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DERNIÈRES NÉGOCIATIONS ET MARIAGES PORTUGAIS

I. Traités avec le Maroc, avec la Porte, la régence de Tripoli; expéditions contre Alger et négociations avec le dey, trêve avec Tunis, considérations de Florida Blanca, sur la paix avec les musulmans. — II. Naissance des jumeaux, fêtes célébrées à cette occasion. — III. Mariages portugais^, cérémonies, démarche ofîicielle de M. de Lourizal, arrivée de Dona Mariana à Aranjuez, récompenses royales, mort de l'infant Don Louis, éventualités successorales. — IV. Querelles avec Napies, Marie Caroline, nullité de Ferdinand, Acton, langage violent de Florida Blanca, lettre de ce ministre à d'Aranda; instructions do Charles III à M. de Llano, ambassadeur à Vienne; conduite de l'ambassadeur Las Casas, mission de Pignatelli à Madrid, anecdote relative à l'infant Gabriel, deuils; mort de Dofia Mariana, de son époux; l'infante Charlotte destinée à régner, en Portugal, arbitrage de Charles III, entre l'Angleterre et la France, au sujet de la Hollande.

Lorsque, au mois cl'octohre 1788 Florida Blanca, leinit au roi son fameux Mémorial, résumé des actes accomplis, SOUS sa direction, sorte de testament politique, destiné à ses successeurs, un des résultats dont ce ministre se montra particulièrement fier est d'avoir conclu la paix avec les puissances barharesques, d'avoir signé un traité d'alliance avec la Porte. « Désormais, écrit-il, non sans orgueil, le drapeau espagnol se voit fréquemment dans tout le Levant où, jusqu'alors, il était inconnu (1). »

Florida Blanca, dans la poursuite de ce dessein, fit preuve d'une persévérance et d'une ténacité que ne dé-

(1) Bihliotecu de Autorrs rsprii'Ktlf:^, nlirns uri ^innlr^ de Florida Bbiura, t. LIX, p. 319.

couragèrent ni les obstacles, ni les échecs. On a vu, précédemment, les combats livrés au Maroc, autour de Melille et du Peiïon de Vêlez; l'humiliante retraite d'O'Reilly, après la tentative infructueuse, contre Alger.

Au temps de la guerre contre l'Angleterre, les combats, sur la côte d'Afrique, furent nécessairement suspendus, car l'Espagne n'avait pas trop de toutes ses forces, et l'instant n'était pas de les éparpiller, par des actions secondaires. On ajourna donc, provisoirement, la revanche d'Alger, et on se contenta de terminer les négociations, commencées avec le Maroc. L'empereur de ce pays, assagi, par ses défaites antérieures, délégua, en Espagne, un ambassadeur, Sidi Mohamed-ben-Otoman, qui signa, le 30 mai 1780, un traité d'alliance avec Charles III, ratifié le 25 décembre, par le souverain musulman. Les navires anglais, amarrés, dans les ports de Tanger et de Tétouan (1), reçurent l'ordre d'en sortir. Malgré cette bruyante démonstration officielle, toute relation commerciale ne fut pas désormais rompue, entre le Maroc et la Grande-Bretagne. Pendant la guerre, les musulmans de Tanger et d'autres ports furent les pourvoyeurs habituels de Gibraltar. Cependant, le gouvernement espagnol ferma les yeux sur ces infractions subreptices et sa tolérance en fut récompensée. L'empereur du Maroc révéla des intrigues anglaises, machinées pour s'emparer de Tanger. La guerre terminée, le lieutenant-colonel Don Francisco Sahnas y Mofiino partit, en qualité d'envoyé extraordinaire, le 27 avril 1785. Il leva une carte du pays, depuis Tétouan jusqu'au cap Spartel, et obtint, pour les missionnaires espagnols, la permission de bâtir une maison à Tanger. Il rapporta en Espagne, pour Charles III, des présents, de la part de l'empereur. Les badauds de Madrid se pressèrent autour de cages, con-

(1) I.M ville ili' Ti'Iouanesl siliUM' à G kilonuMrrs diiiis riiili'i'iciir dos lerres, ut'annioiiis ello a un poi'l sur la Méiiitcrranùi' a 'iS kiluinèlrcsS.-E. de Tanger.

tenant un lion, un tigre, une hyène, des autruches, des chèvres et des moutons (1).

Le dey d'Alger se montra moins accommodant que l'empereur du Maroc. Il repoussa toutes les ouvertures, sous prétexte qu'il ne pouvait rien conclure, avec l'Espagne, sans l'approbation du Grand Seigneur. Dans son Mémorial, Florida Blanca ne mentionne que d'une façon générale les jalousies européennes, qui entravèrent les progrès des négociations espagnoles, avec la Porte. Par une lettre au comte d'Aranda (2), il est plus explicite et désigne particulièrement notre nation, comme l'instigatrice de toutes les intrigues, a Sachez, écrit-il, que, d'après mes conjectures bien fondées, cette cour (la France) nous a trompés, avec le Turc el les Algériens, lorsqu'elle nous offrit de nous réconcilier avec eux. Aujourd'hui qu'ils ont su que nous pouvions découvrir leurs trames, Montmorin est venu, avec de petites questions doucereuses, de la part de Vergennes, pour savoir ce que fait notre émissaire à Gonstantinople, bien qu'ils le sachent mieux que nous; mais le remords les travaille. Je n'ai pu me retenir de laisser échapper une belle sortie, contre le sieur de Montmorin, et V. E. peut, si on lui parle de tout ceci, ou feindre de ne rien savoir, ou s'expliquer en termes ambigus, tels que nos intentions ne se découvrent pas et donnent à ces gens des appréhensions de notre dégoût. Le prétexte de notre émissaire, c'est de régler différentes choses, relatives aux Lieux Saints et de tâter le terrain. »

Cet envoyé, Don Juan de Bouligny, s'aperçut bien vite que ce terrain était plein de fondrières et de pièges. Néanmoins il réussit et il y fut aidé par l'ambition de Catherine ILAchmet IV espéra trouver, en Charles III, un appui contre la Russie, qui voulait s'annexer la Crimée.

(1) Daxvila, t. V, p. 475 et seq.

(2) 27 octobre 1779. (Ferrer del Rio, t. IV, p. 6.)

Depuis 1774 (1), l'anarchie y était l'état normal, parce que le traité de Kaïnardji, en déclarant cette presqu'île indépendante, avait dépouillé le sultan de sa souveraineté temporelle. Ce prince revendiquait, comme successeur des khalifes, la suprématie religieuse. Livrés à eux-mêmes, les mourzas s'étaient partagés en deux fractions, le parti russe et le parti turc. Tour à tour, on faisait et on défaisait le khan de Grimée. Le 14 septembre 1782, un traité de paix, de commerce et d'amitié fut signé, entre Don Juan de Bouligny et le grand vizir, au nom du sultan. Les formes observées furent les mêmes qu'avec la France, la Sicile, l'Angleterre, la Hollande et la Suède : des consuls espagnols furent établis, dans tous les ports de l'empire ottoman et les sujets de Charles III furent autorisés à visiter les lieux saints. Le chapitre xvii de cette convention portait que la Porte notifierait, aux régences barbaresques, la paix, qu'elle venait de conclure, avec Madrid.

Le résultat immédiat de ce traité fut de faire aboutir celui de la régence de Tripoli avec le roi d'Espagne (2). L'instigateur en fut le maréchal de camp, comte de Cifuentes, capitaine général des Baléares depuis la conquête de Minorque. Dans cette île vivait un négociant, Don José de Soler, qui avait trois fils. L'un d'eux, Pedro, résidait alors à Tripoli, pour y recouvrer une créance; Juan, son frère, était un homme fort habile, qui connaissait l'arabe et plusieurs autres langues étrangères; enfin, Jaime avait épousé une fille du consul hollandais à Tunis. Cifuentes fut amené à s'entremettre, dans la négociation de Tripoli, par une lettre que lui adressa Don Pedro, dans laquelle ce dernier montrait les bonnes dispositions du bey et offrait ses services. Florida Blanca, consulté, autorisa la poursuite de cette affaire et communiqua à Ci-

(1) A. Rambaud, Histoire de In liussir. p. /i91.

(2) Ferrer del Rio, t. IV, p. '.».

fuentes le firman d'Achmet IVàla régence de Tripoli (i).

Quant au dey d'Alger, il restait toujours aussi diffîcultueux (2). Une expédition de six vaisseaux do ligne, de trois frégates, deux galiotes, trois brigantins, neuf chébecs, trois balandres, vingt barques canonnières, vingt bombardes, six felouques et huit brûlots partit, au mois de juillet 1783, sous les ordres de Don Antonio Barcelo. Il semblait que de pareilles forces dussent vaincre les Algériens ou, tout au moins, leur causer de sérieux dommages. Le l'^r août commença le bombardement. On tira, sur la ville, trois cent quatre-vingts bombes, sans grand résultat. « J'ai entendu dire, rapporte Fernan Nuiiez, à une personne véridique,qui s'est trouvée dans la place, que beaucoup de ces projectiles étaient remplis de terre. Si cela était vrai, au lieu d'être un grief contre Barcelo, ce serait un soupçon fondé de la mauvaise intention de ceux qui servaient sous ses ordres, de leur jalousie à l'égard de leur chef, à cause de son humble origine. Il est vrai que ce valeureux marin n'avait pas, comme lieutenant général, les mêmes qualités que comme capitaine d'un corsaire. Ce feu d'artifice dura huit jours, spectacle beaucoup trop coûteux, pour le divertissement des Maures et l'utilité de celui qui le paya. »

On reprit cette opération, en l'année 1784. Une division de la marine portugaise, commandée par le briga-

(1) Ce traité porte la date du 10 septembre 178 'i. Don Pedro Soler fut nommé consul à Tripoli, et son frère Don Juan commissaire des guerres. Leur père eut une pension viagère de trente douros par mois. Le préambule du décret royal, cjui accordait ces récompenses, commençait ainsi : « Le jugement, la prudence, la discrétion et la promptitude avec laquelle vous avez entrepris et achevé, à la satisfaction du Roi et du bey de Tunis, la négociation de la paix, ont fortifié l'opinion que S. M. avait de vous comme sujets habiles, prudents et utiles à l'Etat. Aussi, comme vous demandiez, dans le cas où le Roi montrerait pour vous quelque sollicitude, qu'elle se tournât en faveur de votre père, S. M. s'est demandé si de tels fils, qui honorent ainsi leur père, sont plus dignes de récompense qu'un père, qui a réussi à inspirer à ses fils de tels sentiments... »

(2) Fernan Nttnez. Compendio, t. IL p. 11. et Aff. étr., Espagne, t. DCXI, f 76.

dier Ramirez, s'unit à notre escadre. Les Maltais collaborèrent à l'expédition, ainsi qu'ils l'avaient fait en 1783. L'effet fut le même, avec plus de témoins et de risques, car les Algériens présentèrent une ligne importante de barques canonnières et de bombardes. Peu s'en fallut qu'ils ne coupassent l'escadre. On battit en retraite, comme l'année précédente, « avec augmentation de dépenses, de honte, et sans profit. »

On préparait une quatrième expédition en 1785 (1), lorsque le comte de Gifuentes remit, au ministre Florida Blanca, une lettre d'un certain Bartolome Escudero. Elle portait que le dey était décidé à conclure un accommodement. Aussitôt le roi ordonna au chef d'escadre Mazarredo de partir, avec deux vaisseaux et deux frégates, et de hisser le drapeau blanc, en vue d'Alger. Mazarredo quitta Carthagène et parvint à sa destination le 14 juin. Les préhminaires furent signés le 16 juillet 1785. Certaines difficultés retardèrent encore le traité définitif. Mais le frère Alvaro Lopez, administrateur, à Alger, de l'hôpital des Espagnols, parvint à les vaincre. Il y eut, dans cette négociation, l'intervention d'un personnage assez énigmatique, Français mâtiné d'Autrichien, qui se faisait appeler le comte d'Expilli et qui réussit à obtenir le poste de consul à Alger. Fernan Nuriez en parle comme d'un intrigant, sans s'expliquer davantage.

Le bey de Tunis (2) avait donné sa parole que la paix, conclue avec Alger, entraînerait celle de sa régence. Don Jaime Soler, gendre de M. Nisseu. consul de Hollande à Tunis, se flattait de conduire ces pourparlers. Mais, quand il débarqua, il se trouva devancé, par un capitaine do vaiseau marchand. Don Alejandro Baselini. Le traité obtenu n'était qu'une trêve que Soler espérait transformer plus avantageusement. Les prétentions du bey

(1) .\ff. élr. Espagne, t. DCXVI, f" 12. el t. DCXX, f» 17.

(2) DAN\aLA, t. V, p. 484, et Ferrer del Rio, t. IV, p. 14.

de Tunis étaient excessives. Interprétant faussement le traité avec les Algériens, il voulait s'y reporter, en frappant les marchandises, importées par les Espagnols, de droits fort élevés et en dressant une liste de présents que lui ferait annuellement le roi d'Espagne. Don Jaime repoussa de telles conditions, qu'il jugeait contraires à l'honneur de son maître. Alors le bey demanda qu'on lui versât au moins 2 millions de douros, parce qu'il soutenait que la cochenille et la laine, introduites dans ses Etats, par les juifs, venant de Livourne, payaient un droit d'environ 9 ou 10 pour 100; que cette taxe, par suite du traité avec les Espagnols, tomberait à moins de 3 pour 100, quand les sujets de Charles III apporteraient, directement, ces produits. Il estimait la perte annuelle, qu'il subirait ainsi, à 40,000 piastres. Don Jaime Soler échoua dans ses pourparlers, parce qu'il eut, contre lui, les commerçants étrangers, inquiets de la concurrence espagnole. Force fut donc de s'en tenir à la trêve conclue par Baselini.

Les avantages, obtenus de la Porte et des régences barbaresques sont ainsi résumées par Florida Blanca : « Votre Majesté tient libres d'ennemis et de pirates les mers, depuis l'Océan jusqu'à l'extrémité des domaines du sultan, dans la Méditerranée... En ce temps, sont terminés l'esclavage de tant de milliers de malheureux et l'abandon de leurs familles infortunées, d'où il résultait d'indicibles préjudices à la Religion et à l'Etat. Maintenant a cessé l'extraction continuelle de sommes énormes d'argent qui, en nous appauvrissant, enrichissaient nos ennemis et facilitaient leurs armements, pour nous nuire. Enfin, on peuple et on cultive, avec une incroyable promptitude, trois cents lieues de terrains, les plus fertiles du monde, sur les côtes de la Méditerranée, que la terreur des pirates avait laissés abandonnés et stériles... (1). »

(!) Mnmnrinl dr Florida Blanca, t. LIX, <léjà nité, p. 320.

La succession masculine du prince des Asturies n'était assurée que par l'infant Carlos-Eusebio, qui mourut le 11 juin 1783. La princesse Marie-Louise était grosse, la cour se trouvait à Saint-Ildefonse, lorsque, dans la matinée du 5 septembre, on avertit le roi que l'accouchement était prochain. Il se rendit, aussitôt, à l'appartement de sa belle-fille, traversant la foule des courtisans, qui se pressaient sur son passage. A huit heures, Charles III annonça, à ceux qui l'entouraient, l'heureuse naissance d'un garçon, et bientôt il se présenta, tenant, entre ses bras, son petit-fils, qu'il montra aux officiers du palais, aux prélats, aux grands, aux conseillers d'Etat et aux ambassadeurs. On baptisa, sur-le-champ, le nouveau-né qu'on appela Charles-François-de-Paule. La cérémonie s'achevait à peine que le roi apprit la venue d'un second garçon. Charles III accomplit, à son égard, les mêmes formalités que pour son frère, et cet infant reçut le nom de PhiHppe (1).

Pour célébrer, comme il le méritait, cet heureux événement, advenu en même temps que la ratification de la paix avec l'Angleterre, un décret royal, du 22 octobre, ordonna de chanter le Te Deum et d'illuminer, pendant trois nuits consécutives, dans tout le royaume. Poètes populaires, poètes de cour rivalisèrent, entre eux, d'adulations; mais Madrid, qui voulait effacer, dans l'esprit du monarque, tout souvenir des émeutes passées, sur-

(1) i-milio CoTARBLO y Mori, Iriarte y su epoca, p. 28t.

passa les autres villes par ses manifestations de joie et d'amour.

Elle employa à ses préparatifs les derniers mois de l'année 1783 et la moitié de l'année suivante. Touché de tant de zèle, pour lui complaire, Charles III dérogea à ses habitudes et consentit à présider ces fêtes. Le 30 juin 1784, la cour arriva à Madrid, et, le 3 juillet, le corrégidor Armona publia le programme des réjouissances. Elles durèrent trois jours et commencèrent le 13 du même mois.

On décora la Plaza Mayor et elle fut splendidement illuminée. Les édifices publics placèrent, sur leurs façades, des portraits du roi et des princes ; ils les ornèrent de devises et d'inscriptions. Les particuliers décorèrent leurs maisons de tentures, de statues, de trophées. Tout ce que l'histoire sacrée ou profane offrait d'allusions fut reproduit par des artistes improvisés. On ne vit jamais tant de tableaux, représentant Castor et Pollux, Romulus et Remus, Jacob et Esai'i. Ceux qui se firent les plus remarquer, par le luxe qu'ils déployèrent, furent le duc de Hijar, le marquis de Cogolludo, les ducs d'Albe, de Medina-Celi et de Villahermosa.

A quatre heures de l'après-midi, sortit la mascarade, organisée par la municipalité de Madrid. Elle se composait de cinq chars de triomphe, traînés, chacun, par six chevaux, richement harnachés. Des timbales et des clairons les précédaient, ainsi que des comparses, revêtus de différents déguisements, qui dansèrent devant le palais du roi. Les jours suivants, le cortège parcourut la ville et dansa sur la Plaza Mayor. Le roi et sa famille vinrent assister à ce spectacle.

Vingt mille étrangers affluèrent dans la capitale. La vigilance du corrégidor Armona (1) ne fut pas en défaut, et,

(1) Ce fut un des corrégidores les plus aimés de Madrid. Il remplissait sa eharge depuis douze ans, quand il fut frappé d'une maladie grave qui mit

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malgré la foule, qui encombrait les rues, il n'y eut aucun désordre, aucun accident grave à déplorer. Les courses de taureaux se célébrèrent, avec leur pompe accoutumée. Il y eut aussi des divertissements moins grossiers, plus pédants peut-être. Les assistants, qui se pressaient à l'académie de San-Fernando, écoutèrent le poème de Don Vicente de la Huerta (1), intitulé V Oracle de Manzanares; il célébrait la paix récente et prédisait la prochaine expédition de Earcelo contre Alger. Don Ignacio Lopez de Ayala (2) lut une élégie sur l'embellissement de la nature, par les nobles arts, la peinture et la sculpture.

La municipalité proposa, au concours, deux prix de 50 doublons, destinés à récompenser les deux meilleures comédies ou tragédies, composées pour la circonstance. La somme était médiocre, mais l'auteur avait, comme compensation, tout le luxe de mise en scène, qui serait dépensé, pour faire valoir son œuvre. Don Ramon de la Cruz, le plus célèbre écrivain de saynètes à cette époque, devait en composer la loa ou l'avant-propos; les décors seraient brossés par un peintre renommé alors. Don Antonio Garnicero. Don Gaspar de Jovellanos présida le jury littéraire, qui décerna le prix à deux comédies que l'on examinera ailleurs, los Menestrales (3) de Don Candido Maria Trigueros, et /a^ Bodas (\q^ noces) de Camacho de Don Juan Melendez Valdès.

ses jours en danger. Les communautés religieuses célébrèrent spontanément des messes, pour son rétablissement, et, jusqu'à sa convalescence, des grands d'Espagne, des nobles, des prêtres, des officiers, des gens du peuple se pressaient à sa porte, pour savoir des nouvelles. (Voir Armona noticias prii'adas de casa, 3^ partie, citées par Ferrer del Rio, t. IV, p. 89.)

(1) Un des défenseurs les plus ardents de la tradition dramatique espagnole, j

(2) Auteur d'une tragédie, la Nurnancia dcsiruida.

(3) Les ouvriers.

Ces fêtes furent bientôt suivies de jours de deuil. A la fm de novembre 1784, les infants étaient morts (1). Le roi, pour assui^er, avec plus de sécurité, sa succession, voulut établir son troisième fils, l'infant Gabriel, et résolut de le marier avec Doria Mariana- Victoria, fille de la reine de Portugal. Il projeta encore une autre union entre Dona Carlota, fille ainée du prince desAsturies, et Don Juan, second fils de la reine de Portugal.

Don Gabriel était prieur de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem ou de Malte. Non seulement le pape l'autorisa à se marier, mais il lui permit de transmettre héréditairement sa dignité à ses descendants. Ce prince fut assuré ainsi, lui et les siens, d'un revenu de 4 millions de réaux (2).

Ces unions resserraient les liens, qui existaient déjà, entre Lisbonne et Madrid; elles consolidaient, entre les deux couronnes, des rapports d'étroite amitié, en é\'itant, toutefois, les embarras d'une alliance plus onéreuse qu'utile au roi Catholique. Enfin, l'annexion future du Portugal serait peut-être préparée ainsi (3).

Florida Blanca, l'heureux et habile instigateur de ces négociations, se proposait, en outre, d'affranchir, par ce moyen, la monarchie espagnole de la tutelle de notre pays. Cette intention secrète fut discernée, par des esprits poli-

(|) Le 14 octobre de cette année naquit celui qui régna sous le nom de Ferdinand VIL

(2) Fernan Nunez. Compendw, t. II, p. 11, et Alî. étr., Espagne, t. DCXL •f" 280.

(3) Jnstrucciou resercada para la Jtirita creada en 8 de julio de 1787, ,parag. CCCLXXV-CCCLXXVIIL biblioteca de autorrs espanoles, t. LIX.

tiques, comme Fernan Nufiez, alors ambassadeur à Lisbonne. Lui, ordinairement assez sceptique, assez indifférent, se laissa gagner par l'enthousiasme, qui animait les Ibéristes ou anti français (1).

Le duc d'Almodovar fut nommé grand majordome de la future belle-fdle de Charles III, le marquis de Llano fut chargé de conduire, à la frontière, la princesse Charlotte. Le jour de Pâques de l'année 1785 fut fixé, pour l'entrée solennelle du roi, dans l'église de Notre- Dame d'Atocha. Cette cérémonie se pratiquait, chaque fois qu'une infante quittait l'Espagne. La cour, après une villégiature de quelques jours à Aranjuez, devait, ensuite, revenir à Madrid, pour la demande solennelle, que ferait le marquis de Lourizal, au nom de sa souveraine la reine Très Fidèle (2).

Le 27 mars, celui-ci partit, à cheval, de son hôtel, accompagné de l'introducteur des ambassadeurs et d'un majordome de semaine, aussi à cheval, précédé par une livrée nombreuse, suivi de neuf voitures de gala. La première était celle que le roi d'Espagne lui avait envoyée; ensuite venaient quatre carrosses, commandés à Paris par le marquis; puis celui du nonce, de l'ambassadeur de Naples, du majordome de semaine, et de l'introducteur des ambassadeurs. Le marquis de Lourizal fut reçu, au haut de l'escaher, par le capitaine des gardes de quartier, à la tête de la maison du roi, et conduit à l'appartement de Sa Majesté à qui il fit la demande. Il se rendit, ensuite, chez le prince des Asturies et se retira, avec le même appareil, à cette différence près qu'au retour, il entra dans la voiture du roi d'Espagne. Le soir, il revint au palais. Le monarque le reçut, sous le dais, dans le salon des am-

(1) Morel-Fatio, EtuAfs sur VEspa<^ne, 2'^ si;rie. p. 2G0.

(2) Aff. t'tr., Espagne, t. DCXVI, l'i février 1785. L.i correspondance est <le Bourgoing. Montmorin. étant parti le 3 septembre 1783, ae fut remplacé par le duc de la Vauguyon que le 10 mai 1785.

i)assadeurs, ayant à sa droite toute sa famille assise et, à sa gauche, trente grands d'Espagne, l'archevêque de Tolède, le grand inquisiteur, le patriarche des Indes, le gouverneur du conseil de Castille et le confesseur, lesquels étaient tous debout et avaient été appelés, comme témoins. Le ministre des Indes, M. de Galvez, en qualité de notaire du royaume, lut, à haute voix, un acte qui contenait, à la fois, le contrat de mariage de l'infante Charlotte et celui de Don Gabriel.

La lecture terminée, les contrats furent signés, sur-lechamp, par le roi d'Espagne et sa famille, y compris l'infant Don Louis, venu tout exprès de son château de las Arenas. On observa que cette cérémonie réveillait, chez ce prince (1), des regrets dont il ne pouvait entièrement étouffer l'expression. Lorsque l'ambassadeur eut signé à son tour, le souverain et toute sa famille passèrent dans un autre appartement, où un autel était dressé. Le patriarche des Indes y donna la bénédiction nuptiale à l'infante Charlotte et à Don Juan, représenté par Charles III. Immédiatement après, M. de Lourizal retourna chez lui, où il donna une fête. Cinq à six cents personnes prirent part à un refresco, à une sérénade, à un souper splendide et à un bal paré (2).

Vers la fin de mai, la princesse de Portugal arriva à Aranjuez. Le roi avait envoyé son sommelier de corps, le marquis de Valdecorzana, et le prince des Asturies le duc de Frias, pour la complimenter. L'infant Gabriel alla au-devant de sa fiancée sur la route de Tolède et la pré-

(1) On ne lui avait', en effet, permis qu'un mariage morganatiquej, et ses enfants étaient exclus du trône.

(2) Aff. étr., Espagne, t. DCXVI, f° 155. Dans la lettre de Bourgoing, on relève cette observation qui trahit les secrètes inquiétudes de la France : « A la lecture du contrat, on a remarqué que cet acte ne renfermait pas un mot qui eût rapport à la succession aux trônes d'Espagne et de Portugal, et que l'infante Charlotte et l'infant D. Gabriel y étaient nommés dans l'ordre où jls étaient assis, c'est-à-dire la jeune infante avant son oncle, ordre que la pragmatique de Philippe V semblait avoir interverti. »

céda de quelques instants. Tous les officiers de la cour, en uniforme de gala, se tenaient au haut du grand escalier, autour du roi. L'infante se jeta à ses genoux. Sa Majesté la releva, l'embrassa et la conduisit, aussitôt, devant le patriarche des Indes, qui ratifia la cérémonie du mariage, accomplie à Lisbonne. Puis, Charles III alla à sa chapelle, où il entendit le Te Deiim. Un banquet eut lieu, ensuite. On remarqua que la princesse était grande, avait un beau teint et de belles dents, mais qu'elle commençait à prendre beaucoup d'embonpoint (1).

Fernan Nunez, ambassadeur à Lisbonne, dont le patrimoine était déjà passablement ébréché, le compromit encore par ses largesses. A la fête, qu'il donna, au palais du Rocio, éclairé par plus de trois mille bougies ou torches de cire, on servit une superbe collation et un souper de trois cent trente et un couverts, où parurent les mets et les objets les plus rares. Les invités admirèrent, particulièrement, des surtouts de table, que leur hôte avait fait venir de Paris.

Charles III avait refusé les arcs de triomphe et les décorations qu'il est d'usage d'exécuter, en de semblables circonstances. Il dit au corrégidor Armona, qui lui présentait un projet dressé, par l'architecte Don Ventura Rodriguez, directeur de l'Académie de San-Fernando, qu'il ne voulait pas gaspiller l'argent de ses sujets; que leur amour, leur fidélité et leur joie lui suffisaient (2).

Mais la satisfaction du roi apparut dans ses récompenses. Le marquis de Lourizal reçut la Toison d'or; le

(1) Aff. élr., Espagne, t. DGXVII, 23 mai 1783. Le duc de Valdecorzana. à la mort du duc de Losada, devint sommelier de corps du roi; il était le neveu du défunt et avait rempli autrefois, auprès du prince des Asturics.la charge de grand écuyer. (Aff. étr., Espagne, t. DCXI,f°202.) Le duc de Losada mourut le 20 octobre 1783- (Voir Danvil.4, t. Y, p. 48G.)

(2) Morel-Fatio, ouvr. cité, p. 261; Ferrer del Rjo, t. IV, p. 21. Néanmoins, malgré ce langage qui semblait indiquer que le roi ne voulait pas de dépenses inutiles, on fut étonné de l'appareil dispendieux que déploya la cour de Madrid, » bien que le ministre des finances s'occupât alors de retranchements et d'économies.» (Aff. étr., Espagne, t. DCXVI, 28 avril 1785.)

ministre des Indes, Don José Galvez, fut nommé marquis de la Sonera, province de la Nouvelle-Espagne, qu'il avait jointe à cette vice-royauté, lorsqu'il y était visiteur général, Fernan Nunez devint conseiller d'Etat, avec faculté de jouir, immédiatement, de la pension, attachée à sa nouvelle charge. Seul, Florida Blanca ne voulut rien accepter. Comme il fut instruit de démarches, faites par le marquis de Lourizal, pour lui obtenir la Toison d'or, il déclara, avec une certaine sécheresse, qu'il lui suffisait de savoir que le roi son maître était satisfait de ses services, sans qu'il fût besoin d'intrigues ou de manœuvres pour le progrès de sa fortune particulière (1).

L'infant Don Louis mourut, peu de temps après le mariage de son neveu, Don Gabriel, au mois d'août 1785. Charles III, qui l'aimait beaucoup, se montra très affecté. Il avait eu peine à se séparer de ce prince, à cause de son mariage morganatique, et, bien souvent, il lui arrivait, par inadvertance,, d'appeler « mon frère «le prince des Asturies. Un jour que celui-ci lui faisait remarquer sa méprise : « Ne t'étonne pas de cela, mon enfant, lui répondit le roi; nous avons chassé si longtemps ensemble. » Le souverain exigeait qu'on témoignât à Don Louis les plus grands égards;les moindres manquements, à son sujet, le blessaient très vivement; susceptible, à l'excès, pour tout ce qui concernait l'honneur de son frère cadet. L'héritier présomptif l'apprit un jour, à ses dépens. Il causait avec son père et lui annonçait qu'il avait reçu une lettre de son oncle : « Je ne lui ai pas encore répondu, ajouta-t-il, avec une nuance de dédain. — Vous ne vous conduisez pas alors comme moi, reprit le roi. Je lui réponds, chaque fois et sur-le-champ, parce que c'est mon frère. » Ces paroles furent proférées si énergiquement et, avec un tel regard, que le prince des Asturies baissa la tête et comprit la leçon (2).

(1) Florida Blanca, Mémorial, ouv. cité, p. 320.

(2) Fbrker DEL Rio, t. IV, p. 23.

Les puissances européennes ne virent pas, sans inquiétude, se conclure les mariages portugais. L'Etat, qui en conçut le plus d'ombrage fut la France. En vain, Charles III s'efforça de tranquilliser notre cour, de la gagner, par ses procédés. Ainsi, il voulut faciliter nos relations commerciales avec Lisbonne, débouché qui nous était demeuré fermé, jusqu'alors, au profit des Anglais; il s'entremit, dans une querelle, entre la France et le Portugal, au sujet d'un fort, situé sur la côte d'Afrique, au nord du Zaire, appelé Gobinde (1), que des colons portugais avaient démoli. Le ministère de Louis XVI resta en défiance, dans l'attente de graves événements, que ne manqueraient pas de provoquer les successions futures. M. de la Vauguyon (2), notre ambassadeur, parlait souvent de l'avènement probable de la princesse Charlotte au trône lusitanien; fréquemment il lançait des allusions relatives à la disproportion d'âge, entre le prince du Brésil et sa tante, son épouse; à la stérilité d'une pareille union! D'autres conjectures s'offraient également aux hypothèses des diplomates. La santé de Charles III déclinait visiblement. Le roi était affligé d'un tremblement continuel ; après une attaque, dont les médecins ne déterminèrent pas exactement le caractère, il resta, assez longtemps, sans connaissance. Néanmoins, rien ne fut changé ni à son régime, ni à sa vie; même activité, même insouciance des intempéries que par le passé. Le dernier-né du prince des Asturies, Ferdinand, semblait aussi chétif que ses frères aînés, prématurément enlevés. Vraisemblablement, la princesse des Asturies ne mettrait plus au monde d'autre enfant. Son époux, dans ses courses à cheval, multipliait les imprudences, malgré les accidents graves dont il avait, plus

(1) Au sujet (le cette affaire, se reporter, Aff. étr., Espagne, t. DCXIV, f°» 9, 100, 123, 137; t. DCXV, t" 73; t. DCXVI, f» 14. A cette pièce est joint un croquis du territoire contesté.

(2) AIT. étr. Espagne, t. DCXXI, 15 octoljre 1786.

d'une fois, été victime. Aussi, peut-être, adviendrait-il que la succession de Charles III serait disputée entre sa petite-fille Charlotte et des collatéraux de cette princesse. Observerait-on la pragmatique de Philippe V, plutôt que la loi castillane; la descendance agnatique ou cognatique? Dans le premier cas, le roi de Naples serait le successeur légitime; dans le second, la princesse Charlotte. On intrigua,un instant, à Madrid, pour la faire venir de Lisbonne; mais Charles III s'y opposa. Cet ordre fut commenté et on prêta au roi d'autres desseins, en faveur de Don Gabriel. La princesse des Asturies voyait, avec jalousie, les attentions dont sa belle-sœur était l'objet, de la part du souverain. Jamais il ne lui avait montré de semblables égards. Souvent, elle s'était plainte de ces invariables et fatigants voyages à l'Escurial, à Saint-Ildefonse, à Aranjuez (1), mais Charles III était inflexible; il fallait, coûte que coûte, se mettre en route, en dépit des malaises ou des grossesses. Pour Doîïa Mariana, le roi ajournait ou retardait les départs; ce qui était inouï, invraisemblable! Aussi Marie-Louise s'en vengeait par quelque raillerie, que se répétaient les courtisans et qui revenait aux oreilles du monarque ou de Don Gabriel. Il est vrai que Finsignifiance ou l'apathie de l'infante ne rendaient que trop faciles de pareilles plaisanteries. L'ambassadeur portugais, le marquis de Lourizal, s'enfermait, presque tous les jours, de longues heures avec Don Gabriel. On se demandait le but de ces conférences. Les lumières personnelles de ce diplomate n'inspiraient pas de grandes inquiétudes. Il passait pour très vain, peu spirituel, dépourvu de con-

(1) AIT. étr., Espagne, t, DCXXIII, 6 août 1787. lia princesse des Asturies veut se dispenser du voyage à Saint-Ildefonse. Le roi le lui ordonne formellement, « comme roi et comme père, » déclarant qu'il est trop vieux pour se passer de son fils, un seul instant. La princesse obéit, mais se montre d'une humeur épouvantable. Elle attribue à Florida Blanca les rigueurs qu'elle éprouve de Sa Majesté Catholique et concentre, au fond de son âme, une haine implacable, contre ce ministre, colère d'autant plus redoutable qu'elle a sur son mari un très grand ascendant.

naissances, mais on redoutait ses intrigues, surtout s'il se laissait conduire par sa femme, beaucoup plus intelligente que lui et regardée comme un caractère dangereux. Don Gabriel détestait le roi de Naples. La prédilection que témoignait Charles III à cet infant laissait supposer que le roi modifierait, en sa faveur, la pragmatique de Philippe V (1). Mais cet acte arbitraire, d'après les calculs de M. de la Vauguyon, présenterait des difficultés presque inextricables d'où naîtraient des conflits. Le parti de la princesse Charlotte prévaudrait probablement, car il serait soutenu par le nonce, qui entraînerait, avec lui, le clergé, et par la Grande-Bretagne. Notre représentant notait les relations de plus en plus étroites entre M. de Lourizal et son collègue, l'ambassadeur d'Angleterre.

On ne s'agitait pas moins à Naples qu'à Madrid. Le roi Ferdinand avait paru très mécontent des mariages portugais, qui compromettaient, à l'entendre, ses droits au trône d'Espagne. Charles III, pour le détromper ordonna de lui communiquer les contrats, condescendance d'autant plus méritoire, qu'il était irrité contre son fils.

Un homme plus prévoyant que le souverain des Deux- Siciles se fût efforcé de ne pas blesser le monarque espa-

(!) La pragmatique de Philippe V. rendue en 1713, avec 1? concours des Corlès, avait pour-but de substituer à la vieille loi successorale de l'Espagne une loi demi-salique, c'est-à-dire d'appeler au trône tous les héritiers mâles, même en ligne collatérale, avant les femmes, même si elles appartenaient à la descendance directe.(Voir, sur les dispositions favorables du prince des Asturies, à l'égard de s^î fille Charlotte, AfT. étr., Espagne, t. DCXXI, 4 décembre 1786.) Dans la lettre du G août 1787, t. DCXXIII, notre ambassadeur paraît craindre que Charles III ne fasse un testament, pour frustrer le roi de Naples do ses droits à la couronne d'Espagne.

gnol, de ne pas le porter à favoriser, à son détriment, rinfant Don Gabriel. Mais Ferdinand était trop nul pour observer une semblable conduite, soumis aveuglément aux caprices de sa femme! Tout le mal venait de Marie- Caroline (1). Celle-ci, incapable de se contenir, s'irritait de tout ce qui contrariait et son indépendance et son ambition. Elle trouvait, par exemple, trop lourde la tutelle que son beau-père exerçait sur son mari et voulait l'en affranchir. Ses velléités d'indépendance se manifestaient par un attachement puéril à un favori, le ministre Acton (2), détesté par Charles III et dont il demandait l'éloignement. Elle aspirait à régner, un jour, en Espagne. Au lieu d'agir avec méthode et circonspection, en bonne politique, elle se butait contre les obstacles et criait tout haut, sans ménagements, avec colère, avec rage, ses désirs, ses ennuis et ses mécomptes. Elle s'irritait contre la fécondité de la princesse des Asturies, contre le mariage de l'infante Charlotte, contre les intrigues vraies ou soupçonnées de Don Gabriel. La querelle s'échauffait par le heurt de deux caractères également obstinés, par les intrigues de leurs serviteurs, ministres ou ambassadeurs. « Ouvre les yeux, mon fils, écrivait Charles III à Ferdinand (3), et reconnais ceux qui

(1) Aff. étr., Espagne, t. DCXIII, 29 juin 1784.

(2) Il avait pris part à une des expéditions de Barcelo contre les Algériens. 11 commit l'imprudence do décorer un salon de son navire de tableaux, représentant les désastres espagnols, survenus pendant la dernière guerre, tels que la déroute de Langara, l'explosion du San-Domingo, le ravitaillement de Gibraltar par Rodney, l'escadre de l'amiral Howe, franchissant le détroit, malgré la flotte de Charles III. L'appartement ainsi orné était réservé à Leurs Majestés Siciliennes, qui devaient aller à Livourne. Voici, à côté du grief, la justification de Ferdinand IV : « Les estampes sur le navire n'appartenaient pas à M. Acton, mais au S'' Vivenzio, médecin de la cour. M. Acton ne les avait jamais vues, et, lorsque le S'' Bologna, commandant de l'escadre et ancien serviteur de S. M. C, les proposa au ministre pour orner l'appartement du roi, M. Acton, sur le simple nom du propriétaire, les refusa en disant: «Les estampes de Vivenzio doivent être anglaises et ne conviennent u point au lieu où on veut les placer. » Bologna aurait oubhé cette recommandation. Il faut avouer que cette négligence était bien fâcheuse! (Aff. étr., Espagne, t. DGXVII, f» 115; t. DCXX, f 110.)

(3) Danvila y Collado, t. V, p. 498, 20 juillet 1784.

DERNIERES NEGOCIATIONS 2tjy

t'aveuglent, dont le dessein était deme donner ce soufflet... à moi, afin que je te tournasse le dos. Et eux, depuis qu'ils t'ont rendu un roi de carton, achèvent de te faire perdre l'honneur, le bien-être de tes enfants et ton âme. Ne crois pas que j'exagère, car, si tu t'informes et si tu n'as pas la faiblesse de montrer cette lettre à ceux qui te perdent, tu verras ce que chantent jusqu'aux enfants, non seulement à Naples, mais dans les principales cours de l'Europe, d'où on m'écrit des choses que je ne dois pas dire. Tous sont étonnés de ce qui se passe, sans en excepter tes parents et ceux de ta femme; aussi, cesse les paroles artificieuses, cesse de me peindre les choses à ta manière et à la manière de ceux qui te les dictent... Tu sais bien ce que je t'ai dit, lorsque tu as nommé Acton, quoique avec une prudence que je ne dois pas garder aujourd'hui, car je suppose que lui-même ne la garde pas. Il parle et agit, avec une telle désinvolture, en tout ce qui me concerne, qu'il n'y a paâ un étranger de ceux qui vont et viennent ou résident à Naples, qui ne sache et rapporte, dans son pays, ce que tu devrais, à ton tour, savoir et corriger... Si tu désires me contenter... tu dois abandonner Acton, aussitôt, et le faire sortir de ton royaume; et, si tu ne le fais pas, je ne croirai pas que tu es un bon fils, et je demanderai à Dieu qu'il m'éclaire... »

A cette lettre sévère, violente même, Ferdinand ne répondit que par des plaintes et des lamentations, comme celles d'un enfant pris en faute. Mais il ne promit pas la satisfaction exigée. Il supplia, au contraire, son père de ne plus lui parler de cette affaire.

Charles III songea un instant à réclamer l'intervention de Joseph II; mais il hésitait, car il se défiait de l'empereur et craignait d'avoir à payer trop cher de pareils services. Florida Blanca préconisait les moyens violents. Notre représentant rapporte, à ce sujet, des confidences eu-

rieuses qu'il reçut du ministre (1). « Le langage combiné, dit-il à Bourgoing, de S. M., du roi son neveu et de l'empereur Joseph II, s'il était très énergique et de nature à laisser craindre au souverain de Naples un éclat, de la part de ces trois monarques, pourrait faire impression sur S. M. S. Mais comment engager l'empereur à se concerter, avec nous, sur cet objet? Cela sera difficile et ce ne sera pas sans inconvénients. L'empereur se fera presser et voudra mettre un prix aux efforts que nous obtiendrions de lui. Si j'étais le maître et que nous fussions dans un autre siècle, je sais bien comment je m'y prendrais! » Le comte de Florida Blanca cessa de parler; Bourgoing joua l'indifférence et se tut également. Le ministre reprit, au bout d'un instant : « M. Acton est odieux au peuple et à presque tous les grands de Naples. Nous avons, dans cette capitale, plusieurs régiments, dont nous pourrions disposer, au premier signal. Il n'y aurait rien de plus facile que de faire saisir ce ministre, le soir, quand il rentrerait chez lui, de lui fermer la bouche, pour l'empêcher décrier, et de le porter dans une felouque, qui serait toute prête et qui, sur-le-champ, le transporterait au port d'Espagne, le plus voisin. Nous Ty recevrions et l'enfermerions. Nous serions ainsi, à jamais, débarrassés de lui. Mais le moyen de faire goûter un pareil expédient à un prince aussi loyal, aussi scrupuleux que le roi d'Espagne; à un monarque si ennemi de tout ce qui peut porter atteinte à la souveraineté? Vainement croit-il avoir des droits sur son fils, sur un fils qui lui doit sa couronne! Ce fils n'en est pas moins, à ses yeux, un souverain, comme tous les autres! Aussi n'oserai-je jamais lui proposer cette démarche violente, quoique je la croie d'une exécution facile et la seule propre à nous tirer bientôt d'embarras! »

Pourquoi de pareilles menaces, quand celui qui les pro-

(1) AfI. étr., Espagne, t. DCXIV, 28 septembre 1784.

ferait savait d'avance qu'elles seraient vaines? Pourquoi choisir, comme interlocuteur, le représentant de la France? Il est difficile de comprendre le but que se proposait d'atteindre Florida Blanca, à moins de n'y voir qu'une simple boutade, assez conforme à son caractère violent, ou une tentative indirecte, pour réchauffer le zèle de la France, trop neutre, dans la querelle, médiocrement dévouée à son gré. Il convient de rapprocher ces lignes d'autres toutes différentes, que traçait ce ministre, deux ans plus tard, et qu'il adressait au comte d'Aranda (1) : « V, E. me conseille de jeter de l'eau sur les choses de Naples, comme si j'y jetais du feu! N'est-ce pas jeter de l'eau que d'étouffer les motifs d'une rupture ofTicielle; de continuer à correspondre avec la reine de Naples et le ministre Caraccioli, comme si rien- ne s'était passé, entre nous; de servir cette cour, dans tout ce qui lui importe, relativement à sa paix avec le Maroc, Tripoli et Alger; de ne rien lui demander, qui puisse la mortifier... de ne porter, à la connaissance du Maître, aucun détail, émané des cours étrangères, auxquelles leurs ministres écrivent les désordres, les persécutions qui existent à Naples; de supporter qu'on traite mal, dans cette cour, tout ce qui sent l'Espagne et les Espagnols, puisqu'on leur refuse jusqu'au salut? Notre consul n'y trouve personne qui consente à lui parler ni à l'écouter, même en matière de justice. Un magistrat l'a formellement éconduit, en invoquant, à ce sujet, l'ordre absolu de Caraccioli. Le roi cesse de faire du bien à ceux qui sont persécutés, pour sa cause, afin qu'on n'interprète pas ses faveurs comme si elles étaient dictées, par esprit de vengeance. Nous tolérons que l'on nous désaccrédite, que l'on dise que nous voulons commander à Naples, tandis qu'il y a des années que nous ne nous mêlons de rien. Si tout cela n'est pas jeter de l'eau

(1) Fbkrer DEL Rio, l. IV, p. 25, 19 juin 1786.

sur le feu, que V. E. nous explique ce qu'elle nous conseille, pour en jeter davantage. »

Un des griefs de la reine Caroline, qui affectait le plus Charles III, était l'accusation de vouloir gouverner Naples et d'y donner des ordres, contre l'honneur et la majesté de sa belle-fille. « N'est-il pas naturel, répliquait le vieux roi, qu'un père donne des conseils à son fils? Mais depuis longtemps, en voyant comme on les recevait, je me suis renfermé dans le silence. »

Il reconnaissait, cependant, qu'il n'avait pas caché son déplaisir lorsque Acton devint, à Naples, ministre de la guerre et de la marine, au lieu de l'Espagnol Don Antonio Otero. Cette nomination offrait un caractère particulièrement outrageant! Le roi Catholique venait de rompre officiellement avec l'Angleterre, en 1779. Ferdinand IV choisissait un Anglais d'origine et d'inclination, un homme qui n'était pas son sujet. Rien ne justifiait pareille faveur. Elle n'avait pas même, pour excuse, le bien de la monarchie, puisque le personnage ne s'était imposé nulle part, dans aucun poste, par ses talents administratifs (1).

En tout ceci, écrivait Charles 1 1 1 au marquis de Llano (2), qui partait pour Vienne, comme ambassadeur, « ma plainte

(1) Réponse de Sa Majesté Sicilienne aux griefs énoncés parle roi Catholique (Aff. étr., Espagne, t. DCXX, f° 110) : « M. Otero était de tous les êtres le plus incapable, et M. de Tanucci, qui l'avait élevé, a déclaré cent fois qu'il en était honteux. M. Acton n'est point Anglais : il est né en Franche-Comté; sa mère était Française. Son père, établi à Besançon, n'a jamais revu l'Angleterre depuis qu'il l'a quittée, on croit, pour cause de religion. Ses deux frères sont au service de la France. Ce ministre est en place depuis le 1^'' janvier 1779, etalors l'Espagne n'était point en guerre avec la Grande-Bretagne. On peut se rappeler, en Espagne, qu'avant la déclaration, M. Acton a fourni, à la cour de Madrid, toutes les munitions de guerre, qui se trouvaient dans les magasins du roi. Il est vrai qu'on n'a plus continué à en donner, par la raison qu'il ne restait plus un boulet, dans les arsenaux. »

(2) Cette lettre est reproduite dans Ferrer del Rio, t. IV, p. 26. Il n'indique ni la date, ni l'occasion de cette dépêche. Elle fait partie d'une instruction particulière remise au marquis de Llano le 19 juin 1786, pour lui servir de règle, dans son ambassade auprès de Joseph II. (Aff. étr., Espagne, t. DCXX, fo 60.)

se réduisit à insinuer doucement au roi mon fils mon sentiment paternel, sans lui conseiller, lui demander ou lui proposer qu'il renvoyât Acton, et je suspendis mes allusions, auxquelles il refusa de répondre. Il s'écoula beaucoup de temps, jusqu'au moment où des motifs secrets et fort graves, concernant l'Etat, me forcèrent à conseiller, à mon fils, qu'il se séparât de ce ministre. Dans ce dessein, je lui écrivis, par l'intermédiaire du vicomte de la Herreria, alors mon représentant à la cour de Naples. Herreria ne put remettre ma lettre, par suite d'un accident, et comme, depuis, survinrent les mariages de mon fils et de ma petite-fille, avec les infants de Portugal, le roi mon fils accomplit ces démonstrations, qui sont de notoriété publique, voulant rappeler son ambassadeur (1), en nommer un autre, sans prendre, auparavant, mon avis comme il est d'usage entre les deux cours. Il donna des ordres, pour convoquer les Etats des Deux-Siciles et pour révoquer les mesures établies par moi, avant mon abdication, en sa faveur.

« Je supportai, j'étouffai, avec prudence et secret, ces coups et bien d'autres encore; mais, voyant qu'ils menaient, à une rupture scandaleuse et qu'il n'y avait pas d'autre ministre qu'Acton qui eût du crédit auprès du roi mon fils, je lui conseillai, de nouveau, de l'éloigner, montrant que, sans cela, il ne nous serait pas possible de rester d'accord.

« Cela a été le commencement de toute cette cabale qui m'accuse de vouloir commander à Naples, comme si les raisons secrètes d'Etat qui m'inspirèrent fussent un dessein de cette nature, un exercice d'une autorité immodérée d'un père sur un fils!

« Mais, quoi qu'il en soit, il était encore supportable et je supportai effectivement que mon fils ne demandât

(1) M. de Raffadale.

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