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s'enhardirent jusqu'à attaquer les ennemis et les battirent . Cette foule, plus disposée à piller qu'à combattre, s'agita, se souleva, contre son chef. Celui-ci, sentant qu'il n'en était plus maître, leva son camp, avec précipitation. Les vainqueurs y pénétrèrent, tout ébahis de leur succès, et trouvèrent, parmi les dépouilles, abandonnées par Tupac-Amaru, le pavillon de soie et le lit doré qu'il s'était appropriés, dans le pillage de la maison d'Arriaga.
Le chef indien se retira à sa résidence ordinaire de Tungasuca. Pour réparer, autant que possible, le mauvais effet de sa défaite, il envoya, de tous côtés, des coureurs, qui tuèrent et terrorisèrent le pays. Le gros de ses forces se réunit à Tinta, tandis qu'à Cuzco se préparait une expédition, pour exterminer les rebelles. Grâce à l'activité de Don José-Alvaro Cavero, du visiteur Don José-Antonio de Areche et de l'inspecteur général Don José del Valle, 17,000 hommes furent équipés. Ils se rendirent, par différents chemins, jusqu'à Tinta, où Tupac- Amaru s'était fortifié et avait même établi une fonderie de canons.
Le descendant des Incas paraissait douter de sa mission, comme semblerait le prouver le billet qu'il envoya, le 5 mars 1781, au visiteur Areche (1). 11 y plaidait les circonstances atténuantes de tous les meurtres, commis en son nom, ou par lui-même, il invoquait, suivant son usage, les cruautés des corrégidores et rappelait son loyalisme constant, envers Charles III. Ces arguments touchèrent peu Areche, s'il faut en croire sa réponse (2).
(1) Coleccion de documentos de Don Bcnito de la Mata Linares, l. LVII. (Real academia de la historia, F 57.)
(2) Areche écrit à Tupac Amaru, mettant en doute sa sincérité, critiquant sa criminelle conduit?, indiquant les différents actes que lui Areche avait personnellement accomplis, pour défendre le roi et la religion; il avait été charf^é, par Charles III, de venir améliorer le sort des Indiens. Il annonçait qu'il marchait contre Tupac-Amaru avec une nombreuse armée et qu' ce que le rebelle avait de mieux à faire était de renoncer à sa criminelli' entreprise et de conseiller à ses partisans la soumission à leur mi légilimc.
Cette démarche dénotait, chez Tupac-Amaru,une secrète inquiétude, quelque remords, peut-être même un vague espoir de pardon. Le temps n'était plus où il se croyait destiné à affranchir les Indiens; où, sur un cheval blanc, il paradait, acclamé des siens, vêtu de velours bleu, couvert d'un manteau d'écarlate, le front ceint d'un bandeau d'or, le cou orné d'une riche chaîne, terminée par un soleil, emblème de son origine sacrée (1). Il sentait que son triomphe passager touchait à son terme. Ses lieutenants n'étaient que des brutes, ne rêvant que pillages et meurtres, lui reprochant aigrement d'épargner les Européens. Un jour, l'un d'eux, nommé Cicenaro, lui dit : « Si nous n'étoufîons pas tous ceux qui ne sont pas de notre race, nous resterons dans la dépendance de ceux, qui auront, dans leur corps, la moindre parcelle de sang espagnol. — « Ce n'est pas le moment d'agir ainsi, répliqua Tupac- Amaru. Occupons-nous, pour l'instant, de nous emparer de ces vastes régions; après, nous pourrons songer à nous débarrasser de tous les obstacles qui se présenteront (2). » Que pouvait-il avec de tels gens? Prolonger quelque peu encore une guerre d'extermination. Un soir, après avoir vu succomber les siens, dans un combat, il n'échappa aux Espagnols que grâce à la vitesse de son cheval, traversa une rivière à la nage et écrivit à sa femme, tout découragé : « Voici que marchent contre nous beaucoup de vaillants soldats; il ne nous reste plus qu'à mourir (3). »
Le 6 avril, il fut fait prisor^nier avec sa femme, Micaela
(1) Ferrer del Rio, l. III, p. 440. Cette magnificencp était barbare et l'accoutrement étrange, car il se coiffait, au-dessus de son diadème, d'un chapeau à trois cornes, et son vêtement de velours était recouvert de la chemisette, appelée unco, que portaient les Indiens.
(2) Cette scène se passait entre Tupac Amaru et son lieutenant, parce que le chef rebelle, bien qu'il proscrivît oiïicielloment tous les Européens, accueillait favorablement tous ceux qui se présentaient de leur plein gré et même ceux qu'il soumettait par la force, s'il pouvait tirer profit de leurs talents et surtout s'ils n'étaient pas étrangers aux connaissances militaires.
(3) Danvila y Collado, t. V, p. 446.
244 RÈGNE DE CHARLES I[I D'ESl'AGNE
Bastidas; ses deux fils, Hippolyte et Fernand; un de ses beau-frères; différents capitaines et colonels de ses troupes. Ces captifs furent remis à l'inspecteur Valle, dans le bourg de Tinta.
Ils furent tous amenés, non sans difficulté, car leurs partisans essayèrent de les délivrer, à la ville de Cuzco, où, le 18 mai, José-Gabriel Tupac-Amaru fut exécuté. La peur, qu'il avait inspirée à ses adversaires, se traduisit par les raffinements atroces de son supplice. On lui arracha la langue, on l'attacha, parles membres, à quatre chevaux. Par suite de la maladresse des bourreaux, du peu de vigueur des chevaux, ou de toute autre cause, le malheureux agonisait, sans pouvoir mourir; on finit par en avoir pitié et lui couper la tête, pour mettre fin à ses souffrances. On tua, également, sa femme, son beau-frère, son fils Hippolyte, âgé de vingt ans. Son fils Fernand fut contraint d'assister à tous ces horribles préparatifs et dut passer, avant d'expirer, sous la potence où furent attachés ses parents (1).
La capture de Tupac-Amaru porta à sa cause un coup mortel. Ses partisans, qui le considéraient comme un être presque sacré, furent tout étonnés de voir périr, comme un criminel vulgaire, un descendant du Soleil. Néanmoins, la pacification du Pérou ne suivit pas immédiatement sa mort. Les siens, son fils INIariano et son frère Diégo- Cristobal Tupac-Amaru, brûlaient de le venger. D'autres, de môme que Julian Apaza, aimaient cette vie d'aventures, où ils trouvaient à satisfaire tous leurs appétits. Mais cette lutte qui, même du vivant de Tupac-Amaru, avait dégénéré en jacquerie, prit de plus en plus le caractère d'une guerre d'extermination. Les excès commis rendirent les révoltés odieux et leur aliénèrent tous ceux qui, au début, avaient ressenti quelque sympathie pour la légitimité de leur cause, pour l'afTranchissement de leur
(1) Ferrer del Rio, t. III. p. 450.
race opprimée. Le soulèvement fut bientôt circonscrit aux évêchés de Cuzco et de la Paz, où il allait être finalement vaincu, par les efforts combinés des vice-rois du Pérou et de Buenos-Aires.
La ville de la Paz était bloquée par des Indiens, commandés par Julian Apaza. De stature moyenne, laid de figure, un peu contrefait, ses yeux, quoique petits et enfoncés dans l'orbite, brillaient d'audace et d'énergie. Il affectait une grande dévotion, multipliait, devant les tabernacles, les génuflexions et les signes de croix, ce qui ne l'empêchait pas de s'adonner à l'ivrognerie et à la débauche. Il exigeait du clergé des honneurs royaux, se faisait recevoir, à la porte des églises, avec l'eau bénite et le dais. Ses partisans croyaient qu'il recevait des révélations d'une image miraculeuse de la Vierge, précieusement enfermée, par lui, dans une cassette. Quand on amenait à Julian Apaza des prisonniers, il s'enfermait pour consulter Notre-Dame, et, selon les prétendus conseils de l'image merveilleuse, les captifs étaient graciés ou envoyés à la mort.
La prise de la Paz, par les insurgés, paraissait inévitable, car Don Sébastian Segurola (1), qui défendait la ville, ne disposait que de cent fusils de munition et de quelques fusils dé chasse. Il fît des prodiges et réussit à tenir jusqu'au l'^i' juillet 1781. A cette date, entra un premier convoi de secours, commandé par Don Ignacio Flores. Le sort des habitants sembla, dès lors, moins désespéré, car ils réussirent, dans une sortie, à s'emparer d'une femme, épouse légitime ou maîtresse de Julian Apaza, qui prenait le titre de vice-reine. Les Indiens, de leur côté, sai-
(1) Dinrio de los sucesos de la Paz, depuis le 13 mars jusqu'à la fin de décembre 1781, par Don Sébastian de Seoukola. Mss. Sobre America, t. VIII, p. 74-151, Madrid. Real Acadcmia de la hisioria. (Danvila, t. V, p. 452.) Ce journal du siège de la Paz a été publié récemment dans la Collection de Documents inédits pour l'Histoire d'Espagne, t. LXXVI, Madrid, 1881.
dirent un aumônier du régiment de la ville, et, le gardant comme otage, ils entamèrent un accommodement. Le temps se passa en pourparlers, interrompus par des combats, jusqu'au 17 octobre; les assiégés apprirent alors qu'une nouvelle colonne de 7,000 hommes, sous les ordres du colonel Don Josef Reseguin, venait à leur secours. En même temps, le vice-roi de Lima promit une amnistie à tous ceux qui se soumettraient et reconnaîtraient Tautorité du roi d'Espagne. Julian Apaza. surnommé Tupac- Catari, fut capturé, condamné à mort, écartelé, attaché à la potence, pendant plusieurs jours. Des quartiers de son corps furent exposés, dans les diiîérents endroits, témoins de ses crimes, et finalement brûlés.
Une négociation fut ouverte avec Diégo-Gristobaî, frère de Tupac-Amaru, par Tentremise de Don Ramon Arias, chef d'une colonne d'Arequipa. Diego protestait de sa bonne volonté, mais montrait la plus grande défiance, comme s'il craignait que l'on ne manquât à toutes les promesses qu'on lui faisait. Il se décida enfin à se rendre au village de Sicuani, avec les siens, prêta serment, entre les mains de Tévêque de Cuzeo (1), le 27 janvier 1782, et vint résider dans cette ville.
Mais ce chef se compromit, quelque temps après, avec
(1) Voici une lettre écrite par l'évièque de Cuzco, au marnent de la soumission de Diego Cristobal : « Je retournai à ma capitale, a^-ec la pensée de laisser à Sicaani un véritable gage de la paix universelle tant désirée, en la personne de Diego Tupac Araaru, repentant de ses anciens crimes, avec la majeure partie de sa famille. Il me retenait avec des larmes et dlmportunes supplications, soit t]u'il me considérât comme le seul appui de son récent pardon, soit qu'il se défiât de la foi dos chefs, au pouvoir desquels il restait... Je ne pus condescendre à ses priôres parce que j'étais appelé à la ville, par la mort soudaine de mon vicaire général... »{2(> juillet 17&2). — Ce digne jfffélat eut à repousser les calomnies que l'on insinua contre lui. On l'accusa d'être de connivence avec le rebelle Tupac Amaru. Sa justification donna naissance à un livre publié par Don Louis-Manuel Venkro de Vauîfa et intitulé : Inocencii fustificada contra los arhficios de la calumnia. Ertracto del papel que escribio en deferisa de su honor y dcstinguidos servicios, kechos con motiiv de la re\.'olucion suscitada en el reino del Perù par el cacique Josej-Gabriel Tupac Àmaru, en el ani> de 119'^. el TUmn S* !>. Jitftn-.Wannet .yfoscoso y Peraita. ficndo obispo de Cuzcu.
ses neveux Mariano et Andrcs Noguera. Il participa, avec eux, à une tentative criminelle, qui échoua, aux environs de Lima. Tous trois, capturés, eurent leur procès instruit, par le visiteur Don Gabriel Aviles et l'auditeur La Mata Linares. Ils furent condamnés au dernier supplice, ainsi que soixante individus, leurs parents ou leurs alliés. Avant d'être pendu, Diégo-Cristobal eut les seins tenaillés, avec des pinces rougies au feu (1).
Ainsi se termina, par des supplices, cette tentative d'émancipation de la race indienne. Il est curieux de songer que, tandis que s'accomplissaient de pareils événements, Charles III travaillait, avec répugnance toutefois, à l'émancipation des colonies anglaises. Lorsque l'on considère Tensemble des mesures qu'il édicta, contre les abus de cette administration coloniale, causes principales de cette révolution, on remarquera que Charles III se conduisit avec timidité et qu'il ordonna des palliatifs plus que des réformes. Il envisagea la question, moins dans son ensemble que dans les détails secondaires. Il apporta quelques modifications, dans la hiérarchie : suppression des alcades majeurs, remplacés par des intendants de province et des subdélégués; il interdit le commerce ridicule et coupable des corrégidores; dès l'année 1765, il avait rendu un décret abolissant le privilège de Cadix, relatif au commerce d'outre-mer, et complété (jette mesure, en 1778. InteUigentes et sages prescriptions, qui melrtaient fin à ces tracasseries pohcières de la chambre de commerce {casa de contratacion), moins utiles aux armateurs que favorables aux coutrcîbandiers; mais, cependant, moyens insullisants pour couper le mal dans sa racine, pour corriger le vice essentiel de l'administration coloniale : l'excès de la ccntralii-atiou! Le décret d'; 1778 aboutit, au contraire, à une conséquence tout opposée;
(1) Fekkkk uki. Rio, I. III, p. 'i.'i'j.
car, lorsque les ports de Barcelone,, de Valence, d'Alicante, de Malaga, de la Corogne et de Santander eurent, comme Séville et Cadix, le droit d'envoyer, au nouveau monde, des vaisseaux marchands, le conseil des Indes, déjà surchargé d'attributions, hérita d'une partie de celles, dévolues, autrefois, à la casa de contratacion.
D'Aranda avait proposé au roi une réforme radicale, qui le déchargeait du gouvernement des colonies, tout en conservant, sur elles, sa suzeraineté. D'après ce projet, Charles III ne gardait, sous son autorité directe, que Cuba, Puerto- Rico et une position dans l'Amérique du Sud. Le reste des Indes formerait trois grands royaumes : Nouvelle-Espagne, Côte-Ferme et Pérou, attribués à des infants. Ils i'ocuniiaîli'aicut l;i supi'émalio du roi d'Espagne, qui prendrait le titre d'empereur. Rattachés à la Péninsule, par leur naissance, leurs alliances et des traités de commerce, ces princes lui payeraient, en outrCj un tribut : le roi de la Nouvelle-Espagne donnerait des barres d'argent; celui du Pérou, des lingots d'or; le souverain de la Côte-Ferme, du tabac et des épices. Comme l'Espagne ne se trouvait pas en mesure de pourvoir l'Amérique de tous les objets manufacturés, qui lui seraient nécessaires, cette importation serait accordée à la France, à l'exclusion de l'Angleterre (1).
Ceux qui connaissent le caractère timoré de Charles III concevront aisément son efïarement, lorsqu'il lut un pareil
(1) Danvila y Collado, I. \'. p. 'i/O. L'auteur a consulté la Alcmoria fpcreta presentada a Carlos JIl par el coude de Aranda despues de firmado el îratado de Paris de 1783, biblioteca del S'' D. Antonio Canovas de Castillo. Cette citation réfute le passage de Ferker dei. Rio, t. III, p. 403, oii cet historien écrivait : « Il nous paraît tout à fait invraisemblable qu'Aranda ait fait une semblable proposition. « Ferrer del Rio cite une lettre d'Aranda à Florida Blanca, de l'année 178G, dans laquelle le comte reproduit à peu prés les mêmes idées que dans son mémoire. Les deux historiens espagnols sont donc d'accord quant aux pensées de l'ancien président du conseil de Castillo, mais Ferrer soutient qu'il ne fit pas de démarche officielle auprès de Charles III et que, dans sa lettre à Florida Blanca, il qualifiait lui-même son plan de rCve politique. (Ferriîr del Rto, t. III, p. 407.)
SOULÈVEMENTS DANS L AiM K R IQ Lf E ESPAGNOLE 249
mémoire. Non seulement cet écrit blessait son goût naturel pour la tradition, pour les institutions établies, mais, en outre, il émanait d'un homme qui lui était antipathique et dont il se défiait, qu'il qualifiait d'esprit versatile et imprudent! Ces raisons suffisaient pour que le roi rejetât de pareils conseils, considérés, par lui, comme autant de cliimèrcs.