‹ Règne de Charles III d'Espagne, 1759-1788Chapitre 4 sur 42 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

I. Ambassade de d'Aranda en France, Don Manuel Ventura Figueroa, au conseil de Castille. — II. Un ambassadeur marocain à Madrid, traité d'amitié, rupture, sièges de Melille et du Penon de Vêlez, expédition (f Alger, fautes d'O'Reilly, échec des Espagnols, leur retour à Alicante. — III. Colère du peuple espagnol contre O'Reilly et Grimaldi, la cabale du parti aragonais, mariage de Finfant Don Louis. — IV. Disgrâce de Tanucci, retraite de Grimaldi, son successeur Florida Blanca. — V. Conflits avec le Portugal, politique d'atermoiements, la lettre de d'Aranda, l'expédition de Ceballos, occupation de l'île Sainte-Catherine et de la colonie du Sacramento, mort du roi de Portugal, chute de Pombal, traité de paix, visite de la reine douairière de Portugal, en Espagne.

Blessé par la lettre insultante du comte d'Aranda, que lui montra Grimaldi, Charles III trouva l'occasion d'éloigner de lui le président du conseil de Castille, quand le comte de Fuentes, ambassadeur à Paris, donna sa démission. Ce poste, malgré son importance, ne correspondait pas à la haute dignité que d'Aranda venait d'occuper. C'était une disgrâce suffisante, qui écartait de la cour un personnage d'une humeur aussi turbulente et encombrante, tout en ménageant celui qui avait rendu, tout récemment, d'aussi grands services, à la monarchie.

Il partit pour la France, au mois d'août 1773, et eut sa première audience le 12 septembre. A Paris, on guettait, avec curiosité, la venue de «l'Hercule hispanique, de celui

qui avait nettoyé les étables d'Augias », ainsi que le proclamaient, avec emphase, les encyclopédistes (1). Les imaginations françaises furent déçues, dans leur attente, quand elles virent cet homme jaune, aux yeux louches, à la bouche édentée, qui, dans les salons, gardait ordinairement le silence, avait l'oreille dure, et ne disait, quand il parlait, que des platitudes assez lourdes. Tant de laideur, de réserve et de brusquerie déconcertaient ce monde si élégant, si brillant, si courtois. On se moqua du nouveau venu, on se répéta que cette surdité était affectée et que d'Aranda se guérissait, comme par enchantement, quand on lui adressait des éloges. Le récit de sa réception, à la cour, fit beaucoup rire. Présenté à la comtesse de Provence, il aurait dit, pour tout compliment : « Madame, comment vous portez-vous? » Comme la princesse lui parlait du roi d'Espagne : « Madame, reprit-il. Sa Majesté vous assure de son respect. »Et, se tournant vers le comte de Provence, il ajouta, en lui faisant la révérence : « De son attachement. » Chez la Dauphine, il n'ouvrit pas la bouche.

Après cet accueil, un peu narquois, on s'accoutuma à ses manières; et, comme il déployait un grand faste, les Parisiens, qui reprochaient à son prédécesseur la médiocrité de son train, lui pardonnèrent. On se pressa, désormais, dans les promenades publiques, pour admirer la beauté de ses équipages.

Celui qui le remplaça, au conseil de Castille, était un individu fort égoïste, fort avare. Don Manuel Ventura Figueroa (2) avait collaboré, jadis, au concordat, passé entre Benoît XIV et Ferdinand VL Habile courtisan, il louvoyait entre les écueils, évitait de se compromettre et ne songeait qu'à sa fortune particulière. Les soins

(1) Aff. étr., Espagne, t. DLXXII, 12 septembre 1773. Voir Morel-Fatio, Etudes sur l'Espagne, 2« série, p. 151. Ce récit est emprunté à une lettre adressée au comte de Périgord.

(2) Ferrer del Rio, t. III, p. 108.

qu'il y apporta furent récompensés, car il réussit à cumuler les places et les pensions. Il mourut gouverneur du Conseil, patriarche des Indes, archevêque de Laodicée, commissaire général de la Cruzada, etc. Il remplissait ses coffres de feuilles d'or et d'argent, soigneusement étiquetées, et portant, chacune, la mention de sa provenance. Quand on inventoria ses richesses, il fallut employer trois habiles comptables, pendant plus de quatre jours.

Après la réconciliation de l'Espagne et de l'Angleterre, les armements continuèrent, dans la Péninsule. Tout cet appareil militaire inquiétait un peu le cabinet de Saint- James, qui se demandait où tendaient ces préparatifs. Ils avaient pour objet une campagne contre le Maroc, car le sultan avait notifié à Charles III que, désormais, il ne tolérerait plus d'établissement chrétien, sur les côtes de son empire, depuis Oran jusqu'à Ceuta. Ce qui semblera tout à fait étrange, c'est que ce musulman prétendait, en agissant ainsi, ne pas déchirer le traité de paix, signé, quelques années plus tôt, entre lui et l'Espagne.

Au début du règne (1), vers 1765, des négociations avaient été ouvertes, entre le roi Catholique et l'empereur Sidi Mohamed ben Abd Allah. Commencées par un juif de Marseille, Samuel Sumbel, elles furent poursuivies par un ancien préfet apostolique des missions, le frère Bartolomé Giron de la Conception. Ce moine obtint, le 2 février 1766, une audience du sultan et sut lui repré-

(1) Da^'vila y Collado, t. IV, p. 161 et seq., et Ferrer del Rio, t. III, p. 110.

senter, habilement, les avantages qu'il retirerait, s'il se liait d'amitié avec Charles III; en sorte, qu'à son retour, frère Bartolomé fut accompagné par un ambassadeur, Sidi Ahmed el Gacel.

Débarqué à Algésiras, cet envoyé fut reçu avec beaucoup d'honneurs, visita la Giralda de Séville, et monta, aux portes de Madrid, dans un carrosse des écuries royales, qui le conduisit au palais du Buen-Retiro, où des logements étaient préparés, pour lui et sa suite. Une foule énorme sortit, pour le contempler. Il se rendit ensuite à Saint-Ildefonse et prit congé du roi, le 4 octobre 1766.

Pour répondre à la politesse de Mohammed ben Abd Allah, le 10 novembre 1766, un chef d'escadre, Don Jorge Juan fut délégué, en qualité d'ambassadeur extraordinaire. Le but du traité, qu'il devait négocier, était d'obtenir une zone neutre, dans les mers qui séparent l'Espagne de l'Afrique, où les navires espagnols ne pourraient pas être inquiétés, par les musulmans; où les naufragés, réfugiés sur les côtes d'Afrique, ne seraient pas retenus en captivité. Don Jorge Juan débarqua à Tétouan, visita Alcazar el Kébir, Larache, Salé et Rabat. Avant d'entrer dans la ville de Maroc, il campa dans un beau jardin, où il reçut de nombreux présents, en viandes, volailles, pains, salades et fruits. Le sultan lui envoya, en outre, des plats de sa table. Un traité fut signé, le 28 mai 1767. Il comprenait dix-neuf articles et portait que les navires des deux Etats ne seraient point inquiétés, à la condition que le capitaine eût un passeport. Les naufragés ne seraient point retenus prisonniers; l'Espagne nommerait, au Maroc, un consul général et un vice-consul; ses sujets auraient le monopole de la pêche, à l'exclusion de tout autre peuple européen. Quant aux territoires, qui entouraient Melille et le Peîion de \'elez, l'empereur se refusait à les agrandir, mais il promettait

d'établir les limites, de telle sorte, qu'à l'avenir toute contestation demeurerait impossible.

Sept ans plus tard, et malgré un pareil traité, le sultan voulait chasser les Espagnols de ses domaines. Devant Melille, les Maures se présentèrent, le 9 décembre 1774, au nombre de 13,000, et sommèrent la garnison de se rendre. Le maréchal de camp. Don Juan Sherlok, qui commandait la place, ne se laissa pas intimider et se mit en défense. Il fut, du reste, aidé par le chef d'escadre Don Francisco Hidalgo de Cisneros, qui ravitailla Melille et causa beaucoup de dommages aux assiégeants, en les bombardant, dans leurs tranchées, avec l'artillerie de ses navires. Le sultan voulut tenter l'assaut et imagina la ruse barbare suivante : il plaça, en avant de son corps d'armée, mille juifs, toute la populace des environs, et un troupeau de bestiaux, couverts d'étoffes éclatantes. En chassant, devant lui, toute cette cohue, il espérait tromper les Espagnols, qui épuiseraient leurs munitions et se heurteraient à ses réguliers, quand ils seraient las et sans cartouches. Mais cette combinaison échoua, car les malheureux, que l'on vouait ainsi à la mort, résistèrent, s'éparpillèrent et s'enfuirent. La défense du Penon de Vêlez fut aussi énergique que celle de Melille. Don Florencio Moreno y commandait. Les Maures, déçus dans leurs espérances, demandèrent à parlementer. Des négociations s'ouvrirent. Le sultan fit écrire à Grimaldi; après quelques difficultés, pour la forme, le gouvernement espagnol accepta les excuses de l'empereur marocain et rétablit les choses, dans le même état que par le passé.

C'était le dey d'Alger, qui avait porté Mohammed ben Abd Allah à chasser de son empire les Espagnols. Charles III résolut de le combattre, à son tour, et de détruire sa ville (1), véritable repaire de pirates qui infes-

(1) Les détails de cette expédition sont empruntés au compte rendu d'O'Reilly, joint à une lettre de d'Ossun. (Afî. étr., Espagne, t. DLXXVI,

talent la Méditerranée. En même temps qu'il vengerait son honneur, il assurerait la sécurité de son commerce maritime. On peignit au roi, comme très facile, cette entreprise, et le confesseur, fray Joaquin Eleta, usa de tout son crédit, auprès de son pénitent, pour l'encourager à cette guerre, contre des infidèles. Le chef militaire, sur lequel le prince jeta tout d'abord les yeux, fut Don Pedro Ceballos, le général, qui avait conquis le Sacramento. Mais le nombre de soldats, qu'il demanda, pour mener à bien l'expédition, fut jugé excessif. On écarta ce personnage difficultueux et on choisit, de préférence. Don Alexandre O'Reilly, qui se vantait de réussir avec 20,000 hommes, tout au plus. Fatigué de son rôle d'instructeur, ce général, le réformateur de l'armée espagnole, n'était pas fâché de montrer sa mesure, et de rehausser son prestige, par une victoire. Il avait de l'énergie et de l'audace; mais l'esprit de prévoyance lui manqua, car il ne réunit pas assez de vivres, pour l'entretien de ses troupes, et il négligea d'étudier le terrain, sur lequel il devait opérer. Enfin, le succès fut compromis, par l'indiscrétion du gouvernement, alors qu'il eût fallu garder un secret impénétrable. Dès avant le départ de la flotte, le dey était depuis longtemps prévenu et se tenait sur ses gardes. Fernan Nuhez a prétendu que ces avertissements furent transmis à Alger, par les négociants marseillais, jaloux de conserver, pour eux seuls, le commerce dans le Levant. Il y eut aussi des retards, par suite du mauvais temps et de la mésintelligence, qui existait, entre O'Reilly et le chef de l'escadre, Don Pedro, Gonzalez, de Castejon.

Quand, du pont de son navire, le Velasco, O'Reilly reconnut, avec sa lunette, les ouvrages préparés par les

f" 147, et t. DLXXVII,fo96.) Morel-Fatio, Etudes sur l'Espagne, 2« série, p. 211, et Fernan NusEZ, Compendio,i. pf, p. 245 et se^.;FERRER del Rio, t. III, p. 119 eXseq.

Algériens, il fut tout déconcerté de les trouver si formidables, et se tournant, avec un visage soucieux, vers Fernan Nuilez, qui se tenait à ses côtés : « Ma foi, mon ami, lui dit-il, en haussant les épaules, le vin est versé, il faut le boire. »

Au lieu de débarquer dans la rade, il pensa à se porter du côté de l'ouest, dans la baie de la Mauvaise- Femme, à environ trois lieues d'Alger. Le calme l'empêcha d'exécuter ce plan; fort heureusement, paraît-il, car il eût fallu traverser une gorge étroite, dominée de tous côtés par des hauteurs, où ses troupes, une fois engagées, auraient été exterminées.

On résolut donc de mettre pied à terre dans la baie d'Alger. Le 7 juillet 1775, l'artillerie des navires démonta les batteries, qui défendaient le rivage. Le 8, les embarcations, rangées en sept colonnes, chacune précédée d'une chaloupe canonnière, se dirigèrent vers la plage, située entre Alger et la rivière de l'Harrach. On marcha dans un sable si épais que les canons enfonçaient et que, pour les remuer, il fallait environ dix hommes. De petites collines dominaient ce terrain. Elles étaient couvertes d'aloès et d'autres plantes piquantes, d'arbres, de bâtisses, de toutes choses enfin, qui formaient des obstacles faciles à défendre. Tandis que les Espagnols se formaient en bataille, les musulmans les harcelaient, s'avançaient près d'eux, jusqu'à une portée de pistolet, se cachaient derrière les monticules de sable, faisaient feu et, dès qu'un chrétien tombait, couraient lui couper la tête, car le dey avait promis un doublon d'or pour chaque trophée de ce genre, qui lui serait apporté.

Les troupes d'O'Reilly s'avancèrent jusqu'aux aloès, tandis que deux colonnes ennemies sortaient des barricades, à droite et à gauche, pour les envelopper. Lorsque la flotte aperçut ce mouvement, elle tira des coups de canon, pour l'arrêter; mais beaucoup de projectiles s'éga-

rèrent dans les rangs espagnols et firent beaucoup de mal.

Comme on ne réussissait pas à déloger l'ennemi et que l'on perdait du monde, la troupe se retira, sans désordre toutefois, dans ses tranchées, où elle fut incommodée par quelques pièces d'artillerie, que le bombardement de la veille n'avait pas réussi à démonter.

O'Reilly reconnut qu'il y avait, en s'obstinant, plus à perdre qu'à gagner. Il ordonna donc de réembarquer. L'opération, commencée dès cinq heures du soir, fut achevée le lendemain matin. Tout se trouva à bord, sauf deux pièces de canon, qu'on n'eut pas le temps d'enlever, parce qu'on fut surpris, par la lumière du jour.

Les Algériens, qui voyaient tant d'embarcations sillonner la rade, s'imaginèrent que les Espagnols préparaient une nouvelle attaque. Cette erreur sauva l'armée, €ar, d'après le témoignage de Fernan Nuhez, dans le désarroi où l'on se trouvait, vingt cavaliers eussent sufïï pour tout jeter à la mer. Le lendemain, au matin, les Maures furent longtemps, avant de s'approcher des tranchées abandonnées. Deux hommes, plus hardis que les autres, se risquèrent; la foule suivit et envahit la plage, se livrant à des démonstrations de joie et allumant des bûchers, pour brûler les cadavres.

Cette journée coûtait à l'Espagne 27 officiers et 500 soldats tués; 191 officiers et 2,088 soldats blessés.

Deux partis restaient à prendre : bombarder la ville, ou retourner en Espagne. Ce fut cette dernière résolution qui prévalut. En effet, les canons espagnols ne portaient pas assez loin et on risquait le salut de la flotte, en l'exposant à l'artillerie algérienne. Ensuite, les vivres manquaient. Un premier convoi, commandé par le général suisse Félix de Buch, quitta, le 12 juillet, la rade d'Alger, et ramena, à Alicante, les blessés, la cavalerie et une partie de l'infanterie. Le reste de l'escadre suivit, le 15, et débarqua, également à Alicante, k'S troupes, qui prirent leurs cantonnements.

L'avortemeht de cette entreprise, qui avait causé de si grandes espérances, déchaîna l'opinion, contre O'Reilly et contre Grimaldi, les deux auteurs responsables de l'afîront, infligé aux armes espagnoles, parles pirates barbaresques.

Le général malheureux fut criblé de pamphlets (1).

(1) Record office, state papers, foreign Spain, t. CXCVIII, 17 juillet 1775, détails sur l'effervescence de la population, contre O'Reilly et Grimaldi. Voir également, au sujet des pamphlets, écrits contre O'Reilly, l'ouvrage de COTARELO Y MoRi, Iriarte y su epoca, p. 141.

— Ah del castillol — i. Quieii Uama? Eh! là-bas dans le château! Qui appelle?

— O'Reilly, cojo tremendo. C'est O'Reilly le redoutable boiteux.

— Y i a que inete taiito estruendo? Et pourquoi tout ce bruit?

— Porque quiere ganar fania II veut obtenir la Renommée.

— ,;. Y que prétende esa dama? Que prétend cette dame?

— Entrar triunfante en Argel. Entrer triomphante à Alger.

— Pues vayase el arambel Arrière, loqueteux, Con su arrogante bravata FanJaron.

Y enderecese la p.xta Commence par redresser ta patte.

Que no entran cojos en el. Car les boiteux n'entrent pas ici.

Voici une autre chanson que l'on met, censément, dans la bouche des Algériens :

Espanohtos querer Petits Espagnols, vouloir

Hacer al moro tus tus Faire au Maure tus tus,

Y la pasa y alcuzcuz Et raisin sec et couscous Poder en Argel corner. Pouvoir à Alger manger, Mala cabeza tener Mauvais dessein avoir,

Y' asi en la testa llevar : Que celui qu'ils portent en la tête,

A mi lastima me dar; De me donner du chagrin.

Pero abrir el ojo c^ue Mais eux ouvrir l'ceil, parce que

Se vino con muy mal pie Ils vinrent d'un bien mauvais pied

Para la plaza tomar. Pour prendre la place!

On fait perpétuellement allusion à l'infirmité d'O'Reilly, qui était boiteux.

ESQUILACHE ESQUILACHE

Ak'jandro : ;, Como va? Alexandre, comment vas-tu?

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