‹ Règne de Charles III d'Espagne, 1759-1788Chapitre 9 sur 42 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

I. Cabales contre Florida Blanca, ambition de Don José Galvez, une négociation secrète; Hussey, sa mission; les émeutes de Londres et lord Gordon,, soulèvement contre les catholiques. — II. Mission de Richard Cumberland, anxiété de Montmorin, enivrement de l'envoyé anglais, son mémoire, annotation de Florida Blanca, les gazettes anglaises, arrivée de d'Estaing à Madrid, retour aux idées belliqueuses, étude laborieuse de& plans de campagne, détresse financière, l'affaire Drouillet et Cabarrus, colère de Necker. — III. Intervention de la Russie, la neutralité armée,, incertitudes de Catherine II, démarche de Cumberland à Saint-Ildefonse, loyauté évidente de Charles III; intervention du prince de Kaunitz; il est éconduit par l'Espagne.

Dans les revers, la foule cherche toujours une victime, sur laquelle elle se venge des malheurs publics. L'importance et la capacité de Florida Blanca le désignaient, tout naturellement, aux colères de ses compatriotes. Son crédit, auprès de Charles III, éclipsait des collègues jaloux ou incapables. Ceux-ci unirent tous leurs efforts pour détourner, sur sa tête, l'orage qui pouvait les atteindre. Un de ceux que la reconnaissance liait à Florida Blanca se montra parmi les plus acharnés (1). A ceux qui reprochaient au ministre de la marine une économie absurde, des arsenaux sans matériaux de ravitaillement,

(1) AIT. étr. Espagne, t. DCIII, 2i avril 1781, Montmorin à^Vergennes. II. di

bois de construction, fers, cordages ou toiles, Castejon soutenait, avec impudence, que la faute en retombait sur le chef du cabinet (1). Il se représentait, auprès de lui, comme un agent subalterne, obéissant, dans son ressort, aux instructions données; exécuteur partiel d'un plan, combiné à son insu. Mais cette défense ne l'excusait pas d'états de situation mensongers, d'après lesquels la flotte espagnole semblait compter un nombre considérable de vaisseaux de guerre, tandis que beaucoup d'entre eux n'existaient que sur le papier, ou encombraient les ports de carènes, à moitié pourries. Parmi ses collègues, Florida Blanca aurait vainement cherché un allié. Ce n'était pas le ministre des fmances, Muzquiz, qui songeait à lui prêter secours; homme médiocre, ne souillant mot, agissant par routine, gouverné par des commis. A côté des ingrats, comme Castejon, ou des nullités, comme Muzquiz, intriguaient les jaloux, comme Galvez (2). Oncle de Don Bernardo, qui s'illustrait dans le golfe du Mexique, ministre du département des Indes, grand travailleur, au courant des moindres détails de son administration, il recherchait toutes les occasions de se faire valoir et avait aspiré, sans doute, à la succession de Grimaldi. Le mauvais succès de la dernière campagne lui donnait beau jeu, pour laisser entendre ouvertement qu'il avait toujours blâmé la concentration de forces immenses, dans la Manche, que les grands coups devaient être portés aux Anglais, dans les Indes orientales et occidentales. Outre ses collègues, Florida Blanca avait à redouter le crédit du P. Joaquin Eleta, confesseur du roi. Cet esprit brouillon et violent, jadis partisan de la guerre contre l'Angleterre, oubliait les opinions qu'il professait, quelques mois plus tôt, avec tant d'ar-

(1) Aff. étr. Espagne, t. DXCVII, ^ 122.

(2) DoNiOL, t. II, p. 27; t. III, p. 34 et 39. (Voir Espagne, t. DXCVII, 21 février 1780.)

deur, pour se retourner maintenant contre le premier ministre et le traiter de criminel d'Etat (1).

N'était-il pas à craindre que Charles III, à la suite de toutes ces intrigues, ne retirât sa confiance à Florida Blanca? Le roi se laissait difficilement pénétrer; mais Montmorin, qui le connaissait routinier, ombrageux et entêté, en même temps que fort jaloux de son autorité, ne prévoyait pas une disgrâce. Un homme, diminué par l'insuccès, blesserait moins la vanité du souverain; une émeute, seule, provoquerait un renvoi. Comme il ne s'attendait pas à un pareil événement, notre ambassadeur se rassurait sur la fortune d'un personnage, qu'il estimait et dont il ne souhaitait pas la chute, malgré la vivacité de leurs altercations. Mais d'autres dangers le préoccupaient. Il craignait que le gouvernement espagnol, dégoûté d'une politique active, ne revînt aux négociations et n'abandonnât, finalement, l'elliance française.

Montmorin flairait une négociation secrète (2), entamée avec l'Angleterre. Ses espions lui parlèrent de paquets, apportés mystérieusement de Lisbonne, sous le couvert de l'ambassadeur espagnol Fernan Nunez. Piqué dans sa curiosité, il profita d'une conférence avec Florida Blanca, où il était question de la présentation de Gérard de Rayneval à Sa Majesté Catholique, en qualité de ministre, accrédité près du Congrès, pour toucher quelques mots des prétendues machinations. Ces allusions, au lieu de provoquer des explications nettes, éveillèrent la colère de son interlocuteur, qui revint sur ses éternelles récriminations, à propos de la dernière campagne. Montmorin laissa entendre qu'il ne prenait pas le change et que cette tactique, loin de détruire

(1) DoNioL, t. II. p. 691.

(2) Aff. étr. Espagne, t. DXCVIII, Montmorin à Vergennos, 13 mars et 28 mars 1780. (Voir également CoxE, Histoire de V Espagne sous la maison de Bourbon, traduction Muriel, t. V, p. 222-245.)

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ses soupçons, les confirmait, au contraire. Alors, ce furent des plaintes, contre notre chargé d'affaires, à Lisbonne qui épiait toutes les démarches de Fernan Nuhez, une longue litanie de tous les ennuis que le ministre des affaires étrangères éprouvait de la part du confesseur et de ses collègues; enfin, pressé davantage, il avoua que le Commodore Johnstone, par l'entremise d'un certain Cantoffer, avait bien fait quelques tentatives de négociations. Mais rien de tout cela n'était sérieux! Notre ambassadeur ne put en savoir davantage.

L'Angleterre, cependant, poursuivait une intrigue, depuis la fin de l'année 1779.

Au mois de novembre (1), un prêtre catholique irlandais, appelé Hussey, ancien chapelain du marquis d'Almodovar et resté, en Angleterre, après le départ de son patron, tentait quelques démarches auprès de lord Germaine, secrétaire d'Etat du département de la guerre, afin d'obtenir la libération de plusieurs ecclésiastiques, capturés depuis le commencement des hostilités. Admis à l'audience de ce ministre, le chapelain crut comprendre que, si Sa Majesté Catholique consentait à des pourparlers, l'abandon de Gibraltar pourrait, peut-être, récompenser une défection. Cette étrange conversation fut confiée par Hussey au comte de Pignatelli, ambassadeur de Naples, auprès de Georges III. Celui-ci l'engagea à écrire à Florida Blanca.

Le lendemain, quelqu'un se présentait de la part de lord Germaine et demandait à Hussey s'il consentirait à se rendre à Madrid, chargé d'une mission ofTicieuse. Il accepta, autorisé par l'avis favorable de Pignatelli et partit, emportant, comme gage, une lettre que lord Germaine lui avait écrite et qui était ainsi conçue : « Ayant appris votre intention de vous rendre à Mali) Arch. hist. Madrid, Estado leg. 4220, lettre de Hussey à Florida Blanca, 24 décembre 1779.

drid, où vous devez avoir, à raison de vos connaissances, de fréquentes occasions de vous entretenir, avec des personnes de haut rang, et qui exercent des fonctions publiques, je suis très persuadé que vous ne manquerez pas de toutes les circonstances, qui pourront se présenter, pour cultiver les dispositions du ministère espagnol, vers le renouvellement de cette bonne harmonie, entre les deux nations qui, à leur grand préjudice, a été dernièrement interrompue. Comme j'ai sujet de croire que les dispositions du ministère espagnol sont telles, en effet, que je viens de le dire, il est sage et conforme à une saine politique de songer à ce que, dans les explications, que vous pourrez avoir, avec les hommes chargés des affaires de ce pays-là, vous ne vous avanciez pas trop, et que vous vous borniez seulement à ce qui pourra confirmer l'Espagne dans l'intention, qu'elle parait avoir, de faire un accommodement avec la Grande- Bretagne. La confiance qu'inspire la droiture de votre conduite est telle que je vous assure, tant de la part de lord North que de la mienne, que vos représentations seront accueilhes, avec la considération la plus amicale. Et s'il arrivait que, donnant un libre essor à vos penchants, vous fussiez un jour autorisé à nous faire quelques ouvertures, de la part de l'Espagne, relatives à une pacification, qui intéresse, si essentiellement, les deux royaumes, je peux vous donner la pleine assurance qu'elles seront discutées ici, avec toute la sincérité et la bonne foi possibles. »

Quelles étaient les intentions de l'Angleterre? Voulaitelle amorcer une négociation sérieuse ou seulement brouiller les alliés, en excitant leurs mutuelles défiances? On se rend difficilement compte de ce que les ministres britanniques projetaient. Au fond, le savaient-ils nettement eux-mêmes, lorsqu'ils envoyèrent un personnage aussi mince que Hussey, muni d'une lettre aussi vague?

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Ces pourparlers furent engagés, après la campagne infructueuse de d'Orvilliers. Le danger d'une descente, en Angleterre, provisoirement écarté, pouvait renaître, Langara n'avait pas encore été battu, ni Gibraltar délivré par Rodney. La guerre coûtait cher (1); les emprunts, pour la soutenir, devenaient difficiles. Tels furent les principaux motifs, qui semblent avoir poussé les Anglais à expédier, à Madrid, le prêtre irlandais, muni de la lettre de lord Germaine.

L'accueil de Florida Blanca fut assez froid; il ne s'échauffa que lorsque Hussey parut croire que l'Espagne ne pourrait conclure la paix, sans la participation de la France. Piqué au vif de cette insinuation, Florida Blanca courut à son cabinet et revint les mains pleines de papiers, qu'il mit devant son interlocuteur. « Voilà, dit-il, les documents, qui renferment tout ce qui a été stipulé, entre les deux cours alliées. Il n'y en a aucun qui lie l'Espagne de la manière que vous indiquez. Elle est libre de faire la paix, avec l'Angleterre. Mais, ajouta-t-il, je ne suis pas bien sûr de la sincérité du cabinet anglais, et Gibraltar, affirma-t-il avec emphase, doit être la condition indispensable de la négociation (2)!»

La réponse de Florida Blanca à lord Germaine fut aussi indirecte que l'insinuation de ce dernier. Hussey repartit avec une lettre qu'il devait communiquer. On attendait, à Madrid, une réponse écrite ou verbale, de la part de ce prêtre, à la fin de janvier 1780.

Les ministres prirent connaissance des conditions énoncées. Ils tinrent quatre conseils successifs, avant de rien décider, tant la cession de Gibraltar leur paraissait onéreuse. Mais, soucieux de l'escadre, dirigée par Rodney, dont l'expédition semblait périlleuse, ils n'osèrent rejeter

(1) Aff. étr. Angleterre, t. DXXXIX, î° 39, mémoire sur la situation des finances (1776-1782). En 1780, la dette s'élevait à 3 milliards 313 millions.

(2) Archive historico Madrid, Estado leg. 4220, journal de Hussey.

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de piano une pareille proposition, et ils arrêtèrent les compensations, qu'ils exigeraient, en échange, si la fortune leur était contraire : cession de Puerto-Rico, de la forteresse de San-Fernando de Omoa; une indemnité de deux millions sterling, pour les dépenses faites à Gibraltar, l'artillerie et les munitions; rupture avec la France; confirmation des clauses du traité de Paris, dans toutes ses dispositions, à l'exception de celles, qui venaient d'être énoncées; engagement solennel de ne fournir aucun secours aux insiirgents, de leur fermer les ports de l'Espagne, en Europe et dans les colonies; coopération à la soumission des Américains.

Trop habiles pour révéler ce qu'un parti désespéré leur dicterait, peut-être, ils affectèrent une assurance, derrière laquelle se cachait leur inquiétude. Un homme, plus fin que Hussey, eût démêlé ce qu'il y avait de factice, dans l'attitude, prise par lord North et ses collègues, et ne se serait pas laissé déconcerter, comme ce négociateur improvisé, à son retour de Madrid. Introduit, en effet, chez lord Hillsborough, Hussey entendit, avec surprise, lord Stormont, secrétaire du département du Nord, déclarer, avec véhémence, que l'Angleterre n'accepterait jamais de livrer Gibraltar, à n'importe quel prix, quand même l'Espagne étalerait une carte de ses états et laisserait un délai de trois semaines, pour choisir ce qui conviendrait. Ce personnage parla ensuite, avec dérision, des promesses de Johnstone, comme si on pouvait ajouter foi aux paroles inconsidérées d'un commandant de croisière. Le malheureux prêtre, tout décontenancé, offrit, en balbutiant, de soumettre, à l'examen des ministres, la lettre, qu'il allait écrire à Florida Blanca. On fit semblant de ne pas l'entendre et on le congédia, dédaigneusement, sans réponse écrite, sans instruction d'aucune espèce.

Hussey avait fait la connaissance d'un secrétaire de

lord Germaine, le sieur Cumberland, qu'il vint trouver et auquel il ouvrit son cœur. L'air égaré, il lui raconta tous ses déboires. Il voulait demander pardon à Sa Majesté Catholique ainsi qu'à Florida Blanca. Plût à Dieu qu'il eût écouté les sages conseils de ce ministre, qui le mettait en garde contre la perfidie anglaise!

Cumberland essayait, en vain, de le réconforter et de raisonner avec lui, de sang-froid. Enfin, il échappa à ce fonctionnaire une assertion singulièrement téméraire. « Vous êtes maître d'écrire ce que vous voudrez, dit-il à Hussey, mais l'honneur du cabinet britannique restera à couvert de tout reproche. Je vous affirme que des déclarations contraires aux vôtres seront faites d'une manière solennelle, par l'autorité compétente et par une commission ad hoc. Je briguerai moi-même l'honneur de les faire et d'accepter une semblable mission. Dans quelle position, continua-t-il, vous trouverez-vous, avec l'Espagne, lorsqu'on y sera informé, qu'entraîné par votre caractère ardent et peu mesuré, vous avez présenté, sous un faux jour, une négociation de cette importance? « . L'assurance de Cumberland (1) étonna Hussey; il soupçonna son interlocuteur d'être plus instruit qu'il ne l'était réellement. Il se reprit à espérer et se contenta de se plaindre des termes dont lord Stormont s'était servi. Quand il se fut soulagé de sa mauvaise humeur, il écrivit à Florida Blanca une lettre, dans laquelle se confondent et les réponses officielles des ministres, et les sous-entendus de Cumberland.

« A mon arrivée ici, il y a quinze jours, mandait-il au ministre espagnol, je transmis au cabinet anglais les instructions que V. E, m'avait communiquées. On y discuta l'affaire, pendant plusieurs jours, sans inter-

(1) British Muséum add. manuscript 28851 : Particulars of the secret négociation between great Britain and Spain carried on at Madrid in the year 1780 and 1781.

ruption; mais la cession de Gibraltar, comme article préliminaire et comme condition sine qua non du traité, le cabinet n'est pas disposé à l'accorder. On offre de négocier sur les bases du traité de Paris. L'Espagne, en ce cas, pourrait aborder la question, sous le titre d'échange de territoire. La Grande-Bretagne entrera en pourparlers, sous cette forme, et l'issue de l'affaire fera voir au monde la sincérité de ses vœux, relativement à un accommodement, avec l'Espagne. Si V. E. pense que cette déclaration suffise pour ouvrir une négociation, dans les règles, la Grande-Bretagne nommera une personne, qui traitera cette affaire, secrètement et avec promptitude. L'Espagne en nommera aussi une de son côté, et, si V, E. me permet d'émettre mes conjectures, sur l'état des choses, je crois réellement qu'on cédera Gibraltar, avec des conditions, mais je ne suis autorisé ni verbalement, ni par écrit, à le déclarer positivement. Le gouvernement anglais nie d'avoir donné aucune instruction ni aucune commission quelconque à Johnstone (1), relativement à des propositions à faire à l'Espagne, en ajoutant, toutefois, qu'il espère que l'imprudence du commodore ne devra point être un obstacle à la négociation. »

Le domestique de Hussey partit pour Madrid, en courrier, le 14 février 1780; cette dépêche n'avait pas été communiquée au cabinet; seuls, lord Germaine et lord Hillsbrough en avaient pris lecture.

A peine cet homme venait-il de quitter l'Angleterre, que l'on apprenait, à Londres, la défaite de Langara et l'entrée de Rodney, à Gibraltar.

Après un pareil succès, pourquoi le ministère britannique ne laissait-il pas tomber ces négociations, à peine ébauchées? Pourquoi, au contraire, les poursuivre avec cette ambiguïté que l'on a remarquée, dès les premiers

(1) Le Commodore commandait une croisière anglaise devant Lisbonne.

instants; ces promesses pleines de réticences, montrées officieusement, comme un appât, et retirées aussitôt que l'Espagne a l'air d'y mordre?

Les périls extérieurs, seuls, ne compromettaient pas l'existence du cabinet britannique. Lord North traversait, en cet instant, une crise redoutable, provoquée par des lois, proposées en faveur des catholiques. Aussi, en continuant la négociation, voulut-il, dans son embarras, se ménager une solution, « une porte qu'il ouvrirait ou fermerait (1) », selon qu'il voudrait, ou non, accorder quelque satisfaction à l'opposition, mécontente de la guerre contre les Américains.

Les lois rigoureuses, contre le catholicisme, et qui dataient du règne de Guillaume III, subsistaient encore, dans leur extrême rigueur. Un prêtre catholique ne pouvait accomplir, en sûreté, son ministère, dans la Grande-Bretagne. En 1767, un ecclésiastique, convaincu d'avoir administré les derniers sacrements à un malade, fut condamné à la prison perpétuelle! Les dénonciateurs des papistes recevaient, en récompense, une gratification de cent livres sterling. Mme Lingard, la mère de l'historien, morte en 1824, à l'âge de quatre-vingt-douze ans, se souvenait du temps où sa famille partait secrètement, la nuit, en charrette, afin d'entendre la messe, tandis que le prêtre, qui devait la célébrer, se rendait à l'endroit convenu, déguisé en mendiant.

La position des catholiques et, spécialement, des catholiques propriétaires, était très précaire. Ils dépendaient, entièrement, de leurs parents protestants, qui pouvaient les priver de leurs domaines. A la merci des espions de métier, hors la loi dans leur propre pays, condamnés à une vie cachée, il leur fallait souvent acheter, par des taxes régulières, une exemption de persécution.

(1) Aiï. étr., Espagne, t. DXCIX, l«i" juin 1780, Monimorin à Vergennes.

En 1778, sir Georges Saville proposa quelques réformes : sur l'arrestation des évêques et des prêtres, sur l'emprisonnement perpétuel des papistes, qui tiendraient une école, sur leur aptitude à hériter d'une terre. Pour obtenir le bénéfice de cette loi, il suffisait de jurer fidélité au prétendant, de ne pas reconnaître la juridiction temporelle du pape, ni son pouvoir de déposer les souverains.

Cette réforme provoqua, en Ecosse, de furieuses émeutes, dans le cours de l'année 1779. Des maisons, où vivaient des catholiques, furent brûlées, à Edimbourg et à Glasgow. Le parti fanatique, à Londres, qui s'était d'abord montré plus timide, se laissa entraîner, par l'exemple des Ecossais et par les exhortations d'un chef sans scrupules, lord Georges Gordon. C'était un jeune homme de trente ans, de talent très ordinaire, auteur de discours violents et absurdes, prononcés dans le Parlement. Mais, s'il n'avait pas trouvé d'admirateurs, dans la Chambre des communes, il était l'oracle d'une association d'esprits exaltés. Le 29 mai 1780, il y eut un meeting, présidé par Gordon, où l'on résolut de marcher vers le palais de Westminster, afin d'obtenir le retrait des lois, proposées par Saville et qu'on appelait le Relief Act (1).

Le 2 juin, vers deux heures et demie de l'après-midi, trois colonnes de plusieurs milliers d'hommes, le chapeau orné de cocardes bleues, arrivèrent, par différentes voies, devant le Parlement. Cette foule ne se proposait d'abord que d'intimider l'assemblée, par cette manifestation, mais elle se grisa de sa force et s'emporta aux pires violences. Elle arrêta les députés et les lords, les insulta, les obligea d'arborer la cocarde bleue, leur fit crier : No Popery, pas de Papisme; ceux qui étaient particulièrement connus, pour leur modération, furent en butte aux pires outrages.

(1) I/ECKV, oui', cité, t. III, p. 504 et seq.

Lord Mansfield, sans égard pour ses soixante-seize ans, fut menacé, les glaces de sa voiture brisées, il faillit être mis en pièces, parce qu'il avait obtenu, récemment, l'acquittement d'un prêtre catholique. Il n'échappa que grâce au courage de l'archevêque d'York, qui l'arracha aux assaillants. La voiture de lord Stormont fut brisée et lui-même resta une demi-heure prisonnier de la foule. Lord Gordon parla à la Chambre des communes, présenta la pétition, au nom du peuple; l'assemblée se prononça pour l'ajournement de la discussion. Alors, le démagogue se précipita sur un balcon, et, de là, harangua la multitude, désignant, nominativement, ceux qui s'opposaient à ses vœux, et, spécialement, le chef du cabinet, lord North. L'énergie d'un parent de Gordon sauva la situation, ce jour-là. Il dégaina son épée et cria au peuple que, si un seul homme franchissait le seuil du palais, il tuerait, aussitôt, lord Georges, leur chef, à côté duquel il se trouvait, sur le balcon. La foule se composait principalement de tous ces vagabonds et ces fainéants, qui paraissent sortir de terre, au moment des troubles. Elle n'avait pas de dessein arrêté et elle était déjà satisfaite et amusée de l'effroi qu'elle causait aux deux Chambres. La chaleur suffocante de la journée acheva de la lasser; elle se dispersa, sans résistance, quand les troupes arrivèrent enfin, à neuf heures du soir!

Les jours suivants furent remplis de scènes de pillage, d'incendie et d'excès de toutes sortes. Les chapelles des ministres de Sardaigne et de Bavière furent dévalisées; les ornements sacerdotaux, les croix, les chandeliers promenés, par la multitude, en une procession grotesque et sacrilège. Les malandrins rançonnaient les gens paisibles et les boutiquiers, les menaçant de brûler leurs maisons. Les émeutiers se montraient d'autant plus audacieux que nul officier n'osait ordonner à ses soldats de faire feu. Pour en venir à pareille extrémité, il fallait l'autorisa-

LA MISSION DE CUMBERLAND A MADRID 17a

tion d'un magistrat et un délai d'une heure, après lecture du Riot Act (1). Une telle interprétation de la loi, au milieu du pillage et de l'incendie, paraissait une absurdité.

Le roi, tandis que ses ministres, tout troublés par les événements, n'osaient prendre une décision, montra un courage calme et un esprit de résolution remarquables. Le 7 juin, il convoqua un conseil privé et obtint de l'attorney général, Wedderburn, l'avis que, si la foule brûlait une maison ou commettait des excès analogues, les militaires pouvaient tirer, la lecture du Riot Act, en pareille circonstance, étant complètement inutile. Le conseil hésitait encore, mais Georges III déclara que, fort de l'opinion de Wedderburn, il agirait sous sa propre responsabilité, et, qu'au besoin, il conduirait ses gardes en personne.

Grâce à son énergie, les troubles prirent fin le 7 juin. Dans l'espace de quatre jours, il avait été brûlé soixantedouze maisons et quatre prisons. Quant au nombre des tués, il est difficile de l'évaluer, car beaucoup périrent dans les incendies, ou, tombant inanimés, par suite de l'ivresse, furent jetés, comme des cadavres, dans la Tamise. Lecky s'arrête au chiffre de deux cent quatre-vingt-cinq morts et cent soixante-treize prisonniers.

Ce fut, après les émeutes d'Ecosse et avant celles de Londres, que le ministère anglais décida d'envoyer, en Espagne, Cumberland, le secrétaire de lord Germaine. Il se rendit à Lisbonne. Hussey alla à Madrid, afin de pressentir Florida Blanca. Le chapelain irlandais crut, d'après ce que lui dit le ministre, que l'envoyé officieux pouvait continuer son voyage. Il devait se présenter comme un touriste, traversant la Péninsule avant de se rendre en Itahe (2).

(1) Loi contre les émeutes.

(2) Record office, state papers, foreign Spain, t. CCIX, Hussey à Cumberland, Aranjuez, ol mai 1780 :«... As you are already so far advanced on

Cumberland s'installa très ostensiblement à Madrid avec sa femme et ses filles (1). Admise dans toutes les sociétés, cette famille y faisait singulière figure. Ne sachant ni le français, ni l'espagnol, elle recourait, sans cesse, à la complaisance de Hussey, qui remplissait l'office d'interprète (2). Les commis des Affaires étrangères fréquentaient la maison et escortaient les jeunes Anglaises, à la promenade. Ces gens paraissaient obéir à un mot d'ordre, car toutes leurs manières tendaient à braver Montmorin, à le pousser à bout et à l'entraîner à quelque imprudence. Le gouvernement espagnol semblait le mystifier, car, le sachant inquiet, il le chargeait de rassurer d'autres personnages, qu'il supposait aussi préoccupés que lui. C'étaient deux envoyés américains, MAL Jay et Caimichel, venus à Madrid, pour solliciter des secours, en faveur de leurs compatriotes, et qui étaient fort ennuyés de se rencontrer avec Cumberland (3). L'ambassadeur dévorait, en silence, son mécontentement et se soulageait par les plaintes dont il remplissait ses lettres à Vergennes. Nul moyen, pour lui, de connaître le fond de cette intrigue. Des espions venaient offrir leurs services (3), mais il s'en défiait. Quant à corrompre les employés de Florida Blanca, il

your journey, I think it by ail means advisable that you corne giving out that you mean to pass through Spain to Italy for the benefit of your health.

(1) Aff. étr., Espagne, t. DXCIX, f» 197.

(2) Afî. étr., Espagne, t. DXCIX, f° 95.

(3) Aff. étr., Espagne, t. DC, f" 160. Un nommé Montaigu. Il en est question également dans une lettre de Vergennes du 18 août 1780, Cet homme allait en Hollande et se pré.sentait chez le duc de la Vauguyon. (DG, fo 85.)

n'y fallait pas songer. Seul, M. de Gampo, premier commis des Affaires étrangères, possédait le secret, et sa fidélité était à l'épreuve. Dès que Montmorin tentait, lorsqu'il entretenait Charles III, au retour de la chasse, ou pendant le repas du souverain, auquel il assistait, d'aborder l'affaire Cumberland, la figure du roi se rembrunissait; il répondait avec embarras, par monosyllabes ou par des phrases évasives, comme celle-ci : « Monsieur l'ambassadeur, vous connaissez, par Florida Blanca, tout ce qui se passe, en fait de négociations, vous en savez autant que moi (1). » Montmorin ne pouvait, comme son prédécesseur, le marquis d'Ossun, s'autoriser d'une longue amitié, pour insister davantage. Rien de précis ne se révélait. Notre représentant restait la proie de vagues appréhensions. Que voulait au juste l'Espagne? La paix avec l'Angleterre, au prix d'un honteux marché, la continuation de la guerre, ou la médiation des cours d'Autriche et de Russie? Toutes ces éventualités se présentaient, à la fois, se croisaient et se contrariaient.

Le secret de l'Espagne était d'autant mieux gardé qu'elle n'avait rien à nous cacher. Cumberland n'était qu'un épouvantail, qu'elle nous montrait, et rien de plus. Que se passa-t-il, en effet, dans la première conférence, qu'eut cet envoyé, au mois de juin 1780, avec Florida Blanca? Il n'apportait guère que des compliments (2) : « Le roi, son maître, désirait sincèrement la paix; il s'adressait au roi d'Espagne parce que, la France, ayant reconnu l'indépendance des Américains, Georges III éprouvait une répugnance, bien naturelle, à faire les premiers pas vers Louis XVI. » Paroles vagues, destinées à caresser l'amour-propre de Charles III, mais émanées d'un miiiis-

(1) AIT. étr., Espagne, t. DCI, f" 110.

(2) AIT. étr., Espagne, t. DXCIX, f'^ 139. Note écrite de la propre main de Florida Blanca, 22 juin 1780, et traduite. — Lettre do Montmorin à Vcrgennes, même date, 1° 141.

tère peut-être déjà renversé, à la suite des émeutes de Londres. Aussi c'était, avec la plus grande réserve, que Florida Blanca répondait à ces flatteries; il se montrait instruit des agissements de lord Gordon. Pourquoi se hâter, quand il faudrait recommencer les négociations, si lord North et ses collègues avaient été congédiés?

Grisé, par son importance nouvelle, Gumberland se montrait si content qu'il trompait à la fois et Montmorin et le ministère anglais. Notre ambassadeur se disait, en lui-même, qu'un négociateur ne pouvait paraître heureux sans motif, et, quant à lord Hillsborough, qui recevait les lettres de Gumberland, il croyait, sans doute, le roi Catholique, disposé à traiter. « Jamais, écrivait l'envoyé anglais, le moment n'a été mieux choisi pour détacher l'Espagne de la France. Elle est dans les plus mauvais termes, avec cette puissance. Le roi de Naples, la reine de Portugal pressent S. M. C. de conclure la paix, avec l'Angleterre. Le duc de Grillon a remis au roi un plan, pour attaquer Gibraltar. Quand il a appris cela, le confesseur a menacé de quitter la cour. Le duc d'Almodovar solhcite et fait agir son parent, le duc de Losada, afin de retourner à Londres, en qualité d'ambassadeur (1). »

Quand il connut mieux le terrain, sur lequel il s'aventurait, les difficultés qui se dressèrent devant lui le rendirent moins enthousiaste. Le parti de la guerre lui parut bien fort et le ministre des Indes, Don José Galvez, bien désireux de continuer les hostilités. L'ambition de ce personnage, comme il le constatait, serait toujours satisfaite, quel que fût le succès des armes espagnoles. En cas de

(1) Record ofiice, state papers.foreign Spain, t. CCIX, Aranjuez, 26 juin 1780 : «Gumberland to the Earl of Hillsborough.» Dans une seconde lettre du 27, il est question de toutes les attentions dont sa famille a été l'objet : le roi a ordonné de lui montrer le palais et les joyaux de la couronne. On retient ces dames.jusqu'à ce que la princesse des Asturies, qui était à la promenade, soit revenue; en rentrant, elle aborde les Anglaises, le plus gracieusement du monde...

victoire, lui et ses parents,. qui combattaient dans le golfe mexicain, verraient leur réputation grandir; en cas de désastre, Florida Blanca porterait seul le poids de la défaite; il serait sacrifié, et Galvez espérait bien recueillir sa succession (1).

En France, la mission de Gumberland paraissait très> suspecte, mais le gouvernement affectait une sécurité: qu'il était loin d'avoir. « Quel que soit le motif, qui a engagé le roi d'Angleterre à s'adresser au roi Catholique, écrivait le comte de Vergennes, S. M. est bien éloignée d'en concevoir aucun ombrage; elle applaudit à cet hommage, rendu à la sagesse et à l'expérience consommée du roi son oncle (2). » Langage plus habile que les récriminations de Montmorin dont s'amusait Florida Blanca, enchanté de l'intriguer et de le piquer au jeu, dans l'espoir que, par cet artifice, les Français se montreraient plus souples à adopter les plans de campagne, qu'il lui plairait de leur proposer.

Gumberland, après son audience, avait rédigé un mémoire, que lut notre ambassadeur (3). Tous les arguments, de cet écrit tendaient à prouver que l'Espagne pouvait abandonner la France, en usant des motifs, que faisait valoir Choiseul, à la fin de la guerre de Sept ans, pour conclure un traité particulier avec l'Angleterre, malgré les alliances continentales de Louis XV. «Sa Majesté Catholique, ajoutait le mémoire, n'a rien contracté avec les Américains; en cessant les hostilités, elle ne manque pas

(1) Record office, même source, 4 juillet 1780.

(2) DoNiOL, t. IV, p. 482. (Aff. étr., Espagne, t. DXCIX, 6 juillet 1780, Vergennes à Montmorin.)

(3) Aff. étr., Espagne, t. DXCIX. î° 150. Traduction de l'écrit remis par M. Gumberland à M. le comte de Florida Blanca, le 26 juin 1780; en note se trouve ceci : « L'écrit sur lequel a été faite cette traduction est de la main de l'abbé Hussey. Cet abbé ne paraît pas fort accoutumé à écrire en espagnol. » En marge, Florida Blanca avait mis cette annotation : « Cet écrit a été remis le 26, jour auquel M. Gumberland partit pour Madrid (il était à Aranjuez), à minuit, après avoir dit qu'il dépêcherait le mardi ou mercredi suivant, 27 ou 28, un courrier à Londres par Lisbonne... »

lis RÈGNE DK CHARLES III D'ESPAGNE

à sa foi, mais cède à sa bonté naturelle, qui lui interdit de verser le sang. »

Florida Blanca se contenta d'écrire en marge : « L'Angleterre ne devrait faire aucun cas de l'amitié de l'Espagne, ni la désirer, si celle-ci était capable de manquer à la cour de France. » Montmorin s'exaspéra du « langage indécent » de l'envoyé anglais et s'irrita de l'attitude ambiguë de Charles III, de sa conduite contradictoire (1). Le roi Catholique, en effet, suivant l'occasion, professait le zèle le plus dévoué pour sa famille, et, quand on voulait profiter de son attendrissement bénisseur, afin d'obtenir le châtiment que méritaient les impertinences de Cumberland, le souverain se dérobait et usait de ménagements, envers cet aventurier. S'ahritant derrière son maître, Florida Blanca opposait aux plaintes de Montmorin un flegme impassible (2). « Vous me prêtez, répondait-il en substance, une influence exagérée. Charles III, fort entêté de ses opinions, est un vieillard qu'il faut ménager, car sa santé s'altère. Sa Majesté a eu une syncope, et un homme, qui avait éprouvé, en même temps, un accident semblable, est mort. Cet événement impressionna péniblement le prince. » Notre malheureux représentant recourait à sa consolation ordinaire. Il adressait lettres sur lettres à Vergennes. x La présence de ce Cumberland me pèse, écrivait-il; il est nécessaire d'avoir une grande provision de patience, envers ces gens-ci. J'en suis quelquefois bien excédé. »

La lecture des papiers anglais (3) le rendait encore plus morose. A la date du 5 août 1780, les gazettes britanniques publiaient les affirmations suivantes : « Selon toutes les apparences, la paix ne tardera pas à se conclure, entre

(1) AIT. étr,, Espagne, t. DXCIX, Montmorin à Vergennes, Madrid, 18 juillet 1780.

(2) AIT. étr., Espagne, t. DCV, f» 113.

(3) Aff. étr., Espagne, t. DC, f» 31.

l'Angleterre et l'Espagne. Il y a déjà quelques jours qu'il est question de cette nouvelle; on n'en parle plus aujourd'hui, comme d'un simple ouï-dire, mais comme d'un fait réel et constaté. Une lettre de Paris porte ce qui suit : « Il est aisé de voir que les nouvelles de l'Amérique sont « très défavorables et que celles de l'Inde ne sont pas meil- « leures. Les Espagnols cherchent à se tirer de la querelle « et la France ne peut rien faire toute seule. »

Les rédacteurs de pareilles nouvelles mentaient, avec effronterie. L'Espagne ne se décidait pas aussi vite et d'autres influences combattaient les tentatives du cabinet de Saint-James. La venue du comte d'Estaing, à Madrid, réchauffait les courages abattus. Le vainqueur de la Grenade apparaissait à la cour, tout sanglant d'une blessure (1) reçue dans les Landes. Elle ne résultait que d'un accident de voiture, mais le roi lui savait gré de la négligence, apportée à se soigner, pour accourir plus vite. Lui et son fils, le prince des Asturies, comblaient cet officier des plus délicates attentions. Montmorin se réjouissait de ces prévenances. D'Estaing faisait oublier l'aventurier anglais. Des nouvelles heureuses ranimaient les idées belliqueuses. Au mois d'août, Madrid se réjouissait de la capture d'un convoi britannique aux Açores, par Cordoba; de la jonction, aux Antilles, des flottes de Solano et de Guichen. L'ambassadeur espérait que ces heureux événements orienteraient définitivement l'Espagne vers la guerre et la dégoûteraient de stériles négociations. Mais il n'était pas au bout de ses contretemps. Les difficultés survinrent, avec la discussion d'un plan de campagne (2). L'éternel projet de descente, en Angleterre, fut de nouveau représenté. D'Estaing opinait, au contraire,

(1) Aff. étr., Espagne, t. DG, 23 juillet 1780, lettre signée Bessière. On saigne trois fois d'Estaing, après cet accident, et il repart aussitôt que sa voiture est remise en état.

(2) Même source, t. DC, f<» 40 et 59, 10 et 12 août 1730.

pour une campagne en Amérique (1). « Ce n'était pas, en effet, répétait-il, par de stériles croisières, dans l'Océan ou dans|^la Manche, qu'on forcerait les Anglais à livrer Gibraltar. M. Pitt disait que c'était en Allemagne que la Grande-Bretagne avait conquis le Canada. La Jamaïque était la rançon de Gibraltar, et, si cette île était inexpugnable, il y avait, en Amérique et en Asie, d'assez vastes possessions qui ne seraient pas toutes inattaquables. Si, alors, un seul équivalent ne suffisait pas pour obtenir Gibraltar, plusieurs objets en seraient la monnaie. Il fallait donc aviser, avant le retour de Guichen. Si la Jamaïque était prise, cet officier ne serait en Europe qu'en novembre; en septembre s'il avait échoué. » Quand d'Estaing eut réussi enfin à imposer cette idée, il dut lutter contre de nouveaux obstacles. Le roi d'Espagne ne voulait pas que M. de Guichen retournât à Brest et prétendait qu'il passât l'hiver, à Cadix. D'Estaing et notre ministre de la marine, IVL de Sartine, rédigèrent force mémoires pour prouver combien ce dessein était peu pratique. D'Estaing, ennuyé de toutes ces contestations, voulait quitter l'Espagne; Montmorin regrettait sa venue et craignait le mauvais effet d'un départ précipité. A l'enthousiasme passager, provoqué dans la Péninsule, par des succès inaccoutumés, succédaient la lassitude et le désir de conclure promptement la paix. Une des raisons, qui plaidaient, le plus victorieusement, en faveur de cette solution, était la détresse financière du pays (2). Pour amortir sa dette. Sa Majesté Catholique s'adressa à deux banquiers de Madrid, MM. Drouillet et Cabarrus (3).

(1) Même source, t. DC, f"» 104 et 105.

(2) Aff. étr., Espagne, t. DC, t° 107,et t. DXCIX,f°204. Le roi d'Espagne s'approprie les dépôts en en payant rintérêt. Cette confiscation ne produit que 8 millions de livres, tandis que l'on comptait sur 20 millions. On crée un emprunt, remboursable en billets, qu'on sera obligé de recevoir, dans l'intérieur du royaume, comme argent comptant.

(3) Aff. étr., Espagne, t. DCI, f° 51600, Necker à Vergennes, 25 août 1780 et 10 septembre 1780.

Ceux-ci eurent recours à des prêteurs français. Dans cette opération, des moyens furent employés que Necker, emporté par l'indignation de sa probité, condamna avec un excès de rigidité, blessant pour Charles III. Montmorin s'irrita de tant de rudesse (1), qui lui parut déplacée et peu habile. Enervé de la situation tendue, dans laquelle il vivait, il se plaignit, avec amertume, des nouvelles difficultés, qu'on lui suscitait, en France. Il s'agissait d'un emprunt de 36 millions de livres, remboursables, au bout de vingt ans, par des billets du Trésor espagnol, avec un intérêt de 4 pour 100. Ces billets eurent cours forcé. Mais le décret de Charles III ne fut rendu qu'après le versement des espèces, par les prêteurs français. Ce papier, à la suite d'une pareille décision, ne devenait négociable qu'à perte, et quatre maisons de Paris se trouvaient exposées à des faillites, qui en eussent entraîné d'autres. Montmorin termina l'affaire, grâce à sa dextérité, sans démarches ministérielles, après une simple conversation, avec l'un des banquiers de Madrid. Notre ambassadeur redoutait une sortie de Florida Blanca, très monté contre Necker. « II est dur, écrivait-il, d'être sans cesse exposé à des scènes, dans lesquelles il faut, également, se garantir et d'une vivacité qui gâterait tout et d'une patience apathique, qui annoncerait aussi par trop de nullité et qui, d'ailleurs, s'accorderait mal avec la dignité du caractère dont je suis revêtu. »

Tout en discutant des plans de campagne avec d'Eslaing et M. de Sartine, Florida Blanca n'avait pas congé-

(1) AIT. élr., Espagne, t. DCI, Montmorin à Vergennes, 10 octobre 1780.

dié Cumberland (1). Il paraissait l'oublier. L'Espagne, suivant sa méthode habituelle, attendait une solution des événements et gagnait du temps. Les négociations diplomatiques se compliquaient, par l'intervention de Catherine II, dans la querelle, entre l'Espagne, la France et la Grande-Bretagne. Ces démarches de la tsarine paraissaient suspectes à Charles III, qui se rappelait l'étroite amitié, haut, jusqu'alors, la Russie et l'Angleterre. C'étaient des officiers anglais, qui commandaient la flotte moscovite, lorsqu'elle brûlait les vaisseaux turcs à Tchesmé (2). Il y avait quelques mois à peine, en février 1780, Catherine II déclarait qu'elle ferait une distribution d'argent aux pauvres de Saint-Pétersbourg, le jour où elle apprendrait la victoire de Rodney sur la flotte espagnole (3). Peu après, elle donnait une fête à l'envoyé de Georges III, Harris, et lui disait que c'était « comme acompte sur les succès de Rodney ». Elle soupait,avec lui, en tête à tête, sur une petite table de jeu, où deux couverts, seulement, avaient été préparés! Singulière médiatrice, bien versatile, bien partiale, bien déconcertante, par la brusquerie de ses variations. Quel intérêt secret pouvait la guider? C'était ce que Florida Blanca et ]\Iontmorin s'efforçaient tous deux de pénétrer, et de leurs discussions ne jaillissait pas la lumière, car tous deux soutenaient contradictoirement des opinions fort vraisemblables. Catherine II avait publié au mois de février 1780, au lendemain de la fête dont Harris était le héros, une déclaration sur la neutralité armée, et elle avait équipé quinze vaisseaux de guerre, pour appuyer cette manifestation. Comment fallait-il interpréter ce nouvel acte? Etait-il favorable ou défavorable à l'Angleterre? Les représentants de la France

(1) Aff. étr., Espagne, t. DC. Montmorin à Vergennes, 24 juillet 1780. Florida Blanca avertit Cumberland de la médiation de la Russie. Celui-ci demande à se rendre à Saint-Ildefonse.

(2) Elphinstone commandait la flotte d'Alexis Orloff en 1770.

(3) W.iLlsZEWSKi, le Roman d'une impératrice, p. 378.

et de l'Espagne, à Saint-Pétersbourg, s'en émouvaient; le comte Panine, qui combattait les inclinations de la tsarine, en faveur de la Grande-Bretagne, tombait malade à la suite de l'irritation que lui causait la déclaration de la neutralité armée. La décision de l'impératrice paraissait provoquée, par un mouvement de colère, à la suite d'un attentat, contre la liberté de la navigation, dont les Espagnols s'étaient rendus coupables, dans la Méditerranée (1). Soucieux d'écarter de Gibraltar tout navire suspect, ils avaient capturé un vaisseau russe, qui se rendait à Malaga. Aussi, Florida Blanca ne voyait-il pas ce que l'association des neutres présentait d'avantageux à la maison de Bourbon. Ce n'était qu'une ligue, destinée à gêner les opérations espagnoles et que l'Angleterre asservirait ou désunirait, si elle lui était contraire. Montmorin, cependant, croyait, qu'en se servant habilement de l'union collective des puissances du Nord, on parviendrait à tarir toutes les sources, où l'Angleterre puisait ses munitions navales. Conjecture assez hardie, puisque Catherine II, ballottée entre deux influences contradictoires, celle du comte Panine et celle du favori Patiomkine, oscillait de l'une à l'autre (2), tantôt orientée contre les Anglais, tantôt disposée en leur faveur. En décembre 1780, elle répondait aux insinuations d'Harris : « Que votre cour me donne une preuve de bonne volonté et je la payerai de retour. » Lord Stormont lui offrait Minorque, si elle amenait la France et l'Espagne à signer immédiatement un traité de paix, sur la base du traité de Paris. Catherine eut peine à cacher sa surprise et sa joie. C'était plus qu'elle n'avait osé rêver. Sa récente déclaration de neutralité la gênait un peu, cependant, pour accepter un pareil arrangement. Mais, en personne à qui les contradictions coûtaient peu,

(1) AIT. étr., Espagne, t. DC, Versailles, 18 août 1780; t. DCI, Escurial, 30 octobre 1780.

(2) Aff. étr., Espagne, t. DCIII, f» 76.

elle prenait vite son parti. « La neutralité armée, disaitelle à Harris, appelons-la la nullité armée, si vous voulez, et n'en parlons plus. » Toutefois, une récompense si magnifique, en échange d'une démarche aussi peu coûteuse, ne cachait-elle pas quelque piège? « La mariée est trop belle, on veut me tromper, reprenait-elle, ressaisie par les scrupules et les défiances. A coup sûr, on voulait l'abuser, l'entraîner dans une guerre désastreuse, tandis qu'une autre guerre, autrement fructueuse, l'attendait sur les bords de la mer Noire! Comme le cabinet de Versailles s'entremit certainement, pour arranger l'incident espagnol, la neutralité armée regagna du terrain, dans l'esprit de la souveraine. Elle ne se décida, toutefois, qu'en mars 1781. Harris s'entendit alors brusquement déclarer que l'impératrice renonçait, décidément, à faire des acquisitions dans la Méditerranée et désirait s'en tenir à son rôle de puissance neutre. Offensée et déçue, l'Angleterre accentua son opposition à la ligue des neutres et celle-ci groupa toutes les nations, que l'hégémonie maritime de la Grande- Bretagne blessait ou inquiétait : la Russie, la Suède, le Danemark, la Prusse, la Hollande, les Deux-Siciles, et enfin l'Autriche, après la mort de Marie-Thérèse (1).

Avant que la situation se fût aussi nettement dessinée, Cumberland, inquiet d'être abandonné à lui-même, reçut de Londres, l'ordre de se renseigner, sur les agissements de la Russie, auprès du roi Catholique. La cour se trouvait, alors, à Saint-Ildefonse; il solhcita la permission de s'y rendre et y fut autorisé. Mais le traitement dont il se vit l'objet ne présageait rien de bien favorable (2). On le séquestra de toute société et il attendit, plusieurs jours, l'audience de Florida Blanca. L'air peu encourageant du ministre interdisait toute question; il paraissait à peine reconnaître l'envoyé anglais, à peine se souvenir des pa-

(1) Ferrer del Rio, t. III, p. 342.

(2) British Muséum add. mss. 28851, f^' 96 et 98.

rôles, échangées, précédemment. Il parla de Gibraltar; mais Cumberland, n'ayant aucun pouvoir, proposa d'eu référer à Londres et d'y envoyer Hussey. La rapidité de €e voyage et les frais de poste, occasionnés (1) par les relais, ainsi que l'histoire étrange d'une brouille, survenue entre l'homme de lettres anglais et le chapelain, intriguèrent notre ambassadeur. Il s'alarma bien à tort, car, soudain, Cumberland regagnait Madrid, où on le traitait presque en prisonnier, ou, tout au moins, en suspect. La présence d'un sergent des gardes wallonnes, posté, de planton, devant la porte de ce personnage, indiquait à Montmorin que la négociation se brouillait, avec les Anglais. Mais il ne démêlait pas la cause de cette rupture, qu'il présageait : était-ce la réussite d'un emprunt, plusieurs fois couvert, qui avait ranimé l'arrogance anglaise, en lui fournissant des ressources, ou le patriotisme britannique qui s'offensait des termes d'un ultimatum, apporté par Hussey? En retour de quelques questions, posées à Florida Blanca, le ministre répondait brièvement que Richard Cumberland était un imbécile! Montmorin ne découvrit la clef de l'énigme qu'au mois de février 1781 (2). Une lettre du 20 janvier, adressée par Florida Blanca à Hussey et dont il eut communication, lui prouva la loyauté de Charles III. Ce souverain, s'il avait la prétention d'imposer sa loi à son neveu et de diriger, à son gré, la guerre, n'entendait pas cependant déchirer le traité, qui l'unissait à la France. Comme la cour de Londres se montrait intraitable, sur la question des colonies américaines et de Gibraltar, bien que peu zélée, en faveur des insurgents, l'Espagne voulait trouver un moyen de sauver l'honneur de la France, engagée avec le Congrès. Quant

(1) Aff. étr., Espagne, t. DCI, Escurial, 30 octobre 1780. (Voir également r« 99, 30 octobre, Versailles.)

(2) Aiï. étr., Espagne, t. DCII, f» 42, pièce jointe à une lettre, expédiée le 6 février 1781. Cette traduction est datée du 20 janvier.

d86 RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE

au rocher dont les deux nations se disputaient, avec âpreté, la possession, Florida Blanca déclarait considérer la paix comme impossible, tant qu'existerait entre Londres et Madrid « cette pomme de discorde ». Il demandait, en conséquence, le rappel de Cumberland, ne jugeant pas convenable de conserver à Madrid un tel personnage, dont la présence laissait croire qu'on nourrissait impunément son maître de promesses vagues, puisque les Anglais s'imaginaient que Sa Majesté Catholique fût à vendre et ne tentaient aucun effort pour l'acheter!

Si Montmorin rendait justice à Florida Blanca, tout en lui reprochant un goût trop prononcé pour le mystère, il ne gardait pas la même estime à tous les membres du cabinet espagnol. Castejon (1), le ministre de la marine, s'était fort avancé dans les intrigues anglaises, comme le découvrit le comte de Vergennes, qui communiqua les originaux de cette correspondance. Montmorin eût voulu le perdre, car il voyait, en lui, un ennemi mortel de la France. Florida Blanca, d'abord assez disposé à favoriser cette vengeance, se ravisa quand il soupçonna les hautes influences qui protégeaient son collègue, notamment celle du confesseur, le P. Joaquin Eleta.

La négociation directe, qui venait d'échouer, avait été poursuivie en même temps que la médiation de la Russie et de l'Autriche. La tsarine, ayant définitivement renoncé à l'alliance anglaise, abandonna, en raison des sentiments qu'elle avait professés jadis, le rôle principal au prince de Kaunitz, premier ministre de Joseph IL L'Espagne, qui se souvenait des coquetteries, déployées en faveur d'Harris, se tenait sur la réserve et laissait aux Anglais le démérite de blesser, par leur rudesse, la susceptibilité de Catherine IL Avec sa fatuité ordinaire, Kaunitz prétendait triompher de tous les obstacles. Il parlait même

(1) AIT. étr., Espagne, t. DGIII, ^ 43.

de convoquer le congrès, à Vienne, en raison de convenances personnelles. Ce beau zèle était accueilli froidement, à Versailles; on connaissait la partialité autrichienne. Econduit de ce côté, Kaunitz voulut pressentir le cabinet de Madrid et chargea son fils de cette mission. Celui-ci s'en acquitta gauchement et ne réussit à tirer de Florida Blanca que des réponses évasives et quelque peu narquoises (1). « Nous sommes persuadés, lui disait, en substance, le ministre espagnol, de votre bonne volonté, mais rendez-nous un véritable service d'ami, en pénétrant les intentions des Anglais et faites-nous part de vos découvertes. »

Le cabinet de Saint-James, qui avait reçu une insinuation écrite de Pétersbourg, au mois de janvier 1781, répondait qu'il n'entendrait aucune négociation, avant que la France eût cessé de soutenir ses sujets rebelles. C'était une fin de non-recevoir, un refus net de discuter; la conduite de l'Angleterre correspondait d'ailleurs à son langage hautain, puisque, quelques jours plus tôt, Georges III publiait un manifeste contre la Hollande et lui déclarait la guerre (2).

Cumberland résidait encore à Madrid, qu'il quitta, seulement, à la fm de mars 1781. Florida Blanca, fixé sur le sort de cette négociation secrète, mit Kaunitz au courant des manœuvres occultes de l'Angleterre et lui déclara, comme défaite, qu'il ne pouvait poursuivre deux négociations : l'une avec le Congrès, l'autre avec l'émissaire

(1) Aiï. étr., Espagne, t. DCII, f«» 45, 67 et 74; et Doniol, t. IV, p. 524, sur cette négociation.

(2) Aff. étr., Espagne, t. DCI, Versailles, 25 décembre 1780. Nouvelle du manifeste publié contre la Hollande par le roi d'Angleterre.

Ferrer dei. Rio, t. III, p. 344, déclaration de la guerre à la Hollande, 18 décembre 1780. Un conimodore anglais, Filding, reconnaît un convoi hollandais; l'amiral hollandais déclare qu'il n'a pas de contrebande et se rend, après avoir tiré quelques coups de canon, pour protester de la violence qu'on lui faisait. Il est emmené en Angleterre. Cet événement fut, paraît-il, un de ceux, qui déterminèrent Catherine II à rompre avec l'Angleterre.

anglais. Surpris par l'étalage de ces confidences, le ministre autrichien, qui s'étonnait avec candeur qu'on ne se laissât pas convaincre par la supériorité de ses lumières et la fertilité de ses expédients, se remit bientôt, et le rappel de Cumberland lui sembla présager la nécessité de son concours, puisque Florida Blanca ne pourrait plus invoquer le prétexte d'une double négociation. Son fils revint donc à la charge, avec son importunité ordinaire. Mais les Anglais s'étudiaient à multiplier les obstacles; aussi, le ministre espagnol se borna-t-il à répondre qu'il lui paraissait inutile de se rompre la tête à chercher des moyens, pour seconder le zèle de l'Autriche; qu'il n'en voyait qu'un seul, ajouta-t-il, en raillant : « Ce serait de transporter 60,000 hommes, en Angleterre; peut-être, alors, Georges III se prêterait-il à quelque accommodement! »

Ce langage montrait clairement que l'Espagne, ajournant, provisoirement, les discussions diplomatiques, allait, de nouveau, recourir aux armes. Elle espérait acheter, par quelque succès, de meilleures conditions.

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