailles, 18 janvier 1783.

(3) Aff. étr., Espagne, t. DCX, 2 janvier 1783. A noter spécialement les passages suivants : >< Quoique mon ambassadeur, connaissant les tendres sentiments de mon cœur pour vous, se soit prêté, au delà de mes ordresà suivre la négociation de la paix, sans insister sur la cession de Gibraltar... je n'insisterai pas à portpr V. M. 'à des extrémités fâcheuses pour elle et pour ses sujets. »

représentant (1) entrevoit un arrangement possible. Le roi Catholique a paru fort ému d'une lettre de Vergennes, datée du 26 novembre, que Florida Blanca a placée sous les yeux de Sa Majesté. Le 28 décembre, on lit, dans une autre dépêche, les phrases suivantes (2) : « Je ne doutais pas que cet ambassadeur n'eût effectivement reçu des instructions beaucoup plus étendues que je ne l'avais cru... M. de Florida Blanca jure, sur tout ce qu'il y a de plus sacré, que M. d'Aranda n'avait été autorisé à rien de ce qu'il avait fait, qu'il avait tout pris sur lui, et que, relativement à Gibraltar, il n'avait jamais rien reçu de plus que ce qui était consigné, dans la dépêche du 23 novembre, qu'il vous avait communiquée... Il finit par m'avouer que les choses étaient trop avancées pour reculer et que le roi, son maître, ne voudrait pas mettre le roi, son neveu, dans l'embarras, qui résulterait d'un désaveu de tout ce qui s'est passé. »

Resté seul avec le roi, Montmorin entendit Charles III lui dire « qu'il avouait son ambassadeur, que ce qui n'était pas fait, pendant cette guerre se ferait lorsque reprendraient les hostilités, qu'on ne pouvait considérer comme éloignées... »

Il restait, en effet, quelques questions à élucider, qui réclamèrent, encore, de longs débats; car les négociations se compliquèrent, par suite de la chute du ministère Shelburne, au mois d'avril 1783, remplacé par le cabinet Fox.

Les contestations soulevées, par Don Ignacio de Heredia (3), eurent pour objet les établissements des Anglais

(1) A(T. étr.. Espagne, t. DCIX, f" 150.

(2) AfT. étr., Espagne, t. DCIX, f° 204, Madrid, 28 décembre 1782.

(3) Mémorial de Florida Blanca, déjà cité, p. 318; et lettre d'Aranda k Florida Blanca, 8 avril 178.1. (Archiva historico, Madrid, Estado leg. 28'il.) Fox désapprouve le traité mais l'exécutera, n'étant pas responsable des actes de ses prédécesseurs. (Mission de Bernardo Campo, leg. 28G2. Correspiindance avec d'Aranda, 20 juillet et 'J aoijt 1783.)

JJ lo

22B HÏ:GNE de CHARLES III D'ESPAGNE

pour l'exploitation du bois de teinture. Une rédaction défectueuse, dans les préliminaires, fut l'origine de toute la querelle. Il y était dit que les sujets britanniques devaient évacuer tous les comptoirs du continent espagnol. C'en fut assez pour que Fox prétendît que le pays des Mosquitos n'était pas compris, dans cette clause, et qu'il serait permis, à ses compatriotes, d'occuper la petite île de Cosina ainsi qu'un autre groupe d'ilôts, où ils auraient le droit de réparer leurs navires et de pêcher. Les Anglais voulaient y établir leurs anciens partisans, expulsés des Etats-Unis. Ils y auraient fomenté des rébellions, parmi les Indiens et commencé une série d'empiétements du côté du rio San-Juan, du lac de Nicaragua et de la mer du Sud. 11 fallut, pour éviter de semblables inconvénients, envoyer Don Bernardo Campo, à Londres, afin de rectifier, par une convention spéciale, signée le 14 juillet 1786, les articles malencontreux du traité de septembre 1783 (1).

Tout en affectant un profond dépit, l'Espagne étaitelle si fâchée de terminer, par le gain des deux Florides et de Minorque, par l'expulsion des Anglais de tous leurs établissements clandestins, une lutte dispendieuse, où elle n'éprouva guère que des échecs, à l'exception des victoires secondaires de Galvez, dansle golfe du Mexique et de celle de Grillon, au siège du fort Saint -IMiilippe? Elle échoua, en efîet, et dans ses opérations militaires et dans ses négociations diplomatiques, qui précédèrent ou suspendirent les hostilités. Abandonnée à elle-même, que pouvait-elle contre l'Angleterre, si la France, lassée de toutes ces lenteurs, se contentait d'obtenir l'indépendance américaine et ne songeait plus à acheter, par de disjiendieux sacrifices, la bonne volonté de Georges III, en faveur di; l'Espagne? Grâce à l'audace, vraie ou simulée, ded'Araiida,

(1) Dan'^la, t. V, p. 399. (Afl'. .■tr., Espagne, t. DC.KX.^f'^ 152.)

elle évita cette extrémité, et, malgré le service que la France lui rendit, l'orgueil de notre alliée resta sauf. Il sut parer des couleurs de la générosité une conduite mesquine, égoïste et hargneuse. Fourvoyé, malgré lui, dans cette guerre de magnificence, qui aboutit à la reconnaissance des Etats-Unis, par le cabinet de Saint-James, c'est par condescendance pour son neveu Louis XVI que Charles III commence les hostilités, en 1779; c'est, également, par condescendance pour lui, par pitié, pour la France épuisée, qu'il daigne les terminer.

Page 1