CHAPITRE V
I. Impatience de Vergennes, plan d'Hamilton,le projet de débarquement, en Angleterre, enthousiasme en Espagne, la jonction des escadres, Cordoba, d'Orvilliers, rentrée à Brest, récriminations réciproques, importunité de d'Aranda, défiance du roi d'Espagne à son égard, l'idée d'un débarquement en Angleterre est écartée. — II. Gibraltar, tentatives pour bloquer la place et la prendre par la famine, Grillon, Alvarez de Sotomayor, Barcelo, blocus impraticable, sentiment de l'ingénieur Gautier; Rodney entreprend de forcer le blocus, opérations maritimes, tendant à fermer le détroit aux Anglais, défaite de Langara, Rodney part pour les îles. — III. Jonction de Solano et de Guichen, aux Antilles; hauts faits de Don Bernardo Galvez, gouverneur de la Louisiane; prise de la Mobile, de Pensacola; glorieuse conduite de son père au Guatemala, reprise de San-Fernando de Omoa, de San-Juan de Nicaragua.
Vergennes était à bout de patience. Il enrageait de voir gaspiller, en d'inutiles correspondances, en d'interminables pourparlers, un temps mieux employé, si on se fût emparé des flottes marchandes, parties des îles Sous le Vent, de la Jamaïque et de la Méditerranée, qui rentrèrent paisiblement (1), rapportant, en Angleterre, des cargaisons de plusieurs millions sterling, tandis que les matelots, qui les montaient, prenaient place sur les navires
(1) Aff. étr., Angleterre, t. DXXX. Escarano à Florida Blanca, 10 juillet 1778, annonce ce retour. Vergennes fait allusion à cet événement dans sa lettre du 2'i décembre 1778. (Aff. étr., Espagne, t. DXCI.)
de l'Etat dont ils complétaient les équipages. Combien de pareils gages eussent été précieux, pour adoucir l'humeur des ministres anglais et les rendre plus conciliants! Mais il était inutile de revenir sur le passé, et, puisque le roi Catholique était rebuté par tous les mécomptes, qui ne lui avaient pas été épargnés, puisque le P. Joaquin Eleta avait fait taire les scrupules de son pénitent, il fallait profiter de ces velléités belhqueuses, pour continuer, avec l'Espagne, des plans, profitables aux deux couronnes. Quel champ d'action serait préféré par Charles III? Enverrait-il ses vaisseaux, dans le golfe du Mexique, ou du côté de Gibraltar, ou sur les côtes de l'Angleterre? Le blocus de Gibraltar fut décidé et la cour de Madrid se prononça pour une descente en Grande-Bretagne. Mais, avant de rien combiner, Charles III voulut conclure un traité secret avec la France. Le Pacte de famille lui semblait devenu caduc et il nourrissait, contre notre pays, des griefs qu'il ne cessait de répéter, lorsque notre conduite excitait son mécontentement. L'examen de ce contrat (1), signé au mois d'avril 1779, porte la trace de la défiance, qui animait le roi d'Espagne, envers son neveu. On y remarque la crainte de l'égoïsme français, qui compromettrait Charles III, pour l'abandonner, après s'être servi de ce prince, comme d'un épouvantail, contre les Anglais. Le théâtre des prochaines hostilités était prévu, les territoires convoités étaient énumérés; quant à l'indépendance américaine, on ne la mentionnait qu'accessoirement, sans la reconnaître : on s'engageait, seulement, à unir les forces espagnoles à celles de la France.
Ces négociations se poursuivaient, dans le plus grand secret (2). L'ambassadeur Aranda ne les connaissait
(1) DoNiOL, t. III, p. 755. Aiï. étr., Espagne, t. DXCIII, f° 111. Sur les sentiments antianglais du confesseur, voir Espagne, t. DLXXXIX, f« 127.
(2) Aff. étr., Espagne, t. DXCIII, 18 mars 1779. M. le marquis d'Almodovar est le premier à qui Florida Blanca cherche à faire illusion, afin que.
même pas et Almodovar n'avait pas encore quitté Londres. La cour de Vienne voulut s'interposer; le refus, qu'elle essuya, éveilla l'attention de l'Europe, qui ne soupçonnait pas une aussi prochaine rupture. On s'en doutait si peu, même à Paris, que le public se permettait des propos assez libres, contre le roi d'Espagne, lui reprochant l'abandon où il nous laissait, au moment même où s'échangeaient, entre les ministres des deux cours, des projets sur une attaque contre Spithead et Torbay. Ce plan, rédigé par un habile marin, nommé Hamilton, passé du service de l'Angleterre à celui de la France, ne fut pas adopté (1), Les deux puissances convinrent d'une tentative sur l'île de Wight.
Cet endroit présentait l'avantage d'être presque sans défense. Sa fertilité, l'abondance des comestibles permettaient de nourrir les troupes, qui s'y concentreraient, pendant que la flotte combinée contiendrait les vaisseaux anglais, dans le port de Spithead, ou les forcerait à rentrer dans Portsmouth. Il serait alors facile d'amener l'armée du côté de Gosport. Rien ne couvrait, de ce côté, la ville et l'arsenal de Portsmouth. Avec des boulets rouges et des bombes, on incendierait cette place. En admettant même qu'on n'obtint qu'un demi-succès, cette attaque répandrait la consternation, en Angleterre. Son commerce souffrirait nécessairement de notre domination, dans la Manche, et, les moyens lui manquant, pour continuer la guerre, elle devrait, ou recevoir la paix aux conditions qu'il nous plairait de lui imposer, ou se résoudre à une banqueroute.
Quarante mille Français attendaient, en Bretagne et à Dunkerque, l'ordre de s'embarquer. Trois cents bâtiments étaient frétés, pour les transporter. La flotte com-
trompé lui-mêmo, cet ambassadeur soit plus impénétrable, aux yeux du ministère anglais.
(1) DoîîiOL, t. III, p. 650. — Aff.étr., Espagne, t.DXCII,12févrierl779.
binée consistait en soixante-six vaisseaux de ligne, sans compter un grand nombre de frégates et de navires plus légers. Celle des Anglais ne possédait que trente-six vaisseaux. Le chef de l'expédition était le comte d'Orvilliers, tout illustré encore du récent combat d'Ouessant.
Les imaginations se grisèrent, par l'espérance d'un succès (1). Les présages, pour l'Espagne, n'étaient-ils pas plus favorables qu'en 1761? Plus d'ennemis à l'ouest de la Péninsule, puisqu'un traité avec le Portugal venait d'être signé; plus de pirates marocains, excités sous main par l'Angleterre, puisque l'amitié régnait entre l'empereur musulman et le roi Catholique, après la rude leçon donnée, aux Maures, à Melille et au Pefion de Vêlez. Les scrupules du roi, la circonspection qu'il avait apportée à se décider, garantissaient, auprès de ses sujets, la justice de sa cause. Le prestige moral que Charles III exerçait était considérable. Si le souverain rompait avec les Anglais, il fallait que ceux-ci l'eussent gravement offensé. Dès lors, le patriotisme espagnol, dans un instant d'enthousiasme, oublia ses anciennes sympathies pour la Grande-Bretagne (2). Le clergé, les municipalités, les simples particuliers voulurent participer à une guerre aussi légitime et qui promettait d'être glorieuse. Tous rivalisèrent de désintéressement, offrant de l'argent, des matières premières, du vin, des provisions, des bestiaux. Plusieurs malades, sur le point d'expirer, imitèrent la générosité patriotique de ce député des Gremios, Don Juan-Antonio de los Héros, qui légua à l'Etat 30,000 ducats, pour combattre les Anglais, lies mendiants, eux-mêmes, sacrifièrent les quelques réaux,
(1) Ferrer del Rio. t. IIÎ, p. 275.
(2) Il y eut tout un bouleversement économique, par suite des prohibitions des marchandises anglaises. Montmorin signale, au !''■' juillet 1779, les règlements, édictés à ce sujet. (Aff. étr., Espagne, t. DXCIV, f° 152.) — L'interdiction de la morue, dans la Péninsule, fut, par cet unique article, une perte, pour les Anglais de 10 millions de livres. (Même source, f" 166.)
reçus en aumônes, et firent célébrer des messes, afin d'appeler la protection du Ciel, sur les armes espagnoles.
Il eût fallu, pour réussir, plus d'accord entre les amiraux, et, surtout, plus de célérité.
Le chef de l'escadre espagnole était Don Louis de Cordoba, marin vieilli etusé. D'Orvilliers arriva le 20 juin à l'île de Sizarga, point indiqué pour la jonction des deux flottes. Il attendit, en vain, pendant plus d'un mois. « Il n'est pas permis de jouer ainsi à croix ou à pile les armées navales des deux couronnes », mandait Vergennes, plein d'anxiété, à Montmorin (1). Les Anglais mettaient à profit ce délai pour fortifier l'île de Wight ainsi que Gosport. L'invasion devenait chaque jour plus difficile, et, en France, on commençait à douter du succès.
Ce qui fit surtout échouer l'entreprise contre l'Angleterre, ce fut l'habileté de l'amiral Hardy. Malgré l'infériorité de ses forces, il n'adopta pas le parti désespéré de se retirer dans quelque port. Il sortit, au contraire, de la Manche. Tandis qu'il naviguait au large, libre de ses mouvements, d'Orvilliers le croyait enfermé à Plymouth et dirigeait toute sa manœuvre, pour l'y bloquer. Pendant trois jours, l'armée combinée resta en vue de cette ville, au grand effroi des habitants, car, par une négligence, inconcevable de la part des Anglais, la place n'était pas en état de défense. Le 31 août, Hardy parut avec sa flotte, près des Sorlingues, et gagna l'entrée de la Manche. M. d'Orvilliers se mit à sa poursuite, mais les vents changèrent; il abandonna la chasse et rentra à Brest (2). ■ ■' ■ ^cM
En France, on blâma très haut la conduite de cet officier. On accusa sa timidité; on expliqua son manque
(1) Aff. étr., Espagne, t. DXCIV, 26 juin 1779, 29 juillet 1779. L'escadre de Cadix signalée au cap Finistère le 22 juillet. De Vergennes à Montmorin, 30 juillet.
(2) Aff. étr., Espagne, mémoires et documents, t. CLXXXVIIL Mémoire sur la guerre d'Amérique, année 1779.
LKS HOSTILITES lH
de résolution par l'abattement, qui suivit la mort de son fils, enlevé par la maladie, dans le courant de la campagne. D'Orvilliers se justifia, par la disette d'eau, le manque de vivres, la mauvaise santé des équipages. A peine dans la rade, dès le 14 septembre, il donna sa démission et fut remplacé par Du Chaffault.
D'Orvilliers passait pour un très bon manœuvrier (1), qui excellait à faire évoluer ses navires et à les aligner. Mais sa stratégie de parade répondait mal au coup d'audace, que l'on attendait de lui. Peut-être un marin, moins homme de métier, un téméraire, comme d'Estaing, eût-il mieux réussi, en risquant la chance d'un débarquement, devant^ Plymouth, qui, par hasard, se trouvait dégarnie. Le chagrin, la fatigue d'une longue croisière et les soucis d'une armada, aussi formidable que difficile à manier, furent .cause de l'échec final. Les navires espagnols marchaient mal, beaucoup de leurs officiers laissaient à désirer. Il avait fallu remplir les cadres de jeunes gens, sans instruction, sans application, parvenus, en très peu de temps, de l'état de garde-marine au grade d'enseigne (2). Quant aux équipages, pour les compléter, on fut obligé d'y incorporer des forçats. L'ensemble ne valait pas grand'chose; les bons marins, en général, se dérobaient au service de l'Etat et s'engageaient sur des bâtiments de commerce ou de pêche. L'inscription maritime, pour la Péninsule, présentait une source d'abus, car elle com-
(1) LA.c.ouE-CiAYEi-, la Marine militaire de la France sous le règne de l.vuis XV, p. 405. Aranda, dans une lettre du 5 septembre 1779 à Florida P.lanra (Madrid, archive historico, Estado leg. 4116), trace de d'Orvilliers an portrait assez élogieux.mais l'accuse d'être trop timide, et prétend qu'il laissa passer les trois flottes marchandes qui, en 1778, entrèrent si facilement en Grande-Bretagne. Il lui préfère Du Chaffault, moins bien élevé que d'Orvilliers, moins savant dans son art, mais plus homme pratique : « No es lucido en su explicacion ni cientifioo teorico como Orvilliers.pero pasa por mas oficial de operacion y hecho a los disgustos de la mar, con resolucion conocida para obrar. ';
(2) Mémoire du chevalier de Bourgoing (Aff. étr., Espagne, t. DXCIII,. f° 73), et rableaujle l'Espagne, t. II, éd. de 1803, p. 126.
prenait beaucoup de gens, complètement étrangers à la navigation, qui se faisaient porter sur les registres, pour jouir des prérogatives, attachées au titre de matelot classé. Enfin, les états-majors des deux nations ne s'accordaient pas entre eux. M. de Castejon, ministre de la marine, devenant l'écho de ses subordonnés, représenta à Montmorin que la tactique française lui paraissait bien compliquée. Don Louis de Arce, chargé de la division du Ferrol, feignit de ne pas comprendre ses instructions et ne voulut pas rallier le pavillon du comte d'Orvilliers. Il fallut le destituer de son commandement et le remplacer par Solano.
Le seul trophée, ramené à Brest, fut un vaisseau anglais, V Ardent, qui se fourvoya dans la division de Latouche- Tréville. Les équipages, ravagés par le scorbut, perdirent beaucoup de monde, et trois nouveaux convois, venus des Indes orientales et occidentales, rentrèrent sans obstacle.
Avant même le retour de la flotte à Brest, d'Aranda s'agitait, auprès des ministres français, et importunait Vergennes de son humeur difficultueuse et opiniâtre. Son avis était que l'on reprît la mer, le plus tôt possible, pour une campagne d'hiver. Il rédigea, dans ce sens, un plan dont Montmorin eut connaissance et qu'il soumit à Charles III, sans toutefois lui en révéler l'auteur. Il s'agissait d'attaquer Falmouth et de l'occuper, pendant l'hiver. L'escadre du comte d'Orvilliers croiserait des Sorlingues à Ouessant; celle de Gordoba, du cap Clear aux Sorlingues, fermant la Manche, le canal de Bristol et celui de Saint-Georges. La mer ainsi dégagée, M. de \^aux, général des troupes de terre, aurait tenté une entreprise contre la citadelle, l'arsenal et le port de Plymouth.
Le roi d'Espagne étudia, en conscience, ce qu'on lui présenta. Lorsqu'il rendit ce travail à l'ambassadeur, il ne répondit que par ces mots : u Si ces idées viennent
de VOS officiers, je n'ai rien à dire; mais écrivez à M. de Vergennes, de ma part, qu'il prenne bien garde de se livrera celles d'Aranda. Celui-ci a la tête pleine de projets et ne vient à bout de rien, à force d'en changer. C'est ce qui est arrivé en Portugal, lorsqu'il commandait mon armée. Que ceci reste entre le roi, votre maître, M. de Vergennes et vous, continua Charles III; mais, soyez-en persuadé, d'Aranda est capable, par amour-propre, de vouloir tout changer, pour pouvoir dire ensuite que tout allait de travers, lorsqu'il n'était pas consulté et qu'il n'a été conçu de plan raisonnable que depuis que le sien est adopté (1). »
Le roi Catholique se défiait, on le voit, de son représentant à la cour de Versailles. Celui-ci, du reste, par le ton tranchant de ses dépêches, par son insolence, à l'égard de Florida Blanca, ne réussissait qu'à irriter son maître et à se l'ahéner davantage. D'Aranda se comporta, avec si peu de mesure, que le ministre des affaires étrangères, à Madrid, n'osait plus montrera Charles III les lettres, que lui adressait, de France, l'ambassadeur, car il craignait un éclat, et parce qu'il entendait vider seul la querelle, d'homme à homme. Le beau rôle resta à Florida Blanca. Un jour, il prit la plume et, dans un billet particuHer, adressé à d'Aranda, il se déchargea de tout ce qu'il gardait sur le cœur. Il terminait par ces paroles qui provisoirement coupèrent court aux taquineries : « Laissons aux femmes et à ceux, qui ont moins d'esprit que nous, toute^ces petites picoteries, qui ne servent qu'à nous aigrir, tandis que nous devons nous occuper uniquement de la gloire et du service de notre maître (2). »
A Brest, la flotte française, avec ses vaisseaux, fatigués d'une longue croisière et ses équipages, décimés .par le scorbut, ne se souciait guère de repartir. On trouvait
(1) Aff. étr. Espagne, t. DXCV, Monlmorin à Ycrf;onnos, 21 août 1779.
(2) AfT. étr., Espagne, t. DXCV, f" ir.4.
m RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE
qu'il était fâcheux d'employer les réserves, de nos magasins, au profit des navires espagnols (1), assez mal équipés d'ailleurs, malgré la lenteur qu'ils avaient mise à se préparer (2). On se montrait d'autant plus chiche à leur égard que notre arsenal paraissait fort dégarni. Le plan de la descente en Angleterre ayant échoué, nos officiers généraux n'y voyaient plus que des obstacles et lui reprochaient d'être plus avantageux aux Espagnols qu'aux Français. La guerre, en effet, portée dans la Manche, libérait de tout danger les côtes de la Péninsule, et, si l'expédition était onéreuse, la France, chargée de réunir les troupes de débarquement, supportait la plus grosse part des frais et des périls. Les explications, entre Vergennes et d'Aranda, furent quelquefois assez vives. Un jour, notre ministre, à bout de patience, las de répéter des arguments, qui ne portaient pas, de faire valoir l'épidémie, qui sévissait en Bretagne et empêchait le recrutement, éconduisit l'ambassadeur par une boutade d'assez mauvais goût, eu égard surtout au caractère susceptible du personnage.
(1) Archive historico de Madrid, Estado leg. 4116. M. de Sartinc à M. de la Porte, 29 septembre 1779. Mauvais état des navires espagnols, qui demandent à remplacer leurs basses vergues; disette de ces choses à Brest, depuis le combat d'Ouessant.
(2) Madrid, archivo historico, Estado leg. 4116. Sartine à Vergennes, 4 octobre 1779: «Il a fallu leur fournir plus de 30 câbles, un poids d'environ 2 à 3 millions (?) de cordages, des mâtures et des voiles, dont ils étaient totalement dépourvus. » Quant aux besoins des équipages espagnols, ils variaient, suivant que les matelots étaient recrutés dans telle ou telle province: il convient de citer les détails suivants que donne Don Miguel Gaston et qui sont assez pittoresques (même source, Brest, 28 octobre 1779) .- « Pour les vêtir, il y a une grande inégalité et qui résulte de la diversité de caractère de nos provinces. Les Catalans, même pour travailler, font difficulté de quitter leurs chupas (vestes à manches) et ont bien soin d'en être pourvus. Les Valenciens couvrent leur corps, mais, à force de vivre à la pêche ou dans les rizières, ils ne sentent pas les intempéries, lorsqu'ils sont déchaussés et ne savent pas marcher s'ils se chaussent. Les Andalous, amis d'un jour de noce, quand on les paie, pensent peu à ce qui leur manquera d'argent pour s'habiller: et, quant aux Galiciens, bien qu'ils se refusent d'acheter des vêtements neufs, ils sont tout de même habillés, à force de mettre des pièces. De sorte que, suivant que l'ensemble des matelots est de telle ou de telle province, la nécessité de les habiller se fait plus ou moins sentir, s
« Ne faut-il pas, lui dit-il, en le congédiant, que nos matelots aillent faire des enfants chez eux (1)? » Aranda prit mal la plaisanterie et s'en montra blessé. Mais comme le comte Du Cliafïault, de Vaux, Guichen, de Arce, Gaston et Cordoba étaient d'accord, dans un conseil de guerre, tenu le 4 octobre, pour reconnaître que, par suite des brusques sautes du vent, à cette époque de l'année, dans cette rade, il était fort difTicile de pouvoir fixer une date certaine à une nouvelle entreprise de V armada combinée, l'Espagne, jusqu'alors préoccupée uniquement d'une descente en Angleterre, se dégoûta subitement de cette opération et ne songea plus qu'à recouvrer Gibraltar.
Il fut convenu que Don Louis de Cordoba retournerait à Cadix, avec une partie de la flotte espagnole, tandis que Don Miguel Gaston, avec le reste des vaisseaux, hivernerait à Brest.
Depuis que Gibraltar était tombé au pouvoir des Anglais (2), l'Espagne ne songeait plus qu'à recouvrer ce rocher, soit par la force, soit par des négociations diplomatiques. C'était une blessure sanglante, qu'elle gardait à son flanc et que l'Angleterre refusait de guérir.
Au commencement de 1766, le duc de Crillon (3), qui
(i) Ce propos est rappelé par Montmorin longtemps après, le 20 juillet 1780. Il voulait montrer, clans cette dépêrhe, combien cette plaisanterie, grossie pard'Aranda.avait fait une fâcheuse impression, sur le roi d'Espagne. Ce prince en concUnit qu'on traitait en riant, chez les Français, les affaires les plus intéressantes. (Aff. étr., Espagne, t. DXCIX, f° 204.)
(3) Né en 1718, mort en 1796. Fit sous Villars la campagne de 1734 en Italie, combattit avec le duc d'Harcourt.en Bavière, en 1742. Après avoir