O'REILLY O'REILLY
Gregori no va muy bien Grégori, cela ne va pas bien
Y me temo algun vaïven Et je crains une instabilité Semejante a lo de alla. Semblable à celle d'autrefois.
ESQUILACHE ESQUILACHE
Cou mayor causa sera Ce sera avec plus de raison
Por razones muy sabidas Et pour des motifs plus raisonnables
Y es bien la distancia unidas Si les revers nous réussissent; Que por mas que lo solapas Car, moi, je n'ai voulu leur Yo quise quitar las capas Enlever que leiu's capes,
Y' tu has quitado las vidas. Et toi tu leur as enlevé la vie.
Ce qui exaspéra les esprits, ce fut l'apologie, qu'il publia dans la Gazette de Madrid. Il prétendit que le désastre n'avait pas été aussi grand qu'on le croyait; il rejeta une partie de son insuccès sur l'élan imprudent et la fougue des troupes espagnoles. Les ofTiciers protestèrent.
En réponse au manifeste, circulèrent les vers suivants (1) :
Que por fin todo se errase Que tout le monde se trompe,
Que la funcion se pardiese Que le combat se perde,
Que la gente pereciese Que la nation périsse
Porque Dios lo quiso asi Parce que Dieu l'a ainsi voulu, Eso si. Oui.
Pero querer persuadirnos Mais vouloir nous persuader
En cada error un acierto Un succès dans chaque bêtise.
Que no han muerto los que han Que ceux qui sont morts ne le sont [muerto [pas
Y que miente quien lo vio Et que ment celui qui vit cela, Eso no. Non.
Grimaldi ne fut pas non plus épargné. Ferrer del Rio donne l'analyse d'une pièce de vers, composée contre lui, dans laquelle l'auteur réunit les titres de pièces théâtrales et les applique injurieusement au ministre (2) : « Pendant les cinq mois employés aux préparatifs, Grimaldi se flattait d'être : el alcazar del secreto. Lorsque le commandant fut désigné, le public se déconcerta en le voyant boiter et se dégoûta que le plan fût confié à el monstruo de la fortiina. On échoua dans l'entreprise parce qu'il fut impossible de deviner où était l'erreur : acertar donde hay error. Le général, en voulant expliquer sa conduite, avait été : le peintre de son déshonneur, el pintor de su deshonra, etc. Grimaldi était un étranger, qui avait renié sa patrie; O'Reilly, un lâche extravagant; l'ambassadeur de France, un perroquet, parce
(1) Don VicENTE Orti y Brull, DoHa Maria-Manuela Pignalelli, t. I", p. 178.
(2) Ferrer del Rio, t. III, p. 132.
qu'on l'accusait d'avoir révélé le secret de l'expédition, et le roi, un esclave, attaché, par des chaînes en or. »
Le prince et la princesse des Asturies (1), dans l'intérieur du palais, étaient les chefs nominaux d'une cabale que dirigeait, en réalité, le gigantesque chanoine, Don Ramon Pignatelli, frère du comte de Fuentes. Ce personnage, de mœurs très peu édifiantes, profitait du crédit, dont jouissait, auprès de Leurs Altesses, son neveu Don Juan, et il cherchait à se pousser à la place de Grimaldi. Un des familiers du prince, le duc de Villahermosa, ne se gênait pas pour censurer l'inhabileté du ministre. Une maladresse de ce dernier acheva de le ruiner, dans l'esprit des hommes les plus distingués du pays, qui composaient l'Académie de San Fernando (2). Il s'avisa de nommer le secrétaire général de cette assemblée. Les membres protestèrent, contre cette violation de leurs statuts et ils ne voulurent ni écouter les explications, qu'il leur donna, ni accepter les satisfactions qu'il leur proposa.
Parmi ses collègues, le secrétaire d'Etat des aiïaires étrangères ne comptait ni amis, ni partisans (3). Don Manuel de Roda, bien qu'il fut golille de profession, se rattachait au parti aragonais. Don Miguel Muzquiz, ministre des finances, était arrivé au pouvoir, quand la disgrâce frappa Esquilache et faillit également abattre Grimaldi, lors des émeutes de 1766. Le comte de Ricla, ministre de la guerre, devait son poste à son parent, le comte d'Aranda. Le bailli Don Julian Arriaga, presque octogénaire, s'éteignit, six mois après l'expédition d'Alger.
(1) Fernan Nijnez, Compendio, t. P^, p. 258.
(2) li'Académie de San-Fernando fut inaugurée le 13 juin 1752 par Carvajal y Lancaster, dans la casa de la Panaderia (boulangerie). Depuis le règne de Philippe V, une institution destinée à la protection des trois nobles arts était projetée. Les instigateurs furent le sculpteur Don Juan de Villanueva et le miniaturiste Don Francisco Antonio Menendez. (Mexendez y Pelayo, Idéas Esteticas dix-huitième siècle, t. IH, vol. 2, p. 389.)
(3) Ferrer del Rio, t. lIL.p. 136.
Deux personnages se partagèrent ses places. Celui qui prit le portefeuille des Indes, Don José Galvez, revenu quatre ans auparavant de la Nouvelle-Espagne, était une créature de Muzquiz. Le ministère de la marine échut à Don Pedro Gonzalez de Castejon, l'ennemi d'O'Reilly et, par suite, celui de Grimaldi.
Abandonné de tous, l'infortuné serait tombé s'il n'eût été soutenu par le roi (1). Charles III ordinairement ne délaissait pas volontiers ceux qui le servaient. En cette circonstance, plus ferme, qu'au moment de l'émeute de Madrid, il s'opposa aux excès de la cabale aragonaise et ménagea, à celui qu'elle attaquait, une retraite honorable. Il écrivit à son fds, l'héritier présomptif, une lettre à la fois sévère et affectueuse, qui doit être citée ici : « Il est nécessaire que tu saches, lui mandait-il, que l'homme,
(1) Grimaldi écrivit au prince des Asturies une lettre très digne que cite Danvila, t. IV, p. 271: elle est datée du 24 septembre 1776. (Archivo de Madrid, Estado leg. 3028.)
« Le profond respect que je dois à Votre Altesse et mon soin exact à le manifester, en toutes occasions, me mettent dans la nécessité de ne pas différer de représenter à V. A. qu'ayant connu que ma personne n'est pas agréable à V. A., je crois que ce serait manquer aux devoirs, que j'ai l'intention de remplir, que de me présenter, à son appartement, pour lui faire ma cour. D'autre part, ce serait m'exposer à la répétition de ces affronts, que ne me semblaient pas mériter le zèle, le désintéressement et l'exactitude avec lesquels j'ai essayé de servir le roi, dans les charges qu'il m'a confiées, sans avoir eu d'autre objet en vue que l'honneur et mon reconnaissant respect, pour la bienveillance, avec laquelle S. M. a daigné me traiter. Cette bienveillance est un lien bien puissant pour les hommes d'honneur; il n'est pas de ma compétence d'examiner s'il peut convenir au service du roi que je communique au public le changement de traitement dont je suis l'objet. Ce qui m'incombe, c'est de vénérer, comme je la vénère, la manière de penser de V. A., et je me borne à la supplier qu'elle daigne porter l'esprit du roi à m'accorder la permission de me retirer. Je recours à l'intercession de V. A., pour cette grâce, afin de ne pas parler de mes chagrins, comme il serait presque indispensable de le faire, si je la sollicitais directement, et je ne cherche pas à m'enquérir si on a cherché à me dénigrer, par des calomnies ou par de faux rapports. Il me suffit de savoir que, quels que soient ces bruits, ils ne peuvent être certains, et j'aurais sous la main de quoi les confondre. J'aspire seulement, dans mon âge avancé, à achever, en repos, le peu de jours qui me restent. Si, par l'entremise de V. A., j'obtiens ce bienfait, je serai moins sensible à la peine de n'avoir pas su mériter la respectable approbation de V. A. »
qui critique les opérations du gouvernement, même si elles ne sont pas bonnes, commet un délit et produit, entre les sujets, une défiance très préjudiciable au souverain, parce que ceux-ci s'accoutument à blâmer et à dénigrer tout le reste. Ce qui est certain, c'est que, si on n'a pas parlé, dans ton appartement, en ta présence, ou devant ta femme, de ce que je suspecte, il n'y a pas de doute que le public a cru cela, autorisé qu'il y était, par cette observation, remarquée de tous, que toi et ta fejnme recevez, en fronçant les sourcils et d'une manière maussade, ceux que je distingue et récompense, tandis que vous caressez, en leur présence, ce qui rend le contraste plus sensible, quelque méprisable coquin... Ce que tu dois savoir, c'est que, qu'il soit ou non certain que l'on ait murmuré, avec licence, dans ton appartement, il court le bruit, par le royaume, qu'il y a deux partis, à la cour. Le mal que cela peut causer est appréciable. Il faut éviter de donner cours à cette opinion, si préjudiciable et si fatale dans ses conséquences. Il n'y a pas d'autre moyen que d'écarter de toi ceux qui ont murmuré, afin que tout le monde sache que tu les dédaignes. Accueille, avec grâce, ceux que tu as traités avec défaveur et que tu sais que je reçois bien, applaudis toujours leurs résolutions, défends-les. La porte te reste ouverte pour me dire ensuite, à l'oreille, ce que tu penses et je l'écouterai toujours volontiers (1). »
La retraite de Grimaldi fut provisoirement ajournée (2), et il se passa, avant son départ, un événement fort important. Ce fut la publication, au mois de mars 1776, d'une pragmatique sanction, relative aux unions inégales. Cette loi portait qu'il était interdit, aux personnes âgées de
(1) DA^'\^LA, t. lY, p. 273.
(2) CoTARELO Y MoRi, Iriarte y su epoca, p. 142. O'Reilly fut nommé capitaine général d'Andalousie et conserva son titre d'inspecteur général de l'infanterie. Il mourut au mois de mars 1794.
moins de vingt-cinq ans, de contracter mariage, sans le consentement de leurs ascendants ou de leurs tuteurs; mais elle s'appliquait particulièrement aux infants, lesquels devaient solliciter la permission du roi. Si un infant devenait l'époux d'une personne d'un rang inférieur au sien, le roi, tout en accordant son consentement, privait la femme et les enfants, nés d'elle, des titres, des honneurs et des prérogatives, émanant de la couronne, et leur interdisait de porter le nom et les armes de la maison, dont la succession leur était refusée (1).
Cette décision était une mesure législative de circonstance et visait l'infant Don Louis (2), qui venait de contracter un mariage de conscience. Dernier fils de Philippe V et d'Elisabeth Farnèse, comme il ne restait pas, en Italie, de souveraineté à lui attribuer, on songea tout d'abord à le diriger vers l'Eglise. En 1735, il avait à peine dix ans, qu'on obtint pour lui un chapeau de cardinal. En grandissant, il reconnut qu'il ne pourrait pas, honnêtement, s'engager à un perpétuel célibat, et il n'eut pas l'hypocrisie de promettre ce qu'il se sentait incapable d'observer. Il renonça aux dignités ecclésiastiques et passa tout le règne de Ferdinand VI, à Saint-Ildefonse, en compagnie de sa mère.
On vantait beaucoup la bonté de Don Louis; on la comparait volontiers à celle du roi, mais il ne ressemblait guère à ce prince par la régularité de ses mœurs (3).
(1) Ferrer del Rio, t. III, p. 142, et Fernan Nunez, Com/?e«rf;o, 1. 1", p. 266 et seq.
(2) Major Dalrymple, Voyage en Espagne et en Portugal, p. 57. « Il a le regard le plus étrange qu'on puisse voir et sa parure n'est guère moins singulière que sa personne. Depuis qu'il a été cardinal, il a pris en aversion tout ce qui approche du petit collet; aussi son tailleur a un soin particulier, en lui coupant ses habits, de lui faire des collets ciui lui viennent jusqu'à la moitié de la poitrine. »
(3) AIT. étr., Espagne, t. DLXXVII. D'Ossun, dans une lettre du 25 septembre 1775, donne des détails très circonstanciés sur les rendez-vous galants du prince, pendant qu'il accompagnait le roi à ses ennuyeuses chasses.
Une bizarre coutume interdisait, jusqu'alors, aux infants de se marier, à, l'intérieur du royaume. Le malheureux était victime de cet usage, et, quand le confesseur lui reprochait ses désordres, il s'en excusait, se déclarant prêt à épouser la personne que le souverain lui désignerait.
Ce dernier le soumit à une rude épreuve et lui proposa sa fille aînée, Dofia Maria, Josefa, âgée de plus de trente ans, petite et contrefaite. Don Louis allait se résigner, quand, subitement, sa nièce se ravisa, prétendit que l'infant était malade et préféra rester fille. A la fm sur les instances de fray Joaquin Eleta, Charles III permit à son frère de s'allier à Dona Maria, Teresa Vallabriga y Rozas, jeune femme d'une singulière beauté, qui appartenait à une illustre famille aragonaise. Ce mariage se célébra le 27 juin 1776, loin de la cour. Les équipages royaux conduisirent Don Louis jusqu'au Tage (1). De l'autre côté du fleuve, il trouva ses carrosses, avec ses gens, revêtus d'une livrée grise, rehaussée de parements rouges, et de galons d'argent. Il vécut comme un simple particulier, choisit d'abord comme résidence Cadalso et ensuite las Arenas, dans la province d'Avila.
Chaque année, il venait voir le roi. On lui rendait les même honneurs que par le passé, durant tout le temps de son séjour. Il eut, de ce mariage, un fils et deux filles, qui portèrent le nom de leur mère (2).
(1) Afï. étr., Espagne, t. DLXXX, f" 195.
(2) L'infant Don Louis mourut le 23 août 1785. Lorsqu'il eut cessé de vivre, le sort de sa veuve et de ses enfants fut ainsi réglé : le fils dut être élevé à Tolède, sous la surveillance de l'archevêque: les filles furent placées dans un couvent. La mère fut libre d'habiter partout où elle voudrait, excepté à Madrid, dans les résidences royales et les capitales des provinces. Sa Majesté lui assura douze mille écus de pension, en outre des avantages que lui concédait son contrat de mariage et le testament de son époux. (Aff. étr., Espagne, t. DCXVII, f° 227.) Dans la suite, l'une des filles de Don Louis épousa Manuel Godoy, prince de la Paix et l'autre M. de Melgarejo que Ferdinand VII créa duc de San Fernando. Le fils, connu sous le nom de cardinal de Bourbon, devint archevêque de Tolède. {Mém. du Prince de la Paix, éd. 1836, t. I, p. 3.)
La chute de Tanucci coïncida presque avec la retraite de Grimaldi. Confident et conseiller secret du roi Catholique, il tenait, auprès de Charles III, une place trop importante pour que l'on néglige de signaler les causes qui entraînèrent sa ruine.
Il gouvernait, de fait, le royaume de Naples, car Ferdinand IV était trop paresseux pour s'appliquer aux affaires (1). Mal élevé, par le prince de Saint-Nicandre, son gouverneur, le roi des Deux-Siciles avait horreur de toute lecture, de toute conversation sérieuses. Il passait son temps, entouré de compagnons de plaisir, avec lesquels il péchait, chassait ou jouait aux soldats. Il commandait l'exercice à une compagnie de cadets, ou, montant sur une galiote, il y ramait plusieurs heures de suite, criant et jurant, comine un matelot. Ces enfantillages ne déplaisaient pas à Tanucci, bien qu'il affectât d'en gémir, parce qu'ils occupaient le roi, qui se déchargeait, sur lui, comme sur son homme de confiance, de tous les détails du gouvernement.
En quittant Naples, Charles III avait laissé un Conseil d'Etat, chargé d'exercer l'autorité, pendant la minorité de son fils. Cette institution subsistait encore, après la majorité de Ferdinand IV (2). Mais, à. mesure que les
(1) Aff. étr., mémoires et documents, Naples, t. l^^, f" 81 et seq. Mémoire du baron de Breteuil sur la cour de Naples en 1773.
(2) En 1773, il se composait de Tanucci, du prince d'Yaci, du marquis de Saint-Georges et du prince de Camporeale. Le prince d'Yaci était capitaine général des armées et colonel des gardes italiennes. Breteuil le dépeint comme un homme avide, d'un caractère violent, vindicatif et impérieux. Le marquis de Saint-Georges, alors septuagénaire, avait été ambassadeur en France, sous le nom de prince d'Andore. Le prince de Camporeale était
membres de cette assemblée mouraient ou se retiraient, on ne les remplaçait pas. Tanucci ne la consultait jamais. Son despotisme s'exerçait, sans obstacle d'aucune sorte, lorsque son autorité, jusqu'alors incontestée, fut mise en échec, par l'archiduchesse Marie-Caroline, devenue, en 1768, l'épouse de Ferdinand IV.
La nouvelle reine eut vite pénétré le caractère du roi. Sûre de le dominer, elle se révolta, à la pensée que Tanucci lui disputerait un pouvoir, qu'elle ambitionnait d'exercer. Aussi se promit-elle de renverser le vieux ministre, par tous les moyens dont elle disposait et elle s'ouvrit de son dessein à ses confidents. « Je ferai, leur dit-elle, tant de tours et de mortifications, à Tanucci, que je l'obligerai bien à me laisser la place... Que nous importe l'Espagne?... Je ne serai jamais reine, tant que Tanucci restera à la cour... Ecouter Tanucci et l'Espagne, autant écouter le diable (1). »
Marie-Caroline secoua la paresse du roi et l'obligea à dépouiller, avec elle, les lettres, que Charles III envoyait, toutes les semaines. Il se noua une intrigue, entre une personne, attachée à son service, Mme de Tremoli, et deux ambassadeurs : l'un, M. de Vilsech, ministre de Vienne à Naples, et l'autre, le marquis de Sambuca, envoyé de Ferdinand IV, auprès de Marie-Thérèse. L'impératrice, qui s'était prononcée, d'abord, contre la participation de sa fille au gouvernement, changea d'avis; mais Tanucci demeura inébranlable et repoussa toute concession, en ce sens. Il se défendit, en alléguant ce qui se passait en Toscane, où la fille de Charles III, femme de Léopold, n'entrait jamais au conseil. « Si l'impératrice, disait-il, estime que le grand-duc est capable de diriger
octogénaire; il était président du conseil de Sicile, tribunal jugeant, en dernier ressort, les appels des sentences rendues, par les autres tribunaux supérieurs. Sa paresse et son incapacité le livraient à l'influence des subalternes.
(1) Ferrer del Rio, t. III, p. 167.
ses Etats, sans l'assistance de son épouse, il est présumable que le roi Catholique a la même opinion, à l'égard de son fils. »
Cette lutte se termina par un billet que Ferdinand IV écrivit à Tanucci, le 27 octobre 1776, à l'instigation de Marie-Caroline. Il lui annonçait que, le poids des affaires étant trop lourd pour son âge avancé, il l'en déchargeait, à l'avenir, tout en se proposant de le consulter, en qualité de conseiller d'Etat, sur les objets, qui réclameraient la lumière de son expérience. Tanucci se retira, laissant le pouvoir au marquis de Sambuca.
Charles III, lorsqu'il apprit ce congé, consola, en ces termes, celui qu'il considérait comme un fidèle ami : « Crois bien que personne ne compatit à ton malheur autant que moi. Aidons-nous tous deux à supporter tous les dégoûts et toutes les épreuves que Dieu a voulu nous envoyer, dans notre vieillesse... (1). Tu peux être sûr que je ne cesserai pas de t'écrire, à moins que Dieu ne m'envoie quelque infirmité, qui m'en empêche, car je sais comment tu m'as toujours servi et je t'estime et je t'aime... (2). »
Le parti aragonais, qui avait cherché à pousser l'un des siens au ministère, fut déçu dans ses espérances, car le successeur de Grimaldi fut aussi un golille, Don José Monino, comte de Florida Blanca, ambassadeur de Charles III, auprès du Saint-Siège. Grimaldi, qui devait le remplacer à Rome, donna sa démission le 7 novembre 1776, mais il attendit quelques mois encore, à Madrid, la venue du nouveau secrétaire d'Etat. Au moment où il quittait la capitale, en février 1777 (3), une expédition
(1) Tanucci devait avoir près de soixante-dix-neuf ans, étant né en 1698; il mourut en 1783.
(2) Ferrer del Rio, t. III, p. 170.
(3) Voir Habris, Diaries and correspondence, préface, p. 51 et seq., un portrait de Grimaldi : « He appears to hâve adopted for principle never to do but what he is obliged to conform to and not even then tillhe has'defended
sortie de Cadix, sous les ordres de Casa Tilly, arrivait en Amérique, pour punir les Portugais des outrages commis, contre les Espagnols, sur le Rio Grande (1).
Les causes du conflit, entre les deux peuples, étaient anciennes. Ces questions contribuèrent, en partie, à la chute de Grimaldi, mais, pour saisir dans son ensemble, cette querelle, il est nécessaire de l'étudier, à la fois, sous le ministère de Grimaldi et sous celui de Florida Blanca.
Les possessions réciproques du Portugal et de l'Espagne, dans l'intérieur de l'Amérique du Sud, étaient fort mal délimitées. Tout contribuait à rendre très obscures les contestations, qui portaient sur ces régions. Elles
the cause with every weapon of equivocation and had recourse to every kindof subterfuge, without entering into its justice or rationality. » Il l'accusait finalement d'être à la remorque de la France, louait son caractère privé, sa table, et ne faisait de réserve que pour son âpreté au gain, quand il jouait aux cartes.
(1) Aranda à Masserano, le 27 février 1777, au moment de la venue de Florida Blanca.
« Suivant mes dernières lettres de Madrid, le nouveau ministre devait arriver le mardi 18 et, le jeudi 20, il devait aller en public au Pardo, dîner avec le sortant (Grimaldi), qui avait invité le corps diplomatique, à dîner pour la présentation réciproque. On croyait, qu'après cela, il (Grimaldi) tarderait peu de jours à partir. Vous voyez que tout se fait avec éclat. L'inclination de paraître avec la culotte rouge et les bas de perdrix se découvre jusque par les conjonctions (?). De tous ceux qui sommes employés dans la carrière, vous étiez son apôtre et moi son diable. Riez de mes sottises. Pombal est très sérieux et, à l'heure qu'il est, notre flotte est arrivée à sa destination. Gare qu'ils ne soient mieux préparés que Geroninio ne croyait! ce serait le deuxième volume d'Alger. Je crois que personne n'a été plus fâché du changement de notre ministère que Pombal, car il avait vaillamment flairé les chausses du Génois et il s'était aperçu qu'elles n'étaient point propres. C'est cette certitude, qui me fait espérer que le superbe ne sera pas tant sur ses gardes, parce qu'il comptait que jamais le cas n'arriverait... » (Aff. étr., Angleterre, t. DXXI, f^ 123. — Doniol, Histoire de la participation de la France à l'établissement des Etats-Unis, t. II, p. 26.)
étaient mal connues des diplomates, qui discutaient en Europe; un traité d'échange, passé sous le règne précédent, avait été incomplètement exécuté, puis annulé, en 1761. Pendant la dernière guerre, l'Espagne s'était, aux environs de Buenos-Aires, emparée de colonies, restituées au moment de la paix. Ces territoires avaient été primitivement abandonnés, par les Portugais, comme payement du marché, conclu en 1750. Que de matières à chicanes, avec un négociateur d'aussi mauvaise foi que le ministre portugais, Pombal!
Celui-ci ne parlait que de sa loyauté et de sa franchise. Il envoyait, en secret, des ordres à ses agents, pour envahir ce qu'il convoitait (1). Dès qu'en Europe le bruit parvenait de quelque pillage, de quelque poste enlevé, il désavouait de pareilles nouvelles, les attribuait à la malveillance, n'y voyait que des rixes, sans conséquence, entre soldats, promettait d'envoyer aux siens des ordres formels, pour que de pareils événements n'eussent pas de lendemain; il suppliait le roi Catholique d'agir de même. Tandis que Charles III exécutait loyalement la parole donnée, Pombal continuait d'expédier des ordres et des renforts, afin de poursuivre les hostilités. Il travaillait, ainsi, à se saisir de gages qu'on aurait du mal à lui enlever ensuite, lorsque sa mauvaise foi serait indéniable, et il espérait que si l'Espagne se décidait à une rupture, l'Angleterre n'abandonnerait pas, sans secours, le Portugal.
(1) Aff. étr., Espagne, t. DLV, Grimaldi au marquis d'Almodovar, ambassadeur à Lisbonne, mai 1768. Il rappelle des paroles de Pombal;celuici aurait dit : « Soyons de bonne foi. Nous sommes trop inférieurs à l'Espagne pour songer à en faire la conquête; votre cour ne peut pas, non plus, compter s'emparer, jamais, du Portugal, attendu que les autres puissances sont intéressées à ne le pas permettre. Nous sommes voisins, en Europe, et, dans le nouveau monde, nous possédons les mines les plus riches. Le génie de nos peuples est presque le même, etc. » Mais le Portugal ne donnait pas son amitié; il entendait la vendre, au prix des territoires situés, depuis la rive septentrionale du Rio de la Plata jusqu'au Rio-Grande de San- Pedro.
En 1766 (1), dans la Sierra de los Tapes, au nord du rio Pardo, dans la province des Missions, un officier espagnol, Don José Molina, rencontra un détachement portugais. Il fit observer que l'on se trouvait sur le territoire du roi Catholique. L'officier, auquel il parla, s'excusa sur des ordres formels, et proposa d'en référer à son supérieur hiérarchique. Molina écrivit une lettre, qui fut envoyée vers le Rio-Pardo, où se trouvait le quartier général. La réponse contenait les protestations les plus pacifiques, que les faits démentirent bientôt. Ces déclarations rassurantes étaient datées du 24 mai 1767; cinq jours plus tard, les Portugais s'emparaient de la ville du Rio-Grande de San-Pedro, sur la lagune de los Patos, ils en faisaient le centre de leurs incursions et de leurs pillages.
Pombal se croyait d'autant plus sûr de l'impunité que les rapports entre l'Angleterre et l'Espagne se tendaient (2), à propos de la rançon de Manille et de la possession des Malouines. Trop d'embarras sollicitaient Charles III pour qu'il se risquât à envoyer des forces, au delà de l'Atlantique.
Jusqu'en 177.3, les choses traînèrent ainsi. Au mois de novembre, le gouverneur de Buenos-Aires, Don Juan- José Vertiz, se rendit à Montevideo et se mit en marche vers le nord. Ce n'était pas une expédition qu'il dirigeait, mais une simple reconnaissance. Il constata les envahissements commis et, au moment où il prenait ses quartiers, il apprit qu'aux environs de Monte-Grande, et près d'un village des missions, appelé San-Miguel, une troupe, composée à la fois d'Indiens et de milices de la ville de Corrientes, avait été, en partie, massacrée et, en partie, capturée avec tout ce qui lui appartenait.
Pombal tenait aux ministres anglais les discours les
(1) Danvila y Collado, t. IV, p.'292'et seq.
(2) Cette question n'est résolue qu'en 1771.
plus artificieux. Il se posait en victime de l'ambition espagnole. On retrouve l'écho de ses mensonges, dans les paroles de lord Stormont, ambassadeur britannique, à Versailles (1). Ce diplomate déclarait que l'Angleterre volerait au secours du roi Très Fidèle, s'il était attaqué, en Europe, ou si le Brésil était envahi. Au mois de novembre 1774, Escarano, chargé d'affaires espagnol, à Londres, essaya de donner quelques explications au ministre, lord Rochford (2). Celui-ci ne voulut rien écouter et répliqua qu'il savait bien que l'Espagne désirait conquérir le Brésil, mais que l'Angleterre ne le souffrirait pas.
Loin de concevoir de pareils projets, Charles III trouvait qu'une expédition, au delà de l'Atlantique, coûterait bien cher; envoyer quelques frégates à l'embouchure du Tage, ce serait risquer de s'attirer sur les bras l'Angleterre. Un jour qu'il s'entretenait avec d'Ossun (3) de tous ses ennuis, Charles III lui confia qu'il ne voulait pas, « par pure précaution, dépenser deux ou trois millions de piastres, perdre des hommes et diminuer l'importance de ses forces militaires, en Europe; mais que, s'il était forcé de le faire, par la conduite des Portugais, ce serait tout de bon ; qu'alors il y dépenserait non seulement trois millions de piastres, mais jusqu'à sa chemise. » ( Les secours qu'attendaient de l'Angleterre les Portugais dépendaient de la tournure que prendrait la question américaine (4). En septembre 1775, l'accommodement^ un instant entrevu, entre la Grande-Bretagne et ses colonies, s'éloignait définitivement. Le cabinet de Saint- James proclamait rebelles les Américains. Il renonçait à toute
(1) Aff. étr., Espagne, t. DLXXIV, Versailles, l^' octobre 1774.
(2) Même source, t. DLXXIV, Escurial, 14 novembre 1774.
(3) Aff. étr., Espagne, t. DLXXX, 13 juin 1776.
(4) Aff. étr., Angleterre, t. DXI, Guines à Vergennes, 25 août 1775. (Voir DoNiOL, ouv. cité, t. V^, p. 231.) Vergennes à Ossun, 5 septembre 1775. Aff. étr., Espagne, t. DLXXVII, Masserano à GrimaUli, l''"' août 1775.
voie de conciliation, avec cette partie de son empire, et entendait employer la force, pour la réduire; entreprise vaste, qui exigerait l'emploi de toutes les forces de Georges III. Loin donc de chercher la guerre, en Europe, l'Angleterre la craignait et empêchait le Portugal de la compromettre. Le cabinet de Saint-James déclarait hautement qu'il se désintéressait de la querelle, entre les rois Catholique et Très Fidèle, pourvu que l'on ne touchât ni au Brésil, ni au Portugal.
Aussi Vergennes encourageait-il Charles III (1) à équiper une flotte pour Buenos-Aires. Il s'était fait remettre une carte des pays contestés et se prononçait hardiment pour le bon droit du roi d'Espagne. « C'est en Amérique qu'on lui ravit son bien, écrivait-il à d'Ossun, c'est en Amérique qu'il doit attaquer. »
Déconcerté par l'abandon de l'Angleterre, Pombal prit l'initiative de nouvelles démarches pacifiques (2) auprès du roi Catholique. Ces ruses lui avaient réussi, jusqu'alors, et il espérait, par ce moyen, retarder encore l'envoi de secours, au gouverneur de Buenos-Aires. Mais c'était un expédient bien usé pour réussir longtemps encore. Don José de Vertiz envoya des dépêches, qui démasquèrent la perfidie du gouvernement portugais (3) ; l'influence du comte d'Aranda, du confesseur et du prince des Asturies finit par avoir raison de la patience de Charles III et de la timidité de son ministre.
(1) Aff. étr., Espagne, t. DLXXVIII, Vergennes à d'Ossun, 16 décembre 1775.
(2) Aff. étr., Espagne, t. DLXXVIII, Ossun à Vergennes, 25 décembre 1775, et Record office, state papers, foreign Spain, t. CXGIX. lettre de lord Grantham, 28 décembre 1775.
(3) Aff. étr., Espagne, t. DLXXIX, 19 février 1776, lettre de d'Ossun, à laquelle est jointe un récit détaillé de ce qui s'est passé au Rio-Grande de San-Pedro. Même volume, f« 69; t. DLXXIX, f° 128, lettre de Don Juan Joseph Vertiz à Don Julian Arriaga (21 mars 1776), rendant compte des ordres, qu'il a reçus pour suspendre les hostilités et de la conduite fausse des Portugais; t. DLXXX, f" 30 (12 avril 1776), lettre de Don Juan Joseph Vertiz, datée du fort de Santa Theresa; il annonce la capitulation de ce fort et réclame des secours.
Une lettre très vive du comte d'Aranda fut adressée, par lui, le 11 octobre 1776, à fray Joaquin Eleta. Elle contenait une longue déclamation, contre la prépondérance des étrangers, en Espagne, comme si, dans la Péninsule ou aux Indes, personne ne fût apte à gouverner. « En quoi ces gens-là cependant ont-ils amélioré l'Etat, poursuivait le comte? Ils ne peuvent égaler les nationaux, parce qu'il leur manquera toujours deux qualités essentielles : la première est la connaissance du pays, de son génie, de ses coutumes, de sa consistance, de ses souffrances, des améliorations dont il est capable; l'autre est l'attachement au roi, aux intérêts de la couronne, à la gloire du souverain et de la nation. Tous les peuples se gouvernent, par eux-mêmes, et l'Espagne, si noble, si capable, si fidèle, confierait ses intérêts, les plus importants et les plus secrets, à la discrétion d'un étranger, qui la sert avec indolence, et avec un manque absolu d'intelligence! Réfléchissez que la nation mérite cette préférence; craignez qu'en se voyant écartée, elle ne retire au prince cet amour filial, qui soupire et désire, en tout, concourir à la volonté de son roi... Qu'il y ait des étrangers à notre service, qu'ils soient des alliés ou des subalternes, je le trouve bon et je le juge convenable; mais qu'ils se nationalisent, en versant leur sang, et non pas en buvant frais. En résumé, que les clefs de la maison soient aux mains des fils (1). »
Le confesseur s'inspira de cette lettre, pour rédiger un long rapport, destiné à son royal pénitent. Il prenait la plume, écrivait-il, travaillé par les remords. Un pareil exorde promettait de virulentes attaques, contre Grimaldi, et, en efïet, il ne fut pas épargné. Le principal grief, élevé contre lui, porta contre la timidité d'une poli-
(1) Madrid, archive historico, Estado log. 2831, Aranda à l'archevêque de Thèbes, confesseur du roi, Paris, 11 octobre 1776. Se reporter également à Danvila y Collado, t. IV, p. 297 et seq.
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tique, qualifiée de pusillanime. Les ennemis du minisire le montrèrent, démoralisé par son échec d'Alger, au point d'en perdre la raison, se laissant berner par les négociations du Portugal, comme s'il était vraisemblable que cette puissance envoyât, à chaque instant, des renforts en Amérique, pour les y laisser inactifs. La violence de ces reproches décida, enfin, le roi à envoyer une flotte à Buenos-Aires.
Une escadre, sous les ordres du lieutenant général, marquis de Casa Tilly, sortit de Cadix (1), en novembre 1776. Elle se composait de sept vaisseaux de ligne, de huit frégates et de quatre paquebots, escortant des navires, sur lesquels prirent place quatorze bataillons d'infanterie et quatre escadrons de cavalerie. Les troupes étaient sous les ordres de Don Pedro Ceballos. En même temps, une autre escadre, commandée par Don Miguel Gaston, entra à Lisbonne, où le marquis de Pombal, dissimulant son inquiétude, accueiUit, avec la plus grande distinction, les officiers, qui la montaient.
Ceballos se dirigeait vers Buenos-Aires, mais la capture de quelques bâtiments portugais modifia le plan primitif. En lisant la correspondance, saisie entre les mains des capitaines, on vit qu'il serait facile d'occuper l'ile de Sainte-Catherine, voisine de la côte du Brésil, terre très belle et très fertile, possédant un beau port, où on équi-
(1) Fernan Nunkz, Compendio, t. pf, p. 279.
Madrid, archive historico, Eslado leg. 4168. Aranda à Grimaldi, 14 décembre 1776. Compte rendu d'une conversation chez Necker entre l'ambassadeur d'Espagne et Fox. « « Il me demanda tout à coup : « Ainsi, la «flotte a quitté Cadix? — Oui, lui dis-je, avec un bon vent. — Et pour où?» me demanda-t-il. Je me mis à rire et je lui répondis que je ne doutais pas que ce fût pour le Rio de la Plata. Il me demanda si elle allait au Brésil. »
Aranda lui parle de ceux qui ont excité Pombal : « Ce sont, dit-il, les membres du parti de l'opposition, qui ont accompli cette bonne œuvre? » Fox sourit et réplique que le parti de l'opposition n'a pas de ministre, à Lisbonne. « Oui, reprend Aranda, mais il y a beaucoup de ses membres, soit ici, soit ailleurs; et, dans des conversations familières, ils auront échauffé Pombal, qui n'avait pas besoin d'une telle musique pour danser. » Fox ne souffla mot.
pait des bateaux, pour la pêche de la baleine. Le débarquement s'y effectua, sans résistance. Le gouverneur portugais, Don Francisco Hurtado de Mendoza, se retira devant les Espagnols et gagna le continent. Une fois cette facile conquête terminée, et après qu'on y eut laissé des forces suffisantes, pour la garder, l'expédition reprit sa route vers le Rio de la Plata, sans autre incident que la perte du navire de guerre le Saint- Augustin. Il s'égara et tomba au milieu de l'escadre portugaise. Aussi dut-il se rendre, après une courte résistance, destinée seulement à sauvegarder l'honneur de son pavillon.
Ceballos s'empara, pour la seconde fois, de la colonie du Sacramento. Il avait laissé, dans le pays, un tel souvenir, que les enfants portugais le considéraient comme un croquemitaine et qu'il suffisait de les menacer de Ceballos pour les faire taire. L'armée espagnole se porta ensuite aux environs du Rio-Grande de San-Pedro, lorsqu'un événement inattendu interrompit les hostilités.
Sept jours après que la flotte espagnole eut abordé à File Sainte-Catherine, le 23 février 1777 (1), le roi de Portugal, Don José P'', mourut à Lisbonne. Sa fille aînée, Dofia Maria Francisca, mariée à l'infant Don Pedro, son oncle, lui succéda. Don José, quand il se sentit malade, confia le gouvernement à sa femme, sœur de Charles III, Doha Maria Victoria. Cet événement fut un signe avantcoureur de la décadence prochaine de Pombal. En effet, les projets qu'il avait conçus, pour frustrer la femme de Don Pedro de l'héritage paternel, avortèrent (2) et la
(1) Danvila y Collado, t. IV, p. 317; et Record office, state papers, foreign Spain, t. CGII, 5 décembre 1776. Grantham mentionne une lettre de la reine de Portugal, annonçant au roi d'Espagne que, pendant sa maladie, son époux lui a confié la signature de toutes les affaires du gouvernement.
(2) Pombal voulait, en effet, que la couronne passât non à la fille du roi, mais à son petit-fils Don José, qui épousa sa tante, l'infante Dofia Maria- Ana-Benedicte. Ce mariage eut lieu, avant la mort du roi de Portugal et conformément à sa volonté.
guerre, que soutenait le ministre portugais, depuis de si longues années prit fin, lorsque son maître eut cessé de vivre.
Le l*"" octobre 1777, le comte Florida Blanca et Don Francisco Inocencio de Souza Continho, ambassadeur du Portugal, signèrent un traité préliminaire, que le roi d'Espagne ratifia, le 11 du même mois. Il fut convenu que le cours et les rivages des fleuves de la Plata et de l'Uruguay appartiendraient à l'Espagne, jusqu'à l'endroit où le Piquiri débouche dans l'Uruguay. Resteraient également à l'Espagne la colonie du Sacramento, l'île Saint- Gabriel et les autres établissements que, jusqu'alors, avait occupés ou prétendait posséder la couronne de Portugal.
A cette dernière puissance, on concédait l'entrée de la lagune de los Patos ou Rio-Grande de San-Pedro. L'Espagne offrit de restituer et d'évacuer, dans le délai de quatre mois, l'île Sainte-Catherine et la partie du continent, voisine, occupée par les troupes espagnoles.
Les négociations terminées, Charles III invita la reine douairière, sa sœur, à venir le voir. On a prétendu que ce voyage avait un but secret, celui de marier le roi Catholique avec sa nièce Dona Mariana, sœur de la femme de Don Pedro; elle avait alors quarante et un ans. Quels qu'aient été les projets de Dona Maria Victoria, ils n'aboutirent pas.
A Badajoz, une escorte attendait la royale visiteuse; elle était commandée par un ami intime de Fernan Nunez, le comte de Bafios, et prit la route de l'Escurial (1). Le roi ne se tenait pas d'impatience et il se porta, jusqu'au village de Galapagar, au-devant de sa sœur. Il est impossible de rendre la joie, qu'ils eurent tous deux, en se revoyant. Malgré le formalisme de l'étiquette espagnole,
(1) Fernan Nunez, Compendio, t. I", p. 279 et seq.
ils l'oublièrent ce jour-là et se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Ils passèrent une année ensemble. Ce fut sans doute la plus heureuse de leur vie. Fernan Nunez rapporte que le roi montrait une tendresse touchante, à l'égard de Maria- Victoria. Il lui donnait le bras; ses attentions ressemblaient à celles d'un amoureux, pour sa fiancée; soins touchants, malgré la gaucherie d'un cavalier, aussi maladroit que le souverain et qui prêtaient à sourire, lorsque l'on considérait l'âge et le costume, presque monacal, de celle qui en était l'objet (1).
Ce rapprochement politique, entre le Portugal et l'Espagne était particulièrement précieux, à la veille d'une nouvelle guerre, contre l'Angleterre.
(1) Un trait de caractère du roi à souligner. Lorsqu'il allait au-devant de sa sœur, il rencontra, en chemin, un courrier qui venait de Galapagar. Il fit arrêter la voiture et demanda les lettres. Lorsqu'elles lui furent remises, il remarqua que l'adresse était au nom du comte FloridaBlanca, et, mettant en pratique sa maxime favorite :« Plus Charles que roi, » il modéra sa curiosité, naturelle en cette occasion, et se contenta de questionner le courrier et de lui demander si sa sœur était en bonne santé. Il lui rendit les lettres, en lui disant : « Tiens, mon ami, reprends ceci; ce n'est pas pour moi, c'est pour le ministre. » Ce détail est donné par Fernan Nunez. Le 17 novembre 1777, l'ambassadeur français racontait que la reine douairière de Portugal aimait autant la chasse que son frère, le roi Catholique. Ils y allaient ensemble, presque tous les jours; elle tirait très bien, mais à cheval. (Afî. étr., Espagne, t. DLXXXVII.) La reine douairière mourut en janvier 1781.