CHAPITRE X
Règlement de l'assistance publique, la Junte générale de charité. — ■ II. Sociétés économiques des amis du pays. — III. Appui moral du pape, autorisation de disposer des bénéfices vacants, bienfaisance du clergé espagnol, suppression des inhumations dans les églises. — IV. Le rapport de Jovellanos sur un projet de loi agraire, les principales entraves, qui gênaient les progrès de l'agriculture, leur division, timidité de Jovellanos comme réformateur, principaux travaux en faveur de l'agriculture, canaux, routes. — V. La banque Saint-Charles, la -Compagnie des Philippines, la Junte suprême d'Etat. — VI. Cabale contre Florida Elança, retour du comte d'Aranda, satires, le Mémorial.
Lorsque Charles III se rendait à la chasse, il avait coutume de distribuer de larges aumônes aux nécessiteux, qui se présentaient devant lui. Aussi, était-il entouré d'une foule d'hommes, de femmes et d'enfants. Pour être malheureux, ces gens n'étaient guère intéressants. Ils ne cherchaient pas à sortir de leur misère, où ils croupissaient, abandonnés à la fainéantise et au vice. Les secours du roi étaient une rente, sur laquelle ils comptaient, pour s'abstenir de travailler. Ils trompaient l'ennui de l'attente, en suivant, des yeux, les chiens et les piquours, ou en so livrant à des plaisirs beaucoup moins innocents (1).
(1) Meiitorialjlc Florida Blanca, p. 321.
Florida Blanca, frappé de tous ces faits, entreprit d'éclairer son maître, dans un séjour que fit le prince à l'Escurial, en 1777. Charles III se rendit aux raisons de son ministre et, avec sa conscience ordinaire, étudia les moyens les plus convenables, pour mettre à exécution les réformes, qui étaient proposées. Ces enquêtes aboutirent à la fondation de la Junte royale et générale de charité. Elle se composa d'un président, d'un député des quartiers de Madrid, d'un membre de la Société économique, d'un membre du collège de la noblesse et d'un aide de camp du roi.
Le but que visait Florida Blanca n'était pas de supprimer la bienfaisance, mais de l'appliquer, avec plus de discernement, que par le passé. Il voulait purger le royaume de tous ces loqueteux, installés sous le porche des églises ou assiégeant les portes des couvents, à l'heure des distributions de soupe. Il essayait de réagir contre un parti dévot, arriéré, qui se laissait, avec une faiblesse débonnaire, exploiter par toute cette canaille, sous prétexte que le spectacle de la pauvreté est utile au salut du chrétien.
La Junte royale (1) centralisa les aumônes. Lorsque l'on s'aperçut que les dons des particuliers ne suffisaient pas, pour équilibrer les budgets charitables, le roi les subventionna, par l'allocation de certains impôts. La Junte générale reçut, de ce chef, près de 80,000 francs par an; l'hospice général, environ 40,000; sans compter des subventions, moins importantes, attribuées à d'autres établissements qu'énumère Florida Blanca.
Un décret fut promulgué, en 1778, pour débarrasser la capitale des vagabonds. On leur accordait un délai de quinze jours, pour se retirer, soit dans leur village, soit à la ville épiscopale de leur diocèse. Comme cette
(1) Ferrer del Rio, t. IV, p. 59 et seq. Desdevises du Dézekt, ouv, cit'j, t. 11, p. 207.
injonction demeurait sans effet, le corrégidor et les alcades divisèrent la foule des nécessiteux, en trois catégories. Les vieillards et les infirmes furent hospitalisés; les adultes, hommes, furent incorporés, dans les armées de terre et de mer; les enfants furent placés, dans des maisons de miséricorde, où on leur apprit un métier.
On profita largement, pour organiser les établissements charitables, d'un excellent écrit (1) composé par le directeur de l'hospice de San-Fernando, Don Tomas Anzano. Cet ouvrage contenait des conseils pratiques sur les enquêtes, auxquelles il fallait soumettre les pauvres, sur la disposition des bâtiments hospitaliers, sur l'acquisition et l'emploi des fonds, sur le séjour des nécessiteux, leur alimentation, leurs vêtements, etc.
La Junte de charité eut, en outre, pour mission d'appliquer, d'une façon plus rationnelle, que, jadis, les œuvres pies, dont l'objet primitif était devenu caduc, ou qui se trouvait contraire aux notions de l'économie politique. Elle eut, sous sa dépendance, d'autres assemblées secondaires, dans les quartiers de Madrid. Celles-ci se composèrent d'un alcade, d'un ecclésiastique, nommé par chaque paroisse, et de trois habitants élus. Personne n'eut le droit de s'exempter de cette charge. Les fonctions en étaient assez pénibles. Il fallait, chaque jour, quêter à la porte des églises, et, une fois, tous les trois mois, dans les maisons particulières. (
Florida Blanca défendit vigoureusement le système de bienfaisance, qu'il patronnait, contre les critiques que ne manquent jamais de soulever les innovations. On invoquait souvent, contre lui, l'autorité d'un des Pères du concile de Trente, fray Domingo de Soto. Les arguments que fit valoir le ministre sont reproduits dans son Mémorial : « Si les ordres religieux pauvres et men-
(1) Eleincittos preliminares para poder jormar un sistema de hospicio gênerai.
diants peuvent et doivent nommer des questeurs et des aumôniers, dont la mission spéciale est de demander la charité, afin de garder, par ce moyen, leurs moines, dans le recueillement et le travail, pourquoi ne pourrait-il et ne devrait-il pas en être ainsi des sociétés civiles, du roi et du peuple? Pourquoi n'y aurait-il pas, dans les hospices, les juntes et les comités de charité, des quêteurs, spécialement désignés, qui, eux aussi, demanderaient l'aumône et maintiendraient, dans le recueillement et le travail, les mendiants et les pauvres?... Celui qui donne l'aumône de cette manière n'est pas exposé à ce que sa libéralité soit déterminée, par une pure compassion personnelle et physique, que lui inspire la personne ou la situation de l'individu qu'il soulage, mais, précisément, il donne au nom de Jésus-Christ et il élève cette vertu morale au degré du véritable christianisme L'aumône donnée aux comités et aux hospices produit trois sortes de biens, qui sont : subvenir aux nécessités corporelles des pauvres, leur faciliter les secours spirituels, en leur évitant le péché et les occasions du mal, par une vie recueillie, par une éducation chrétienne; leur préparer, enfin, d'autres secours, par les travaux, qui habituent les pauvres au labeur et à l'application. Rien de tous ces avantages ne se remarque, dans les aumônes, données aux mendiants et aux vagabonds, et, en exceptant toutefois ce qui est réparti entre des personnes connues, véritablement besoigneuses, qui ne risquent, à cause de leur misère, d'en faire aucun mauvais usage, je répète qu'en général, il faut se montrer très scrupuleux, pour de pareilles libéralités; il faut que l'on soit averti de leurs inconvénients, qui consistent, particulièrement, à diminuer l'autorité publique. Les supérieurs temporels et spirituels doivent apporter le plus grand scrupule à laisser se fonder et se propager l'habitude de mendier. C'est une pépinière féconde de vices
et de vicieux; il faut éviter de l'entretenir, il faut maintenir le bon ordre, et ces personnes doivent être les premières à faire observer et à accomplir les prescriptions du souverain (1). »
Les sociétés économiques des Amis du pays collaborèrent, avec ardeur, aux projets de Florida Blanca. Ces associations, relativement peu nombreuses, puisque, en 1788, elles ne dépassaient guère le chiffre de quarantequatre, tiraient leur origine d'une académie privée, fondée dans le pays basque, à Azcoïtia, par le comte de Penaflorida, vers le milieu du dix-huitième siècle. L'aristocratie de ce pays, les nobles de l'Alva, du Guipuzcoa et de la Biscaye envoyaient leurs enfants en France plutôt qu'à Madrid, à cause des difTicultés des communications. Ces jeunes gens fréquentaient les collèges de Bayonne et de Toulouse (2). Ce furent eux, sans doute, qui provoquèrent la ^ogue du collège bénédictin de Sorèze (3), concurrence redoutable pour le collège des nobles, puisqu'il devint de bon ton, à la fin du règne de Charles III, de fréquenter cette maison. Un des résultats les plus manifestes de cette éducation française fut d'inspirer, à ceux qui en profitèrent, le goût des études scientifiques. Ainsi, le comte de Peiiaflorida s'adonna à la
(1) Mémorial, p. 323.
(2) Menendez y Pelayo, Los hétérodoxes espanoles, t. III, p. 219 et seq.
(3) Satire de Jovellanos contre la mauvaise éducation de la noblesse, publiée et annotée par Moeel-Fatio, appendice, p. 47. Une liste des élèves espagnols qui fréquentèrent ( •• collège depuis 1761-1790 y est insérée. Cet établissement, restauré, vers le milieu du dix-huitième siècle, jJarDom Victor de Fougeras, devint école royale militaire.
physique expérimentale et eut, à ce propos, d'assez violentes polémiques avec le P. Isla. L'association fondée à Azcoïtia, après l'expulsion des Jésuites, s'installa dans leur collège de Vergara. Les membres de c^s assemblées s'occupaient essentiellement du progrès des arts, de l'avancement agricole et industriel. Ils proposaient, dans des concours, l'examen de questions relatives à ces objets et décernaient des récompenses à ceux qui les avaient le mieux traitées. Ils secouaient la paresse de leurs concitoyens, réchauffaient leur zèle, portaient des encouragements dans les ateliers, des secours et des conseils dans les campagnes. Ces établissements qui, à l'origine, n'avaient d'autres fonds que les contributions volontaires, reçurent de Charles III quelques secours. Il régnait, entre les divers membres de ces académies, la plus grande égalité. Parmi eux, nulle préséance, qu'il s'agit de l'archevêque de Tolède, du duc de Medina-Celi ou d'un humble artisan. Tous étaient collègues et s'asseyaient, sur des sièges semblables, suivant l'ordre d'entrée de chacun d'eux (1), dans la salle des séances.
L'âme de la Société économique de Madrid était Campomanes, par sa compétence et son zèle. En 1774, le conseil de Castille avait publié son livre, intitulé : Discours sur les moyens de réveiller Vindustrie populaire, où il recommandait de répandre, dans les campagnes, l'usage de filer et de tisser le lin, le chanvre, le coton; où il opposait les avantages de la petite industrie à tous les inconvénients du régime corporatif. En 1775, il donna au public son Discours sur Véducation populaire des artisans et le fit suivre d'un appendice en quatre volumes où il résumait la législation industrielle, dressait, pour chaque métier, la liste des meilleurs ouvrages, parus en Espagne et à l'étranger, et réimprimait les curieux mé-
(1) Ferrer del Rio, t. III, p. 234; Boitrgoing, Tableau de V Espagne, t. Ie^ p. 325; Desdevises du Dézert, t. III, p. 70-72.
moires économiques d'Osorio y Redin et de Martinez de la Mata sur l'industrie et le commerce de l'Espagne au temps de Charles II. D'autres ouvrages parurent, aussi utiles que ceux de Campomanes. En 1776, Don Francisco Bruna, doyen de l'audience de Séville, chercha dans ses Réflexions sur les arts mécaniques à réhabiliter le travail manuel; en 1778, Don Antonio de Capmany fit paraître, sous le pseudonyme de Ramon-Miguel Palacio, son Discours économico-politique en défense du travail mécanique des ouvriers. Don Antonio-Javier Ferez y Lopez, avocat de Cadix, écrivit en 1780 un discours sur Vhonneur et le déshonneur légal, où se manifestait le véritable mérite de la noblesse du sang et où il était prouvé que tous les métiers nécessaires et utiles à VEtat sont honorables.
La Société de Madrid favorisa la naissance et les progrès de nombreuses écoles techniques : école de la rue Saint-Bernard, pour toutes sortes de machines et pièces d'horlogerie; école d'horlogerie de la rue delBarquillo; école de tournage de la rue San-Marcos; école de la rue de Jésuset-Marie pour la fabrication des machines à vapeur. Une collection de modèles mécaniques fut réunie au cabinet royal du Buen-Betiro; on en pubha des catalogues descriptifs, vendus par livraisons.
Menendez y Felayo estime (1) que « les bienfaits répandus par ces associations furent mêlés à beaucoup d'alhage ». Il les accuse d'avoir servi à la propagande des idées encyclopédiques, du déisme et même du matérialisme. Il est certain que, lorsque le comte de Cabarrus devint, après Campomanes, l'arbitre principal de la Société de Madrid, les conseils qu'il donna, quand il s'avisait d'abandonner l'économie politique, pour s'aventurer sur le terrain de la philosophie ou de la théologie, qu'il connaissait beaucoup moins bien, eussent fait bondir Charles III, blessé dans son orthodoxie, si un pareil
(1) Hetcrodoxos, t. III, p. 219 et seq.
langage avait été tenu, de son vivant. Cabarrus parlait en disciple de Rousseau, en émule de Robespierre; certaines de ses phrases n'auraient pas été déplacées, dans la bouche du pontife de l'Etre suprême; il en avait le style prétentieux et ampoulé. S'agissait-il, par exemple, d'exprimer cette A^érité, assez banale, du reste, que la majorité des enfants était destinée à la vie laïque, Cabarrus s'écriait « qu'il ne fallait pas flétrir, dans le cloître, ces douces fleurs enchanteresses de l'espèce humaine ». Après les déclamations ordinaires, sur la décadence de l'Espagne, ce qu'il offrait pour « effacer vingt siècles d'erreur », pour relever le pays « en vingt ans, de son abaissement », se bornait à un simple catéchisme politique et à Vétude de la Constitution de VEtat. Il rayaif, d'un trait, l'enseignement de toute doctrine religieuse et le remplaçait par une Bible nouvelle, celle du droit administratif, textes qui, en général, ne provoquent ni ces effusions ni ces larmes que « l'Humanité dans l'Etat de Nature offrait à l'Etre suprême, adoré, dans des temples rustiques, sur des autels de gazon ».
Fort heureusement pour l'Espagne, un tel galimatias ne remplissait pas toujours les séances de la Société de Madrid. Il y eut des travaux plus sérieux, dus à l'initiative de Florida Blanca. Comme ce ministre tenait surtout à combattre la mendicité, les ouvrages qu'il inspira eurent, en général, pour objet, l'exercice discret de l'aumône et la réhabilitation du travail. On réimprima, par son ordre, l'opuscule de fray Juan de. Médina, contemporain et adversaire de fray Domingo de Soto; on traduisit, en castillan, l'écrit de Louis Vives (1), De sub-
it) Louis Vives naquit à Valence en 1492; il étudia et enseigna à Paris et à Louvain; fut précepteur pendant quelque temps de la princesse Marie, fille de Henri VIII d'Angleterre. Il résida la plus grande partie de sa vie à Bruges et mourut en 1540. Son ouvrage : De subi^entione pauperum, sive de humanis necessitatibus, est de 1526. (Voir sur ce personnage : El Colectivismo agrario en Espatia, de Joaquin Costa, Madrid, 1898, p. 32.)
ventione pauperiim; on ouvrit des concours, en 1781, sur cette matière. Trente auteurs y participèrent; quatorze d'entre eux eurent leur travail imprimé, aux frais de la Société, mais celui qui l'emporta sur tous les autres fut Don Juan Sempere y Guarinos.
Le gouvernement essaya de supprimer les gitanos (1), mais cette race demeura rebelle à toute tentative que l'on fit pour la civiliser. Elle conserva son langage, ses mœurs, ses signes de reconnaissance et continua à vivre en faisant des tours de force, en disant la bonne aventure ou en volant.
Un des résultats les plus fructueux des sociétés économiques fut de déraciner les préjugés, qui frappaient d'ignominie l'exercice de certaines professions. Don Pedro- Antonio Sanchez, bénéficiaire de l'église de Saint-Jacques de Gompostelle, dans une étude sur la Galice, attribuait une partie de la misère, dont souffrait ce pays, à la déchéance, qui s'attachait au métier de tanneur. Sa brojcliure fut présentée à Charles III, qui la transmit au conseil de Castille. Sur le rapport favorable de cette assemblée, le roi dicta une cédule, déclarant officiellement que les métiers de tanneur, forgeron, tailleur, cordonnier n'avilissaient ni la personne, ni la famille de celui qui les exerçait. Ce décret proclamait, en outre, que les membres de ces industries pouvaient briguer les honneurs municipaux et même devenir hidalgos. Le roi, pour combattre cette idée, que l'oisiveté est plus noble que le labeur, l'encourageait soit par des établissements modèles, comme la fabrique de porcelaine du Buen- Retiro, soit en travaillant lui-même de ses propres mains. Le monarque se vantait d'avoir fait lui-même des chaussures et les pièces principales de l'équipement d'un soldat. A son exemple, le prince des Asturies et l'infant Gabriel prirent, plus d'une fois, la bêche et labourèrent, en public.
(1) BOURGOINC, ouv. cité, t. II, p. 387.
L'appui moral du pape ne manqua pas à Charles III; Pie VI, en 1780, autorisa le monarque à créer un montde-piété (1), innovation qui ne fut réalisée que trois ans plus tard. Par le même bref, le souverain pontife permit au roi de disposer du tiers des canonicats et autres bénéfices ecclésiastiques. Cette mesure était proportionnée à l'accroissement extraordinaire des biens du clergé. Cependant, le roi ne procéda pas avec brusquerie à cette expropriation. Il garda les ménagements que lui inspiraient son esprit d'équité et sa reconnaissance. En effet, archevêques, évêques et autres dignitaires de l'Eghse espagnole avaient répondu, avec élan, à l'appel patriotique que Charles III leur avait adressé, au moment de sa-se— conde guerre contre les Anglais. Ils lui avaient prêté, sans intérêt, une somme de 30 millions de réaux. Aussi, l'efîet de la décision pontificale fut-il ajourné, jusqu'après la paix de Versailles; les titulaires des biens n'en furent pas frustrés, mais l'Etat en disposa, à mesure des vacances.
Un grand nombre de prélats (2) se distinguèrent, entre tous, par leur bienfaisance, et leurs noms méritent de n'être pas oubliés. L'archevêque de Tolède, Don Francisco-Antonio Lorenzana, transformait l'alcazar en asile, destiné aux pauvres; il établissait, dans la même ville, une maison d'aliénés et fondait un hospice à Ciudad Real. L'archevêque de Valence, Don Francisco Fabian y Fuero, soutenait, presque à lui seul, de ses revenus,
(1) Afï. étr., Espagne, t. DCXI, 1" décembre 1783, et Coxe, t. VI, p. 331.
(2) Fekrer DEL Rio, t. lY, p. 74 et seq.
l'hospice de sa ville épiscopale, et patronnait, à grands frais, dans son diocèse, l'industrie de la soie. L'archevêque de Grenade, Don Antonio- Jorge Galvan, laissait, par testament, des sommes suffisantes pour l'allaitement de trois cents enfants, pour la fondation de récompenses, destinées à encourager l'étude de la doctrine chrétienne, pour la création d'hôpitaux aux bains de Graena, dans les Alpuxarres. L'archevêque de Tarragone, fray Francisco Armafia, réparait à ses frais l'aqueduc romain qui conduisait des eaux potables, dans cette cité. L'évêque de Malaga, Don José de Molina, distribuait, en trois ans, plus de 2 millions de réaux. L'évêque de Plasencia, Don José-Gomez Lazo, réparait des chemins et faisait construire des ponts. L'évêque de Sigiienza, Don Juan- Diaz de la Guerra, encourageait l'agriculture; l'évêque de Carthagène, Don Manuel Rubin de Celis, favorisait de ses libéralités le collège de Saint-Fulgence, suppléait aux mauvaises récoltes, quand le défaut de pluies avait desséché les semences, entretenait plus de mille pauvres par mois, dotait l'hospice de 500,000 réaux et gratifiait, d'une pareille somme, la Société des Amis du pays. Fray Joaquin Eleta méritait les éloges de Florida Blanca, pour sa bienfaisance, louanges d'autant plus précieuses, dans la bouche du ministre, que ni Mofiino, ni le confesseur ne s'aimaient. Fray Alonso Cano, auteur d'un excellent opuscule sur le troupeau royal, ou le bétail transhumant, promu à l'évêché de Ségorbe, se montrait un des plus ardents propagateurs de l'industrie et l'un des prélats les plus soucieux du bien-être de ses diocésains. Trois fois Don Pedro Quevedo Quintano, évêque d'Orense, refusa le siège de Sévillc, parce qu'il voulait mener à bien les travaux, qu'il avait entrepris, le séminaire, l'hospice, une maison d'enfants trouvés et une autre destinée aux jeunes filles, dans le collège de las Mercedes. Don Manuel Ventura Figueroa, malgré son avarice et sa passion pour n. 19
entasser, chez lui, des matières d'or et d'argent, se laissait gagner, lui-même, par cette émulation de générosité. Il se montrait, d'ordinaire, assez large, envers la Société de Madrid et laissa, par testament, 6 millions de réaux, pour fonder un collège ecclésiastique, en Galice. Presque tous considéraient les revenus, dont ils jouissaient, comme l'argent des pauvres, dont ils n'étaient que des dépositaires et des comptables, devant Dieu; ils les dépensaient, largement, en œuvres de bienfaisance ou d'utilité publique. Les ordres religieux imitaient, en général, l'exemple du «lergé séculier, particulièrement les bénédictins, les bernardins et les chartreux. Certains prêtres ne se contentaient pas d'encourager, par des dons, les travaux de l'agriculture, mais ils s'y livraient tout entiers, guidant, de leurs conseils et de leur expérience, les paroissiens, qui vivaient auprès d'eux.
De ce nombre fut Don Pedro Diaz de Valdès, qui écrivait, sous un pseudonyme, dans le Mémorial littéraire. Compatriote et disciple de Campomanes, il avait embrassé, assez tard, la vie ecclésiastique. Ayant obtenu une cure en Catalogne, il reconnut combien il serait utile, pour les paysans, et les progrès du bien-être général que •les curés usassent de leur ascendant, à l'égard de leurs paroissiens, en répandant, parmi eux, des notions d'histoire naturelle. Cette pensée fut développée, par lui, avec plus d'ampleur lorsque, devenu archidiacre de Cerdagne à Urgel, il eut l'occasion de présenter, à la Société basque, un mémoire, peut-être un peu négligé de style, mais qui fut couronné, cependant, à cause de sa science naturaliste et physique. 11 conseillait, dans cet écrit, d'établir, pour le clergé, des cours de botanique, de minéralogie et de chimie; il proposait même de fournir les fonds nécessaires. Ce digne prêtre devint, plus tard, évêque de Barcelone, comme successeur de Don José Climent, justement célèbre par sa piété, sa science et
ses bonnes œuvres. Ce dernier avait entrepris la composition d'une grammaire castillane et ouvert dix écoles primaires, dans autant de couvents, bien que ces ordres religieux ne fussent pas, par leur institut, voués à l'enseignement. Mais ils s'étaient rendus aux pressantes instances de leur évêque.
Pour terminer cette revue rapide des principales réformes, accomplies par Charles III, au point de vue du bon ordre et de la salubrité, il suffira de signaler les ordonnances, pour interdire ces processions de flagellants, à moitié nus, coutume tournée en ridicule, par le P. Isla, dans son roman de Fray Gerundio;\es précautions prises, en faveur de la santé publique, telles que les distributions de quinquina, faites dans tout le royaume, par l'ordre du roi, pour combattre les fièvres tierces. Une épidémie qui sévit en 1781 dans la ville de Pasajes, province du Guipuzcoa, attira l'attention sur l'usage d'enterrer les morts, dans les églises (1). Quand l'entassement des corps ne laissait plus de place, les fossoyeurs accomplissaient un travail qu'ils appelaient monda, c'est-à-dire nettoyage, et qui consistait à attacher les ossements des squelettes aux voûtes de l'édifice; après quoi, on remplissait de nouveau les sépultures. Ce déplacement fréquent des dalles qui pavaient l'église, cette ouverture de fosses, où se trouvaient des chairs en décomposition, rendaient l'atmosphère irrespirable, et les fidèles, empoisonnés de ces miasmes fétides, en devenaient souvent mortellement malades. Rien n'était plus simple que de remédier à de pareils abus, en créant des cimetières; mais il fallait lutter contre une routine et une dévotion mal entendue. Aranda se moquait, avec raison, de ceux qui croyaient assurer leur salut, en se faisant ensevelir sous le maîtreautel. Pour déraciner ces préjugés, l'Académie royale
(1) CoxE, i. VI, p. 405, et Mémorial (le Florida Blanca, Blblioteca de autores cspanoles, t. LIX, p. 32'i et ser/.
de l'histoire publia quelques mémoires, travaux auxquels participa Jovellanos. Il venait de quitter Séville pour se rendre à Madrid, en qualité d'alcade de cour, et la docte assemblée, ainsi que la Société économique de cette ville, s'étaient empressées de lui ouvrir leurs portes.
Un des écrits les plus remarquables, composés par ce personnage, est son rapport sur une loi agraire. Depuis longtemps, la décadence agricole préoccupait les économistes et le gouvernement (1). De 1752 à 1769, les brochures s'accumulaient; les enquêtes se poursuivaient à Salamanque, Ciudad-Rodrigo, Ledesma, Ségovie, Soria, Burgos, Avila, Grenade, Cordoue, Jaen, Ciudad-Real, Séville, sans autre résultat qu'une agglomération de dossiers, entassés dans les archives. La Société économique de Madrid fut consultée, à son tour, par le conseil de Castille. Elle nomma une commission ou junte et classa les différents dossiers, qui lui furent remis, en un Mémorial ajiistado, imprimé en 1784 et destiné à chacun des membres de la commission, afin d'éclairer son vote. Jovellanos fut chargé du rapport au conseil de Castille. Telle est l'origine du célèbre Informe (2). C'est une œuvre qui fait époque dans l'histoire de l'économie publique en Espagne. Celui qui la parcourt se rend compte des principaux
(1) Costa, Colectbismo agrario en Espana, p. 151.
(2) Voici le titre complet de cet ouvrage : Informe de la sociedad economica de Madrid al real y supremo consejo de Castilla en el expediente de ley agraria, entendido por el autor en nombre de la Junta encargada de su formacion. — Obras de Jovellanos publicadas por Don Candido Nocedal, t. II, p. 79. La société économique de Madrid n'en entendit la lecture qu'en 1794. Mém-ldu prince de la Paix, t. II, p. 145.
obstacles qui entravaient l'agriculture. Jovellanos les a répartis en trois catégories : causes politiques, morales et physiques (1).
Les pays, préservés de la conquête musulmane, tels que la Catalogne, la Biscaye, les Asturies, la Galice, différaient, sous le rapport économique, des régions du Centre et du Sud. Les Catalans, en échange d'un cens modéré, obtenaient, tout en vivant sur le terrain d'autrui, des conditions presque aussi favorables que celles de la pleine propriété. Ils pouvaient planter, bâtir, hypothéquer, aliéner même. Dans les autres provinces du nord, l'usage des baux à longs termes, le morcellement des cultures, apportaient presque les avantages de la petite propriété. Au contraire, le plateau castillan, pays conquis sur les INIaures, était la région où florissait la féodalité, avec ses châteaux et les fermages arbitraires. Plus on s'avançait vers le Sud, plus la contrée se dépeuplait, et, quand on pénétrait en Andalousie, quelques rares propriétaires détenaient, à eux seuls, d'immenses domaines (2). C'était là que se remarquaient ces inconvénients, que signalait Jovellanos, tels que les jachères, l'interdiction de clore les propriétés, la Mesta, les biens de mainmorte et les majorats (3). Celui qui se rendait de Chiclana à Algésiras franchissait une distance d'environ quatorze lieues; sur son chemin, il ne rencontrait guère que de rares et misérables chaumières, abris provisoires des laboureurs; pendant dix lieues consécutives, il ne quittait pas les
(1) Costa, Colectivisnw agrario en Espana, p. 151.
(2) AfT. étr., mémoires et documents, Espagne, t. CXLVI, rédigé par BouRGOiNG, et, du même auteur, Tableau de l'Espagne, t. III, p. 167.
(3) Informe, etc., p. 83. Obstacles politiques ou dérivés de la législation : Baldios (jachères), tierras coneejiles (communaux), abertura de las heredadcs, etc. Il faut remarquer que, bien que situé au sud, le royaume de Valence ne présentait pas les latifundia de l'Andalousie; la propriété y était très morcelée, puisque les lots de dix arpents étaient considérés comme d'importants domaines. La terre portait plusieurs récoltes par an, sans paraître jamais s'appauvrir.
domaines du duc de Medina-Sidonia, qui ne consistaient qu'en champs et en pâturages, où l'on voyait errer de grands troupeaux de bêtes à cornes et de juments. Nul verger, nul potager, aucune trace de culture intensive. Les maîtres de ces exploitations, appelés à la cour, trouvaient, au-dessous d'eux, de descendre aux détails de l'administration. Ils en abandonnaient le soin à des intendants. Les fermiers, mal surveillés, et dont les baux ne dépassaient pas neuf ans, négligeaient d'améliorer un fonds, qui leur serait peut-être retiré. L'expulsion des morisques avait chassé, de ce territoire, une population active et intelligente. Les seigneurs, n'ayant plus de colons et n'osant faire venir des noirs ou des Lidiens, avaient constitué des armées de mercenaires, que leurs intendants recrutaient, au moment des grands travaux, et qu'ils renvoyaient, ensuite (1). L'agriculture était sacrifiée à l'élevage. De là ces interdictions qui empêchaient la clôture des domaines, afin de laisser libre passage à ces troupeaux de millions de moutons, appartenant à une société privilégiée (la Mesta) de grands propriétaires civils et ecclésiastiques] Deux fois par an, ils traversaient une partie de l'Espagne : en octobre, ils quittaient les montagnes de Gastille pour les plaines de l'Estrémadure ou de l'Andalousie; en mai, ils remontaient vers le nord. Cette trombe dévorait tout sur sa route. Aussi les agriculteurs se décourageaient et s'abandonnaient, accablés par les droits excessifs, dont jouissait la Mesta, qui réclamait des privilèges pour le passage, le fourrage, l'eau; services, en échange desquels elle payait des indemnités dérisoires, sources de continuels procès, entre les riverains et les maîtres des troupeaux, conflits tranchés, le plus souvent, avec partialité, par un tribunal spécial.
(1) Desdem:ses du Dézkrt, t. III, p. 16.
L'apathie que remarquait Jovellanos, et qu'il signalait, comme un vice capital des Espagnols, tenait également à d'autres causes; par exemple, à la multiplication des majorats. Ce mal n'existait pas seulement en Andalousie, mais aussi dans les pays du nord, dans les provinces basques, dans la Navarre et le Guipuzcoa. La constitution du majorât rendait son détenteur un simple usufruitier, puisqu'elle frappait les i)iens d'inaliénabilité in infinitum. Si cette disposition législative conservait les fortunes, dans les familles, et empêchait les prodigues de dissiper leur patrimoine, elle entraînait, avec elle, des conséquences bien préjudiciables à la prospérité générale, telles que la suppression de l'esprit d'initiative et le dépérissement des cultures. Les possesseurs n^étaient pas, en effet, admis à réclamer l'argent, qu'ils avaient employé à l'amélioration de ces domaines. Aussi, quand leurs successeurs n'étaient pas des héritiers directs, les occupants laissaient tout à l'abandon, les bâtiments, les plantations et les terres. Les titulaires de petits majorats vivaient mesquinement de leurs revenus, et sans crédit, sur des propriétés qu'ils ne pouvaient ni hypothéquer, ni vendre; les détenteurs de majorats plus importants, s'ils contractaient des dettes, ne couraient aucun risque, en manquant à leurs engagements, puisque leurs biens étaient insaisissables.
Jovellanos qualifiait d'obstacles moraux les préjugés qui frappaient de déconsidération l'agriculture. Il énumérait toutes les charges, qui s'accumulaient sur le laboureur, telles que la conscription, le logement des soldats, les corvées, le passage des troupeaux; tandis que tous, même les employés les plus modestes, tels que les marchands de cartes à jouer, de tabac, de poudre ou de sel, les gardes de nuit, trouvaient moyen d'attraper quelque privilège dont le cultivateur, seul, demeurait frustré. Les obstacles physiques principaux étaient : les
moyens de transport défectueux, l'absence de débouchés et le manque d'eau, pour irriguer les champs.
Ferrer del Rio ne trouve pas d'éloge assez emphatique pour louer V Informe de Jovellanos (1). Il le place au même rang que l'œuvre de Macanaz, au point de vue concordataire ou que celle de Feijôo, en critique littéraire. Des auteurs plus récents, tout en parlant avec estime des lumières de Jovellanos, ont cependant montré moins d'enthousiasme. Costa (2) lui reproche la confusion qu'il fait entre la propriété de la terre et celle du travail; le but trop borné qu'il assigne aux lois agraires, destinées uniquement, d'après VInforme, à accroître le plus possible la richesse publique. Il l'accuse de timidité : parce que ce jurisconsulte s'est borné à conseiller d'écarter les obstacles, qui entravent la libre expansion de l'intérêt privé; parce qu'il n'a pas reconnu à la société, ni l'obligation, ni le droit d'intervenir dans le conflit des intérêts individuels; de contradiction avec lui-même, parce que Jovellanos, tout en reconnaissant que le droit de transmission de la propriété n'est contenu ni dans les lois, ni dans les desseins de la nature, tout en regrettant le mal, qui résulte de l'accumulation des héritages, aux mains d'un petit nombre, n'ose pas suivre la conclusion logique, imposée par de pareilles prémisses, écarte la conception d'un remaniement territorial et exhorte les victimes de ce vice social à la résignation. Ce n'est pas ici l'instant de discuter de pareilles théories; mais il faut reconnaître que Jovellanos, tout en étant un esprit très moderne, très ouvert, restait en même temps un homme de tradition, très défiant des utopies. Il mettait une entière confiance dans l'instinct de l'intérêt individuel (3). « En voyant les hommes s'égarer fréquemment et méconnaître leur véri-
(1) T. IV, p. 109.
(2) Costa, oiw. cité, p. 151.
(3) Informe, édit. citée, p. 82.
table intérêt, lorsque, aveuglés par les passions, ils s'attachent à une espèce de bien plus apparent que réel, il fut facile de croire qu'il serait préférable de les diriger au lieu de les laisser à leurs désirs individuels. Comment supposer que desindividus, affranchis des illusions del'intérêt personnel, soucieux du bien public, ne dicteraient pas les meilleures lois? Dans ce but, ces réformateurs ne se bornèrent point à protéger la propriété de la terre et du travail, mais ils eurent l'outrecuidance d'exciter et de diriger, par des lois et des règlements, tous ces agents de production. Dans cette voie, ce n'était pas l'utilité particulière qu'ils se proposaient pour objet, mais le bien commun. Dès lors, les lois entrèrent en lutte avec l'intérêt personnel, et l'action de cet intérêt fut d'autant moins vive, diligente et ingénieuse, qu'elle fut moins libre dans le choix de ses fins et dans l'exécution des mesures qui y conduisaient.
« Mais, en agissant ainsi, on ne manqua pas d'observer que le plus grand nombre des hommes, quand il s'applique à son intérêt, entend davantage la voix de sa raison que celle de ses passions. En cette matière, l'objet de ses désirs est toujours analogue à l'objet des lois; lorsqu'il agit contre cet objet, il agit contre son intérêt véritable et solide, et si, parfois, il s'en éloigne, ces mêmes passions, qui le détournaient, le refrènent à leur tour, en lui présentant, par les conséquences de sa mauvaise orientation, le châtiment de ses illusions, châtiment plus prompt, plus efficace, plus infaillible que tous ceux imposés par les lois. »
Jovellanos réprouvait donc, en général, l'intervention des esprits systématiques, « adonnés à des méditations abstraites, voyant les choses comme elles doivent être ou comme ils voudraient qu'elles fussent »; gens dangereux d'après lui « qui négligent l'intérêt particulier, engourdissent son action et l'éloignent de son but, au grand dommage de la chose publique ».
Néanmoins, tout en louant la justesse de certains aper-
eus, pourra-t-on peut-être constater que Jovellanos a trop penché, parfois, du côté de l'individualisme, et que sa théorie fut mise en échec, comme il advint quelques années plus tard, lorsqu'il parcourut les Asturies (1). Le spectacle qui s'offrit à lui ne ressemblait, en rien, à celui de TAndalousie : point d'immenses domaines, mais, au contraire, une terre morcelée à l'excès, des tenures insufTisantes pour nourrir le cultivateur, la misère, le découragement, et, néanmoins, l'entêtement de ces paysans, qui s'obstinaient dans la même routine, butés devant l'obstacle, sans songer à le tourner. Que devenait, dans cette conjecture, cet instinct merveilleux de l'intérêt individuel, pour découvrir la route la plus favorable à ses desseins? Devait-on accuser de ce mal les lois qui régissaient le pays? Les Asturies étaient libres, aucun texte n'obligeait les colons à partager ainsi les tenures; au contraire, le pouvoir public, quand il était intervenu, avait essayé de limiter une coutume aussi funeste. N'était-ce pas au législateur d'apporter le remède que l'habitant, livré à lui-même, ne savait pas trouver? et d'abandonner cette théorie du laisser faire, proclamée par Jovellanos au début de son Informe, lorsqu'il écrivait : « Les ministres zélés, qui ont proposé leurs idées et leurs plans de réforme dans le dossier de la loi agraire, ont reconnu l'utilité des lois agricoles, mais ils ont pu se tromper dans l'application de ce principe. Il ne faut pas de nouvelles lois pour améliorer l'agriculture; les causes de son retard existent, la plupart du temps, dans ces lois mêmes : au lieu de les multiplier, il faut les diminuer (2). »
Cette longue et méticuleuse enquête n'eut d'autre conséquence que de provoquer des améliorations partielles. Charles III voulut agir, pour l'agriculture, comme pour
(1) Lettre de Jovellanos à Don Atjtonio Ponz, édition Nocedal, t. II, p. 290, carta sexta.
(2) Informe, p. 81.
l'industrie : il fonda un établissement modèle, une ferme, dans sa résidence d'Aranjuez, où les procédés nouveaux furent employés; où l'on put admirer les plantations d'oliviers et de vignes, la répartition scientifique des cultures, d'après la nature des terrains, les produits qu'il recueillait, tels que la soie, le miel et la cire; les pressoirs pour le vin et l'huile, l'aménagement de ses caves, la capacité prodigieuse des vasques, qui contenaient les liquides. Les dépenses qu'entraînait cette exploitation ne correspondaient pas aux services rendus, car il n'y avait guère que les paysans des environs qui pussent profiter de ces méthodes; encore ne voyaient-ils, la plupart du temps, qu'une distraction dans un tel spectacle, incapables qu'ils étaient d'adopter les enseignements agricoles qu'il offrait, en raison des avances considérables dont il leur eût fallu disposer. Pour la diffusion des nouveaux procédés, dans le reste du royaume, Charles III s'en remettait au zèle des sociétés économiques.
Le roi n'avait pas attendu la publication de V Informe pour ordonner, de 1768 à 1770, le partage entre les cultivateurs des biens communaux. On poussa les travaux de canalisation du Manzanares et de Tierra de Campos; le canal de Murcie, abandonné comme voie navigable, servit aux irrigations des campagnes; on construisit deux grands étangs à Lorca; le canal d'Aragon, commencé par Charles-Quint, fut conduit jusqu'à Saragosse, sous la direction habile et vigilante du chanoine Ramon Pignatelli, nommé protecteur de cette grande entreprise. Le canal de Tortose fut destiné à fertiliser les terres en friche, et à éviter , pour les bateliers, les périls de l'embouchure de l'Ebre; à fournir, en outre, une issue facile pour les produits de l'Aragon. D'autres projets furent préparés pour les pays d'Urgel etd'Ugijar. Aux voies de communication, par eau, s'ajouta la construction de plusieurs routes, telles que celles du Puerto de la Cadena, d'Astorga, de Malaga.
L'argent manquait, la plupart du temps (1), pour achever les travaux que l'on commençait; le numéraire ne circulait guère et le crédit faisait défaut. Les Gremios mayores étaient cause, en partie, de cette défiance de l'épargne, puisqu'ils drainaient les capitaux et offraient aux rentiers timides l'avantage d'une assez grande sécurité, compensée, il est vrai, par la modicité des intérêts, qu'ils servaient à leurs créanciers. Le roi les ménageait et ne consentit à porter atteinte à leur situation privilégiée, qu'après un service, rendu à l'Etat, parle négociant François Cabarrus (2). Pendant la seconde guerre contre l'Angleterre, Charles III avait emprunté aux Gremios mayores de Madrid 60 millions de réaux, que ceux-ci promirent de lui verser, chaque mois, par dixièmes. A la quatrième échéance, ils furent incapables de tenir leurs engagements. Cabarrus intervint, alors, pour que différentes maisons espagnoles et étrangères consentissent à prêter, au roi, 10 millions de pesos, remboursables par des bons {vales reaies) de 600 pesos chaque, produisant 4 pour 100 d'intérêt et circulant, dans tout le royaume, comme argent comptant. Les dépenses de la guerre multiplièrent les émissions de ce papier, qui dépassèrent 20,093,000 pesos. Pour en faciliter le placement, on divisa, par moitié, les anciennes coupures de 600 pesos. Cependant, à mesure que s'augmentaient les bons du Trésor, leur estimation dimi-
(1) Aff. ytr., Espagne, t. DCXVII, 0 juin 1785. Création de billets d'Etat pour la somme de 4,200,000 piastres, destinés à payer les avances faites sur le canal d'Aragon et à en achever les travaux.
(2) BOURGOING, ouv. cité, t. II, p. 49.
niiait, à proportion, et ils perdaient, sur le change, plus de 10 pour 100.
Cabarrus ne vit d'autre moyen de relever ces valeurs qu'en fondant une banque nationale. Il fit valoir que cet établissement concentrerait tous les fonds, gardés, dans les coffres des particuliers, ou placés chez les Gremios. La banque fut d'abord destinée à escompter, au taux de 4 pour 100, toutes les lettres de change, tirées sur Madrid. Cette ressource était modique, car cette capitale ne pouvait passer pour une place de commerce importante. On n'y soldait guère que le prix des laines, exportées à l'étranger.
On proposa d'attribuer à la banque un profit supplémentaire, celui du real giro, sorte de caisse particulière, d'où la cour tirait les fonds, qu'elle adressait à l'étranger, soit pour le payement de ses agents, soit pour des dépenses d'une autre nature. Faibles bénéfices, ainsi concédés, cax le real giro n'envoyait pas plus de 2 ou 3 millions dé livres, par an, hors du royaume. Enfin, la banque obtint le monopole des approvisionnements de la marine et des troupes de terre, entreprises adjugées autrefois, soit à des particuliers, soit aux Gremios. Le gouvernement fut séduit par l'idée de distribuer, entre une grande quantité de citoyens, des bénétices, répartis jusqu'alors en un très petit nombre de privilégiés (1).
(1) Dbsdevises DtJ DÉZERT. t. II. p. 42G, et Aff. étr., Espagne, l. DCXII, 26 février 1784; t. DCXIII. 7 juin 1784: t. DCXIV, 30 août 1784; t. DCXVI, 31 janvier 1785 : « Tout concourt à prouver qu'il n'y a rien de plus précaire que cet établissement si éblouissant par la rapidité de ses progrès. Il inspirerait autant de méfiance qu'il paraît séduisant, si l'on savait qu'il est déjà en avance avec le gouvernement de plus de 20 millions de nos livres et que le comte de Florida Blanca est à la veille de lui demander un emprunt. » — T. DCXVI, 7 mars 1785, division entre les directeurs delà banque; 21 mars 1785, impression fâcheuse qu'il en résulte dans le public; 11 avril 1785: la démission de ce directeur, le sieur Drouillet, propriétaire d'une des maisons les plus considérables de la monarchie et décoré du titre de comte de Carrion de Calatrava, a eu pour cause la suspension de la vente des actions, opération à laquelle il s'opposait, parce que Cabarrus n'était guidé dans cette affaire que par son intér('t pers.innel. — T. DCXVII, 2 mai 1785, lettre de
Le contradicteur de Cabarrus et son adversaire était le ministre des finances Muzqniz, comte de Gausa (1). Sa timidité souffrait de terribles angoisses, durant les embarras pécuniaires, provoqués par la guerre; il se défiait des projets, présentés par un homme d\me témérité qui l'effrayait et dont la réputation lui paraissait équivoque (2). (( Je ne m'étonne pas que l'on me déteste, écrivait-il à Florida Blanca, car je me hais moi-même, au point de désirer mourir. » Son souhait ne tarda guère à se réahser, mais il vit la fondation de la banque et ses premières opérations (3).
Le capital de cet établissement fut fixé à 300 millions de réaux et divisé en 150,000 actions de 2,000 réaux chacune. Toute personne était admise à souscrire : les membres des ordres religieux et les étrangers. Mais, comme on trouvait que les acquéreurs ne se présentaient pas assez nombreux, le gouvernement usa de contrainte. Les greniers publics durent s'inscrire pour 30 millions de réaux, payables deux tiers en argent et un tiers en grains. Les municipalités durent fournir 14 millions et demi. On autorisa les propriétaires de majorats, les confréries, les monts-de-piété et les hôpitaux à vendre leurs biens fonds et à les remployerjCn actions de la banque. Des circulaires très détaillées furent envoyées aux vice-rois et gouverneurs des Indes, afin de racoler des actionnaires.
Drouillet à Florida Blanca, dont il circule des copies; 6 juillet 1785, effet produit à Paris par le pamphlet de Mirabeau. Cabarrus veut obtenir du roi Catholique un décret, prohibant cette brochure, en Espagne.
(1) Ferrer del Rio, t. IV, p. 125.
(2) Voici ce que pensait Fernan Nunez du personnage (Gompendio, t. I^'', p. 374) : Cet homme jeune, actif et d'un caractère entreprenant, aspirait à une grande fortune et même au ministère de l'Hacienda. Aussi voulait-il acquérir du crédit, au moyen de grandes spéculations, qui seraient avantageuses, au pays et qui prouveraient qu'il avait des qualités, pour le poste élevé, auquel il aspirait.
(3) H mourut au mois de janvier 1785. (Aff. étr., Espagne, t. DCXVI, f° 43.) U voulait transformer le système des impôts et leur substituer une contribution unique, comme en Aragon.
Rl'iFORMES INTÉRIEURES 303
Le roi accordait la franchise du transport aux capitaux américains, destinés à la banque.
Malgré toutes ces mesures, Cabarrus eut grand'peine à faire aboutir son plan. Il avait contre lui non seulement Muzquiz, mais les Gremios, les fournisseurs des armées et de la marine, les monopoleurs et les esprits routiniers, ennemis de toute innovation. A la fin de 1783, un dixième, à peine, du capital était souscrit; à la fm de 1784, on n'en avait pas encore réuni la moitié.
En 1785, les actions commencèrent à faire prime. Pour favoriser la hausse, la banque en suspendit la vente; elles montèrent bientôt à 3,200 réaux. Mais, quand elles eurent atteint ce prix, beaucoup d'acquéreurs voulurent réaliser, et le nombre des ventes amena une baisse, que le gouvernement espagnol attribua à un pamphlet français, composé par Clavière et paru sous le nom de Mirabeau (1).
Après la mort de Muzquiz, le nouveau ministre des finances. Don Pedro-Lopez de Lerena (2), se montra égale-
(1) Lettre de Florida Blanca à Aranda, 18 juillet 1785 (Ferrer del Rio, t. IV, p. 128): « Il nous a rendu un bon service, l'extravagant, ridicule, faussaire et vénal Mirabeau. En discréditant les actions de cet utile établissement, il oblige les Français qui les ont achetées cher à les vendre bon marché; aussi nos compatriotes pourront-ils se les procurer à un prix avantageux. Néanmoins, comme les municipalités, les communautés, les majorats et les œuvres pies du royaume en possèdent plus de cent mille, qui ne peuvent passer à l'étranger; comme du reste, c'est-à-dire environ cent cinquante mille, vingt-cinq mille se sont négociées, en hausse, au moment de leur création, entre nationaux, qui ne peuvent les vendre au même prix qu'au prix d'achat, V. E. peut conclure de tout cela combien peu nous nous soucions de ce qu'écrit, dit, ou fait la légèreté française. En effet, s'il ne s'était agi que d'empêcher de courir impunément les faussetés et les mensonges du livre de Mirabeau, nousles aurions laissé courir; mais, pour l'honneur et pour qu'il n'advienne pas de mal, aux maisons françaises, qui ont commencé à donner l'exemple, en prenant des actions, pour que d'autres recherchent cette valeur, il a paru nécessaire de prohiber cette reuvre et de prendre d'autres mesures prudentes, destinées à protéger les intérêts des tiers. Cependant, dans peu de temps, on touchera du doigt les sophismes de ces économâtres français et on verra que la banque est autre chose que le système de Law. C'est pourquoi nous ne voulons pas que l'on écrive ou répande de tels libelles. »
(2) Aff. étr., Espagne, t. DCXVI, f"« 5.5,68; t. DCXVII, 20 juin 1785. Un moine de Madrid écrit à Florida Blanca pour lui annoncer un ju'ojet
ment, comme son prédécesseur, un ennemi de Cabarrus, et ses actes compromirent les progrès de la banque. Le nouveau secrétaire d'Etat était un protégé de Florida Blanca, qui s'était attaché à Lerena, lors des émeutes de Madrid. A cette époque, Monino fut envoyé à Guenca, pour faire des enquêtes; on lui présenta, comme copiste, un jeune homme, dont le travail le satisfit et qu'il poussa. Lerena devint, successivement, receveur de rentes à Guenca, superintendant du canal de Murcie, commissaire ordonnateur des guerres et assistant de Séville.
Les personnes les plus impartiales virent, à regret, cette nomination. On considérait, en général, le protégé de Florida Blanca comme un homme d'une probité sans reproche, mais d'une capacité très médiocre; il passait pour un laborieux qui serait, aux mains de son patron, un instrument commode et sûr, au moyen duquel celui-ci s'épargnerait le souci des détails, tout en gardant l'autorité. Le prince et la princesse des Asturies se montrèrent fort dépités de ce choix. Ils soutenaient la candidature de Don Francisco de Montés, trésorier général. L'échec de leur créature ajouta un nouveau grief à tous ceux qu'ils nourrissaient contre Florida Blanca.
Lerena essaya de perdre Gabarrus,par différentes manœuvres, notamment dans l'affaire de la Gompagnie des Philippines.
Ges îles renfermaient des produits fort utiles au commerce : des bois de construction et de teinture, du fer, de l'acier, du coton, de l'indigo et du tabac, denrées facilement transportables, par des rivières, qui remontaient fort avant dans le pays. Le nombre des sujets, qui y re-
d'assassiner M. de Lerena; arrestation du moine. Voir également Fernan NuNEZ, Compendio, t. II, p. 24 : « Lerena, ennemi personnel de Cabarrus, prêta l'oreille à tous les bruits que l'on lui conta et crut aveuglément tout ce que lui disaient les gremios, hostiles à ce dernier, qui leur enlevait l'avantage d'être maîtres du commerce de l'Espagne et d'être l'unique corps, auquel le ministère pouvait recourir.^dans les embarras de lajcouronne. »3|^
connaissaient la souveraineté du roi Catholique, dépassait un million, sans compter la population insoumise, vivant dans les bois et dont le dénombrement était impossible.
Jusqu'alors, il n'existait pas de communication directe, entre les Philippines et la métropole. Tous les ane, un navire partait de Manille pour Acapulco, situé sur la côte occidentale du Mexique. Il n'y avait que les Chinois et les Arméniens à retirer quelque avantage de ce voyage. Le fisc lui-même n'en profitait pas, les frais d'administration absorbant le produit des droits de douane. Les insulaires des Philippines n'avaient d'autre ressource que le commerce de commission.
L'île de Luçon, la principale de ce groupe, avait été jadis envahie par les Anglais, et l'on se souvient, sans doute, des fastidieuses négociations, entre Madrid et Londres, à propos de la rançon de Manille. Pour mieux protéger à l'avenir cette ville contre un débarquement, Charles III fit fortifier le port de Cavité. Son ministre des Indes, Galvez, essaya de secouer l'apathie industrielle des insulaires. Ses efîorts furent, en partie, récompensés. Grâce à son initiative, des fabriques de coton réussirent (1).
La compagnie Giiipiizcoane, fondée, en 1728, sur les conseils de Patifio, commerçait entre les ports de Pasajes, Caracas et Maracaïbo. Très prospère jusqu'à la guerre d'Amérique, elle avait vu ses bénéfices diminuer, à ce moment, et, pour compenser ses pertes, s'était livrée à la contrebande, avec les Hollandais de Curaçao. Le 15 février 1781, le roi lui retira le titre de compagnie royale et il fut question de la fondre avec une autre société, constituée pour le service direct avec les Philippines.
Cabarrus était un des promoteurs de ce projet. Le plan en fut discuté et approuvé, au mois de juillet 1784, dans
(1) BouROOiNG, t. II, p. 249 et seq., et Aff. étr., Espagne, t. DCXIII, 12 juillet 1784; t. DGXVI, 10 mars 1785, f° 146. Prospectus de la nouvelle compagnie.