‹ Règne de Charles III d'Espagne, 1759-1788Chapitre 15 sur 42 · II · texte numérisé non relu

II

ni ne suivît mes conseils. Cependant, je ne pus lolérer qu'il fît bravade, en public, de ne pas les prendre, qu'il comblât Acton de distinctions, au lieu de le renvoyer, qu'il eût soin de ne plus célébrer ma fête, qu'il persécutât mon ministre et les personnes qui m'étaient attachées.

« Ces procédés ont été si publics, ils ont excité tant de cris, tant de colères dans les esprits des habitants ou des étrangers à Naples, que j'ai été contraint de faire quelque chose, qui manifestât ma désapprobation, pour ne pas me rendrecomplicedesindifîérents, et jemesuisborné à ne plus écrire à mon fils; ce qui ne m'empêche pas de l'aider, dans toutes les affaires, qui l'intéressent, lui, ses enfants et ses sujets.

H « Ils ont voulu excuser ces persécutions, par les incartades et les imprudences des persécutés, comme si cela n'était pas naturel, et comme si la grandeur d'âme de ceux qui sont nés pour être souverains ne devait s'élever au-dessus des murmures et des misères de cette espèce. Chaque persécution en produira d'autres; chaque fois les colères seront plus vives, plus nombreuses, et plus grands les mobiles de vengeance... Reste ce qui touche à l'honneur de la reine ma belle-fille, que j'ai considéré comme la prunelle de mes yeux, comme mon propre honneur et celui de mon fils! L'imagination de cette dame, exaltée par les mauvais conseils, a pu lui peindre des faits qui ne sont pas, l'irriter contre moi et mes ministres, présents à sa cour; elle a alimenté un autre feu qui peut s'être allumé par la colère de ceux-ci. •>

' On trouve dans cette dernière phrase une allusion à certaines accusations, portées par la reine de Naples, contre l'ambassadeur de Charles III, M. de Las Casas (1). Caroline prétendait que ce dernier avait forcé le bureau d'Acton, pour y voler des pièces compromettantes.

(1) Afî. étr., Espagne, t. DCXVIII, 7 novembre 1785.

Lorsque cette nouvelle se répandit, le ministre de Vienne courut chez le favori, pourl'obliger à brûler touslespapiers, relatifs à sa cour et à celle de Russie. Le baron de Talleyrand (1), ambassadeur de France, s'agitait sans grand succès. Il engageait la reine à se calmer, il essayait de confesserLas Casas et d'obtenir de lui des éclaircissements. L'envoyé de Chai'les III ne voulait parler que devant Ferdinand. Celui-ci se dérobais, parce que la reine le voulait ainsi. Enfin, les affaires d'Alger servirent de prétexte à Las Casas, pour obtenir une audience. Déjà il était enfermé avec le roi, lorsque survint Caroline. Elle força la porte, s'emporta, s'oublia jusqu'à invectiver l'ambassadeur et s'abandonna à une attaque de nerfs. Le ministre du roi Catholique sortit. Guérie sur-le-champ et recouvrant son sang-froid, la reine se releva et, entreprenant son malheureux mari, lui persuada qu'elle savait tout; que l'ambassadeur le dupait; qu'il jouait un double jeu; que ces prétendus secrets, révélés, soi-disant, au roi seul, avaient été communiqués par Las Casas à elle, la reine; que ce prétendu serviteur dévoué de Charles III tenait, à l'égard de son maître, un langage tout à fait contraire aux sentiments qu'il professait. Vaincu par cette véhémence, Ferdinand, comme d'habitude, céda, obéit à tout ce que voulut sa femme. Il prit la plume et écrivit, sous sa dictée, une lettre de reproches, où il accusait Las Casas de le tromper, lui refusait désormais tout entretien et le sommait de justifier ses propos sur Acton, en remettant les preuves écrites qu'il possédait contre le favori (2).

(1) Aff. étr., t. DCXVIIL f" 127. Las Casas reproche à Talloyrand d'ovoir présenté au baise-main de Sa Majesté Sicilienne les frères d'Acton, qui sont au service de la France.

(2) Aff. étr., Espagne, t. DCXVIII, copie du billet de la propre main de Sa Majesté Sicilienne remis, à M. de Las Casas, par un garçon de la chambre du roi, à cinq heures du matin, le 4 octobre 1785 : « Je n'aurais pas tardé à satisfaire vos désirs de vous parler en secret, et à l'insu de la reine, si vous

En outre, Ferdinand, ou plutôt la reine, envoya l'ordre, à Capoue, de ne laisser passer personne. Cette mesure fut prise afin de permettre à un envoyé extraordinaire, M. de Pignatelli, de devancer à Madrid le courrier de Las Casas (1).

Il n'y a pas lieu d'entrer dans les détails de cette mission qui n'aboutit à aucun résultat. Ferdinand se plaignait à Vergennes de Las Casas, ainsi que des ministres d'Espagne (2). « Il semble, mandait-il, que leur projet soit d'éloigner dejTioi mon auguste Père; au moins de diminuer, à mon égard, son affection paternelle... Une cabale infernale m'a réduit à la cruelle alternative de déplaire à mon Père ou de faire une démarche contre mon honneur et ma conscience. » De son côté. Las Casas (3), dans une correspondance privée, se répandait en propos violents contre la France et contre la reine Caroline. Il la traitait de vipère, ajoutant qu'il ne craignait pas le venin de ces reptiles, quand il les voyait venir.

L'infant Gabriel était-il, de son côté, exempt de tout

ne m'en aviez empêché, vous-même, en jouant, à la fois, deux rôles opposés car, après m'avoir dit, le matin, que vous souhaitiez me parler en secret et de manière que la reine n'en fût point instruite... vous entamez le même propos, avec la reine, en tâchant de la persuader à faciliter le renvoi de la personne susdite et en disant : « Le roi Catholique a soixante-dix ans; il ne « peut vivre que quelques années. On peut lui donner cette satisfaction a pour à présent et rappeler la personne, avec tous les honneurs, dès qu'il t ne sera plus. » Par là, on voit clairement que votre langage n'est pas celui qui conviendrait à un bon serviteur de notre maison. Si l'homme est mauvais, il faut le chasser, pour toujours; mais lorsque vous dites que, cette satisfaction étant donnée, pour à présent, on pourra un jour lui rendre sa place, avec tous les honneurs, on voit clairement que, dans le fond, vous trouvez que c'est un digne homme et qui est utile à mon service; et, au lieu d'apaiser cette intrigue, vous ne parlez que d'après ceux qui, n'ayant ni loi, ni honneur, ni conscience, pourvu qu'ils fassent leur affaire, tâchent de ruiner un honnête homme et inquiètent mon père et moi... "

(1) Aff. étr., Espagne, t. DCXVIII, Escurial, 3 novembre 1785. Arrivée à l'improviste de M. de Pignatelli; 14 novembre, audience à Pignatelli. Le roi refuse d'écouter aucune justification, avant que Sa Majesté Sicilienne ne lui ait donné des preuves de soumission filiale.

(2) Aff. étr., Espagne, t. DCXIX, le roi de Naples au comte de Vergennes, Caserte, 24 mars 1786.

(3) Aff. étr., Espagne, t. DCXIX. 3 mai 1786.

reproche, et ne pouvait-on pas l'accuser aussi d'entretenir Firritation de son père, contre son frère Ferdinand? L'anecdote suivante justifierait cette supposition. Un jour que le prince des Asturies, accompagné de Don Gabriel, traversait l'antichambre du palais, il rencontra M. de la Vauguyon, le prince de Rafîadale, et M. del Basto (1), ambassadeur de Naples à Lisbonne. Ces personnages présentèrent leurs devoirs à l'héritier présomptif, qui les entretint du roi des Deux-Siciles. 11 parla de lui avec tant d'amitié, il souhaita, si cordialement, de le voir réconcilié avec son père, que le marquis del Basto, tout ému, s'inclina, pour lui saisir la main et la baiser. M. de la Vauguyon remarqua que ce geste fit changer de couleur l'infant Don Gabriel (2).

Ces détails suffisent pour montrer de quels soucis était tourmenté le vieux roi. Des chagrins domestiques, s'ajoutant à ces ennuis, achevèrent de le dégoûter de la vie. Sa belle-fille préférée, Dona Mariana- Victoria, accoucha d'une fille, qui mourut presque aussitôt sa naissance. La mère ne lui survécut guère qu'une année; quinze jours après sa femme, l'infant Don Gabriel, atteint de la petite vérole, succombait à son tour (3). La mort déjouait toutes ces combinaisons successorales, causes de tant de cabales, de querelles et d'amertumes. Il n'était plus question de la princesse Charlotte, pour le trône d'Espagne : le prince du Brésil, en expirant, laissait l'époux de cette infante, Don Juan, héritier présomptif en Portugal (4).

Avant que tant de douleurs accumulées eussent achevé

(1) AfT. étr., Espagne, t. DCXIX, f» 40.

(2) AfT. étr., Espagne, t. DCXXI, 5 novembre 1786, La Vauguyon à Vergennes.

(3) Aff. élr., Espagne, t. DCXXIII, 5 novembre 1787.— L'infante, le 28 octobre 1788, mit au monde un enfant mâle, Charles- Joseph, qui ne vécut pas. Elle mourut le 3 novembre. (Aff. étr., t. DCXXV, f"' 200 et 21 3.)

(4)jAff. étr., Espagne, t. DCXXV, 15 septembre 1788.

278 REGNE DE CHARLES III D'ESPAGiNE

de l'accabler, Charles III remplit, à la fin de sa vie, un rôle qu'il avait toujours poursuivi et qui lui échappait toujours : celui d'arbitre et de médiateur, entre les Français et les Anglais.

Frédéric II était mort au mois d'août 1786. Son successeur, Frédéric-Guillaume II, pour contrebalancer l'influence de la cour de Versailles, en Allemagne, s'attacha à l'alliance anglaise. La Hollande devint le terrain où se heurtèrent les intérêts opposés de la Grande-Bretagne et de la France. Deux partis se partageaient le pays : celui du stathouder et celui des patriotes; l'un soutenu par la Prusse et par suite l'Angleterre; l'autre, par notre nation. Des ordres furent donnés à Brest afin d'y armer des navires, des cantonnements furent pris à Givet, par les troupes de Louis XVI. Charles III, pressenti, promit de soutenir le roi, son neveu, s'il était attaqué. En même temps, il entama des négociations avec le cabinet de Saint-James. Son intervention énergique et habile eut pour résultat d'aboutir à un traité que Londres et Versailles signèrent le 17 octobre 1787. Les deux peuples remettaient sur le pied de paix leurs forces de terre et de mer; ils se promettaient, en outre, de ne pas les employer dans les affaires de la Hollande (1).

(1) Aff. étr., Espagne, t. DCXXI, f"» 87,121; t. DGXXIII, f"* 16, 85. Nomination de M. Eden comme ambassadeur anglais à Madrid, 23 août 1787, et de B. Campo à Londres, f» 138. Danvila, t. V, p. 500, et Ferrer del Rio, t. IV, p. 45.

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