CHAPITRE VIII
SOULÈVEMENTS DANS l' AMÉRIQUE ESPAGNOLE
\. Régime des colonies espagnoles, rassujeltissement, cruauté des Espagnols contre les Indiens, la mito, protfistalions du pape Paul III et des souverains espagnols; commerce criminel des corrégidores. — II. Excès de centralisation administrative, attributions du conseil des Ind<^s, pessimisme de Campomanes, soulèvements antérieurs à 1780. — III. Tupac Amaru, la révolte du 4 novembre 1780, assassinat du corrégidor Arriaga. la victoire de Sangarara. scènes de carnage, siège do Cuzco, énergique conduite de l'évêque, sommations de Tupac Amaru. sa lettre au chapitns pasquinade, défaite de l'armée rebelle, désespérance de Tupac Amaru, grossièreté de ses lieutenants; captivité de Tupac Amaru, son supplice, continuation de la révolte, Julian Apaza, Mariano, Diéi?o Cristobal Tupac Amaru, siège de la Paz, soumission de Diego Cristobal, intervention de l'évêque de Cuzco, récidive, Diego Cristobal fait prisonnier, son supplice. — IV. Réformes de Charles III aux Indes, la centralisation
[ administrative subsiste, plan du comte d'Aranda.
Dans le cours de l'année 1780, les victoires, remportées par les Anglais, n'étaient pas les seuls soucis qui assombrissaient Charles III. De mauvaises nouvelles venaient de l'Amérique du Sud. Les Indiens, irrités de tous les abus, qui pesaient sur eux, depuis longtemps, poussés à bout, s'étaient révoltés, espérant conquérir, de vive force, une condition meilleure.
Les Espagnols pratiquaient, à l'égard de leur empire d'outre-mer, la politique que les économistes appellent
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r assujettissement (1). D'après cette conception égoïste et étroite, l'Etat ne vise qu'un but : l'enrichissement de la métropole. Il sacrifie, à l'intérêt européen, celui des pays exotiques; les aspirations, les besoins do ses colonies sont négligés; le gouvernement ne se préoccupe pas des avantages lointains; il se guide d'après des vues bornées, inspirées par une avarice impatiente. Il exploite à outrance, et souvent épuise!
Reprocher aux Espagnols une telle conduite serait injuste, car les Français, les Anglais et les Hollandais n'agissaient pas autrement. José de Heredia, qui compare les conquistadores à des oiseaux de proie, aurait pu flétrir de cette épithète nos flibustiers de Saint-Domingue aussi bien que les marins du temps d'Elisabeth, Raleigh ou Drake. Adam Smith reprochait aux marchands de la Compagnie hollandaise des Indes orientales une politique de ])outiquiers, soucieux de remplir leurs coffres, conduits seulement par la perspective du dividende annuel, qui serait distribué aux actionnaires!
Cependant les Espagnols méritent, entre tous, l'accusation d'avoir accablé de traitements inhumains la race indigène de leurs colonies. Ils rendirent la condition des Indiens pire encore, s'il est possible, que celle des esclaves, apportés, en Amérique, des côtes africaines.
Certains usages, qui existaient au Mexique et au Pérou (2) lors de la conquête, tels que la milpa et la mita, devinrent, sous la domination espagnole, des ins-
(1) Arthur GiRVUL'r, Frincipc; de colonisalion et de lé'j,islalion coloniale, p. 'i9. — Voir f'galement C). SceIjLE, la Traite négrière aux Indes de Castill'-. l. II, p. XII. Cette partie de ce remarquable ouvrage contient l'analyse d'un intéressant mémoire du fiscal Campomanes sur le commerce di'S Indes (.'Vrchivo historico, Madrid, El'^tado leg. 3200.)
(2) Blanco Hkrrero, Pnlitica de Espaha en IJUratnar, segunda cdicion, p. 51 et seq., et Desdevises du Dézert, l'Espagne de Vancien régime. In Sociétî', p. 266. Voir également, p. 29, cette restriction qu'il convient de signaler à propos des Indiens: «Certaines peuplades, comme les Técualmes, les Najuritas du Mexique, les Mosquitos du Honduras, les Tobas du Grand- Cliaco, les Araucans du Chili, ('ciiapii'-rcUL toujouis au joug espagnol.»
titutions tyranniques. La milpa était, le champ de guerre, cultivé en commun, par les paysans mexicains, et la mita était la distribution (repartimiento), entre les nobles indigènes, des gens du peuple, afin de les appliquer, soit à des soins domestiques, soit à la culture des terres.
Les Espagnols, se substituant à l'ancienne noblesse indigène, exigèrent, des Indiens, les travaux qui leur étaient imposés, d'après le système de la mita. L'avidité, la rigueur, la cruauté des nouveaux maîtres devinrent telles qu'elles attirèrent l'attention du pape Paul III. Ce pontife rappela, aux sujets du roi Catholique, que les Indiens étaient, comme eux, fds d'Adam; qu'ils étaient, comme eux, membres de la grande famille humaine! Sa voix fut aussi peu écoutée que celle des souverains espagnols. Ceux-ci, à différentes époques, se montrèrent inquiets des excès, commis dans les colonies, et essayèrent de les réparer. En 1504, Isabelle la Catholique, dans son codicille, parut éprouver des remords, en songeant à l'abandon spirituel de ces malheureux; aussi ordonna-t-elle de leur enseigner la religion et de veiller sur leur salut. Charles- Quint, le 20 novembre 1542, déclara que les Indiens ne devaient pas être considérés comme des esclaves, mais comme des vassaux de la couronne. Il défendit de les obliger à travailler, contre leur volonté, et prescrivit que leurs efforts fussent équitablement rémunérés. Philippe III, en 1609, essaya d'adoucir le régime de la mita, en attendant qu'on supprimât définitivement cette institution (1). Malgré ces tentatives, la condition des Indiens ne fut
(1) Préambule de l'édit de Philippe III : " Dans le but de l'utilité commune, nous permettons que l'on fasse des répartitions d'Indiens pour travailler aux champs, élever les troupeaux, exploiter les mines d'or, d'argent, de vif argent et d'émeraude; et, étant donnée la répugnance que montrent les Indiens pour le travail, ne pouvant empêcher qu'on ne les y contraigne, que ce soit au moins, avec une telle modération, que l'on n'introduise pas ces répartitions d'Indiens, là où cet usage n'a pas été établi: et si, par suite du temps, du changement des coutumes, la nature des Indiens était améliorée... on supprimera ces répartitions, etc. >'
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pas améliorée. La loi les déclarait libres, le roi voulait qu'ils fussent égaux à ses propres sujets; mais, depuis l'enfance jusqu'à la mort, ces infortunés souffraient la plus dure des servitudes. Ils étaient traités avec moins de ménagements que des esclaves, parce que ces derniers représentaient, aux yeux de leurs possesseurs, un capital (l),et que l'avarice, sinon un mobile plus élevé, tempérait la cruauté. Mais quel besoiii avait-on de ménager ces parias? On gaspillait leur vie, raus se soucier de voir, un jour, leur race disparaître! Pour les Indiens, point de famille, point de propriété. L'enfant, soustrait à ses parents, privé de leurs soins et de leurs caresses, était envoyé, suivant le caprice, dans les provinces les plus éloignées de son pays d'origine. S'il grandissait, dans le lieu où il était né, astreint aux travaux domestiques, il trouvait, à peine, chez ses maîtres, l'attachement que l'on témoigne à un animal familier, un chien ou un perroquet. Les rois d'Espagne exigeaient de l'Indien une capitation ou trihiito; les fonctionnaires et, en particulier, les corrégidores, les exploitaient, en leur vendant, de force, et à des prix excessifs, des marchandises de rebut ou les objets les plus baroques, les plus impropres à leur condition, tels que des étoffes de velours ou des bas de soie. Enfin, l'usage de la mita subsistait toujours. Ceux qui partaient, pour la terrible mita de Potosi, disaient adieu à leurs proches et à leurs amis, comme s'ils allaient
(1 ) Danvila, t. V, p. 403 fit scq. Voir aussi, même auteur, p. 'il8. la citalion d'une lettre du visiteur Areche à Don Fernando Mangino, 17 décembri; 1777, sur ces abus -. « Toutes les provinces crient pour qu'on les délivre des corrégidores... Tout le monde connaît le mol, mais on se regarde les uns les autres et personne n'a assez d'énergie pour y remédier... Les corrégidores ne pensent à autre chose qu'à leur intérêt...
« Les mitas renferment 30,000 habitants et l'on fait venir à ces mines de Potosi et de Iluancavelica de 1.300 lieues à la ronde. Il n'y a pas de cœur assez robuste qui ne soit attendri de la façon dont les Indiens prennent congé des leurs, ([uand ils sont appelés à ces terribles mines, car, s'ils parlent cent, à peine reviennent-ils vingt... Ici. tout est intérêt particulier: on no songe pas à l'intérêt public. »
niourir. Ils craignaient, avec raison, de ne jamais revenir; de périr, durant le voyage, dans les précipices; de respirer des vapeurs délétères; de ne pas résister à la fatigue des travaux; de tomber entre les mains de gens, qui ne leur rendraient jamais la liberté. L'Indien, qui cultivait le coca ou la canne à sucre, accablé par la chaleur du climat, quand il n'était pas victime de mauvais traitements, succombait, miné par les fièvres. Le berger respirait, sur les hauteurs, où il conduisait ses troupeaux, un air plus sain; mais sa vie solitaire et les inclémences' de la température, qu'il devait supporter, n'étaient presque jamais compensées par un salaire convenable. Ses maîtres trouvaient moyen de lui en retenir la plus grande partie, sous prétexte de s'indemniser du prix des bêtes mortes, accidentellement, ou égarées.
Ces injustices séculaires subsistaient encore, sous le règne d'un prince aussi humain, aussi compatissant que Charles 111. 11 ne pouvait apporter à ces maux les remèdes que lui eût dictés la bonté de son cœur, car trop de gens entravaient sa volonté, intéressés qu'ils étaient à lui dissimuler la vérité, à effrayer, parleurs objections, son intelligence timide et circonspecte. Une complicité tacite liait, entre eux, les fonctionnnaires, envoyés aux Indes; aussi leur esprit de routine défendait-il âprement, contre les réformes, les défauts de cette administration, qui régissait, au delà des mers, l'empire du roi Catholique.
■ La dynastie autrichienne (1) avait voulu gouverner les Indes de la même façon qu'elle gouvernait la Pénin-
(1) Desdevises Dr Dézert, rf-'spimnc de V ancien rr-jime. les fnsliti-' /tons, p. 'j5.
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suie. Cette conception plaisait à son génie autoritaire, bien que ce fût presque une folie que de prétendre régler, dans tous ses détails, à trois ou quatre mille lieues de distance, l'administration d'une moitié du monde. « Les royaumes de Castille et des Indes, disait Philippe II, appartiennent à la même couronne; les lois et le régime du gouvernement doivent être aussi semblables, aussi identiques que possible, autant que le permettront la diversité des races et la différence des lieux (1)! »
Tout le système colonial espagnol dépendait du royal et suprême conseil des Indes, qui était, pour le nouveau monde, ce que le conseil de Castille était pour la Péninsule : comité de législation, tribunal administratif et judiciaire. Charles-Quint l'avait, en 1524, définitivement organisé. Divisé en deux chambres de gouvernement et une chambre de justice, il se recrutait, ordinairement, parmi les hauts fonctionnaires, ayant résidé en Amérique. Il était le corps législatif des colonies; élaborait, sous le contrôle du roi, les lois, pragmatiques, ordonnances, décrets généraux ou particuliers, applicables aux Etats d'outre-mer. Il proposait, à la nomination royale, les vice-rois, les intendants, les gouverneurs, les présidents et auditeurs des tribunaux; il confirmait, dans leurs titres, les employés les plus modestes, les greffiers, les notaires, les corrégidores d(^s plus petites villes. La collation des bénéfices ecclésiastiques n'échappait pas à son contrôle. Les prélats des Indes, ou les supérieurs d'ordres monastiques, ne pouvaient distribuer des bénéfices qu'avec son approbation.
De ces attributions multiples résultait une paperasserie formidable; correspondance non seulement avec les
(1) Jiccopitaciun de Icijcs de Iiidias, IL II, 13. Toutes IfS lois relatives aux Indes formaient uni- vaste compilation, publiée en lPi80 par ordre de Clharles II. Ce eode était, pour le Conseil des Indes, ce que la Nurva Brcopilarion (''tait ji'iui' \o coini'il dr CjHtillc.
fonctionnaires }3rincipaux, mais avec les particuliers influents, de manière à établir tout un contrôle occulte, toute une série d'espionnages mutuels et de dénonciations réciproques. De temps en temps apparaissaient des çisitadores ou inspecteurs généraux, chargés de rendre compte, au gouvernement central, de l'état des colonies, ainsi que de l'esprit des populations.
On se perd dans l'énumération des différentes matières sur lesquelles s'étendait la compétence administrative du conseil des Indes : statistique générale, organisation des voyages de découvertes, envoi de curiosités pour le cabinet d'histoire naturelle, culture du quinquina, propagation de la vaccine, traités de paix, déclarations de guerre, révoltes aux Indes, prêts et dons faits à la nation, décision des conflits, entre les tribunaux des Indes, établissement de notariats, ventes de terrains vagues, confiscations, successions en déshérence, etc.
En sa qualité de tribunal suprême, le conseil des Indes recevait les appels de toutes les causes criminelles et des causes civiles, jugées en Amérique, d'un intérêt supérieur à 10,000 piastres. Ces procès s'éternisaient, les enquêtes se multipliaient, les rapports s'accumulaient, dans les archives; et bien souvent, malgré d'aussi laborieuses informations, les sentences rendues ne répondaient pas à l'équité.
Les défauts d'une machine aussi comphquée, aussi chère, aussi peu maniable n'échappaient pas aux yeux clairvoyants de Campomanes. « Nous avons perdu les Flandres, écrivait-il, nous avons perdu l'Italie; pourquoi ne pourrions-nous pas perdre aussi le Mexique et le Pérou? Et, dans ce cas, quel rôle jouerions-nous dans le monde (1)? »
Il eût fallu remédier à cette centralisation excessive,
(1) Carias poliiico-cronomicas, catta IV.
réprimer les exactions des fonctionnaires, en leur donnant des traitements suffisamment rémunérateurs, mettre la justice à la portée des particuliers et supprimer ces éternels procès, dispendieux et souvent iniques, rendus à Madrid, par le conseil des Indes. Mais il n'était pas facile de faire disparaître, d'un coup, ces habitudes déplorables de vénalité; d'effacer, d'un trait de plume, les haines et les souffrances, accumulées depuis des siècles. Les esprits grossiers des Indiens aspiraient à des vengeances, qu'un remaniement économique n'assouvirait pas. Il leur fallait du sang, pour solder un long arriéré de rancunes, pour calmer leur effervescence, en l'épuisant. On avait réussi, jusqu'alors, à comprimer les tentatives de révolte. Il s'en était produit, sous les règnes précédents, en 1601, en 1609, en 1624, en 1694. Le 24 juin 1765, le peuple de Quito massacra le corrégidor et tous les Espagnols qu'il put saisir. En 1776, les Indiens de l'Orénoque égorgèrent, en une nuit, tous les soldats espagnols, qui gardaient, sur une longueur de cinquante lieues, les communications, entre la haute et la basse vallée du fleuve. Un exemple, entre tous, prouvera combien les esprits étaient surexcités et comme il était facile de les enflammer! A Arequipa (1), des enfants jouaient aux contrebandiers, l'un d'eux représentant le douanier espagnol. Ses camarades oubhèrent, tout à coup, que ce n'était qu'une fiction, et ils le tuèrent, comme s'il eût été un fonctionnaire véritable. La liste est longue des receveurs et des corrégidores, assassinés, avant l'année 1780. La tête de l'un d'eux fut même fichée à l'entrée d'un village de la Plata, comme pour braver, par ce sanglant trophée, le gouvernement qu'il représentait.
(1) Danvila, t. V, p. il 7.
Au mois de novembre 1780, commença le formidable soulèvement dont le chef fut José-Gabriel Gondorcanqui, surnommé Tupac Amaru; ce qui signifie, dans la langue des Indiens : couleuvre resplendissante (1). Il prétendait appartenir à la race des Incas, cette lignée royale du Pérou, qui croyait tirer son origine du soleil. Il empruntait, à ce titre, un prestige immense, un caractère presque sacré, parmi ses compatriotes. Cacique de Tungasuca, village de la province de Tinta, dans le Pérou, ce personnage, dans la vigueur de l'âge, hautain de caractère et irascible, avait reçu une éducation supérieure à celle des gens de sa race. Sa profession de muletier lui permettait, en outre, de se rendre, sans porter ombrage au gouvernement, dans les endroits les plus divers, d'y travailler les esprits et d'y faire germer la semence de la révolte.
Le 4 novembre, il alla, en compagnie du corrégidor de Tinta, Don Antonio Arriaga, chez un curé du voisinage, afin d'y célébrer, par un banquet, la fête de Charles III. Ils revenaient ensemble, le corrégidor marchait devant, lorsque Tupac Amaru lança un lazzo autoiu' du cou d'Arriaga, le jeta en bas de la mule qu'il montaii, le lia et l'emporta dans sa maison. Là, il l'obligea à écrire des lettres, pour convoquer, à Tungasuca, les principaux de la province, les Indiens et les Espagnols, comme s'il agissait, conformément aux ordres de ses chefs hiérar-
(1) Danvila, t. V, p. 425- Ferrer del Rio, t. III, p. 432. Il n'était pas illettré, puisqu'il avait fréquenté les universités de Cuzco et de Lima. Il obtint de porter le titre de marquis d'Oropesa. Son oncle, Don Blas Tupac Amaru, s'était rendu à Madrid, afin d'y solliciter, en faveur des Indiens. Il
y inoiiriil id ou prétendit qu'il avait iHc eriiptùsonné.
chiques. Le 10, Arriaga fut pendu, par un nègre, devant une foule énorme. L'exécuteur était inhabile, les cordes se rompirent; le patient tomba par terre, à demi étranglé, et, pour abréger son agonie, on dut l'achever avec un lazzo. Tupac Amaru adressa la parole aux assistants. Il leur déclara qu'il était chargé du châtiment des corrégidores, qu'il allait extirper les mitas et tous les abus. Il ajouta qu'il ne prétendait pas offenser le roi, qu'il se proposait de favoriser la religion et de protéger l'Eglise. Ce langage plut à la multitude; il acheva de la gagner, en la laissant piller les biens d 'Arriaga et en lui promettant d'autres curées (1).
La nouvelle du meurtre d'Arriaga fut connue à Cuzco le 12 novembre. Elle fut apportée par Don Fernando de Cabrera, corrégidor de Quispicanchi, qui fut menacé d'un sort semblable à celui de son infortuné collègue. L'évêque de Cuzco lança, contre les rebelles, les censures ecclésiastiques et réunit un millier d'hommes, qu'il confia à Ca- Jirera, pour marcher contre Tupac Amaru. La rencontre eut lieu à Sangarara. Le détachement espagnol, glacé par une tourmente de neige, se réfugia dans l'église, afin d'y passer la nuit. Le chef des insurgés fut averti; il cerna l'édifice et y mit le feu, après avoir ordonné au curé d'en retirer le Saint-Sacrement. Ceux qui voulaient sortir furent assommés; il ne fit grâce qu'à une vingtaine de créoles, qui consentirent à le servir.
Ce succès, colporté et grossi de bouche en bouche, ébranla ceux qui hésitaient encore. L'insurrection se propagea jusqu'au Tucuinan. Les scènes de meurtre se multiplièrent. A Saint-Pierre de Bellavista, les rebelles égorgèrent des prêtres, des laïques, des femmes, des enfants, qui avaient cherché asile dans l'église. Le nombre des victimes fut de près d'un millier. A Caracoto, le sang
(1) LORENTE, Ili.^tfiria del Perti bajo los Borbows, p. 178, cité par Dan- VILA, t. V, p. 435.
coula avec une telle abondance qu'il couvrait, à ce que l'on raconte, les pieds des assassins, jusqu'aux chevilles. A Tapacari, ils A^oulurenl enterrer vives des femmes espagnoles.
Ce ne l'ut pas d'abord vers Guzco que se dirigea Tupac Amaru. Il alla vers Callao, rassemblant un grand nombre de partisans, dont le chiffre dépassait quarante mille, quelques-uns même dirent quatre-vingt mille; mais la peur excita, sans doute, les imaginations. Les courages étaient, à Cuzco, complètement abattus. Heureusement que, pour le salut des habitants, l'évêque qui y résidait était un homme d'énergie. Don Juan- Manuel Moscoso y Peralta fit prendre les armes aux ecclésiastiques séculiers et réguliers. « Voici que les moines et les prêtres se conduisent mieux que les mulâtres, avec leurs fusils, écrivait-on de Cuzco à la Paz, le 10 janvier 1781; ils sont enrôlés avec les vieillards et, en un mois et demi, ils ont appris à manœuvrer comme la milice, tandis que le palais épiscopal et le collège sont devenus les casernes des Indiens d'Oropesa (1). » — Dans une autre lettre, signée de Don Juan Manuel Moscoso, adressée à- son collègue de la Paz, le docteur Don Gregorio Francisco del Campo, l'évêque rappelait la conduite de son clergé : « Les prêtres veillaient, en sentinelles, sur les tours; ils organisaient des rondes, dans les rues, gardaient les postes les plus périlleux et ne négligeaient aucun détail des fonctions soldatesques. Les religieux se chargeaient de la garde des temples, de leurs monastères et de ceux des religieuses, dans les vestibules desquels ils demeuraient, les armes à la main. Ma sollicitude s'étendait . à tout, sans souci de la fatigue... (2). »
Le 3 janvier 1781, vers le soir, trois émissaires se présentèrent, devant Cuzco, et demandèrent à être reçus, par
(1) Ferrer del Rio, t. III, p. 4 19.
(2) Cette lettre porte la date du 20 juillet 1782.
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l'évêque et le chapitre. Ils apportaient un message de Tupac Amaru.
u Depuis que j'ai commencé, écrivait-il, à libérer de l'esclavage les naturels de ce royaume, qui s'y trouvaient réduits, par les corrégidores et d'autres personnes, étrangères à tout acte de charité, protégeant ces résolutions contre la loi de Dieu, j'ai eu dessein, autant qu'il était en mon pouvoir, de prévenir les meurtres et les hostilités. Mais comme, dans une partie de cette ville, on commet tant d'erreurs; comme on pend, en mon nom et sans confession, les uns, qu'on arrête les autres, ces nouvelles m'ont causé une telle douleur que je me vois dans la nécessité de demander, à cet illustre chapitre, la répression de pareils excès, en m'accordant l'entrée de cette ville. Car, si on n'y consent à l'instant, je ne pourrai retarder mon entrée que je ferai à feu et à sang, sans réserve d'aucune personne! Dans ce but, le R. P. Fr. Domingo Castro, le D'' D. Ildefonso Vegerano et le capitaine D. Bernardo de la Madrid, se rendent auprès de vous, comme mes envoyés, afin que l'on me rende un compte exact de ce que cet illustre chapitre a résolu, en une affaire de cette importance. Il doit exiger que tous rendent leurs armes, quelles que soient les personnes qui les portent, faute de quoi elles seront passibles de la rigueur d'une juste guerre. Que l'on ne retienne, sous aucun prétexte, mes émissaires, parce qu'ils représentent ma propre personne; qu'on ne prétende pas que j'aie le dessein de causer le plus léger dommage à ceux qui se rendront, à quelque classe qu'ils appartiennent, ainsi que je l'ai toujours fait jusqu'à présent. Mais ceux qui, dans leur obstination, veulent poursuivre d'injustes procédt^s, expérimenteront toutes les rigueurs que réclame la justice divine, puisque, jusqu'à présent, on l'a vue, par beaucoup, foulée aux pieds!
« Ma personne est la seule qui subsiste du sang des rois de ce royaume! Mon origine m'a poussé à tenter,
par tous les moyens possibles, de faire cesser les abus^ introduits par ces mêmes corrégidores et qu'ont inventés ces gens ineptes, qui occupent toutes les charges et les ministères, coupables de tout ce qui s'est accompli, contre ces Indiens et d'autres personnes encore, agissant contre les dispositions des rois d'Espagne, eux-mêmes, dont les lois (je le sais par expérience) se trouvent abolies et dédaignées. Aussi, depuis la conquête jusque maintenant, n'a-t-il pas été permis à ces sujets d'améliorer leur sort; ces fonctionnaires ne se sont appliqués qu'à escroquer cette misérable race, sans lui permettre de respirer. Cela est si notoire qu'il n'y a pas besoin de preuve plus concluante que les larmes versées, depuis trois siècles, par ces infortunés. Leur état ne leur a jamais permis de connaître le vrai Dieu, mais seulement de payer, aux corrégidores et aux curés, le prix de leurs sueurs et de leurs travaux. J'ai fait, de ma propre personne, une enquête, dans la majeure partie du royaume, sur le gouvernement spirituel et civil de tous les sujets. J'ai reconnu que tous ceux qui composent cette nation ne connaissent pas la loi évangélique, parce qu'il n'y a pas d'ouvriers pour la leur porter, par suite des mauvais exemples donnés.
« Ce que j'ai fait, envers le corrégidor de Tinta, je le justifie, car je me suis assuré qu'il agissait contre l'Eglise, et cet acte de justice a été indispensable, pour contenir les autres corrégidores. Mon désir est que ce genre de chefs soit entièrement supprimé, que leurs repartimientos cessent; qu'il y ait dans chaque province un alcade majeur, de nation indienne ou d'autres personnes de bonne conscience, sans autre connaissance que l'administration de la justice politique et chrétienne des Indes; qu'il leur soit accordé un salaire modéré et d'autres profits, qui seront constitués, en leur temps... que, dans cette ville, soit érigée une audience royale, où résidera un vice-roi, comme président, afin que les naturels obtiennent plus
facilement satisfaction. A l'heure présente, je n'ai pas d'autre mobile. Je reconnais au roi d'Espagne le pouvoir suprême, sans détourner personne de l'obéissance, qui lui est due, sans mettre obstacle au commerce commun, nerf principal pour la conservation de tout le royaume (1).»
Il ne fut pas répondu à cette lettre et les envoyés furent gardés en otage. Le 5 janvier, une affiche fut apposée, par un partisan de Tupac-Amaru, sur les maisons des chanoines, elle était ainsi libellée : « O Roi Charles III, par la grâce de Dieu, en quel péril se trouve ton royaume du Pérou, à cause des tyrannies de tant de fonctionnaires, visiteurs, corrégidores et autres inventeurs de tyrannies! Dégaine ton épée contre ceux qui sont cause de cette perdition, sachant surtout que le peuple de tes créoles n'est pas content, parce qu'on a voulu mettre le sel en régie, accabler d'impôts et de taxes ces loyaux sujets. Quand bien même périrait Tupac-Amaru, un autre viendrait lutter contre ces inventions tyranniques, et tuer le cruel visiteur et ses acolytes, ces persécuteurs du royaume (2). »
Le 9, une autre lettre de Tupac-Amaru parvint également au chapitre et à la municipalité. Il se plaignait de ce que l'on gardât le silence et menaça d'entrer de force dans la ville, de la réduire en cendres, d'y tuer tous les Espagnols, de n'y laisser subsister et de n'y établir, désormais, que des Indiens.
Malgré leur nombre, les troupes rebelles étaient moins redoutables qu'elles ne paraissaient, puisque 700 hommes, commandés par le lieutenant-colonel Laiseguillas et le cacique Don Nicolas de Rozas, tinrent en échec cette horde, pendant trois jours et trois nuits. Lorsque quelques renforts se furent glissés dans Guzco, ils
(1) Arcliivo, Madrid, Eslado lep. 4200, cit.i par Danvila, t. V, p. 4'.1. Par le mot rcpnnimicnto, il entend les ventes des corrôgidores.
(2) Archivo, Madrid. Eslado log. 4200.