‹ Règne de Charles III d'Espagne, 1759-1788Chapitre 17 sur 42 · II · texte numérisé non relu

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une junte, présidée par Galvez. On fit participer la banque aux opérations de la compagnie pour 21 millions de réaux; le roi et les membres de sa famille souscrivirent des actions. On détermina l'itinéraire que suivraient les vaisseaux. Ils doubleraient le cap Horn, s'arrêteraient sur les côtes du Pérou, y prendraient les piastres nécessaires, pour leurs achats, se rendraient aux Philippines, à travers la mer du Sud, et rapporteraient leurs retours à Cadix, en passant par le cap de Bonne-Espérance (1).

Les Gremios se montrèrent très hostiles à la nouvelle compagnie, car ils avaient tenté quelques expéditions aux Philippines et il semblait qu'on les frustrât de bénéfices, qu'ils avaient été incapables de réahser. Aussi Lerena, qui leur était tout dévoué, prescrivit une mesure, capable de ruiner la société naissante (2). Une des principales branches de son commerce était celui des mousselines, dont on faisait, en Espagne, une énorme consommation. Jusqu'alors, l'entrée de cette marchandise était rigoureu-^ sèment prohibée aux étrangers, dans la Péninsule. Dès que le premier chargement, au nom de la compagnie, fut débarqué à Cadix et que les directeurs voulurent le vendre, au prix ordinaire, ils ne trouvèrent pas d'acquéreurs, parce que les droits de douane prohibitifs avaient été baissés. S'il faut en croire Bourgoing, cette première cargaison pourrissait encore dans les magasins de Cadix, en 1792.

Les ennemis de Florida Blanca firent valoir, contre lui, une réforme administrative, ordonnée par décret le 8 juillet 1787 (3). Une junte suprême d'Etat fut alors créée, sorte de conseil de cabinet, appelé à trancher les

(1) Madrid, archivo historico, Eslado leg. 4075, Aranda à Florida Blanca, Paris, 20 février 1787 : discussion sur les droits des Espagnols de se rendre aux Philippines, par le cap de Bonne-Espérance; mémoire de Rayneval, à ce sujet, discutant les termes du traité de Munsteretlabulle d'Alexandre VI, qu'invoquent les Hollandais, pour s'opposer à cette navigation.

(2) Fernan Nunez, Compendio, t. II, p. 24, et Boukgoing, t. IL p- 259,

(3) DEsr)E\TSES DU DÉZERT, t. II, p. 56 et 57.

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conflits, entre les différents bureaux des ministères, et à se prononcer sur la nomination des fonctionnaires. Depuis longtemps, on s'était aperçu des inconvénients qu'apportait, à la marche des affaires, l'isolement de chacun des ministres, dans son département respectif. Grimaldi les signala au roi et celui-ci lui octroya l'autorisation de travailler, une fois par semaine, avec ses collègues Arriaga et Esquilache. Cette coutume se continua, jusqu'en 1783, puis fut abandonnée. Il ne s'agissait donc pas d'une innovation, mais d'un retour à une pratique, reconnue favorable. Charles III étudia, avec sa conscience habituelle, les quatre cent quarante-trois articles du nouveau règlement et les annota de sa main. On prétendit que Florida Blanca voulait, par ce moyen, acquérir une prépondérance marquée sur les autres ministres et qu'il cherchait à restreindre l'autorité du monarque. C'était toucher une corde fort sensible, chez un personnage, aussi jaloux, que Charles III, do son pouvoir; mais le prince eut assez de bon sens pour comprendre qu'il conservait le dernier mot, sur toutes les questions, et qu'il gagnait, à la nouvelle institution, de les trancher avec plus de lumières.

Un de ceux qui s'acharnèrent, avec violence, contre Florida Blanca fut le comte d'Aranda (1). L'âge ne l'avait pas assagi. Il s'ennuyait à Paris, dans son ambassade, et

(1) Archive historico, Madrid, Estado leg. 2850. Aranda à Florida Blanca, Paris, 8 décembre 1786; lettre commençant par ces mots : « Voici ma confession ;ce n'est ni celle de J.-J. Rousseau, ni celle de saint Augustin, etc. ))

trouvait trop pénible, à ce qu'il écrivait, d'être obligé de faire, par an, cent vingt à cent trente voyages de Paris à Versailles, partant à huit heures et demie du matin, pour parler, à dix heures, au ministre des affaires étrangères. Sa première femme étant morte (1), il avait épousé, malgré ses soixante-cinq ans, sa petite-nièce, Dona Maria delPilarSilva y Palafox. Elle était malade, et, comme les médecins l'avaient renvoyée en Espagne, il demanda à la rejoindre. « Je ne veux que le repos, mandait-il à Florida Blanca; que l'on me permette seulement de finir mes jours sous l'habit de l'ordre de Mars, dans lequel j'ai fait mes vœux et où je continuerai de servir tant que ma carcasse tiendra bon. » Il fut rappelé en 1786 et son successeur à Paris fut Fernan Nufiez (2), qui prit possession de son poste la même année que Montmorin devint ministre des affaires étrangères. Mais le repos d'Aranda ne laissa pas que d'être très agité. Un tel homme ne pouvait s'accommoder du sort commun; il supportait, avec amertume, de ne plus occuper le premier rang et de se voir, lui, un militaire et un grand d'Espagne, obligé d'obéir à un robin, à un noble de fraîche date, comme Florida Blanca. Un décret royal l'exaspéra. Cette ordonnance prescrivait de donner le titre d'excellence aux grands d'Espagne, aux conseillers d'Etat, à l'archevêque de Tolède, aux chevaliers de la Toison d'or, aux grands-croix de Charles III (3), aux capitaines généraux de terre et de mer, à tous ceux qui seraient ou auraient été vice-rois ou ambassadeurs, et enfin de rendre, à tous, les mêmes honneurs militaires. Il n'y avait pas quatre jours que le décret était publié qu'Aranda s'empressa de représenter au roi

(1) Dona Ana-Maria del Pilar Fernandez de Hijar, morte en 1783.

(2) Florida Blanca, le 29 janvier 1787, annonce à d'Aranda que son successeur sera Fernan Nufiez. (Archivo historico, Madrid, Estado leg. 2850.)

(3) Institué en 1771 « sous l'invocation de la Très Sainte Vierge considérée dans le glorieux mystère de son Immaculée Conception ». Nov. Recopilacion, VI, ni, 12 (19 septembre 1771).

les inconvénients que produirait son exécution, dans tout le royaume. Au bout de deux mois, comme son mémoire demeurait sans réponse, il écrivit au ministre de la guerre, Don Geronimo Caballero.

Un libelle anonyme parut ensuite, intitulé : Conversation entre les comtes de Florida Blanca et Campomanes, le 20 juin 1788. Il y était question du décret royal, relatif aux honneurs militaires. Campomanes interrogeait Florida Blanca sur les motifs de cette mesure et ce dernier lui répondait en ces termes : « Laissons de côté mes motifs, mais, tant que ma chaise sera chaude, il me faut faire un pot-pourri de toutes espèces de gens, car, sans cela, ni vous, ni moi, ni nos égaux, n'oserions lever la tête. » Dans la suite de cette satire, on le représentait expliquant à son interlocuteur les artifices dont il se servirait pour contrecarrer les représentations du comte d'Aranda, désigné sous les noms : d'ambassadeur, de démon militaire, ou d'archiprêtre des moines guerriers : « Fallait-il révoquer un ordre de S. M. pour le caquet de gens chatouilleux? Le roi n'était-il pas le maître absolu de tout honneur, libre de l'octroyer ou de l'enlever en bloc, ou en détail, selon son libre arbitre? » L'auteur supposait que Florida Blanca insistait auprès de Campomanes pour savoir ce que « chantaient tous les braillards », et il le caressait en promettant de le maintenir gouverneur du conseil de Castille et de perpétuer les gens de sa robe, dans les secrétaireries d'Etat. Le résultat des réponses de Campomanes était de brouiller Florida Blanca, d'abord avec le roi, parce que ce prince disait qu'aucun ministre n'avait jamais réduit son autorité comme Florida Blanca, qui ne l'écoutait guère ))lus qu'un moine du Saint-Bernard; puis, avec le confesseur fray Joaquin Eleta, parce qu'il aurait imaginé, pour diminuer l'ascendant de ce prêtre dans les affaires de l'Eglise, de montrer à Charles III une lettre de Pie VI, qui le traitait de moinillon ignorant;

ensuite, avec les conseils et les tribunaux dont il s'arrogeait les attributions, parce que son encombrante vanité le portait à vivre persuadé qu'il savait tout et que tous les autres n'étaient que des ânes; avec ses collègues les ministres, parce que la junte suprême d'Etat les transformait en un troupeau de moutons, qui marchaient, en se bousculant, là où les poussait leur berger; enfin, avec Campomanes lui-même, dans la bouche duquel on mettait la conclusion suivante : « Je me félicite de ne vous avoir dit que la plus grande partie des choses qui donnent, à votre ministère, un caractère intolérable et fatal. Maintenant, je conviens avec la voix générale, après la mauvaise âme de Galvez et la vôtre, qui ne vaut pas mieux, après vos fariboles et vos cafarderies, pour abuser le roi, après une infinité de malheurs, par lesquels tous deux vous paraissez avoir été fondus dans le même moule, que la nation soupire pour qu'il n'y ait plus d'avocat dans le ministère (1). ))

La satire eut un grand succès, dans la haute société et parmi les militaires. On se la passait de mains en mains, on la copiait. Une fable, insérée dans le Journal de Madrid, et intitulée le Renard {el Raposo), partagea la vogue de l'autre libelle. Il y était question d'un lion (2) qui

(1) Ferrer del Rio, l. IV, p. 228 el seq.

(2) El Raposo, attribué à Tomas Iriarte ou à Don Felipe Samanie^i^o

De un leon poderoso

Ministro principal era un raposo;

Por lo sagaz y astuto

Orgullo conio cl houibrc tieue el brutu;

Y asi, do su privauza evanecido Trataba cou imperio desmedido Hasta a los mismos tigrea y los osos.

Todos los animales, Grandes, pequeiïos, mansos y fiu'iosos, Erau para el iguales :

Con rigur los trataba y aspereza.

Y despreciaba fuerzas y graudeza.

En esto, del favor una mudanza, Caer hizo al visir de la privanza,

Y apenas del SeTior perdio el apreeio, Objctu lue del général desprecio.

D'un lion puissant

Ministre principal était uu renard

Avisé et malin

Orgueilleux comuie un homme;

Vaiu de ses privautés

Il traitait impérieusement, avec excès.

Les tigres et les ours.

Tous les animaux

Grands, petits, doux et furieux

Etaient pour lui égaux.

Avec rigueur et âpreté il les traitait

Et méprisait forces et grandesse.

Un changement de faveur

Fit tomber le vizir.

Et à peine perdue l'amitié du maître

Qu'il fut l'objet du dédain géuéral.

avait pour ministre un renard. Ce dernier, enivré de sa fortune, maltraitait tous les autres animaux. Un hasard le ruinait. Les plus petits s'enhardissaient et s'attaquaient à lui, tandis que les grands l'égratignaient, de temps en temps, pour rendre son martyre plus douloureux, en ne l'achevant pas tout de suite. La morale contenait cette conclusion que, chez les hommes, se voyait ce qui se passait chez les animaux : l'abus de la force; mais cependant l'orgueil persistait toujours.

Il se renouvelait contre le ministre une cabale analogue à celle dont fut victime Grimaldi. C'était bien le parti aragonais, qui reprenait l'offensive, contre le parti golillc ou des robins. Mais, cette fois, il manquait aux ennemis de Florida Blanca l'appui du prince des Asturies. Pourtant, la femme de l'héritier présomptif détestait le chef du cabinet et on connaît l'ascendant qu'elle exerçait sur son époux. Il y eut quelques châtiments, destinés à ramener, dans le devoir, les mécontents. On prit un détoui' pour exiler le marquis de Rubi, en le nommant ambassadeur auprès du roi de Prusse. Gomme il refusait d'obéir, sous de mauvais prétextes, il fut envoyé, en disgrâce, à Pampelune. O'Reilly (1), qui avait contribué à la dilTii-

Auu el mas itifelice le acoinete, Même le plus malheureux l'atUiinie,

Y los Kraiulcs dcl rciuo, por juguetc Et les siraiuls, par aimiseuuuit,

^0 (lucricudu tomarsc mas trabajo Sans daigner prendre plus de travail

QiK^ tal cual araûa/.o de liv!crii, (Juo de régratigner légèvomcut

par agasa.jo.

Coiuinc eu le caressant,

'l'ai martiro le dieron y tau llero Lui tirent souffrir un tel inart.Me

Y se lo eoutinuaron de tal suertc, Et le prolongèrent de telle sorte

Que eargado de Hagas y de ai'reuta, Que, chargé de plaies et d'affrouts,

\iuo a sufrir la niucrto J.a mort vint enfin,

Fenosa tauto mas cuauto mas leuta. D'autant plus pénible que lente.

6 Por que para estos casos Pourquoi chercher des exemples

Buscamos eu los brutes ejeniplares, Chez les animaux

îSi de igualcs fracasos i^iles hommes nousoflrcntparcenlaims

Xos olreccn los hombres ceuteuares De tels excès de fore;?

t'uaudo el poder usarou cou exeeso? L'orgueil en cessera-t-ii pour c^la.'

(, Y la àoberbia cesara por eso"?

(1) Feeeee DEL Rio, t. IV, p. 216: cite un mot du corrégidur Arm^/jii : (i II y a trois comtes qui ne peuvent tenir dans le même sac, » disait ce personnage. Ces trois comtes étaient : Florida Blanca, Aranda et 0'R"illy.

sion des satires, reçut l'ordre de partir en mission, pour la Galice. Il quitta Madrid, en affectant le plus grand zèle et la plus grande satisfaction. Son beau- frère, Don Louis de Las Casas, gouverneur d'Oran, en congé à Madrid, fut renvoyé en Afrique. Enfin, le comte d'Iranda, chez lequel se réunissait une société, soupçonnée d'être hostile à Florida Blanca, fut mandé par Campomanes. Le gouverneur du conseil de Castille lui adressa une mercuriale et voulut bien se contenter de ses explications.

Ces châtiments, bien bénins, étaient de faibles satisfactions, accordées au ministre, contre lequel courait une nouvelle satire, moins spirituelle que les précédentes, intitulée : Lettre d'un coquetier de Fuencarral à un avocat de Madrid, sur le libre commerce des œufs. Ce pamphlet regrettait les facilités, octroyées aux armateurs pour commercer avec les Indes.

Une autre faiblesse du gouvernement fut de donner satisfaction aux opposants, en rapportant le décret sur les honneurs militaires, en partie cause de tous les écrits dont Florida Blanca avait été assailli.

Celui-ci jugea opportun de rédiger un mémoire justificatif de toute sa conduite depuis l'année 1777, époque de son entrée au ministère. Il terminait, en demandant, au roi, la permission de se retirer; mais Charles III, dont la santé devenait de plus en plus chancelante, ne consentit pas à se séparer de lui (i).

(1) Florida Blanca resta au pouvoir sous Charles IV et ne tomba, en 1792, que parce qu'il voulut ouvrir les yeux du roi sur les désordres de la reine. Pendant l'invasion de Napoléon, il présida la junte insurrectionnelle d'Aranjucz et mourut à Séville le 28 décembre 1808. Le mémoire de Florida Blanca est du 10 octobre 1788. Cet écrit fut présenté de nouveau au roi Charles IV, le 6 novembre 1789. s -

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