CHAPITRE IV
GUERRE d'aMÉRIQUE HÉSITATIONS DE l'eSPAGNE, TENTATIVES DE MÉDIATION
I. Signes avant-coureurs, paroles du duc de Glocester, opinion de Chatham. Franklin quitte l'Angleterre, les séparatistes l'emportent sur les loyalistes, secours clandestins de la France et de l'Espagne, Beaumarchais, incertitude de Charles III, démarches d'Arthur Lee, en Espagne, Montmorin, ambassadeur, rappel de d'Ossun, alliance de la France et des Américains. — II. Mécontentement de l'Espagne, état des partis, en Angleterre, progrès du parti royal, faiblesse de l'opposition, mort de Chatham, les Américains repoussent le bill conciliatoire, récit de Fitz Patrick, déceptions du roi Catholique, vaines tentatives de médiation, l'ambassade d'Almodovar.
Le frère de Georges III (1), le duc de Glocester, rencontrant un jour, au Vaux-Hall, le comte de Pignatelli, ministre de Naples, l'aborda et lui dit : « Eh bien! O'Reilly va sans doute conduire la flotte espagnole, dans son pays natal, je veux dire en Irlande. » Pignatelli répliqua que le roi Catholique ne songeait pas à profiter des embarras du cabinet de Saint- James. — « Tant pis pour sa politique, reprit Glocester, car je vous réponds bien que si l'Espagne se trouvait dans la position où nous sommes, nous ne manquerions pas d'aller visiter Cuba ou quelque autre de ses colonies. »
(1) Aff. étr., Angleterre, t. DXI, Londres, 14 juillet 1775.
GUERRE D'AMÉRIQUE Hl
Le duc était sans doute bien content de cette saillie, car il la répéta, à peu près dans les mêmes termes, pendans un dîner (1) que lui offrit, à Metz, le gouverneur de cette ville, le comte Charles-François de Broglie. Le jeune marquis de La Fayette assistait à ce repas. Le prince anglais désapprouvait la conduite, suivie par le souverain de la Grande-Bretagne, envers ses colonies. Il expliqua les raisons du malentendu, entre l'Angleterre et l'Amérique, la cause de l'explosion récente, l'intention de Georges III d'employer les mesures de répression. Mais, ajoutait-il, les révoltés opposeront la force à la force, défendront leurs droits, et, selon toute apparence, la guerre sera longue et sérieuse.
Cet orage, que Choiseul avait pressenti, dès la fm de la guerre de Sept ans, grossissait depuis des années, et allait éclater, après des phases diverses, qui avaient laissé l'espoir de le conjurer. L'esprit des colons se montait, s'aigrissait, et les concessions venaient trop tard. En janvier 1775, Chatham avait demandé le rappel des troupes anglaises, déclarant que les Américains agissaient dans la plénitude de leurs droits et que ces prétendus rebelles n'étaient que des whigs émigrés. Pareil langage irrita Georges III. Son ministre, lord North, fit rejeter, par le Parlement, la proposition de Chatham et espéra corrompre les révoltés, et les diviser, par des grâces, inégalement réparties. Mais cette tactique échoua. Franklin, venu comme négociateur, quitta l'Angleterre, en juin 1775; Washington fut nommé général en chef, par le congrès de Philadelphie. Dans ce même mois, une véritable bataille se livra à Bunker's Hill, aux portes de Boston, contre les Anglais. Ceux-ci y perdirent un milher d'hommes. Les meneurs du mouvement séparatiste l'emportaient donc contre les loyalistes. Les politiques clairvoyants haus-
(1) Charlemagne Tower, le Marquis de La Fayette et la réi-olution d'Amérique, t. I«f, p. 16.
saient les épaules, quand ils entendaient lord Rochford soutenir, qu'en deux campagnes, tout rentrerait dans l'ordre, et qu'il suffirait, pour apaiser les esprits, de détourner la colère des Anglais et des Américains sur l'ennemi héréditaire, la France (1).
« Il ne reste que deux partis au gouvernement britannique, écrivait Masserano à Grimaldi : ou envoyer autant de forces qu'il pourra, pour soumettre les rebelles, ou les conserver, à tout prix... Jusqu'ici, les commerçants de la Cité ont applaudi aux mesures vigoureuses, mais, quand ils verront se prolonger les échecs ou les victoires douteuses, quand les marchandises anglaises continueront à être refusées, ils crieront (2)! »
La France suivait, avec attention, ces événements. Dans le conseil du roi, deux tendances opposées se manifestaient : celle du ministre des affaires étrangères, Vergennes, et celle du contrôleur des finances, Turgot. Vergennes guettait l'occasion d'une revanche, pour nos désastres passés; Turgot, dans une guerre, même heureuse, ne voyait que les dépenses et les conséquences ruineuses.
Sur l'ordre de Vergennes (3), Caron de Beaumarchais partit pour Londres, en qualité d'agent secret. Bien que tout à fait indépendant de l'ambassadeur et sans mandat officiel, Beaumarchais n'en était pas moins le véritable représentant du cabinet de Versailles; il en avait la confiance à un bien plus haut degré que M. de Guines. Sans cesse à l'affût, il débusquait, en Angleterre ou dans les ports de France, les gens qui semblaient disposés à fournir des armes ou des munitions; bien entendu, il avait soin de mettre en lumière les moindres nouvelles, particulièrement favorables aux insurgents. Ses rapports étaient lus, avec le plus vif intérêt en France : ils
(1) Aff. étr., Angleterre, t. DXI, 25 juillet et 28 juillet 1775.
(2) AIT. étr., Espagne, t. DLXXVII, Masserano à Grimaldi, l^-- août 1775.
(3) Ch. Tower, ouv. cité, t. 1=', p. 92.
n'exerçaient pas seulement une grande influence sur l'esprit de M. de Vergennes et de M. de Maurepas, mais ils servaient à décider le roi lui-même.
Un autre agent secret, M. de Bonvouloir (1), au mois de décembre 1775, après un voyage de cent soixante jours, plein de dangers, était arrivé à Philadelphie, d'où il écrivit aussitôt. Son rapport ne parvint à Versailles qu'à la fin de février 1776.
« Il avait, disait-il, trouvé le pays, comme il s'y attendait, dans un état d'agitation extrême; les confédérés faisaient d'immenses préparatifs, pour la campagne du printemps prochain, en dépit de la rigueur du climat. Il leur manquait, toutefois, trois choses de la dernière importance : une bonne marine, de l'argent comptant et des approvisionnements; mais, il n'y avait pas à dire, ils étaient menés par de bonnes têtes. Les Américains déclaraient, d'ailleurs, tous, à qui voulait les entendre, qu'ils se battraient jusqu'à ce qu'ils eussent conquis leur liberté, qu'ils voulaient être libres, coûte que coûte; mais ils savaient aussi qu'ils n'étaient pas assez forts pour faire la guerre, sur mer, et ils comptaient, sur la France, pour les aider et pour protéger leur commerce. »
Dès le commencement de 1776, et avant même d'avoir reçu le rapport de Bonvouloir, Vergennes était décidé à la guerre. C'était un dessein qu'il nourrissait, en secret, ne s'en ouvrant qu'au roi et à M. de Maurepas.
Mais, comme cette idée le préoccupait, ce qu'il croyait cacher fort soigneusement fut surpris, par la clairvoyance du comte d'Aranda. Cet ambassadeur assista à une conversation, entre Vergennes et M. de Maurepas, dans laquelle on parla des mesures qu'il faudrait adopter, dans le cas où une guerre avec l'Angleterre deviendrait inévitable.
(1) Ch. Tower, ouv. cité, t. ^■^ p. 76 et 96. Achard de Boavouloir, officier français, ayant visité toutes les colonies anglaises; cousin germain du marquis de Lambert.
Aranda rapporta à Grimaldi ce qu'il avait entendu et insista particulièrement sur une expédition en Irlande. « Ce serait, niandait-il, frapper au cœur l'Angleterre, que de profiter de la désunion, qui existe entre elle et les Irlandais. On suggérerait à ces derniers l'idée de se constituer en Etat libre et indépendant. Ces insinuations leur seraient faites par des personnes, choisies dans le pays même, soit parmi la haute noblesse, soit parmi les négociants, les ecclésiastiques ou d'autres, qui ont du crédit. Que serait l'Angleterre, ajoutait d'Aranda, si après avoir perdu ses colonies, elle perdait encore l'IrlandePIl est évident qu'elle ne pourrait jamais se relever de ce coup; elle serait désormais dans l'impossibilité de se mesurer avec l'Espagne et la France, non seulement unies, mais avec chacune de ces puissances, séparément. » Avant d'expédier son mémoire à son gouvernement, il le communiqua aux deux ministres français (1).
Mais l'Espagne répondait, avec beaucoup de réserve, à ce langage belhqueux. Elle regrettait d'avoir pris part aux hostilités de la dernière guerre. Bien qu'elle eût recouvré, au traité de Paris, la Havane et les Philippines, son amourpropre souffrait de ce que ses colonies fussent tombées, provisoirement, aux mains des Anglais. Aussi fermait-on l'oreille, à Madrid, lorsque la cour de Versailles, usant des anciens procédés de Choiseul, essayait d'effrayer le roi Cathohque, en lui représentant les dangers, qui menaçaient son empire d'outre-mer. Grimaldi répondit, habilement, à la sollicitude de la France, par une demande positive. Puisque Vergennes montrait tant d'inquiétude, Aranda était chargé de réclamer de lui un secours de dix à douze mille hommes, pour la défense de Saint-Domingue (2)
(1) DoNioL, oui>. cité, t. I", p. 352.
(2) Aff. élr., Espagne, t. DLXXIX, Grimaldi à d'Aranda. 26 février 1776; même source, t. DLXXX, Ossun à Vergennes, 25 avril 1776, et Vergennes à Ossun, 14 mai.
Une telle démarche calma momentanément l'ardeur de Vergennes. Il répondit, aussitôt, par un refus. Il ne voulait pas expédier de troupes « dans une contrée aussi dévorante, qui devait être regardée comme un cimetière; cet envoi donnerait de légitimes alarmes aux Anglais, ce serait une véritable déclaration de guerre que rien, dans ce moment, ne pourrait légitimer. Que pouvons-nous, en effet, désirer de mieux que ce qu'elle (l'Angleterre) fait contre elle-même? Elle a la générosité de nous épargner même la peine et la dépense de sa destruction. »
La politique active momentanément ajournée, les deux cours se bornèrent à des secours clandestins (1). La France donna aux Américains un million de livres. L'Espagne, au mois d'août 1776, engagea une somme égale, dans les prétendues opérations commerciales de Beaumarchais. Le secret de cette subvention fut entouré d'un grand luxe de précautions, pour ne pas blesser la susceptibilité anglaise. Aranda versa l'argent au Trésor public français; il en retira un reçu du caissier, qu'il remit à \'ergennes, et ce dernier transmit une traite à l'ordre de Beaumarchais.
Tandis que l'on fournissait de médiocres subsides aux insurgents, la cour de Madrid envoyait sa flotte et ses troupes de débarquement combattre les Portugais, à l'Ile Sainte-Catherine et au Sacramento.
Néanmoins, malgré tous les ménagements que gardait l'Espagne, à l'égard de la cour britannique, celle-ci soupçonnait les ressources secrètes, fournies aux révoltés. N'ayant pas de faits précis à arguer, elle laissa percer son mécontentement; elle donna à entendre qu'elle poursuivait une enquête qui, sans doute, aboutirait. Elle se plaignit de l'accueil, reçu par les corsaires insurgents, dans les ports de la Péninsule. Grimaldi donna une excuse telle
(1) AfT. .Hr., Espagne, t. DLXXX, Vergennes à Grimaldi, 3 mai 1776.
quelle, dont l'ambassadeur Grantham parut se contenter (1).
Mais Charles III louvoyait entre deux politiques (2). La guerre ne le tentait pas, au lendemain de l'échec d'Alger, et tandis que sa flotte, sur les côtes du Brésil, pouvait être détruite, par les escadres anglaises. La paix lui plaisait davantage, mais il recherchait un prétexte honnête, qui lui permit d'abandonner la France à ellemême, sans trop mériter ses reproches. L'expédient imaginé fut de se porter médiateur. Georges III, à cet instant, souhaitait les bons offices du roi Catholique. Il le priait de demander à Louis XVI de désarmer. Du côté de la France, on se heurtait à la mauvaise volonté de Vergennes. Loin de lui l'idée d'un désarmement ! Si l'Angleterre se montrait moins hautaine que par le passé, envers les Bourbons, ils devaient ce changement d'attitude aux réformes opérées, par ces princes, dans l'armée et la marine; sans doute, le désarmement épargnerait des frais, mais il en éviterait aussi aux Anglais, et leur permettrait de se consacrer, tout entiers, à la guerre des Américains (3)!
On arrivait à un moment où s'imposait une conduite nette et précise. Jusqu'alors, la France et l'Espagne demeuraient spectatrices d'une lutte, dans laquelle elles espéraient que les deux adversaires s'useraient mutuellement. Cette tactique, cette abstention n'étaient logiques que si les deux puissances ennemies s'opposaient des forces à peu près égales, qui retarderaient un dénouement prématuré. Les secours clandestins ne suffirent bientôt plus et les Etats-Unis voulurent conclure des traités, avec la France et avec l'Espagne.
Arthur Lee, envoyé en Europe, par le congrès, désirait
(1) DONIOL, t. r'f, p. 588, lettre de Grimaldi à d'Aranda, 19 août 1776.
(2) DoNiOL, t. l'f, p. 603, Grimaldi à d'Aranda. 8 octobre 1776.
(3) DoNiOL, t. II, p. 155, Vergennes à d'Aranda, 12 février 1777.
se rendre à Madrid. Il se fit présenter à l'ambassadeur Aranda. Ce dernier l'avertit du mauvais acccueil qui l'attendrait, en Espagne; néanmoins, l'Américain se mit en route, muni d'un passeport, que lui délivra Vergennes (1). A Burgos, il essaya de voir Grimaldi et fut éconduit. Néanmoins, comme il était tenace, il ne quitta pas la Péninsule et attendit, à Vitoria, l'arrivée au pouvoir de Florida Blanca. La réception ne fut pas plus chaleureuse. Charles III montrait la plus grande répugnance à se compromettre, pour ces rebelles, ses ennemis de la veille. Quel fruit tirer de cette alliance? Quels avantages ces gens offraient-ils, en retour des sacrifices qu'ils imposeraient, du sang qu'ils feraient verser? Ils seraient des voisins aussi incommodes, aussi dangereux que les Anglais! La France, par une aberration singulière, se prenait d'un dévouement fou pour des révoltés, qui ne parlaient même pas de restituer les pays, usurpés au roi Très Chrétien, dans l'Amérique septentrionale, par les armes britanniques! Telles étaient les réponses, que recevait, de Madrid, l'ambassadeur espagnol lorsque, partisan de la guerre, il pressait son souverain de profiter du moment, montrait les députés insurgents, recherchés et sollicités, par le gouvernement britannique (2).
L'ambassadeur français, M. d'Ossun, fut rappelé au mois de novembre 1777 (3). On sait combien il était vieilli et usé. Celui qui le remplaça, le comte de Montmorin, paraissait bien jeune, bien inexpérimenté, pour se mesurer avec un jouteur, comme Florida Blanca, revenu de Rome avec le prestige d'avoir obtenu, de Clément XIV, l'anéantissement de la Société de Jésus! Armand-Marc
(1) Record office, state papers, foreign Spain, t. CCIII, Grantham, 17 mars 1777.
(2) DoNiOL, t. II, p. 189.
(3) Aff. étr., Espagne, t. DLXXXVII, f" 61, 27 novembre. Emotion du roi en disant un adieu éternel à un ami de vingt-cinq ans.
de Montinorin Saint-Hérem (1), âgé à peine de trente ans, petit de taille, sans avantages extérieurs, devait sa place plus à la faveur qu'à l'importance de ses services. Ancien menin du dauphin, devenu Louis XVI, il n'avait rempli, dans la carrière diplomatique, qu'une mission auprès de l'électeur de Trêves. Aussi Maurepas s'élevat-il, non sans raison, contre une pareille nomination; mais ses arguments échouèrent devant l'entêtement du roi. Le prince rompit l'entretien et s'enferma brusquement, dans son cabinet. Fort heureusement, les qualités naturelles de Montmorin suppléèrent au défaut d'expérience. Laborieux, appliqué, cachant sous une apparente bonhomie, une réelle habileté, l'ambassadeur de France ne se laissa pas effrayer par Florida Blanca. Celui-ci, naturellement violent (2), et gâté par le succès, crut venir à bout de ce débutant par des colères, par de terribles emportements. De pareilles algarades ne démontaient pas Montmorin (3). Il gardait, avec son sang-froid, tous les avantages de la discussion. Florida Blanca, qui ne voulait pas rompre, mais seulement fermer la bouche à son jeune collègue, était obligé de regagner ensuite son interlocuteur, par des repentirs et par des avances (4),
(1) Babdoux, la Comtesse de Beaumont, p. 15.
(2) Moeel-Fatio et Léonardon, Recueil des instructions données aux ambassadeurs, etc., Espagne, t. III, p. 360 et seq.
(3) Aff. étr., Espagne, t. DLXXXIX. Dans une lettre de Bourgoing à Rayneval (25 mai 1778), on voit que les colères de Florida Blanca devaient aussi être attribuées à l'ébranlement de sa santé : « Ce ministre semble empirer tous les jours; quelquefois, à sa table, on le voit pâlir, se troubler et prêt à se trouver mal; souvent les vapeurs lui chargent la tète au point qu'il est dans l'impossibilité physique de s'appliquer; d'autres fois, il a la plus grande diiïiculté, non seulement de concevoir des idées, mais même de proférer des paroles. Sa langue s'épaissit, le sang lui monte au visage, et dans ces moments, qui sont souvent ceux où l'on va lui parler d'affaires, on n'en peut rien tirer, ou l'on a à redouter quelque explosion de son humeur irascible. »
(4) Aff. étr., Espagne, t. DLXXXIX, 11 avril 1778, cité par Doniol, t. III, p. 27.
■ Florida Blanca demande pardon à Montmorin de la chaleur qu'il avait montrée : « Au reste, dit-il, je ne me fâche jamais qu'avec mes frères et mes
C'était une rude école, et il se livra, entre les deux diplomates, de vigoureux assauts.
Un des généraux anglais, Burgoyne, s'était trouvé bloqué à Saratoga, par les milices ennemies. Dépourvu de vivres, il mit bas les armes. Vergennes, lorsque cette nouvelle parvint en Europe, calcula le contre-coup de cette défaite, à Londres, et les conséquences qu'elle entraînerait. Il craignit la prédominance du parti de l'opposition sur celui du roi, représenté par lord North. Lord Chatham s'élevait, en effet, avec vigueur, contre le démembrement de l'empire britannique; il souhaitait la réconciliation de la métropole et de ses colonies. A cette heure critique, si les Anglais, éclairés par leurs disgrâces, cédaient à la nécessité et renonçaient à recouvrer l'Amérique, comment éviter une paix, qui se scellerait à nos dépens? Il fallait que la France prévînt ces tentatives d'accommodement (1), gagnât de vitesse le cabinet dé Londres et s'engageât avec les Américains, non plus secrètement, comme jadis, mais ostensiblement, au risque de se compromettre. Mieux valait une guerre, avec ceux-ci pour amis, que pour ennemis.
L'ambassadeur Aranda (2) rencontra un jour Franklin, Silas Deane et Arthur Lee, qui sortaient de chezî le ministre des affaires étrangères. Il reçut confidence des projets de Versailles et rédigea, sur-le-champ, une dépêche pour Madrid. A peine le courrier arrivé, Montmorin fut mandé chez Florida Blanca. La lettre reçue prêtait
amis. Comme ambassadeur de France, vous êtes mon frère, et, comme particulier, mon ami. Ainsi, j'ai deux titres, pour me fâcher avec vous. »
(1) Aff. étr., Espagne, t. DLXXXVIJ, Vergennes à Montmorin, 15 décembre 1777. Silas Deane confie à Vergennes que lui et se-i collègues, résidant à Paris, sont assiégés par les propositions secrètes des Anglais. Le ministère britannique était disposé à leur tout accorder, à l'indépendance près, parce qu'il ne pourrait consentir à cette concession, sans risquer ses places. Le général Howe avait reçu, en Amérique, la mission d'entamer une réconciliation, qui se scellerait à nos dépens, eu déclarant la guerre à la France et à l'Espagne. *
(2) DoNiOL, t. II, p. G9d, Montmorin à Vergennes, 23 décembre 1777.
120 RKGNE DE CHARLES III DESPAGNE
à équivoque et l'on pouvait l'interpréter comme si le traité d'alliance était déjà signé. Montmorin ne releva pas cette, erreur et laissa parler, sans l'interrompre, le ministre espagnol. Celui-ci s'exprima avec aigreur : « On compromettait le roi Catholique. Conclure avec les Américains, mais autant déclarer la guerre à Georges III, au moment où la flotte espagnole de la Vera-Cruz était sans doute en chemin. Vergennes, par une démarche aussi inconsidérée, la livrait à la merci des Anglais. L'escadre de Buenos-Aires courait les mêmes dangers. » Son feu un peu calmé, par cette explosion, Montmorin prit à son tour la parole et se plaignit, avec calme, de la promptitude, avec laquelle on nous jugeait. « Vous serez bien étonne, ajouta-t-il, lorsque vous saurez que, bien loin d'avoir rien entamé, avec les députés américains, malgré l'urgence, mon maître attend, pour se décider, l'aveu du roi, son oncle. » Cette déclaration laissa un instant Florida Blanca tout interdit; il se saisit bien vite d'autres arguments, d'après lesquels, si les hostilités n'avaient pas été commencées, antérieurement, contre les Anglais, c'était que l'Espagne avait attendu que la France fût prête (1). Sans perdre son temps à le réfuter, Montmorin coupa court à ces arguties. « Il ne s'agit plus de récriminer, mais d'agir », dit-il à son interlocuteur. Ainsi pressé de prendre une décision aussi importante, Mohino devint glacial et répondit évasivement : « Je ne puis me persuader que les circonstances soient aussi pressantes qu'on le pense, en France. Les députés américains jouent leur jeu, en essayant de nous compromettre. Le ministère britannique n'osera jamais prendre sur lui l'odieux de proclamer l'indépendance; ce serait sa chute. S'il change, nous aurons le temps de nous précautionner. »
En présence de la mauvaise volonté du gouvernement
(1) Allusion à une lettre de Grimaldi au comte d'Aranda du 8 octobre 1776 (Espagne, t. DLXXXII), citée par Domol, t. I<-r, p. 603.
espagnol, le cabinet de Versailles passa outre. Il crut aussi conserver tous les égards, dus à Charles III, en stipulant que les engagements contractés s'étendraient au roi d'Espagne, dès que ce prince voudrait y adhérer. Rien ne put vaincre l'obstination de nos alliés, ni les démarches occultes, faites par l'Angleterre, auprès de Franklin (1), et dont la France surprend le secret, qu'elle communique à Madrid, ni le départ précipité de certaines familles britanniques, résidant à Paris (2) et dont le brusque retour, à Londres, présage de prochaines hostilités. L'amour-propre de Charles III se sent blessé; il trouve que, par cette décision, son neveu manque à la déférence qu'il doit au doyen de la famille." Si nous sommes dans l'erreur, répond modestement le comte de Vergennes, ce n'est pas sans avoir fait ce qui était humainement possible, pour éviter d'y tomber. M. le marquis d'Ossun, qui est arrivé très à propos, peut dire avec quel soin cette affaire a été pesée et discutée. Nous l'avons d'abord digérée ensemble; ensuite, avec M. le comte de Maurepas. Le roi, après cela, a entendu mon rapport particulier, a gardé les pièces, a examiné le pour et le contre. M. le comte de Maurepas, ayant eu, dans ces entrefaites, une attaque de goutte. Sa Majesté s'est rendue, hier, chez lui. M. d'Ossun et moi (nous) nous y sommes trouvés. La matière a été reprise de nouveau en considération, elle a été longuement débattue; l'opinion sur le fond a été constamment uniforme (3). »
Ce langage pondéré provoqua à iNIadrid de violentes et stériles colères. La dépêche de Vergennes, communiquée à Florida Blanca, tous les sentiments dont il
(1) Visite à Franklin d'un M. Hartley, partisan de lord Rockingham et néanmoins ami de lord North. (Aiï. étr., Espagne, t. DLXXXIX, f» 54.) DONIOL, t. III. p. 62.
(2) AfT. étr., Espagne, t. DLXXXVIII. Lord Gower rappelle sa sœur de Paris, 23 janvier 1778.
(3) An. étr., Espagne, t. DLXXXVIII, Versailles, 8 janvier 1778.
était affecté se peignirent sur son visage (1), malgré les efforts qu'il faisait, inutilement, pour se contraindre. Il tremblait de tout son corps et s'exprimait difficilement, à cause de son émotion : « Vous croyez, dit-il enfin à Montmorin, que les circonstances actuelles sont les plus heureuses, pour les deux couronnes, et, moi, je les regarde comme les plus fatales pour l'Espagne. Le jour me paraîtrait le plus beau de ma vie, si Sa Majesté Catholique me permettait de me retirer et d'aller finir tranquillement mes jours. M. d'Aranda est de votr» avis; il a contribué, pour beaucoup, à faire adopter la détermination, à laquelle vous vous êtes décidés. Eh bien! qu'il vienne prendre ma place; je la lui céderai de grand cœur. » Cette pointe lancée contre l'ambassadeur espagnol faisait allusion à la mésintelligence, qui régnait entre le cabinet de Madrid et son représentant. Aranda répétait souvent, dans les salons où il paraissait, qu'il échangerait volontiers son rôle de diplomate contre celui d'un général|^en chef. Il concevait des plans belliqueux qu'il rédigeait et dont il accablait son gouvernement (2).
(l)^DoNiOL, t. II, p. 750, Madrid, 28 janvier 1778.
(2) Feeker DEL Rio, t. III, p. 272. Voir également, p. 258, la lettre du 7 mars 1778 qu' Aranda écrivait à Florida Blanca : « Il y a trois jours que Vergennes, furieux de ce qu'il ne venait pas de réponse à son courrier du 31 janvier, ne put se tenir davantage et me dit ironiquement : « Voici le «^troisième acte des succès espagnols : 1° celui d'Alger, pour gaspiller de « l'argent, perdre des milliers d'hommes et être repoussé par des barbares; a 2° celui de Buenos-Aires; Dieu vous a fait la grâce de ne pas perdre un ic^homme, d'occuper les points, que vous pouviez désirer et de faire un traité, (t^avec les Portugais, impossible à rêver, mais conduit, avec tant de mystère a quej^tout médiateur, qui s'en serait mêlé, aurait eu honte de le proposer a^à l'Espagne; 3" enfin, la conduite présente; tous les scrupules et toutes les « irrésolutions feront qu'on arrivera trop tard... » A ces sarcasmes, Florida Blanca, le 24 du même mois, riposta en ces termes : « Vergennes se plaint que nous^ne répondions à aucune de ses résolutions; ce n'est pas une réponse qu'il nous demande, mais une adhésion obéissante, suivant le système actuel de cette cour et bien conforme à ses anciens principes. Ces messieurs se moquent de notre traité avec le Portugal; ils nous ont pourtant prodigué les suggestions et les conseils, pour en faire un, beaucoup moins avantageux, comme j'en ai les preuves en mon pouvoir, signées de la respectable main de S. E. Ils appellent troisième acte de nos succès celui de la présente corné-
Les mauvais procédés correspondirent aux paroles irritées de Florida Blanca. Une flotte, partie de Toulon, au mois d'avril 1778, et commandée par d'Estaing, devait porter aux Etats-Unis M. Gérard deRayneval, notre chargé d'affaires. Lorsque Montmorin demanda que les vaisseaux français fussent autorisés à relâcher à Cadix, il s'attira cette réponse : « On trouvait extraordinaire que la France, après avoir agi d'une manière contraire aux avis de l'Espagne, vînt à présent demander des secours. Prenait-on Sa Majesté Catholique pour un vice-roi, que l'on consulte et auquel on envoie des ordres? Les sacrifices, accomplis par Charles III, avant la paix de Paris, méritaient mieux, car, ajoutait Florida Blanca, nous vous avons alors tirés du bourbier (1). »
Le ministre espagnol ne manquait pas déraisons pourprotester contre ce qu'il appelait notre don qiiichottisme. Les trésors des Indes occidentales étaient en route, une flotte militaire était à Buenos-Aires; tant que tous ces navires ne seraient pas en sûreté, on ne voulait rien se permettre, qui pût les exposer au pillage des corsaires britanniques ou aux attaques de leurs escadres; d'ailleurs, Charles III, avant d'entreprendre une guerre, désirait épuiser tous les moyens de conciliation, et son amour propre eût été flatté de voir sa médiation, acceptée par le cabinet de Saint- James. Il se promettait également d'obtenir ainsi, pourprix de ses bons oftices, Gibraltar et Minorque.
Le prince de INIasserano avait quitté Londres, et son successeur fut le marquis d'Almodovar, ambassadeur
die. Dites-leur que c'est le quatrième, car le premier fut la perte de la Havane... suivie de celle de la Floride; de sorte que maintenant, avec les ennemis dans le golfe mexicain, nous ne pouvons plus entrer ou sortir de chez nous, sans leur permission, etc. «
(1) DoNiOL, op. cit:, t. III, p. 20, Montmorin à Vergennes, 10 avril 1778.
en Portugal, où il fut lui-même remplacé par le comte de Fernan Nunez. Le nouveau représentant du roi Catholique, à Londres, passait pour peu capable. On l'accusait de devoir sa place, moins à son mérite qu'à la faveur, à cause de sa parenté avec le duc de Losada, sommelier de corps de Charles IIL Un plus habile aurait-il mieux réussi? Il est permis d'en douter si, avant d'entrer dans le détail, un peu aride, des négociations, qu'il poursuivit, on jette un coup d'œil général sur l'état des partis, en Angleterre, au moment où il se présenta à la cour de Georges IIL
Les principaux leaders de l'opposition étaient Rockingham. Fox et Chatham (1). Tous favorables aux Américains, tous disposés à des concessions, envers les insiirgents. Mais, depuis la fin de 1776, Rockingham ne venait plus au Parlement. Les whigs, qui le soutenaient, désespéraient de leur cause. Ils sentaient que le parti du roi, le parti de la guerre, gagnait du terrain, et que l'opinion réprouvait leur politique. Georges III, auparavant si impopulaire, avait su toucher la fibre patriotique, et l'orgueil britannique se surexcitait, au récit des victoires de Long-Island, de New- York, du fort Washington, du fort Lee, de la bataille de Brandywine, de l'occupation de Philadelphie. D'autres émotions agitaient les cœurs : la déclaration d'indépendance provoquait les colères; on brûlait de venger les dommages causés à la marine marchande, aux Indes occidentales; de réprimer les révoltes de l'Irlande; de châtier cet artisan, venu d'Amérique, qui avait incendié les arsenaux de Portsmouth, de Plymouth et quelques maisons de Bristol. Enfin, des idées de lucre se mêlaient aux sentiments désintéressés. Les corsaires anglais espéraient que les beaux jours d'autrefois allaient luire encore, pour eux, et qu'ils retrouveraient,
(1) Lecky, ouv. cité, t. IV, p. 65, 67, 72, 79, 80, 87.
GUERRE DAMÉRIQUE 125
dans de nouveaux combats, les gains énormes, réalisés il y avait plus de quinze ans. Les esprits, ainsi montés, écoutaient, avec impatience, les discours de Fox. Ses paroles ne trouvaient pas d'écho, chez ces marins ou ces négociants. Ils lui reprochaient son opposition cosmopolite et sans nationalité. Chatham, bien qu'il désapprouvât la guerre américaine, était toujours resté anglais de cœur. Mais Fox, par son langage, se montrait un avocat passionné des insurgenîs. Il déployait toute son éloquence, afin de prouver qne le véritable intérêt de la France et de l'Espagne était de tirer l'épée, pour la cause américaine. Ces dangers, qu'il indiquait, loin de calmer la population, la soulevai! au €ontraire. Il atteignait ainsi un but, tout opposé à celui qu'il se proposait. Etourdiment, il blessait la susceptibilité nationale et l'irritait, contre l'opposition.
De son côté, le roi travaillait, de toute son âme, à aigrir les cœurs. Sa correspondance, avec lord North, révèle ce que fut alors l'importance du rôle, joué par le souverain. Non seulement il se substitua au premier ministre, mais au cabinet tout entier. Georges III surveillait et dirigeait, dans toutes ses parties, la politique du gouvernement. Les détails militaires, la conduite de la guerre, la manière dont les questions devaient être discutées au Parlement, il préparait tout, ordonnait tout, et suffisait à cette écrasante besogne. Les ministres n'étaient plus que des commis, agissant d'après ses instructions et étouffant leurs opinions particulières, dans le secret de leur cœur. Lord Barrington obéissait au roi, tout en demeurant convaincu que les Américains, s'ils pouvaient être réduits sur mer, ne le seraient jamais sur terre. Lord North, premier lord de la Trésorerie, n'approuvait pas la guerre. Il la poursuivait, cependant, avec ténacité, non par une ambition vile, par un attachement excessif à sa place, mais par dévouement au
126 RÈGNP: de CHARLES III D'ESPAGNE
parti tory; parce que le roi menaçait d'abdiquer, si son ministre donnait sa démission, parce que Georges III faisait appel à son honneur de gentilhomme, à «a loyauté de sujet, parce qu'il déclarait que son départ « serait une coupable, lâche et déshonorante désertion »!
L'opposition, affaiblie, n'avait plus qu'une ressource, pour lutter, avec quelque chance, contre les progrès du parti royal. Il fallait que les différents groupes, oubliant leurs dissidences, se ralliassent autour de Chatham. Rockingham était disposé à reconnaître l'indépendance américaine, ce que Chatham refusait encore d'admettre; mais la seule différence, entre ces partis, n'était qu'une question de concessions plus ou moins larges aux colonies. Tous deux réprouvaient la force et préconisaient l'entente amiable. Le duc de Richmond, un des plus véhéments défenseurs de l'indépendance, déclarait que jamais la présence de Chatham, au pouvoir, n'avait paru plus nécessaire. Si ce grand homme voulait tenter une démarche, pour prévenir la séparation de l'Amérique, Richmond promettait de lui fournir tout l'appui politique dont il disposait. Lord Cambden tenait le même langage et, dans une lettre à Rockingham, écrivait « que le public ne serait satisfait d'aucune combinaison, où Chatham ne serait pas parmi les premiers ».
Mis en demeure de former un ministère, que dirigerait Chatham, Georges III resta inébranlable. Il condescendit, seulement, à ce que cet homme d'Etat fût admis dans une combinaison, où il figurerait, comme subordonné de lord North. On ne put obtenir davantage. Les provocations, reçues jadis par Georges III de la part de W. Pitt, demeuraient toujours présentes à l'esprit du roi. Sa maussade et rancunière nature gardait, contre l'ancien ministre, une intensité de haine que rien ne pouvait apaiser. Il prévoyait que le triomphe de l'opposition détruirait ce système de gouvernement personnel, qu'il avait si labo-
rieusement édifié. « L'opposition, disait-il à ses confidents, fera de moi un esclave, pour le reste de mes jours. Tant que j'aurai dix hommes, auprès de moi, je ne me mettrai pas en captivité. »
La mort, en frappant Chatham, le 11 mai 1778, délivra le souverain de son obsédant cauchemar et ajourna, pour quelque temps, le retour possible de l'opposition, au pouvoir. Beaucoup se rallièrent au roi, par patriotisme, après la déclaration de la France, en faveur des Américains. Une tentative de conciliation, auprès des insurgents, ayant échoué, il se passa au Parlement une scène dramatique.
Un capitaine nommé Fitz Patrick (1), cousin de la duchesse de Bedford, à son retour de Philadelphie, se présenta à la Chambre des communes et la surprit beaucoup, en lui apprenant une nouvelle très intéressante et très affligeante pour elle. Il dit qu'il avait été témoin de l'effet que le bill conciliatoire avait produit, tant sur les Américains que sur l'armée anglaise; et puisque le ministre des colonies, lord Germaine, n'avait pas fait part de cette nouvelle à la Chambre, il croyait devoir la lui communiquer, pour son instruction. Il ne trouvait point de termes pour exprimer la consternation, le ressentiment et le courroux, avec lesquels les troupes royales et le parti de la cour avaient reçu le bill. Tous avaient été honteux des termes, dans lesquels il était conçu, et, se lamentant sur leur malheureuse situation, ils avaient élevé la voix, contre les personnes, qui les avaient mis dans un état si ignominieux et si misérable. Tous avaient déclaré qu'ils avaient été trompés! Beaucoup d'officiers de distinction et de marque avaient arraché, avec indignation, la cocarde de leur chapeau. La clameur était générale et le mépris, pour les ministres, universel. Les Américains,
(1) Aff. étr., Angleterre, t. DXXX, f° 7, Escarano à Florida Blanca, 3 juin 1778.
de leur côté, avaient reçu le bill avec encore plus de mépris. Il avait entendu dire à des personnes, ayant du crédit parmi eux : « Que l'idée qu'ils s'étaient formée de son contenu était semblable à celle qu'ils avaient des ministres, de qui il émanait; qu'ils ne pourraient jamais rien accepter de la main de ces ministres, attendu la méfiance, dans laquelle ils étaient de leurs intentions; que les termes du bill leur paraissaient trop ridicules, pour mériter la plus petite attention, de la part des colonies; que la manière même dont on l'avait publié augmentait la haine et l'aversion, contre le ministère, puisque, au lieu de le communiquer au Congrès, au général Washington, on l'avait imprimé, affiché au coin des rues et répandu dans les provinces, avec le dessein, sans doute, de faire naître la division, entre le congrès et le peuple! »
Ce récit excita les plus violentes colères. La rage de se voir bravés par les Américains, l'humiliation de paraître rechercher un accommodement, que l'on repoussait avec mépris, étourdirent les Anglais et les entraînèrent, à la suite de Georges III, dans cette guerre, dont les détournait l'opposition. Comment, au milieu des clameurs que lançaient les patriotes irrités, les ministres britanniques pourraient-ils prêter l'oreille aux paroles conciliantes, que leur apportait l'ambassadeur de Charles III?
La négociation du roi Catholique ne fut qu'une longue suite de déceptions. Le chargé d'affaires, Escarano, au courant des affaires anglaises, par suite d'un long séjour à Londres, voulut préparer la besogne de son nouveau patron, le marquis d'Almodovar (1). Voyant que lord Weymouth gardait le silence, il alla trouver le confident habituel du prince de Masserano, lord Mansfield, et causa longuement avec lui. Il vanta les dispositions pacifiques de son maître, et ajouta que, l'Angleterre ayant en son
(1) Danvila, ouv. cité, t. V, p. 8.
pouvoir des gages précieux, Gibraltar pourrait être un équivalent proportionné au bénéfice que procurerait l'Espagne, à la nation anglaise, puisqu'elle lui évitait les maux de la guerre, qui, sans doute, causeraient sa ruine.
Mansfield eut l'air de trouver que le prix, auquel l'Espagne évaluait son amitié, était bien cher. Il ne laissa guère d'illusion à son interlocuteur et lui avoua, qu'au point où les choses étaient arrivées, un apaisement lui paraissait très difficile, pour ne pas dire impossible!
Les conditions de lord Weymouth parvinrent, indirectement, au chargé d'affaires. Le ministère anglais exigeait, pour traiter avec la France, l'annulation préalable de son alliance avec les Américains. Il refusait l'établissement d'une conférence, à Madrid, et remerciait, assez brièvement, Charles III, de sa grandeur d'âme. En somme, l'Angleterre écartait ce prince de son chemin, comme un ami trop empressé et gênant. Weymouth faisait dire qu'il se considérerait comme très heureux si le roi Catholique restait neutre et s'il laissait les Anglais mesurer leurs forces à celles des Français.
Ces nouvelles piquèrent au vif le roi d'Espagne et son ministre Florida Blanca. Charles III, dans un entretien avec Montmorin, lui dit :« D'Escarano n'aura sans doute pas rempli mes instructions, comme je le voulais, il se sera montré maladroit; mais, lorsque les Anglais verront que nous ne courons pas après eux, ils reviendront à nous (1). »
Florida Blanca, moins placide que le souverain, manifesta toute sa colère, à l'ambassadeur d'Angleterre. Grantham, le 1^^ juin 1778, était venu le visiter, l'aprèsdiner. Il vanta, dans la conversation, les dispositions pacifiques de sa cour : « Ce n'est pas vrai, répondit, avec brusquerie, Florida Blanca. Vous êtes ou mal informé,
(1) Aff. élr., Espagne, t. DLXXXIX, Moutmorin à Vergennes, 26 mai
180 REGNK DE CHARLES III D'ESI'AGNE
OU de mauvaise foi. Les propositions que lord Weymouth a faites à d'Escarano sont indécentes et intolérables; telles, en un mot, que Sa Majesté ne se chargerait pas de les présenter à la France. Mon maître, ajouta-t-il, m'a ordonné de ne plus rien dire ni rien écouter, qui eût rapport à la médiation; regardez la négociation comme rompue. L'occasion n'a qiCun cheveu sur la tête; quand on ne sait pas le saisir, on la perd pour toujours/Xoire cour veut la guerre, eh bien! elle sera satisfaite! Croyez-vous, continua-t-il, en se tournant vers Grantham, que lorsqu'on saura en Angleterre que vous avez pu éviter, par la médiation du roi d'Espagne, une guerre, dans laquelle vous ne pouvez éprouver que des revers, croyez-vous, dis-je, que votre nation sera bien contente du ministère? On lui reprochera tous les malheurs, que vous essuierez et il n'y aura pas assez de pierres, dans votre pays, pour lapider vos ministres (1). »
Escarano, de son côté, fut réprimandé. On lui reprocha ses avances, on lui recommanda d'être plus réservé, à l'avenir.
L'émotion causée, par un pareil éclat, était à peine calmée, que le marquis d'Almodovar débarquait, en Angleterre. Dès son arrivée, il semblait à la veille de repartir, car les événements se précipitaient : les premiers coups de canon de la guerre s'échangeaient, entre la Belle- Poule et VAréthuse, les esprits fermentaient, à Paris et à Londres, en apprenant ces nouvelles. Les diplomates étrangers parlaient déjà d'une agression, dans les îles britanniques; ils s'entretenaient de l'épuisement de l'Angleterre, des taux énormes que payait lord North, pour les emprunts, qu'il devait contracter, du défaut de matelots, de la désertion des soldats, du recrutement difficile des mercenaires; fâcheux pronostics, toujours
(1) Aff. élr., Espagne, l. DLXXXIX, Montmorin à Vergennes, l" juin
démentis par la suite, grâce à une énergie, qui déroutait tous les calculs pessimistes (1).
Les instructions d'Almodovar se ressentaient de la mauvaise humeur, excitée à Madrid, par les procédés britanniques. Dans le cas où le ministère anglais, lui était-il marqué, s'emporterait en déclamations, contre la conduite de la France, l'ambassadeur les écoutera froidement et se bornera à répondre que l'Angleterre n'a donné, au roi Très Chrétien, que trop de sujets de faire ce qu'il a fait. Il ajoutera que, s'il existe quelque division, entre Madrid et Versailles, ce serait se tromper grossièrement que de croire à la désunion des deux royaumes (2).
Dix jours plus tard, Almodovar montrait, dans une lettre adressée à Florida Blanca, le plus grand découragement : « Monsieur et excellent ami, lui mandait-il, le 27 juillet, à l'office que je vous transmets, il me reste à ajouter que les gens du parti de l'opposition critiquent très fortement l'insouciance du ministère, à notre égard, car il évite, à tout prix, de cultiver notre amitié. Mais ce mécontentement ne nous sert en rien, car ce parti est, à l'heure présente, sans pouvoir ni activité. Quant à nous, nous n'avons aucun motif d'être reconnaissants aux Français, ni satisfaits des Anglais; les uns et les autres seront intraitables, s'ils sortent victorieux. Il est nécessaire de voir la conduite que l'on pourrait suivre, car une puissance, comme l'Espagne, dans l'occasion présente, ne peut manquer de remplir le rôle qui lui incombe, soit comme médiatrice respectée, soit comme un des principaux belligérants. Je crains, quels que soient les événe-
(1) Air. (jlr., Espagne, t. DLXXXIX, Londres, 26 mai 1778. Dans une lettre à d'Aranda, Escarano rapporte un entretien qu'il vient d'avoir avec lord Sandwich. Il insiste sur l'abandon des côtes anglaises, à peine garnies de quelques vieux régiments et d'une milice méprisable, incapable de résister à des troupes étrangères, etc.
(2) Aff. étr., Espagne, t. DXC. Ces instructions sont rappelées, dans une lettre de Montmorin du 18 août 1778.
menls, que les deux nations n'entrent en composition directement, ou par l'intermédiaire de quelque petite puissance, et que nos relations n'en soient refroidies avec l'une et l'autre. Car ces deux rivales, si elles se détestent, se craignent réciproquement (1). »
On dédaignait, à Londres, cet arbitrage, qui flattait l'amour-propre de Charles III, dont il se promettait, d'avance, de fructueux résultats, lorsqu'il se voyait présidant, à Madrid, une conférence, d'où dépendrait la paix, et recevant Gibraltar et Minorque, parce qu'il aurait rétabli la concorde, entre la métropole et les colonies, entre la France et l'Angleterre. L'isolement hautain où lord Weymouth avait abandonné Escarano, dès les premiers jours, continuait, pour le marquis d'Almodovar. Les violences, coutumières aux corsaires anglais, n'étaient même pas épargnées, au roi d'Espagne. Il se plaignait vainement, à l'amirauté britannique, des pillages, exercés sur les côtes de la Péninsule, par les pirates de Guernesey (2). De France, les lettres d'Aranda n'apportaient que des sarcasmes. A Versailles, on se moquait de la candeur de Charles III. « Ce n'est pas, disait-on, par des insinuations amicales et pacifiques que l'on captive la nation britannique. La crainte seule peut dompter son caractère superbe et perfide (3). »
Eclairé par les observations, venues de Paris, Charles III reconnaissait que le jeu du cabinet de Saint-James était de brouiller ensemble les deux maisons de Bourbon; il gémissait sur les insultes, prodiguées à son pavillon, et ses plaintes, ses revendications, exprimées avec sa modération habituelle, se trouvaient traduites et grossies dans les dépêches de Florida Blanca, au marquis d'Almodovar :
(1) Madrid, Archivio Estado leg. 4199, Almodovar à Florida Blanca, Ixindres, 27 juillet 1778. (DANvaLA, t. V, p. 13.)
(2) Record ofiice, state papers, foreign S[)ain, t. CCVI, 21 août 1778.
(3) DoNiOL, t. III, p. 526, Vergennes à Montmorin, 24 juillet 1778.
« Que V. E. me permette de lui dire qu'il parait que ces gens veulent se moquer de nous. Tout le discours de Weymouth et ce qui précède tendent à pouvoir dire qu'ils sont cherchés. Ils veulent réduire les choses à une négociation générale, où nous fassions la figure de mendiants, qui demandent l'aumône. Pendant ce temps, ils profiteront de la présente neutralité, et, quand il leur paraîtra bon, ils s'accommoderont, avec la France après nous avoir, peut-être, indisposés contre elle, s'ils le peuvent... Qu'ils sachent que ce que nous n'obtenons pas, par les négociations, nous saurons l'obtenir, avec le bâton... Il dépend d'eux que nous soyons, ou non, bons amis!... (1). »
Malgré tous les mauvais procédés, que dénonçait Florida Blanca, malgré la vigueur parfois excessive de son langage, il ne se décidait pas à rompre. Il espérait que les embarras de l'Angleterre lui inspireraient des allures moins intransigeantes, il constatait, avec plaisir, que cette puissance ne réussirait pas à susciter une diversion continentale. La prudence de Vergennes déjouait les projets d'une alliance anglo-prussienne, à l'occasion de la succession de Bavière, ouverte, par la mort de Maximilien III Joseph. Pas de conflit entre la Prusse et l'Autriche, pas de guerre en Allemagne dans laquelle les liens de famille, avec Marie-Thérèse, entraîneraient la France et peut-être l'Espagne (2). Ces heureuses nou-
(1) Danvila, t. V, p. 21, Florida Blanca à Almodovar, 25 août 1778. {Madrid, archivo Estado leg. 4199.)
(2) La succession de Bavière ne fut définitivement réglée que le 13 mai 17 79, par le traité de Teschen. Mais, dès l'année 1778, il apparaissait que la France ne voulait pas prendre parti pour l'Autriche, malgré la cabale de Marie- Antoinette. La reine n'était pas encore la mère du dauphin; aussi l'ascendant de Vergennes prévalut-il, auprès de Louis XYL II montra, au souverain, qu'approuver la mainmise de l'Autriche sur le haut Danube, c'était ouvrir, à cette puissance, un chemin vers le Rhin; que, lui servir d'auxiliaire, dans une guerre, c'était fournir à l'Angleterre la diversion qu'elle souhaitait sur le continent et reformer le concert anglo-prussien. Les deux adversaires furent donc laissés à eux-mêmes. Les hostilités traînèrent. Le roi de
velles, la bonne contenance de la flotte de d'Orvilliers, dans sa rencontre avec celle de l'amiral Keppel, encouragèrent le roi Catholique à patienter encore. Il se persuada même, au mois de septembre 1778, que le gouvernement britannique recherchait sa médiation. Illusion qu'il poursuivait, avec plus de ténacité que de clairvoyance, car les réponses de l'Angleterre n'étaient guère plus courtoises qu'au début des pourparlers. Si la Grande-Bretagne daignait profiter de la neutralité espagnole, elle entendait bien que ce fût gratis, sans récompense d'aucune sorte. Charles III demanda à Louis XVI de lui transmettre les propositions, qu'il se chargerait de communiquer au cabinet de Saint-James. Le roi de France exigeait l'indépendance des treize provinces unies, le rappel des forces de terre et de mer, envoyées pour les soumettre; il réclamait, en outre, des conditions particulières pour Dunkerque et les pêcheries de Terre-Neuve. Almodovar (1) entretenait les espérances de son maître. Ce qui l'abusait, c'était le langage doux, honnête, humble même de lord Suffolk, chargé momentanément des conférences, à la place de lord Weymouth, provisoirement empêché. Ce dernier, mis au fait des conditions françaises, les repoussa avec hauteur. Le 14 novembre, l'ambassadeur Grantham remit une note, dans laquelle le gouvernement britannique refusait de rien entendre, au sujet de la France, tant que cette puissance ne retirerait pas son appui, aux colonies d'Amérique. L'orgueil anglais se révoltait, il rejetait, à la fois, les prétentions de notre cour et les pal- Prusse, entré en Bohême, souffrait de la goutte et se défiait de ses généraux. Joseph II ne voulait pas jouer, sur le hasard d'une bataille, la réputation militaire qu'il ambitionnait. De part et d'autre, on s'observait. Cette campagne provoquait les railleries des Parisiens qui l'appelaient : « La guerre des pommes de terre. » Marie-Thérèse, proche de sa fin, avait des scrupules de conscience : « Pourquoi, mandait-elle à Frédéric II, nous arracher, l'un à l'autre, nos cheveux blanchis par l'âge? »
(1) Danvila, t. V, p. 23 eiseq. — (Aff. étr., Espagne, t. DXCI, 4 novemt)re 1778.
liatifs de l'Espagne, qui s'efforçait d'obtenir des trêves à longs termes, d'une durée de vingt-cinq ou trente ans, pendant lesquelles les ressentiments s'assoupiraient. Mais le ministère britannique, satisfait de la prise de Sainte- Lucie, fier de la victoire de Campbell, dans la Géorgie, plein d'espoir, dans le succès partiel de ses quatre cents corsaires, n'entendait plus rien ménager. Charles III tenta, cependant, une nouvelle démarche. Sans consulter Louis XVI, il offrit à lord Weymouth une suspension d'armes indéfinie, avec la France, garantie par un désarmement général, effectué, dans le délai d'un mois, pour l'Europe, et de quatre, pour l'Amérique. Vergennes ne désavoua pas le roi Catholique, mais il tremblait que les Anglais fussent assez sages pour accepter ces propositions. « Combien ces gens sont durs à manier! » s'écriait Montmorin, exaspéré par ces lenteurs. Enfin l'arrogance anglaise mit un terme à nos anxiétés. Avant de quitter Londres, Almodovar laissa, à lord Weymouth, un long mémoire, qui contenait l'exposé de tous les griefs de Charles III. Le roi Georges chargea l'historien Gibbon de réfuter cet écrit (1).
(1) Danvila, t. V, p. 48 et 58. Record office, state papers, foreignSpain, t. CCVII, Florida Blanca à Almodovar, 20 janvier 1779; note d'Almodovar, !«■■ mars 1779; réponse anglaise, 16 mars.