‹ Règne de Charles III d'Espagne, 1759-1788Chapitre 8 sur 42 · II · texte numérisé non relu

II

était passé au service de l'Espagne, fit un jour sa cour à Charles III et lui demanda de l'employer, lorsqu'il songerait à reprendre cette place. Pour mériter cet honneur (1), il rappelait qu'il avait participé à plus de quatorze sièges, tels que ceux notamment de Pizzighettone, de Tortone, de Fribourg en Brisgau. Charles III le remercia de son zèle et lui dit gracieusement, qu'à la première guerre avec l'Angleterre, ce serait à lui et à nul autre qu'il réserverait d'attaquer Gibraltar. Cependant, en 1779, Crillon ne fut pas choisi, pour diriger les opérations. Il est vrai que l'on songeait moins à une action vigoureuse qu'à un blocus. On croyait réussir facilement, car, d'après les renseignements recueillis, sir Georges Elliot, le gouverneur, ne possédait que quatre mois de vivres, pour une garnison de 3,800 soldats et une population de plus de 3,000 personnes, tant hommes que femmes et enfants.

Le commandant en chef des troupes de terre, au nombre de 8,000 hommes, fut Don Martin Alvarez de Sotomayor, assisté de Don Juan Caballero, en qualité de quartier maître général; de Don Antonio Oliver, major général de l'infanterie; du marquis de Arellano, maréchal des logis; de Don Rudesindo Tilly, commandant l'artillerie. Du côté de la mer, le blocus fut confié à Don Antonio Barcelo (2), marin d'un courage et d'une expé-

été à Fontenoy et au siège de Namtir, il fut nommé maréclial de ramp. Il assista aux batailles de Raucoux et de Rosbach. Par dépit de perdre le commandement de Boulogne, de l'Artois et de la Picardie, il entra au servies de l'Espagne, en 1762. Ancien amuseur de Louis XV et de Mme de Pompadour. il avait dépensé, sans compter, et mangé plusieurs fortunes, la sienne et celle de ses deux premières femmes: il était harcelé par ses créanciers, lorsqu'il passa à la cour de Charles III. (Voir Bouegoing, 7ableau de VEspagne moderne, t. II, p. 79, édition de 1808.) L'auteur, parlant des mémoires, laissés par îe duc, écrit : « On y retrouve sa franche loyauté, sa bonté sans apprêts et jusqu'à l'aimable désordre de ses pensées. » {Voir également Mémoires du duc Des Cars, t. F^ p. 262.)

(1) DAN\aLA Y COLLADO, t. V, p. 86.

(2) Fernan Nu.nez, Compendio, t. II, p. 2, et Aff. étr., Es;)agne, t. DXCV, f<>3.

rience remarquables, qui devait sa fortune militaire à ses actes de valeur, puisque, à l'origine, simple capitaine du chébec, chargé de la poste, à Majorque, il devint, à la suite de prises remarquables, faites au détriment des pirates marocains, lieutenant général, quoiqu'il ne sût pas même signer son nom.

Le 10 juillet 1779, une circulaire fut adressée aux membres du corps diplomatique, les prévenant que, désormais l'accès du port de Gibraltar était interdit à tout bâtiment de guerre ou de commerce.

Mais ce blocus n'était pas assez étroit, pour empêcher les secours de pénétrer, dans la place. Sir Georges Elliot était si actif qu'il ne laissait aucun repos aux assiégeants, les harcelant, sans cesse, dans leurs propres ouvrages; de sorte qu'obligés à leur tour de se défendre, au lieu d'attaquer, ils ne causaient pas beaucoup de dommage à la forteresse, qu'ils se proposaient de prendre. L'ingénieur militaire Gautier (1) reconnaissait combien il était diffîciie d'empêcher le ravitaillement. Dans sa correspondance, on retrouve une observation qui est reproduite dans les mémoires Des cars : c'est que les vents facilitaient l'entrée du détroit à tout bâtiment, qui venait de l'Océan, tandis qu'ils paralysaient, au contraire, les navires, stationnés dans la baie d'Algésiras.

On apprit, en Espagne et en France, que l'Angleterre équipait vingt-quatre vaisseaux de ligne, dont le commandement serait confié à Rodney, afin de secourir

(1) Aff. étr., Espagne, t. DXCVI, f» 187. Se référer également aux Mé»toires du duc Des Cars, t. I-'', Paris, 1890, p. 228. Des Cars cause avec le comte d'Artois, qui partait, comme volontaire, au siège de Gibraltar; et, comme il avait été marin, il était beaucoup plus savant que le prince et ses aides de camp : « Ces MM. n'avaient, écrit-il, aucune connaissance de la marine, ni d'Algésiras, ni do Gibraltar... Sur une carte, toutes les aires de vent étaient marquées... Je leur comptai tous les vents par lesquels les Anglais venant de l'Océan pouvaient entreret mouiller à la pointe d'Europe, sans qu"un seul vais.seau de l'e-scadre combinée pût s'y opposer et pût même appareiller. »

Gibraltar. Cette entreprise paraissait très hardie, presque impraticable. Il y avait d'abord à éviter la flotte de Brest, avec les vingt navires espagnols, restés dans ce port, sous la direction de Don Miguel Gaston. Quand bien même l'action ne serait pas décisive, Rodney en sortirait assez maltraité pour être anéanti, par les deux escadres combinées de Langara et de Cordoba, qui le guettaient, au détroit de Gibraltar. A Versailles, on ordonna de faire sortir de Brest tous les vaisseaux, en armement. Un obstacle insurmontable s'opposa à cette mesure : le renvoi des matelots dans leurs familles, à l'entrée de l'hiver. M. de Sartine (1), notre ministre de la marine, déclara donc que, d'après les recensements, l'appareillage de la flotte était impraticable, et l'on fut obligé de ne mettre à la mer que quatre vaisseaux français aux ordres de M. de Bausset. Vergennes essaya officiellement de justifier notre inaction; mais, en confidence, il avouait sa confusion, lorsqu'il apprit que rien n'était prêt. Aussi, Don Miguel Gaston et d'Aranda, témoins de la faiblesse de M. de Sartine, qui ne parvenait pas à se faire obéir, ne l'épargnaient guère dans leurs écrits, et leurs accusations se répétaient devant Montmorin, tout frémissant de ne pas pouvoir les réfuter (2).

Les Anglais eurent donc assez de témérité et de bonheur pour affronter, avec succès, les dangers d'une longue navigation, pendant une saison défavorable. Ils ne furent inquiétés ni devant Brest, ni devant Cadix. Le mauvais temps, funeste aux Espagnols et aux Français, secondait la hardiesse de Rodney. Cordoba avait voulu joindre Don Juan de Langara, qui venait au-devant de lui de l'autre côté du détroit, mais il ne put l'atteindre. Une tempête rejeta ce dernier dans la Méditerranée et il dut aller se réparer à Carthagène. Cordoba resta au large,

(1) Aff. i'îr.,riu'Tiioirt'S el docum, Espagne, t. CLXXXVIII, annéel 780.

(2) Aff. étr., Espagne, t. DXCVII, f° 28.

aux environs du détroit, et faillit être jeté à la côte. Fort maltraité, il fut obligé de se rendre aux conseils de Florida Blanca et rentra à Cadix, pour se refaire. Langara, qui venait à sa rencontre, se trouva subitement en face de Rodney (1).

Un temps sombre, une brume épaisse, qui fermait l'horizon, facilitèrent la surprise. La bataille s'engagea entre les caps Spartel et Trafalgar (2). L'ennemi s'avançait sur deux ailes, pour entourer les Espagnols. Langara n'avait que neuf vaisseaux de ligne et deux frégates. Il fit signe à ses capitaines de gagner le port le plus voisin. Le mouvement s'effectua, mais pas assez promptement pour que le San-Domingo évitât l'abordage. Trois jours auparavant, un violent coup de vent lui avait détruit sa grande vergue. Son capitaine, Don Ignacio Mendizabal, passait pour un des hommes les plus courageux de la marine espagnole. Il était ami de Fernan Nunez, ambassadeur à Lisbonne. Quelques mois plus tôt, s'entretenant avec lui, il lui avait dit : « Il n'y a pas de danger que les Anglais me prennent, parce que, ou ce sera moi, qui les prendrai, ou ils me feront sauter, avant que je ne me rende. » Ces paroles énergiques ne furent pas, dans sa bouche, une vantardise, car, après un feu assez vif, on entendit une violente détonation, et le San-Domingo, qu'il montait, disparut, au milieu d'un tourbillon de fumée.

Les deux frégates espagnoles Santa-Cecilia et Santa- /?05a//r/, les vaisseaux San~Lorenzo2iSan-Agusti}i,îi''éQ\\Si^pèrent, grâce à la légèreté de leur marche. L'ennemi put assaillir le reste des vaisseaux, avec des forces triples. La Princesa se défendit contre trois bâtiments anglais; de même le Diligente, et ainsi des autres. Le Fenix, à bord duquel Charles III était venu de Naples à Barcelone, résista pendant six heures. C'était à son bord que

(1) IG janvier 1780.

\ (2) Ferrer del Rio, t. III. p. 294 et seq.

se trouvait Langara. Malgré toute cette canonnade, il y eut peu de morts, une centaine de blessés, tout au plus, parmi lesquels le chef de l'escadre, atteint à la tête et à la cuisse, lorsque les Anglais le firent prisonnier.

Presque tous les vaisseaux se rendirent, après une défense d'environ deux heures. Le San-Jiilian, que commandait le marquis de Médina, avait été attaqué par le Royal-Georges. Le capitaine espagnol perdit connaissance, au moment où l'on amena son pavillon, affaibli qu'il était par ses blessures. Mais il réussit à se libérer d'une manière singulière. L'état de la mer ne permit pas de transborder son équipage, et, seuls, quelques officiers anglais, accompagnés des hommes indispensables à la manœuvre, passèrent sur le San-Julian. Au milieu de la nuit, la tempête devint plus forte; les Anglais se crurent perdus, parce qu'ils ne connaissaient pas les parages, et supplièrent Médina de les guider. Il n'y consentit que s'ils se reconnaissaient ses prisonniers. Ayant obtenu leur consentement, il ramena son vaisseau à Cadix, où il retrouva le San-Eiigenio,(\w\'&' éioii délivré de la même manière, les frégates et les autres bâtiments, qui avaient fui dès le commencement de l'action. Rodney avait capturé le Fenix, la Princesa, le Diligente et le Monarca. Ce fut en remorquant ces prises que l'amiral anglais entra glorieusement, dans le port de Gibraltar, apportant des vivres et des renforts. Sans perdre de temps, il s'occupa de ravitailler Minorque et de réparer ses avaries.

Charles III récompensa tous les officiers présents à cette action. Don Juan de Langara devint lieutenant général, tous les capitaines de vaisseau furent promus brigadiers. Les familles de ceux qui périrent sur le San- Domingo eurent des pensions viagères. Notre ambassadeur se moqua de cette promotion en bloc. « Je ne sais, disait-il, ce que Sa Majesté Catholique fera pour ceux

qui lui gagneront des batailles, s'il traite, ainsi, ceux qui les perdent (1). »

La nouvelle de cette catastrophe répandit la consternation dans la Péninsule. Le peuple se déchaîna, avec violence, contre le ministère et contre la France. Son humeur se manifesta par des propos et des placards fort insolents. Le roi interpella un jour Montmorin et lui reprocha (2) publiquement notre conduite.

Restait la ressource d'arrêter Rodney, lorsqu'il quitterait Gibraltar. Dès les premiers jours de février 1780, Don Miguel Gaston et de Bausset entraient à Cadix, assez mécontents l'un de l'autre. Ce dernier, en particulier, ne tarissait pas contre l'incurie de nos alliés (3). Ce défaut, naturel aux Espagnols, s'augmentait encore par le manque de surveillance et la décrépitude du chef suprême. On accusait Cordoba de sénilité. Il passait, parait-il, son temps d'une manière qui convenait plus à un moine qu'à un amiral, entendant plusieurs messes par jour, dévidant des rosaires et répétant avec une douceur angélique:« Patience! Les Anglais sont heureux aujourd'hui, demain ce sera notre tour. » Ce portrait ressemble trop à une caricature pour être exact (4). Mais

(1) Aiï. éir., Espagne, t. DXCVH. 20 fr^vrier 1780.

(2) Même source, 26 janvier 1780.

(3) Aiï. étr., Espagne, t. DXCVIL f" 93. Extrait de la lettre de M. le chevalier de Bausset à M. de Montmorin, 7 février 1780 : « Je ne rendrais pas justice à la vérité si je ne vous disais pas que M. de Gaston est un boa général et que ce n'est pas sa faute si son escadre a si mal navigué et si mal manœuvré. Si ses ordres et ses signaux avaient été exécutés, nous aurions marché avec le plus grand ordre. Mais il n'a pas été obéi une fois. C'est un homme do talent et de mérite, mais il aurait besoin d'être mieux secondé. 11 a avec lui M. de Mazarredo qui est son major et qui est un homme de la première distinction dans cette place. On ne peut joindre plus de lal.^nt et plus d'activité. »

(4) Ferrkh DEL Rio, t. 111. p. 302, note. A côté de ces critiques, il faut, pour être impartial, constater en quels termes Florida Pdanca prenait la défense de Cordoba, 27 novembre 1770, lettre à d'Aranda : « Cordoba arriva en vue de Cadix le 19 de ce mois et allait se poster à l'entrée du détroit sans demander des vivres ou des munitions, malgré les récentes tempêtes qu'il a éprriiivées dans sa navigation. Il me iu\raît que ce vieillard est plus

plus d'énergie de la part de ce personnage aurait démenti les anecdotes, plus ou moins controuvées, répandues par ses ennemis. Il fallait ne pas laisser Rodney sortir tranquillement de Gibraltar avec ses prises et douze bâtiments de transport, tandis que cinquante navires de guerre restaient à Cadix, impotents et inutiles. L'amiral espagnol n'ordonna même pas à une frégate de suivre, à distance, le convoi britannique, pour observer sa route.

Un des collègues de Florida Blanca, le ministre des Indes, M. Galvez, désirait fournir à son neveu, gouverneur de la Louisiane, l'occasion de se distinguer (1). Aussi soutenait-il à la cour de Madrid qu'il valait mieux combattre les Anglais en Amérique que dans la Manche. A force d'intrigues, il parvint à obtenir de Charles III qu'une escadre, commandée par Don José Solano, irait rejoindre aux Antilles une flotte française, sous les ordres de Guichen. Le but essentiel de l'expédition était de

courageux et plus palient que ces MM. de Brest. Je vous assure bien que je ne les incrimine pas, mais je ne peux m'empêcher de m'étonner que l'on n'ait vu de leur part ni une idée, ni un projet, ni une seule lettre de ces généraux ou de leurs subordonnés qui concourût à avancer, améliorer, cori'iger ou suggérer 'les moyens d'une agression, d'une attaque, d'une entreprise, d'une sortie, etc. Tout au contraire, il n'a été question que de risques, de nécessité de se retirer, de se tenir tranquille, de se refaire, do demander à droite et à gauche, de se montrer désireux de la paix, et de passer le temps au port. »

(1) Âiï. étr., Espagne, mémoires et documents, t. CLXXXVIII, année 1780, et correspondance de Guichen et de Solano, du 14 mai au 19 juillet 1780. ^Documents appartenant à M. le comte de Lauzanne, arrière-petit-fils de Guichen, aimablement communiqués par M. le comte Marc de Germiny.)Le roi Charles ÎII récompensa Don José Solano au retour de cette campagne en lui conférant le titre de marquis del Real- Socorro.

recouvrer la Floride. L'escadre de Solano se composait de 12 vaisseaux de ligne, de 3 frégates, d'un paquebot, et de 114 bâtiments de transport, ayant à leur bord plus de 10,000 hommes. Guichen avait livré aux Anglais trois combats le 17 avril, le 15 et le 19 mai. Il réparait ses avaries à la Martinique quand Solano le fit prévenir de son arrivée prochaine. La jonction des flottes françaises et espagnoles nous assurait sur l'ennemi une supériorité numérique, qui jeta l'alarme, parmi les négociants britanniques. Fort heureusement pour eux, les deux chefs ne purent combiner une action commune. Guichen désirait mettre ses navires en état de retourner en Europe, Solano ne songeait qu'à sauver son convoi. Il refusa, en conséquence, de se prêter à une opération, que Guichen lui proposait contre Saint-Christophe, pour s'emparer de nombreux navires marchands, qui s'y trouvaient réunis. Il prétexta la maladie de ses équipages et le manque de vivres, pour gagner la Havane, où il arriva au commencement d'août. Ce que signalait l'amiral espagnol n'était pas dépourvu d'exactitude, mais la responsabihté de cette disette incombait à ses officiers qui, mal payés, par leur gouvernement, encombraient leurs vaisseaux de pacotilles, qu'ils vendaient à leur profit (1).

Il sembla un instant que la fortune, jusqu'alors contraire aux armes espagnoles, voulût se montrer un peu souriante. Don Louis de Cordoba croisait, entre les caps Sainte-Marie et Saint- Vincent, lorsqu'il reçut un ordre de Florida Blanca, remplaçant provisoirement, au ministère de la marine, M. de Castejon, indisposé. Il lui était ordonné d'aller aussitôt aux Açores surprendre deux convois anglais, l'un à destination de la Jamaïque, l'autre frété pour les Indes orientales (2).

Le 9 août, la flotte espagnole réussit à capturer soixante

(1) Aiï. élr., Espagne, t. DCI, f" 163.

(2) Ferrer del Rio, t. III, p. 309 et seq.

d5i RÈGNE DE CHARLES III D'ESPAGNE

de ces navires. Ce succès priva les sujets britanniques, qui se battaient en Amérique, d'un renfort de trois mille hommes, de vêtements, d'armements, de voiles et d'agrès.

En Amérique, les hostilités avaient commencé contre les Anglais dès l'année 1779, aussitôt que les nouvelles de la déclaration de guerre furent parvenues aux Espagnols. Elles s'étendirent sur tous ces territoires du continent, où les sujets de la Grande-Bretagne avaient des établissements, depuis les Mosquitos jusqu'à la Floride. Ce fut d'abord Don Roberto de Rivas Bétancourt, gouverneur intérimaire de Campêche, qui expédia de Bacalar deux petites troupes, l'une sous le commandement du colonel Don José Rosado, qui s'empara de Cayo- Cozina, le meilleur établissement britannique près de Rio-Hondo; l'autre, aux ordres du colonel Don Francisco Piheiro, qui, après avoir achevé la ruine des comptoirs de Rio-Hondo, parcourut victorieusement toute la province de Campêche, d'où il chassa les Anglais.

De son côté, Bernardo Galvez (1), gouverneur de la Louisiane, enlevait, au mois d'août 1779, Manchak, fort situé à trente-cinq lieues de la Nouvelle-Orléans; Bâton- Rouge et Panmure de Natchez. Après la prise de ces trois postes et pour garder ces positions, avec leurs garnisons prisonnières, il ne restait plus assez de monde à Don Bernardo. l\ retourna à la Nouvelle-Orléans et il s'occupa de lever des troupes, afin de continuer ses exploits. Les Indiens Chactas, une des tribus les plus nombreuses et les plus redoutables de l'ouest de la Floride, répondirent à son appel. Dix-sept caciques et quatre cent quatrevingts guerriers se présentèrent devant lui. Galvez les accueillit, avec une bonne grâce majestueuse, qui les séduisit; aussi, foulant aux pieds les insignes que les Anglais leur avaient donnés, ils reçurent avec joie des mé-

(1) Fprnan Nunez, Compendio, t. I", p. 345 et seq.

dailles, à l'effigie de Charles III, et promirent quatre mille liommes, dès que leurs nouveaux amis en auraient besoin.

Au commencement de 1780, Galvez réunit 1,200 soldats, tant miliciens que vétérans et hommes de couleur, et entreprit une expédition sur la Mobile. Il s'embarqua, avec sa troupe, sur quatorze bateaux. Du 14 au 27 janvier, il n'advint rien de particulier; mais, à cette date, les éléments se tournèrent contre lui et il éprouva une suite de revers, qui eussent accablé un autre caractère que le sien. Ce fut d'abord une partie de ses barques, qui chavirèrent, à l'embouchure de la rivière de la Mobile; 800 soldats, presque nus, durent se réfugier dans une île déserte. Le gouverneur, malgré ce naufrage, ne perdit pas sa confiance. Il fit rassembler les épaves et, pour soutenir le moral de ses hommes, les occupa à confectionner des échelles, avec lesquelles, disait-il, on escaladerait le fort de la Mobile. Fort heureusement, quatre bateaux apportèrent des.secours, des vivres, des munitions et tout ce qui était nécessaire pour rééquiper ces braves gens. En dépit du mauvais temps, qui continuait toujours, Galvez se présenta, le 24 février, devant la Mobile, défendue par le colonel Dunford et 300 soldats, tandis que le général Campbell accourait de Pensacola, pour secourir son compatriote. La troupe de cet officier était persuadée que Galvez avait péri, dans un naufrage, avec 700 de ses compagnons. Mais il la détrompa si bien qu'elle n'osa plus approcher et qu'elle battit en retraite, en toute hâte, lorsqu'elle sut que Dunford s'était rendu, le 14 mars, au moment où les Espagnols gravissaient la brèche.

Pour achever cette glorieuse campagne, il ne restait plus qu'à s'emparer de Pensacola; mais Galvez n'avait pas assez de monde. Il partit sur un brigantin, à la Havane, afin de ramener des renforts (1). Il y attendit

(!) AIT. élr., Espaiïnp, t. DCIII, f" 8, nouvelles reçues de la Havane (le l'expédition de Galvez à Pensacola. Madrid, 5 avril 1781.

jusqu'au 16 octobre et sortit, avec une escadre de sept vaisseaux et de cinq frégates, dirigée par Don José Solano. Il emmenait, en outre, 3,800 hommes de débarquement et un matériel de siège. Mais, le lendemain du départ, un ouragan terrible, qui dura plus de quatre jours, dispersa l'expédition; chacun s'enfuyant, chassé par l'ouragan, et s'abritant où il pouvait.

En dépit de sa mauvaise fortune, cet homme intrépide réunit à la Havane un nouveau convoi; le 28 février 1781, il reprenait la mer, avec cinq navires de guerre, quelques transports et 1,300 soldats. Le 9 mars, il mit pied à terre dans l'île de Santa-Rosa, à l'entrée du port de Pensacola. Il s'y fortifia et chassa du voisinage deux frégates anglaises, qui gênaient ses mouvements. L'entreprise qu'il voulait tenter était hardie, car il s'agissait de forcer une passe, défendue par le château de las Barrancas Coloradas, hérissé de cinq gros canons.

Le 11, le navire San-Ramon mit à la voile et prit l'avant-garde, mais il toucha un écueil, vira de bord, et tous les navires, qui le suivaient, l'imitèrent.

Malgré l'étroitesse du chenal et la connaissance imparfaite des fonds, l'intrépide gouverneur de la Louisiane n'était pas homme à reculer. Il monta sur un brigantin, le Gali>ez town, y arbora son guidon, et passa devant la redoutable batterie, sans qu'il lui advînt aucun dommage. Lorsqu'il fut hors de portée, il tira quinze coups de canon, en manière de bravade, tandis que ses soldats, qui guettaient, de l'île de Santa-Rosa, l'issue de ce coup d'audace, applaudissaient l'heureuse hardiesse de leur chef.

Les forces, amenées de la Havane, ne pouvaient suffire; aussi, d'autres renforts vinrent de la Mobile et de la Nouvelle-Orléans. Ces troupes furent placées de manière à intercepter toute communication, entre la place et le château de las Barrancas-Coloradas. Galvez dut plusieurs

fois changer ses dispositions, parce que ceux de Pensacola le gênaient, par leurs sorties, en même temps que des Indiens, alliés des Anglais, le harcelaient et l'attaquaient, à l'improviste. A la fin, il choisit, comme but principal de ses efforts, un ouvrage avancé, appelé Media-Luna. Comme il ne s'épargnait pas et cju'il courait toujours, où il y avait le plus de danger, il fut blessé, à la fois au ventre et à la main. Ses troupes consternées le crurent hors de combat. Mais il se montra bientôt et ne quitta plus son poste. Don José Solano lui amena d'autres secours de la Havane, car on signalait la présence, le 31 mars 1781, de huit navires anglais, aux environs, et on craignait qu'ils ne vinssent au secours de Pensacola. On s'apprêtait pour l'assaut, quand une grenade, lancée des batteries espagnoles, incendia le magasin à poudre du fort de Media-Luna et ensevelit ses cent cinquante défenseurs, sous les décombres. Cet ouvrage dominait et battait en plein le fort Georges, un des plus importants. Aussi, dès cet instant, les Anglais ne songèrentils plus qu'à se rendre. Le 10 mai 1781, les Espagnols entrèrent en posssession de Pensacola, ville garnie de 153 pièces d'artillerie et défendue par 1,400 soldats et un plus grand nombre de nègres. Le général Campbell fut fait prisonnier, ainsi que l'amiral Chester, capitaine général de cette province (1).

(1) Fernan Nunez, Compendio, t. I'^''. p. 345 et seq. Au sujet de l'importance de Pensacola, voici un renseignement que donne l'auteur de ces mémoires : '< Quoique le pays soit en lui-mf'me peu peuplé et inculte, la position du port était particulièrement importante, pour les Anglais, parce q\i'eile était à l'entrée du golfe mexicain, outre que la Jamaïque en tirait beaucoup d'articles de valeur, comme l'indigo, le coton, les pelleteries et le bois de teinture: de sorte que, l'année précédente, le montant des exportations s'était élevé à 122,000 livres sterling et celui des importations à 150,000. Cette perte fut très sensible aux Anglais, et, aussitôt qu'arriva à I,ondres la nouvelle, il y eut dans la ville pour plus de 300,000 livres sterling de perte. » (Voir Aff. étr., Espagne, t. DCIV, 13 juillet 1781, joie de Charles III, en apprenant la prise de Pensacola, Bernardo Galvez nommé lieutonanl sr-'néral.)

Ainsi prirent fin les brillants exploits de Don Bernardo Galvez et les Anglais furent chassés du golfe mexicain.

Le père de ce général, frère du ministre des Indes, Don Matias Galvez, président du territoire de Guatemala, guerroyait, de son côté, contre les Anglais. Il venait d'apprendre la déclaration de la guerre et faisait ses préparatifs, en conséquence, lorsqu'il sut que le pavillon britannique flottait sur le château de San-Fernando de Omoa.

Un navire ennemi de cinquante canons et deux frégates, avec un bâtiment plus léger, avaient, dès le 23 septembre 1779, jeté l'ancre dans le golfe de Dulce et se proposaient de piller les magasins, où les Espagnols déposaient les marchandises, qui venaient d'Europe. Ils étaient vides; tout avait été mis en sûreté. Les Anglais songèrent, alors, à s'emparer, par surprise, du château de San-Fernando. Ils arborèrent le pavillon espagnol, mais leur stratagème fut découvert et ils durent s'éloigner. Ils revinrent le 16 octobre, débarquèrent à Puerto-Caballo 700 Indiens Mosquitos et Zambos et enlevèrent cette place, le 20 du même mois.

Don Matias voulait la reprendre, à tout prix. Il affama les assiégés, les empêcha de s'abreuver à un ruisseau voisin. Il avait, sous ses ordres, une cinquantaine de vétérans, 300 miliciens, 80 condamnés au presidio et 60 nègres esclaves. Il promit à ces gens leur liberté, s'ils se comportaient avec courage, et, lorsqu'il somma le chef anglais de se rendre, il lui fit craindre de ne pas pouvoir refréner la férocité de pareils hommes, dans un assaut. Bien que l'on parût accueillir, avec dédain, de tels avis, ces menaces effrayèrent, car la garnison anglaise déguerpit secrètement, pendant la nuit du 28 novembre 1779.

Après avoir recouvré San-Fernando de Omoa, reçu de l'argent de la Nouvelle-Espagne, des armes, des vivres et des munitions de Cuba, Don Matias Galvez équipa deux colonnes qui ravagèrent les établissements anglais

de Honduras et se portèrent sur le territoire des Mosquitos, où elles donnèrent la chasse aux Indiens, qui se montraient contraires aux Espagnols.

Mais, avant d'apprendre les succès, remportés de ce côté, le président de Guatemala reçut la nouvelle que 400 Anglais et 600 Indiens Zambos et Mosquitos avaient remonté, en pirogue, la rivière de San-Juan, dans l'intention de s'emparer du château du même nom. Il vola au secours de la province de Nicaragua, avec 600 miliciens, il établit son quartier général à Grenade et fit ouvrir un chemin, pour porter des secours. Malgré la valeur du commandant Don Juan de Aysa, qui défendait cette forteresse, avec une poignée de braves, on n'arriva pas à temps. Dès le 29 avril, il avait été obligé de se rendre, parce que les Anglais détournèrent l'eau qui abreuvait la place.

Comme le but constant des ennemis avait été de se ménager un accès sur la mer du Sud, par l'isthme, Don Matias voulut déjouer ce projet. Aussi il transporta, dans ce dessein, son quartier général à Masaya, où se forme la rivière de San-Juan, au bord du lac de Nicaragua. Il réunit toutes les embarcations nécessaires à la défense, et, comme les Anglais pouvaient se glisser, par la vallée de Matina sur Costa- Rica, il chargea Don Tomas Lopez del Corral de veiller de ce côté. Grâce à sa connaissance du pays, cet officier accomplit heureusement sa mission, détruisit l'établissement anglais de Tortuguero ainsi que celui appelé la Boca-del-Toro.

Débarrassé de toute inquiétude, de ce côté, Don Matias songea à reprendre le château de San-Juan de Nicaragua. Il y réussit, dès les premiers jours de 1781. Les Anglais quittèrent secrètement ce fort, occupé aussitôt par les Espagnols. Ils durent la vie à un déserteur, qui leur fit découvrir une mine, à laquelle les ennemis avaient mis le feu, avant de partir.

Ces différentes actions, accomplies loin de la métropole, variées quant au succès et assez espacées, n'impressionnaient pas autant l'opinion que des échecs ou des défaites, subies en Europe, dans la Manche et sur les côtes de la Péninsule. Aussi, le peuple espagnol, mécontent de ce que le projet de débarquement en Angleterre eût échoué, humilié de la déroute de Langara, s'abandonnait-il au découragement, réaction ordinaire d'un excès d'enthousiasme et de confiance.

Page 1